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Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

Agentivité, instances de soi,

outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

 

Dans nos explorations des techniques qui permettent d’aller toujours plus loin dans la description des vécus à l’aide de l’entretien d’explicitation, quelques concepts et pratiques se sont imposées lors de la dernière Université d’été ( août 2015): agentivité et instances, comme pôles multiples d’agentivité en soi.

Une instance de soi sera identifiée parce que subjectivement elle est perçue comme ayant la propriété d’agentivité. Voyons cela.

 

* Agentivité, vient d’une traduction de l’anglais « agency », mais c’est un néologisme. L’idée est de base, est liée à l’action, à l’origine de l’action en soi, autrement dit à la conscience d’être auteur, d’être responsable de ses actes, d’être à la base de ses actions, on peut encore dire : d’en être l’agent. Dans le domaine du travail et de la sociologie, le concept s’est imposé pour parle de la subjectivité des travailleurs, dans le sentiment d’être efficace, d’être là pour quelque chose qu’ils pouvaient, eux, accomplir. Dans le domaine moral, l’idée de l’agentivité est indissociable du fait d’être le responsable de ses actes et de ses décisions.

Mais, comme souvent, le concept gagne en intérêt par ce à quoi il s’oppose. Dans l’hypnose, il permet de donner un critère précis de l’état de transe, lié à la perte provoquée de l’agentivité. La personne constate qu’un de ses bras se lève, mais elle ne l’attribue plus à sa volonté, elle ne se perçoit pas comme étant l’agent qui est cause de ce mouvement. De la même manière, on va retrouver dans les syndromes des personnalités multiples, ainsi que dans la schizophrénie, des sentiments de perte d’agentivité, comme si un autre s’exprimait ou agissait à ma place.

Ce qui nous intéresse, dépasse la pathologie mentale, pour rendre compte du sentiment d’agentivité dans le déroulement d’une action, ou au contraire le sentiment que « ça se fait en moi, à travers moi », que mon corps, mon émotion, ma tête agissent « sans moi », qu’ils ont une agentivité propre. Il ne s’agit pas du tout d’états pathologiques, mais du cas le plus commun, le plus familier, pour rendre compte de l’engendrement de certains actes, qui m’apparaissent subjectivement comme n’ayant pas été produits par « ma » décision, tout en se déroulant à partir de moi, de mon corps ou autre. Il faut bien penser qu’une partie du vocabulaire dont nous avons besoin a été produit par les seules spécialistes de la subjectivité qui ont eu le droit de s’exprimer (par force), c’est-à-dire la psychiatrie, pendant que la psychologie s’interdisait totalement la prise en compte de l’accès introspectif. Du coup, nous qui travaillons hors pathologie mentale, nous découvrons des phénomènes qui appellent des qualifications liées à la pathologie, mais qui ne sont pas du tout de la pathologie. C’est le cas pour les concepts de dissociations, de dissociés, d’agentivité, d’instances.

 

*Instances. Le concept d’agentivité permet du coup, de donner un critère pour distinguer ce qui pour moi a valeur d’agentivité dans mes délibérations internes.

Et j’appellerai « instance » précisément, ce qui dans mon expérience se distingue comme étant « une des origines » de mes décisions.

L’idée est que dans des prises de décision, dans des transitions très brèves, il peut y avoir négociations, dialogues, tiraillements non verbaux, entre plusieurs instances, qui se distinguent parce que chacune m’apparaît comme ayant une agentivité, et qui ne vont pas nécessairement dans le même sens.

Quelques fois je pose un acte, et « je » réalise que la décision a précédé l’acte, et que la décision n’est précisément pas issue de « je », mais (par exemple) de mon ventre, ou de mon cœur, ou d’un autre lieu. Il m’apparaît alors, qu’il y a (au moins) deux instances à l’œuvre en moi : d’une part « Je », d’autre part « mon ventre ». Il n’y a là aucune pathologie, juste la perception fine de ce qui se déroule en moi et qui est tout à fait accessible à l’introspection guidée et peut se verbaliser (plus ou moins facilement, suivant les difficultés à rendre compte des aspects non verbaux, qui demandent alors une « invention discursive »).

