Category: perlocutoires

Apprendre les consignes dans l’entretien d’explicitation. Les comprendre, les dépasser, s’en libérer. La cohérence des effets perlocutoires

Apprendre les consignes dans l’entretien d’explicitation.

les comprendre, les dépasser, s’en libérer,

La cohérence des effets perlocutoires.

 

L’apprentissage de l’entretien d’explicitation passe nécessairement par l’acquisition de nouvelles formulations des questions et des relances, ce que je nomme ici de façon globale « les consignes ». Puisqu’il s’agit d’une technique d’entretien, l’outil principal est la parole adressée à l’autre, et la difficulté la plus fréquente est que les formulations qui viennent spontanément sont tout à fait inadéquates pour obtenir les effets perlocutoires recherchés spécifiquement par l’entretien d’explicitation.

[Effets perlocutoires, c ‘est-à-dire le résultat produit par les mots que j’utilise : Qu’est-ce que je fais à l’autre avec mes mots ? Intentions perlocutoires : Quels sont les effets que j’ai le projet de produire sur l’autre avec mes mots ? Outils perlocutoires : Quels mots utiliser pour produire des effets particuliers sur l’autre ?]

Exemples d’effets perlocutoires précis : créer les conditions permettant l’accès à la mémoire passive par la mise en évocation, assurer le guidage discret vers la description plutôt que vers le commentaire, mener un accompagnement non inductif (au sens de ne pas suggérer de contenu), mais précis, vers la fragmentation de ce qui est décrit pour accéder à la connaissance des détails qui rendent l’action intelligible…etc.

Dans ce billet, je vais décortiquer un exemple pour montrer à quel point il est important de bien apprendre les consignes proposées dans le stage de base, ceci dans le but de souligner non seulement l’importance des consignes, mais tout autant souligner l’importance des buts qu’elles visent, des effets recherchés par le fait de s’exprimer de telle façon et pas de telle autre. Dans un second temps, je reviendrais sur l’importance de comprendre expérientiellement les effets perlocutoires.

Mon message principal est qu’une fois que vous avez intériorisé, maîtrisé, la compréhension des effets recherchés, alors vous êtes libres d’utiliser d’autres formulations qui les produisent effectivement de façon à ce que vous puissiez vous adapter aux circonstances particulières et au public visé dans le cadre de votre activité professionnelle spécifique.

Je touche là un problème commun à tout apprentissage : dans un premier temps pour faire découvrir, pour être efficace, il faut donner des consignes précises, et ce faisant, … elles aliènent l’apprenant en l’enfermant dans une cage pédagogique qui borne son horizon. Aussi, une fois la compétence acquise, une fois l’aisance de la pratique répétée advenant, il est alors temps de prendre conscience des effets recherchés et de se libérer de l’apprentissage initial des consignes strictes, au risque sinon de rester dans la répétition étroite de recettes soi-disant intangibles, alors qu’il faut sans cesse s’adapter à de nouvelles conditions, à de nouveaux publics, à de nouvelles personnes ! Ce qui restera constant, intangibles, ce seront les effets recherchés, les moyens pour les obtenir doivent juste être adéquats ! Et pour cela, il faut avoir une vraie compréhension expérientielle des effets perlocutoires. Il faut en avoir fait l’expérience comme sujet visé par ces effets, avoir été témoin des réussites surprenantes, ou des détails des échecs, et réciproquement avoir accumulé des expériences comme personne visant à produire ces effets sur l’autre, avec toutes les variations de réussites/ échecs que l’on rencontre avec l’infinie variété des personnes réelles ! J’y reviendrais en conclusion.

 

(Rappel : Toute formation est une ouverture et une cage. Une fois l’acquisition maîtrisée, sortez de la cage.)

 

► Un exemple détaillé de consigne.

Prenons comme exemple la consigne de guidage vers l’évocation, enseignée dans tous les stages de base pour créer les conditions d’un démarrage de l’entretien qui respectent les fondements de la technique.

Le formateur va présenter cette formulation comme une consigne à respecter strictement.

Il va la faire ressentir dans ses effets subjectifs pour chacun, il va vérifier que la personne qui guide apprenne à la dire lentement, avec douceur et fermeté tout en observant les effets non verbaux sur l’autre de façon à lui permettre de juger du résultat avant même que la personne ne s’exprime.

Voilà la consigne :

« Je vous propose, …, si vous en êtes d’accord, …, de … prendre …le …temps, …., de … laisser…revenir…, …, un moment où vous étiez en train de faire x (x= l’activité qui va faire l’objet d’une explicitation),…… , et vous me faites signe quand ça y est …… »

(Les points de suspension suggèrent un ralentissement de la voix, une respiration, une pause légère, l’énonciation s’adapte à l’écoute de l’autre, à ses micro expressions non verbales : hochement de tête, regard qui s’abstrait, détente … etc. ce qui suppose que l’intervieweur regarde attentivement l’interviewé pendant qu’il parle).

 

À première vue, cette phrase est anodine, en faire une consigne stricte pour les débuts de l’apprentissage peut paraître excessif … Mais que contient-elle comme intentions perlocutoires ? Que cherche-t-elle à obtenir comme effets précis ? Que cherche-t-elle soigneusement à éviter comme effets indésirables ? (Se souvenir qu’il y a toujours à comprendre ce que l’on cherche à obtenir, mais aussi ce que l’on veut éviter ! Quelques fois ce que l’on cherche paraît bien banal, alors que ce qui prime c’est ce que l’on veut qui ne se passe pas !)

 

Reprenons étape par étape, et décortiquons.

 

►1/ « Je vous propose ». La motivation principale de cette formulation simple et directe est précisément d’éviter la confusion fréquente provoquée par le fait que l’intervieweur débutant n’a pas de formule toute prête pour démarrer, et improvise un discours plus ou moins compliqué et confus, qui laisse l’interviewé médusé, se demandant finalement ce qu’il doit faire et qu’est-ce qu’on lui demande au juste.

« Je vous propose », met simplement l’autre en attente d’une proposition ; il le suggère seulement, au sens où il n’exprime pas une contrainte, car il ne donne pas un ordre ; « Je vous propose » induit qu’une proposition venant de l’intervieweur va venir, il laisse déjà la place à ce que l’autre puisse considérer qu’il s’agit bien d’une proposition, et qu’il peut y consentir ou pas. On cherche donc un effet simple, direct, et doux : préparer une mise en mouvement, et de façon complémentaire, on cherche à éviter une réaction négative, soit de confusion, soit de rejet d’une autorité. Tout ça, juste avec : « Je vous propose … ».

L’effet perlocutoire recherché est donc un état particulier, c’est-à-dire une mise en attente ouverte et négociable dans son principe : ce n’est qu’une proposition qui va venir, et je vais exprimer cette proposition.

 

► 2/ Mais avant de donner un contenu à la proposition, il est important, qu’après une petite respiration qui souligne discrètement le passage, on glisse une demande de consentement : « Je vous propose … si vous en êtes d’accord … ».

Mine de rien, il y a là la tentative de respecter une condition cruciale, la condition de tout accès partagé à son monde intérieur, pour cela il faut y consentir, sinon ça bloque. Mais de plus cela prépare la proposition qui viendra ensuite et que l’on verra plus loin, « de laisser venir ».

Ce second temps, est là pour manifester le respect de l’autre par une demande d’accord, nul ne peut s’en dispenser, (quel que soit son statut social, et même s’il a un pouvoir hiérarchique !). C’est fondamental, on ne peut que s’appuyer sur le consentement de l’autre pour le guider dans l’exploration de son monde intérieur, ici son vécu passé ! Bien entendu, ce n’est pas exprimé de façon lourde, formelle, mais c’est le moment où il est possible de repérer dans l’expression non verbale si l’accord est donné ou pas. Et s’il ne paraît pas donné, il faudra y revenir et prendre plus de temps …

L’effet perlocutoire recherché est l’obtention du consentement de l’autre à partager sa vie intérieure, et pour cela, de marquer au passage que l’intervieweur en est bien conscient et y est attentif. On retrouve la fonction indirecte des questions de courtoisie : « Vous avez bien voyagé ? », « Vous n’êtes pas trop fatigué ? », qui ont pour but de manifester à l’autre qu’on lui porte une attention bienveillante. L’effet perlocutoire que l’on veut éviter, c’est de donner le sentiment à l’autre qu’il va être contraint ! Et l’on sait, qu’il ne peut pas être contraint sur ce point, on a besoin de son consentement.

 

► 3/ Puis, toujours dans ce langage incroyablement complexe … que nous avons appris à utiliser, on rajoute lentement, tranquillement : « de prendre le temps … de laisser revenir » …

Le moment est crucial, il s’agit de réussir une action paradoxale : induire de l’involontaire ; je ne peux absolument pas l’ordonner, puisqu’il s’agit de déclencher un acte involontaire de remémoration : ce que je nomme l’évocation. Pour cela, il faut à tout prix que j’évite directement ou indirectement de solliciter un effort de mémoire, je ne dis donc pas « essayez de vous rappeler, même si vous ne retrouvez pas tout tout de suite », je dis : « prenez le temps » (pas d’effort, tranquillité) « de laisser revenir », cette dernière formule est la porte d’entrée vers une passivité, autre façon de nommer l’involontaire. Je ne cherche pas à ce que l’autre se rappelle, je lui suggère qu’il consente à « laisser revenir ».