Lors des l’Universités d’été, nous avons souvent rencontrés des exemples où il y avait un conflit intérieur entre « je » qui hésite, qui a peur, qui n’ose pas et « une émotion » qui pousse à la réalisation, et « un corps » qui passe à l’action. Il y a alors trois instances qui ont un pouvoir d’agentivité, et l’action s’exécute à travers une négociation, un dialogue (pas nécessairement verbal) entre les trois instances.

Au lieu d’instance, j’aurais pu utiliser le mot agent. Mais il m’a semblé que ce mot présupposait un sujet, un self, une représentation en terme d’identité personnelle.

Le mot instance, vise de la façon la plus générale possible à parler d’une source d’agentivité que je distingue dans mon vécu, que je la vive de façon interne aux limites de mon corps (dans ma tête, mon corps, mon ventre, mon cœur, mes pieds, ou encore sans localisation définie) ou de façon péri corporelle (c’est comme un hologramme de moi qui est déjà en mouvement, comme un lieu qui parle à la place de Je) ou extra corporelle (par exemple un lieu m’attire).

Dans la pratique de l’entretien d’explicitation :

Avec ces nouveaux outils conceptuels d’agentivité et d’instance, nous avons découvert que les micros temporalités qui caractérisent les prises de décisions, et qui visent à décrire le passage d’une position à une autre, le temps de l’engagement dans un choix, sont beaucoup plus facile à fragmenter, non seulement en raffinant la micro temporalité (et juste avant, et après, et ensuite, …) mais en prenant en compte les instances qui se découvrent et en décrivant leurs échanges et leurs relations.

Cette idée d’une multiplicité de sources d’agentivité chez un même sujet, est cohérente avec l’idée du mode d’action propre au Potentiel. C’est-à-dire la totalité de nous qui n’est pas consciente, mais qui est affectée (reçoit des informations, mémorise, met en relation, s’auto-organise en réponse à chaque expérience vécue, assimile, s’accommode, cherche la stabilité, et bien plus encore). Cette totalité n’a rien à voir avec la pathologie, même si la pathologie ne peut pas ignorer cette dimension du potentiel. Mais réduire le Potentiel à la pathologie c’est se rendre aveugle, sourd, insensible et bien plus à tout ce qui est la délicate complexité du fonctionnement adaptatif normal !

 

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Les niveaux de description du vécu N3, N4 chez Fred Vargas : Les alertes d’Adamsberg ! (version 2)

Les niveaux de description du vécu N3, N4 chez Fred Vargas

Les alertes d’Adamsberg ! Un morceau d’anthologie !

(citations extraites de « Sous les vents de Neptune ») (version 2)

 

Rappel

Je désigne par N3 (abréviation pour « Niveau 3″, c’est-à-dire « niveau 3 de description du vécu de l’action »), les signes, les symptômes, du fonctionnement invisible du Potentiel (Potentiel : c’est-à-dire, ce qui est inconscient considéré dans sa dimension positive, productive, alimenté en permanence par mes expériences, et tout ce qui a un effet sur moi, qu’il soit conscient ou pas). Symptômes autrement nommés « sentiment intellectuel » ou pour certains « intuition ». Les N3 ne sont pas porteurs de sens par eux-mêmes, mais indiquent la présence d’un sens sous-jacent qu’il faut décoder. Les extraits qui vont suivre sont essentiellement la mise en scène par l’auteur d’une succession de N3 pour le commissaire Adamsberg, et un premier niveau de mise en sens, au niveau 4.

Donc, par N4, je désigne le sens caché des N3. Ce sens peut se donner de différentes manières complémentaires et plus ou moins explicite. La prise de conscience du (des) schème(s) à l’œuvre va donner du sens à ce qui ne paraît pas en avoir. C’est-à-dire, que ce ne sont pas seulement les événements du passé qui donnent du sens, essentiellement ils contextualisent, ils font le lien avec l’événement actuel qui déclenche leur rappel, mais, les schèmes de conduite qui se sont élaborés en réponse à ces évènements (par exemple : conduite de fuite, de recherche systématique d’une réponse, de renoncement à la trouver). De la même façon, le sens n’est pas seulement éclairé par la mise en évidence, l’actualisation, d’une co-identité, mais par les schèmes qui caractérisent l’organisation de l’action de cette co-identité (par exemple ici, le jeune homme, le frère, le policier, le commissaire). Ici le sens ou N4, est envisagé essentiellement comme étant révélé par le(s) schème organisateur sous-jacent et non réflexivement conscient au moment de leur mise en œuvre. Mais le caractère purement réactionnel aux N3 va limiter la démonstration, beaucoup plus claire pour les N3 que pour le N4. (Il faut aussi se rappeler que c’est un roman, pas une description de vécu effectif, probablement avec ces passages, on en apprends plus sur l’auteur que sur le personnage …).