Mais comment « cela va-t-il revenir » ? En laissant revenir. Mais on m’a toujours appris à faire un effort de mémoire pour me rappeler ! Ben là, non, surtout pas d’effort. Mais alors je ne vais rien retrouver. Essayiez, laissez vous surprendre … laissez revenir ce qui revient …

Ce qui arrive souvent, c’est que l’intervieweur a peur que l’autre ne se souvienne pas, et veut le mettre à l’aise, en lui exprimant ce qu’il croie être des propos rassurants : « ça ne fait rien si vous ne vous rappelez pas de tout »…, « ne vous inquiétez pas » …, et toutes ces formulations ont un effet inverse à l’intention de celui qui les exprime. Elles visent un effet perlocutoire d’apaisement, et en fait, éveillent la possibilité d’être inquiet et de ne pas y arriver, du coup elles produisent un effet perlocutoire négatif. Exactement ce que l’on cherche à éviter !

Avec le « laisser revenir » (en prenant tout son temps), ce qui est proposé c’est le début d’une intention éveillante, je lance une intention en direction de ce qui en moi a mémorisé sans le savoir ce que j’ai vécu. Comprendre ces effets perlocutoires d’éveil de la mémoire passive ciblée, suppose que l’on ait une approche fine de la subjectivité agissante en suivant un point de vue en première personne ! Se rappeler et évoquer sont deux gestes mentaux exclusifs l’un de l’autre, le premier est basé sur un effort et un contrôle, le second sur un lâcher prise et une découverte.

Qu’importe la consigne, ce que nous voulons c’est induire un lâcher prise et une confiance tranquille dans ce qui va advenir.

Bien sûr, mon décorticage minutieux, fait que la phrase que nous venons d’examiner est incomplète : laisser revenir oui, mais quoi ? Il faut maintenant donner une cible à ce geste.

 

► 4/ Car ce mouvement de lâcher prise, ce geste intérieur de laisser revenir la mémoire passive, doit avoir une visée pour être utile, l’intention éveillante est éveillante d’un passé spécifié. Mais pour le viser, je ne peux pas le nommer en tant que tel, parce que je ne connais pas encore ce qui va se donner à l’interviewé. Si je le nommais précisément, je créerais une contrainte, qui d’une part risquerais de déclencher un effort (ce que l’on veut éviter à tout prix), d’autre part, risquerais d’induire mon propre choix d’intervieweur, et presque automatiquement la dimension involontaire ne serait pas mobilisée pour pouvoir répondre aux contraintes de ma demande. Je vais donc faire une demande relativement peu contraignante, je nommer cette cible comme un cadre en partie déterminé par un thème (un moment, un exercice, un stage, une période, un type d’activité), en rajoutant souvent un critère (ce qui vous a intéressé, ce qui a été important, ce qui se détache). Je vais donc dire :

« Je vous propose, si vous en êtes d’accord, de prendre le temps … de laisser revenir… un moment où … »

Et  là, on a beaucoup de choix de formulations suivant le but qui est poursuivi : par exemple dans les premiers exercices on désigne une qualité (agréable) et un cadre temporel (ce matin) « laisser revenir … un moment agréable de ce matin… », «  laisser revenir … un moment du trajet que vous avez fait pour venir au stage » ; plus tard dans la formation de base, après avoir fait un exercice, on va simplement désigner le cadre de cet exercice, mais on pourra rajouter un critère, « laisser revenir un moment où vous faisiez l’exercice et qui a été important pour vous », « laisser revenir un moment de l’exercice qui vous a posé question » ; dans une analyse de pratique, on va cibler un critère (intérêt) et un cadre temporel (dans le stage) « un moment qui vous a intéressé quand vous étiez dans l’animation du stage », ou peut-être : « un moment du stage où vous avez rencontré une difficulté » etc.

L’effet perlocutoire recherché est l’éveil involontaire d’un moment relativement ciblé du passé, la mise en contact, le revécu, avec un moment spécifié qui va se révéler, puis se déployer.

Ce que l’on cherche à éviter c’est un effort de rappel, mais aussi les risques de confusion entre différentes situations passées, ou les risques de généralisation à plusieurs situations.

 

► 5/ Une fois délivrée cette phrase, l’intervieweur a lancé une activité intime chez l’interviewé, il accompagne cette activité de sa présence attentive, mais n’a plus aucun pouvoir sur ce qui se passe ou pas dans la tête du sujet. Tout au plus, s’il voit l’interviewé se tourner vers lui, le regarder, il peut lui demander « qu’est ce qui se passe là, pour vous ? » avec le projet de l’aider à gérer ce qui est en train de se passer dans la tête de l’interviewé.

Donc une fois la consigne lancée, l’intervieweur rajoute : «  et vous me faites signe quand vous y êtes », de façon à clarifier pour l’interviewé comment se fera l’enchaînement du travail. Ce faisant il donne un signe complémentaire relativement à la qualité du processus involontaire du « laisser revenir un moment passé ».

L’effet perlocutoire recherché est tout simplement une gestion claire et simple de l’interaction qui indique à l’interviewé comment il va revenir dans le flux de l’échange. Consigne simple qui vise à supprimer les causes potentielles de malaise d’un interviewé qui se demande ce qu’il doit faire. Quand la situation passée se redonne à lui, il fait signe, et, commence alors une autre phase de l’entretien, qui va à la fois faire développer la description des actions de la situation passée, mais va aussi conduire à évaluer si l’interviewé est bien en évocation, s’il est bien en contact avec un vécu spécifié, etc. Bref, toute la suite d’un entretien d’explicitation.

 

* * *

Si vous m’avez suivi, vous avez constaté que je bascule sans cesse de la formulation des consignes à la prise en considération des effets perlocutoires recherchés et à éviter. Une fois que vous avez vécu vous-mêmes ces effets (pas seulement compris intellectuellement), une fois que vous les avez constatés dans l’accompagnement avec de nombreuses autres personnes, dans votre propre culture professionnelle, avec votre propre public habituel, alors sortez de la cage, si vous ne l’avez pas déjà fait ! Utilisez « n’importe quelle formulation » qui s’adapte à votre cadre et qui produira bien les effets qui fondent la cohérence de l’entretien d’explicitation.

Je pourrais prendre beaucoup d’autres exemples, on retrouvera à chaque fois la même cohérence, les consignes enseignées, les formulations de questions, ont fait l’objet de patientes mises au point, d’analyses et d’essais pour comprendre les effets perlocutoires recherchés et ce qui permettait de les obtenir par des formulations simples. Une fois que ces effets ont fait l’objet d’une expérience personnelle claire, l’espace est ouvert pour une improvisation … fidèle aux objectifs.

Dans un cadre professionnel habituel, cette adaptation des consignes aux conditions spécifiques s’engendre assez naturellement par ajustement spontané créatif au fil des répétitions.

En revanche, le problème maintenant bien connu, est de s’adapter à des personnes que l’on ne voit qu’une fois dans le cadre du recueil de données pour une recherche, pour une thèse. Depuis longtemps, on a au séminaire du GREX, des témoignages de chercheurs qui ont dû  tâtonner pour découvrir comment guider les interviewés vers la posture d’évocation ; que ce soient des managers, des étudiants en mathématiques questionnés par leur professeur hors du cours, et qui continuent à lui répondre sur le mode élève, de jeunes élèves en natation que l’on voit pour la première et dernière fois, chez des rugbymen, chez des coureurs, chez des soignants, chez des footballeurs, chez des publics en difficultés, chez des petits enfants en CP,  etc. plus d’une fois, il leur a fallu inventer un petit exercice pour que les interviewés fassent l’expérience de ce qu’on leur demande, alors qu’eux ont une préconception de la manière dont ils doivent répondre. Dans le cadre de la recherche cette consigne basique que je viens de décortiquer est rarement efficace tel quel, mais les buts poursuivis sont incontournables : donner une direction de travail simple et claire, demander le consentement, déclencher l’acte involontaire de l’évocation en direction d’une cible effectivement vécue par l’interviewé. La confusion ne produit rien, l’absence de consentement empêche le partage du vécu, l’inquiétude de réussir, la volonté de répondre, de bien faire, empêche totalement l’acte d’évocation.

► Mais précisément ! Ce qui devient crucial c’est votre compréhension des effets perlocutoires visés ? Alors, adaptez-vous aux circonstances particulières pour les obtenir ! Ne restez pas prisonnier de la formation de base et de la cage pédagogique des premiers apprentissages !

 

Mais du coup, toute la question de l’efficacité des consignes, des questions,

des guidages, des relances, des négociations,

repose sur ce critère :

Avez-vous compris ce que sont les effets perlocutoires ?

Avez-vous bien compris quels sont ceux visés par l’entretien d’explicitation !

 

Les « effets perlocutoires » sont d’abord un concept. Etes-vous au clair sur ce concept ? Sur la différence avec les effets illocutoires. Illocutoire : par le fait de dire je fais, par exemple si je suis le maire, par le fait de vous déclarer marier, vous l’êtes ; importance de la parole adossée aux lois, aux règlements, aux rituels. Perlocutoire : par le fait de dire je produis un effet.

Si je simplifie, je peux distinguer deux grandes catégories d’effets perlocutoires suivant qu’ils visent et produisent soit, 1/ des effets comportementaux, visibles, généralement volontaires, ou bien qu’ils visent : 2/ des effets intimes, des changements d’état interne, des actions mentales, et surtout la disposition à laisser faire, à laisser advenir, ces effets intimes sont largement invisibles, ou peu perceptibles, et il n’est pas facile de savoir s’ils sont mis en œuvre ou pas.