 

Toute l’œuvre de Vargas (l’auteur) est parsemée d’exemples de sentiment intellectuel, d’intuitions, puisque la psychologie de son personnage principal, le commissaire Adamsberg, repose sur sa manière d’accueillir, de favoriser, de solliciter, les sentiments intellectuels spontanés ou recherchés, puis d’aller se promener le long de la Seine pour laisser se pointer les schèmes sous-jacents qui vont révéler le sens de ces signes du Potentiel. Ici, on aura progressivement une démarche de recherche active de l’événement passé déclenchant le sentiment intellectuel, dramatiquement soulignée par l’intensité des sentiments intellectuels, à la fois ressentis corporels envahissants et climat émotionnel très douloureux. Bien avant d’avoir les schèmes ou des co-identités on aura le surgissement de ressentis corporels aigus, accompagnés par un climat émotionnel puissant très négatif, auxquels vont s’associer discrètement des bribes de sens, liés à des détails de la situation vécue dans laquelle le sentiment intellectuel est apparu. Mais ces bribes de sens, ne suffise pas pour donner du sens, il faut que se découvre l’organisation complète de ce qui fait référence pour le Potentiel.

Le choix de cette série de petits extraits suit donc la mise en scène particulièrement progressive développée par l’auteur. Par sa volonté de nous surprendre dans la manière « inexplicable », « inédite », dont les N3 fondent sur Adamsberg, pour trouver une résolution quelques pages plus loin dans la révélation d’un événement déclencheur (N4) issu de sa jeunesse et porteur d’enjeux et de sentiments très puissants, puis de l’événement actuel déclencheur, le détail des schèmes activés ne sera, en fait, donné que dans la totalité du roman qui suit ce préambule.

On a donc un récit en trois temps : le premier qui accumule les épisodes intenses de sentiments intellectuels violents, incompréhensibles et douloureux ; le second qui se donne comme une explicitation a posteriori cohérente de l’origine dans le passé de tous les symptômes incohérents du début; le troisième, comme une explication du déclenchement actuel des sentiments intellectuels. Je numérote les cinq épisodes violents (incompréhensibles) qui vont apparaître successivement.

 

1/ Adamsberg est au commissariat avec son adjoint, p 13.

« - Vous ne pouviez pas le dire plus tôt? Demanda Danglard. Avant que je me tape tout ce rapport ?

- Je n’y ai songé que cette nuit, dit Adamsberg en fermant brusquement le journal. En pensant à Rembrandt. (Je met en souligné les passages qui vont avoir du sens plus tard, et qui sont décisifs pour l’intrigue alors que cela paraît encore anecdotique, secondaire. Mes commentaires sont en italique.)

Il repliait le quotidien à la hâte, déconcerté par un malaise brutal qui venait de le saisir avec violence, comme un chat vous saute sur le dos toutes griffes dehors. Une sensation de choc, d’oppression, une sueur sur la nuque, en dépit du froid du bureau. (premier sentiment intellectuel qui apparaît comme un pur ressenti corporel, sans signification qui lui soit directement reliée de façon consciente, mais déjà accompagné d’une atmosphère d’oppression). Cela allait passer, certainement, cela passait déjà. »

 

2/ Toujours au commissariat, prenant son café, p21.

« Il s’assit en travers de son fauteuil et souffla sur son café, portant son regard vers le panneau où étaient épinglés les rapports, les urgences et, au centre, les notes résumant les objectifs de la mission Québec. Trois feuilles proprement fixées côte à côte par trois punaises rouges. … Il sourit et avala une gorgée de café, l’esprit tranquille et même heureux.

Et il sentit soudain cette même sueur froide se déposer sur sa nuque, cette même gêne l’enserrer, ce chat griffu lui sauter sur les épaules. Il se courba sous le choc et reposa avec précaution son gobelet sur la table. (second sentiment intellectuel, on a là la manifestation répétée du même ressenti corporel) Deuxième malaise en une heure de temps, trouble inconnu, comme un étranger en visite inopinée, déclenchant un qui-vive brutal, une alarme. (Une petite avance dans l’accès à un sens futur, avec l’idée de l’étranger, le qui-vive, l’alarme).Il s’obligea à se lever, à marcher. Hormis ce choc, cette suée, son corps répondait normalement. Il se passa les mains sur le visage, détendant sa peau, massant sa nuque. Un mal-être, une sorte de convulsion de défense. La morsure d’une détresse, la perception d’une menace et le corps qui se dresse face à elle. (Perception d’un climat émotionnel se précisant, lié au ressenti corporel, mais aussi début d’une compréhension vague, reflétant approximativement des schèmes N4 : défense, menace, détresse, réaction en réponse. Mais lié à quoi ? Comme si les schèmes étaient en avance sur la cause de leur réactivation, et ce faisant apparaissaient simplement bizarres.). Et, à présent qu’il bougeait à nouveau facilement, lui demeurait une inexprimable sensation de chagrin, comme un sédiment terne que la vague abandonne au reflux . (là aussi, le sens qui se décante de ces sentiments intellectuels prends consistance, précision : sensation de chagrin, lié à quelque chose qui a été abandonné, et quand on connaît déjà le contenu de l’histoire, on voit apparaître discrètement le résumé d’une histoire tragiquement inaboutie).

Il termina son café et posa son menton dans sa main. Il lui était arrivé en des tas d’occasions de ne pas se comprendre, mais c’était la première fois qu’il échappait à lui-même. La première fois qu’il basculait, le temps de quelques secondes comme si un clandestin s’était glissé à bord de son être et s’était mis à la barre (perception d’une co-identité indéfinie qui prend la barre : le clandestin). De cela, il était certain: il y avait un clandestin à bord. Un homme sensé lui aurait expliqué l’absurdité du fait et suggéré l’étourdissement d’une grippe. Mais Adamsberg identifiait tout autre chose, la brève intrusion d’un dangereux inconnu qui ne lui voulait aucun bien. (Bribes de décodage : un clandestin à bord, un étranger, un danger, une menace, et sûrement pas une pathologie ordinaire comme une grippe). »

 

3/ Un peu plus tard, chez lui : (p 23)

« Décrassé, épuisé et douché, Adamsberg choisit de dîner aux Eaux noires de Dublin, un bar sombre dont l’atmosphère bruyante et l’odeur acide avaient souvent ponctué ses déambulations. . . Et la serveuse, Enid, à qui il commanda tranche de porc et pommes de terre. Enid servait les plats avec une antique et longue fourchette en étain qu’Adamsberg aimait bien, avec son manche en bois patiné et les trois dents irrégulières de sa broche. Il la regardait déposer la viande quand le clandestin ressurgit avec la brutalité d’un violeur. Cette fois, il lui sembla détecter l’attaque une fraction de seconde avant son déclenchement. Les poings crispés sur la table, il tenta de résister à l’intrusion. En tendant son corps, en appelant d’autres pensées, en imaginant les feuilles rouges des érables. Rien n’y fit et le mal-être passa sur lui comme une tornade dévaste un champ, prompte, imparable et violente. Et puis qui, négligente, abandonne sa proie et s’en va poursuivre son œuvre ailleurs. »(On a là un résumé, encore sibyllin pour le lecteur, de l’histoire qui revient à l’actualité et qui a laissé Adamsberg dévasté. Vous vouliez du ressenti corporel ! Eh ben, en voilà : rien moins qu’une tornade ! )

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Intermède, l’auteur introduit la référence à un psychiatre pour montrer que tout cela n’a pas de sens pour Adamsberg, et que ce professionnel ne l’aurait probablement pas aidé avec ses savoirs faire ou ses grilles de lecture.

p 24/25

« Son ami Ferez, le psychiatre, aurait sans doute cherché à identifier le mécanisme de l’irruption.(à retrouver la cause …). A déceler l’embarras caché, le tourment inavoué qui, tel un prisonnier, secouait soudainement les fers de ses chaînes. Fracas qui déclenchait les suées, les contractions, rugissement qui lui faisait courber le dos. Voilà ce qu’aurait dit Ferez, avec cette gourmandise soucieuse qu’il lui connaissait devant les cas inhabituels. Il aurait demandé de quoi il parlait quand le premier des chats griffus lui était tombé sur le râble. De Camille peut-être ? Ou bien du Québec ? (l’auteur se moque gentiment de la psychanalyse et autres décodages psychologique, mais suivra le même fil d’intelligibilité plus tard, en recherchant le déclencheur dans le vécu du jour).