Les premiers sont plus évidents, même s’ils ne sont pas toujours faciles à obtenir (par exemple, les consignes pour mettre en place un exercice, ou enseigner une activité sportive) mais on peut voir immédiatement la réussite ou pas des mots que l’on emploie.

Les seconds visent un changement intime, invisible, comment les comprendre, les maîtriser ?

 

► La base de cette compréhension est de s’y être exercé, je veux dire et …  j’insiste lourdement, aucune lecture ne peut remplacer le fait d’en faire l’expérience, de l’avoir soi-même vécu. La compréhension intellectuelle est de peu d’aide sans la découverte de cette expérience dans sa propre intimité vécue. Pour aller plus loin, il faut distinguer et commenter trois postures de bases complémentaires : être le sujet, l’interviewé ; être l’auteur, l’intervieweur ; être observateur. Il y a à gagner dans chacune de ces postures.

- En avoir été le sujet (l’interviewé), c’est-à-dire découvrir ce que ça me fait, comment je réponds ou pas aux mots de l’autre, dans un cadre défini, avec des buts et sous-buts connus et qui sont explicitement visés. Le vivre, le vivre plusieurs fois, avec des intervieweurs différents, en rapport à des types de vécus différents, pour découvrir comment je réponds ou pas aux propositions qui me sont faites, quelles sont les variations pertinentes, quels les détails qui font que ça marche mieux ou beaucoup moins bien.

- En avoir été l’utilisateur (intervieweur), découvrir comment je rencontre les difficultés à me mettre en bouche de nouvelles formulations inhabituelles, et tout autant à retenir mes habitudes de langage que je découvre inappropriées. Je découvre la difficulté d’avoir des intentions perlocutoires claires (Qu’est-ce que je veux obtenir de l’autre ? Est-ce que je suis clair avec mes intentions ? Est-ce que j’ai des intentions ? ) Et je découvre quels effets j’obtiens effectivement, comment cela varie suivant les personnes, suivant le type de vécu, suivant ma familiarité ou pas avec ce dont parle la personne, suivant sa vitesse de réponse qui peut me tétaniser, qui me demande d’agir pour la guider vers un ralentissement, dont je sais qu’il est la condition de la mise en œuvre de l’évocation (comment changer délicatement son état interne ? ).

- En avoir été le témoin non impliqué, comme lorsque dans un groupe de trois on est l’observateur, détaché de la pression d’avoir à faire, à guider, ou à évoquer. Dans cette posture, je peux prendre conscience de ce qui se passe dans la relation, de la manière dont un autre que moi s’y prend pour guider l’entretien d’explicitation, de la facilité avec laquelle l’interviewé rentre dans les propositions ou pas, je prends conscience de comment s’incarnent les buts, les effets recherchés, quand ils sont poursuivis par d’autres que moi, des questions émergent, des remarques arrivent…

Ce sont là les trois positions de base de l’apprentissage de l’entretien d’explicitation : sujet, instrument, observateur. Elles sont complémentaires, elles alimentent mon capital d’expérience, et par la répétition, par l’exercice, je deviens habile, performant, malin, efficace. Ce qui veut dire qu’il peut s’agir d’une compréhension en acte, pas encore d’une compréhension thématisée, formulable, objet d’une réflexion possible, permettant une sortie pertinente de la cage pédagogique. Que faudrait-il de plus ? Opérer une, des, reprises de son propre vécu, c’est-à-dire s’enregistrer, transcrire, lire, relire, rerelire, rererereli… en même temps ajouter des commentaires, réfléchir, ajouter de nouveaux commentaires, les lire, les commenter, relire le tout tranquillement, réfléchir, se commenter, se relire, …. Devenir quoi !

- donc, dans mon expérience, l’étape suivante vers la compréhension est de devenir un commentateur de soi, se découvrir rétrospectivement, approfondir les vécus, la présence de différentes instances qui répondent plus ou moins bien aux propositions.

Rappelez-vous que chacun vis beaucoup plus de choses que ce qui apparaît dans la transcription des échanges verbaux !!

Les verbalisations sont là principalement pour servir l’entretien d’explicitation, mais pendant ce temps-là, je vis des dialogues internes, des mouvements de rejets, d’acceptations, d’oublis de moi, un observateur en moi commente, commente ce que fait l’autre, le juge, le rabroue, (silencieusement, mais pas toujours), l’approuve, le complimente. Le travail de transcription me fait redécouvrir la teneur des échanges, et le travail de relecture patiente de cette transcription me permet de découvrir la profondeur de mon vécu, les détails des effets perlocutoires, les manques, les absences, les silences prolongés peut-être riches de pensées non exprimées. Le travail de commentaire me fait changer de niveau de compréhension, et me prépare à pouvoir tenir un discours sensé sur les effets perlocutoires, à les thématiser !!! À les catégoriser !!!  Même qu’il y a un exemple de cette démarche dans ce numéro d’Expliciter. Un point clef de cette activité de commentateur de soi, à partir des transcriptions (mais ce peut être fait à chaud le soir même, de mémoire) est l’appropriation de catégories descriptives qui permettent de discriminer dans mon propre vécu des points particuliers. Sans la catégorie des co-identités, sans l’idée d’agentivité qui souligne comment je suis divisé à l’intérieur, sans l’idée que cette agentivité peut ne pas être personnalisée, qu’elle peut être un « ça », un « quelque chose en moi », sans la capacité de percevoir les absences de critères quand un jugement est exprimé, ou bien d’apercevoir un verbe d’action qui n’est pas fragmenté, les commentaires restent pauvres, comme si tout ce que j’avais vécu se résumais aux paroles transcrites ! Le commentaire final qu’à partagé Sylvie sur son parcours de commentatrice est important et précieux. Le travail de commentaire est un vrai travail sur soi, les très nombreuses reprises sont nécessaires pour changer de regard, pour discriminer ce qui apparaîtra comme déjà présent depuis le début, invisible à mes premières lectures. Pour pouvoir poser des questions sur le protocole que m’a envoyé Sylvie, j’ai dû le lire et le relire pour que se détache des manques, des incompréhensions de ma part, qu’elle pouvait documenter en allant plus loin dans la description de son vécu. Quand j’ai traité mes enregistrements vidéos sur le réglage de l’oscilloscope cathodique, pour ma thèse en 74, j’ai enregistré, j’ai transcris, et j’ai lu, je suis revenu pendant plusieurs mois sur les vidéos, et progressivement ce que je voyais depuis le début s’est organisé. Il y a dans ce travail de reprise un vrai travail de devenir de soi.

Mais peut-être, il y a là une forme de travail sur la subjectivité qui est indispensable pour développer une psychophénoménologie, dans la patiente reprise de sa propre expérience à travers non pas une analyse systématisée, mais un commentaire d’approfondissement patient qui ne sait pas d’avance ce qu’il va révéler.

Bien entendu, tout cela ne fonctionnerait que pour l’étude des effets perlocutoires ?

 

 

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Book review : Explicitation et phénoménologie

Book Review

Reviewed by Claire Petitmengin

Institut Mines-Télécom

Consciousness and cognition, 2013, 11, 196-201

 

Pierre Vermersch

Explicitation et Phénoménologie

Paris: Presses Universitaires France, 2012

 

Which would be the methods of a science of lived experience? The elicitation interview is a method of ‘assisted introspection’ which helps the interviewer to collect a very fine-grained description of a given past experience. This method has been used in various contexts, ranging from the cognitive context to describe the emergence of an idea or a decision, to the clinical context to describe the emergence of an epileptic seizure or a painful episode, and to pedagogical, sporting, artistic, technological, and managerial contexts. The purpose of Pierre Vermersch’s book is not to describe these applications, or the tech- niques required to conduct an elicitation interview accurately, which are described elsewhere (Vermersch, 1994/2010). The purpose is to develop the theoretical foundations that explain why these techniques are effective, which constitute by themselves a response to the various criticisms that have been levelled at introspection. In other words, the aim is to build the foundations of a method providing access to subjectivity, that is to say a psychology of subjectivity, a psychology ‘in the first person’, or a phenomenological psychology. Vermersch borrows most of these foundations from Husserl’s phenomenology, which aims at describing phenomena as they appear to consciousness, while distinguishing his project from Husserl’s, which was not to describe singular subjective (psychological) experiences, but to identify the essential and invariant structures of the acts of consciousness.

The book is organized into four parts, which can be read independently. In Part I, the author shows that this method is the most recent expression of the immemorial need that human beings have to know their own experience, that is to say their subjectivity, as it appears to them in the first person. Throughout the history of Western thought, this need has been repeatedly denied, fought, discredited, and repressed, but alternately, regularly brought up to date, because not taking it into account amounts to losing what makes us human. How- ever, for the first time, the methodological and institutional conditions for a science of subjectivity seem to be now satisfied. Among the former, an essential aspect is to consider the access to lived experience as an expert act, of which it is possible to describe the unfolding, allowing it to be taken as a research object, which opens a huge and largely unexplored field of investigation.

Part II, where Vermersch describes three phenomenological models borrowed from Husserl that make the elicitation acts intelligible, is the keystone of the book. It is on this part that my commentary will focus.

Part III outlines a phenomenology of perlocutory effects, that is to say, ‘what we do to the other with our words’. After distinguishing three types of effects — inducing, convincing, and asking — the author examines the modes of production of these effects in the context of an elicitation interview: which questions and prompts are the most appropriate to guide the interviewee in achieving the introspective acts? How can we analyse in real-time the response from the interviewee, in order to determine the content of the question to come?

Part IV reviews the effects of elicitation from the standpoint of the process of creation of meaning or semiosis. Starting from the premise that there is a level of nonverbal experience, and that it is from this level that new meanings can form, the author proposes a model of the stages and transitions of the process of constitution of meaning, from this nonverbal level up to the fulfilment of meaning. Then he proposes a model of the various types of reflexive activity which contribute to the creation of meaning: the ‘réfléxion’ on knowledge which is already reflexively conscious; the ‘réfléchissement’ that allows the transition from pre-reflective consciousness to reflective consciousness, which is generated by the elicitation interview; and the ‘reflètement’ as emergence of new meaning, as encountered in the Focusing method developed by Gendlin (1962/1997).

Let us come back to Part II which, in order to develop the theoreti- cal foundations of a phenomenological psychology, uses three models borrowed from Husserl. During any thorough elicitation interview, the subject is surprised to discover elements (acts, states, details of any kind) that he recognizes he has lived, but that he had not noticed when he was living them, and about which he did not know, when he was about to speak, that he would have something to say. To explain this fundamental discrepancy between what the subject thinks he has memorized about his experience and what he can actually remember, and therefore the paradox of a kind of ‘unconscious consciousness’, Vermersch invokes Husserl’s model of the three modes of conscious- ness. Beside an unconscious mode (the ‘field of predonation’) and a reflective mode, where consciousness takes itself as an object, Husserl identifies a third mode of consciousness: a direct, in action (terms borrowed by Vermersch from Piaget) or pre-reflective consciousness,which is characterized, as any consciousness for

Husserl, by the intentional seizing of a content, but a content that is not itself seized as being conscious.

Vermersch quotes a passage from Ideen (Husserl, 1950), where Husserl takes the personal example of a state of joy, first pre-reflectively lived since his consciousness is entirely absorbed into his unfolding thoughts. At one point in this unfolding, his consciousness ‘turns towards joy’, that becomes reflectively conscious. And while discovering the current presence of joy, he discovers that it was already there, already present in a pre-reflective mode, before being seized by reflective consciousness. Husserl relies on this example to show that it is possible to access through recollection experiences that have been lived in the pre-reflective mode, and therefore to submit them to systematic study.

However, what does the act of ‘réfléchissement’, through which the transition from the pre-reflective to the reflective mode is achieved, consist in? Husserl said almost nothing of this act. The assumption that Vermersch develops is that it is closely linked to the presentification of the past lived experience: ‘Becoming aware and presenti- fication of the past are two sides of the same activity’ (p. 159). And in order to explain the possibility of this presentification — the keystone of the criticism of introspection (see for example Petitmengin and Bitbol, 2009) — he uses another model developed by Husserl, that of ‘passive memory’. We are indeed continuously memorizing what we live, but mostly involuntarily, without being aware of memorizing. The memory traces or retentions which are passively constituted in this way gradually lose their vividness, but do not disappear. They can be awakened and come (back) to reflective consciousness, regardless of the time that has elapsed. This recalling mode, which is experienced as the revival of the past situation in all its detail and its sensoriality, allows the recollection of elements that had been memorized without awareness of being memorized and therefore the transition into reflective consciousness of elements which had been initially lived on the pre-reflective mode. This recalling can be achieved deliberately, a possibility which justifies the deliberate solicitation of this act in the elicitation interview under the name of ‘evocation’. But this act being itself involuntary (how can I target a content that I do not even know I have memorized?), the interviewer’s role consists in using devices that can trigger it indirectly, for example by asking questions about the sensorial context of the past experience, that it is impossible to answer without evoking the experience.

On the basis of this recalling in evocation, the elicitation interview then consists in suggesting to the listener, through specific questions, modulations of his attention within the evoked experience. Understanding the organization of the attentional field and the dynamics of attentional movements is then crucial for conducting an interview. The author presents the attentional field as structured according to three different topics: the first is organized into increasingly tight degrees of focusing; the theme, the direction, and the attentional object. The second one, supported by the analyses of Husserl and Gurwitsch (1957; 1985), is organized into four concentric zones: focus, secondary objects, margins, and distant horizons. The third topic is organized according to the size of the possible spatial and tem- poral spans of the attentional target, that Vermersch calls ‘attentional windows’. For example, he distinguishes five types of visual windows, in ascending order of spatial size: jewel, page, room, courtyard, and landscape.

Three orders of attentional movements are also identified: seizing/ retention/withdrawal; focusing/defocusing; reorientation of the attentional target. The elicitation interview relies on the principle that everything that was present in the attentional field in the initial experience, including what was not in the centre of the attentional focus, is still accessible through evocation. The skill of the interviewer there- fore consists, on the basis of his knowledge of what it is possible to access, in achieving deliberate perlocutary acts in order to trigger in the interviewed person, within the evoked experience, accurate attentional movements that will allow the transition into the reflective mode of elements of the experience which had initially been lived in the pre-reflective mode.

This book by Pierre Vermersch, as all his work, opens a huge field of research, which has been little explored by psychology and even phenomenology, that of the acts enabling access to the consciousness of lived experience, and of the perlocutionary devices likely to generate these acts. This is a very promising field of research, which is essential for the emerging science of consciousness, and crucial to our society on the educational, clinical, technological, and simply existential levels.

I would like to focus on a central idea of the book, which the author stresses repeatedly: ‘Becoming aware and presentification of the past are two sides of the same activity’ (p. 159), or ‘It is through the act of recalling that consciousness enters the reflective mode’ (p. 196). The argument is the following: the (awakening and therefore) recalling of elements which have been memorized without consciousness of being memorized makes possible the transition into reflective consciousness of those which had initially been lived in the pre-reflective mode. However, while reading the book, it seemed to me that a subtle shift occurred from this possibility offered by the act of recalling, towards the necessity to recall in order to become aware. On the one hand, recalling past experience is not sufficient to trigger the transition to reflective consciousness. One simply has to live an episode of ‘attentional drift’ leading to the intense evocation of past situations, without occurrence of any new awareness of past elements, to be convinced. To become aware of an initially pre-reflective element, one has to do something more: coming into contact with experience. On the other hand, it seems that evocation is not a necessary condition of this coming into contact. In Husserl’s example, the ‘turning’ from current thoughts towards a feeling of joy, which allows this feeling to become reflectively conscious, does not occur in a state of evocation, but here and now. As Vermersch rightly underlines, Husserl does not describe precisely this inner gesture. However, it is clear that, in this example, evocation is not the condition for turning towards joy and becoming aware of it. On the contrary, it is the awareness of joy that triggers the recollection of past moments and the consciousness that joy was already present. Some meditation techniques such as vipashyana can in fact enable us to learn to come into contact with our experience and therefore become aware of it, here and now.

It seems to me that a too exclusive emphasis on the act of recall- ing/presentification might suggest that the pre-reflective reduces itself to a phenomenon of passive memorization. It would consist of elements which have been memorized passively without being in the attentional field, while becoming aware of them would amount to an act of recalling accompanied by a shift in focus within the recalled experience. However, the elicitation of the process of vipashyana meditation (Petitmengin et al., in preparation) suggests a slightly different hypothesis: the pre-reflective would be the part of experience that is occulted by the tension towards objects or objectives (and may be memorized passively), while becoming aware of it would require releasing this tension, within a possible (but not necessary) act of recalling. Assimilating becoming aware and recalling might have the effect of hindering the detection and description of the subtle micro- activity, itself deeply pre-reflective, which cuts us off from moment to moment from the awareness of our experience, and of the loosening process that allows us to come into contact with experience and thus to become fully aware of it.

Separating the process of coming into contact with one’s experience from evocation brings together new questions: what differentiates this act when it is achieved in evocation and in the present? To which strata of pre-reflective experience does it allow access in each case? For example, evocation seems to give privileged access to deeply pre-reflective — notably sensorial — strata that are difficult to access in real time, and whose consciousness endows experience with ‘a new value of enchantment and liberation’ (Gusdorf, 1950, p. 133). Which properties of evocation can explain that, far from betraying experience — as it has been suspected — it arouses contact with these deep dimensions of experience more easily than present experience does? What could explain this mystery?

By suggesting such nuances in the acts of becoming aware of one’s experience, these remarks have no other purpose than showing that it is now possible to take them as objects of research. In other words, they aim at demonstrating that the project of phenomenological psychology to which Pierre Vermersch is devoting his life is now underway.

References

Gendlin, E. (1962/1997) Experiencing and the Creation of Meaning, Chicago, IL: Northwestern University Press.

Gusdorf, G. (1950) Mémoire et personne, Paris: Presses Universitaires de France. Petitmengin, C. & Bitbol, M. (2009) The validity of first-person descriptions as authenticity and coherence, Journal of Consciousness Studies, 16 (10–12), pp.

363–404.

Petitmengin, C., Van Beek, M. & Bitbol, M. (in preparation) Eliciting the dynamics of meditative experience.

Vermersch, P. (1994/2010) L’entretien d’explicitation, Paris: ESF.

Book Review Reviewed by Claire Petitmengin Institut Mines-Télécom Consciousness and cognition, 2013, 11, 196-201   Pierr...

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