Il marqua une pause sur le trottoir, fouillant dans sa mémoire, cherchant ce qu’il pouvait bien dire à Danglard quand cette première suée, lui avait serré le cou. Oui, Rembrandt. Il parlait de Rembrandt, de l’absence de clair-obscur dans l’affaire d’Hernoncourt. (Premières étapes d’une recherche de la cause du sentiment intellectuel, il cherche dans sa mémoire ce qui s’est passé lors de la première occurrence, et il arrive à retrouver le contexte, peut être même le déclencheur du sentiment intellectuel, mais il lui manque des éléments, et si c’était le cas, cela aurait un effet libérateur immédiat ). C’était à ce moment. Et donc bien avant tout palabre sur Camille ou le Canada. Surtout, il lui eût fallu expliquer à Ferez qu’aucun souci ne lui avait jamais fait dégringoler un chat fielleux sur les épaules. Qu’il s’agissait d’un fait nouveau, du jamais vu, de l’inédit. Que ces chocs s’étaient produits dans des postures et des lieux différents, sans le moindre élément pour les relier. (L’auteur en rajoute un peu dans le registre du totalement incompréhensible pour souligner à quel point ce qui se passe n’a pas de sens). Quel rapport entre la brave Enid et son adjoint Danglard, entre la table des Eaux noires et le panneau d’affichage ? Entre la foule de ce bar et la solitude du bureau ? Aucun. Même un type aussi fortiche que Ferez se casserait les dents là-dessus. Et refuserait d’entendre qu’un clandestin était monté à bord.

(L’auteur a épaissi le mystère, une récapitulation des moments sans pour autant y trouver du sens, la mise en scène de la psychologie impuissante, les trois lignes suivantes sont une transition dramatique, le calme avant la tempête …)

Il frotta ses cheveux, ses bras et ses cuisses, réamorça son corps. Puis il reprit sa marche, s’efforçant de recourir à ses forces ordinaires, déambulation tranquille, observation lointaine des passants, esprit voguant comme du bois flotté. « (En réponse à ces sentiments intellectuels brutaux, Adamsberg répond toujours par le même schème visant à rétablir son équilibre par des contacts physiques, il se frotte, et la marche, remède souverain).

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4/ La quatrième rafale s’abattit sur lui près d’une heure plus tard, alors qu’il remontait le boulevard Saint Paul, à quelques pas de chez lui. (La rafale est ici mise en scène sans éléments de contexte autre que la localisation, préparant l’analyse détaillée et illuminante qui va suivre, par un supplément de non-sens provisoire). Il plia sous l’attaque, s’appuya au réverbère, se figeant sous le vent du danger. Il ferma les yeux, attendit. Moins d’une minute après, il relevait lentement le visage, détendait ses épaules, faisait jouer ses doigts dans ses poches, en proie à ce désarroi que la tornade laissaient dans son sillage, pour la quatrième fois. Une détresse qui faisait affluer les larmes aux paupières, un chagrin sans nom. (joli double sens, le chagrin n’a pas de limite (premier sens de l’expression « sans nom », et il n’est pas reconnu (il n’a pas encore de nom).

Et ce nom, il le lui fallait. Le nom de cette épreuve, de cette alarme. Car ce jour si banalement commencé, par son entrée quotidienne dans les locaux de la Criminelle, le laissait modifié, altéré, incapable de reprendre la routine de demain. Homme ordinaire au matin, bouleversé au soir, bloqué par un volcan surgit devant ses pas, gueule de feu ouverte sur une indéchiffrable énigme.

Il se détacha du réverbère et examina les lieux, comme il l’eut fait pour une scène du crime dont il eût été la victime, à la recherche d’un signe pouvant lui révéler le nom de l’assassin qui lui frappait dans le dos. (Nouvelle stratégie de recherche de ce qui va pouvoir donner du sens, la co-identité de l’enquêteur et ses schèmes apparaissent, appliqués à sa propre situation. Mais le N4, le schème organisateur, est toujours absent, comment va-t-il en prendre conscience ? Il va choisir d’observer attentivement le lieu et le moment où il se situe en actualisant le schème de l’enquêteur, jusqu’à y trouver du sens à l’aide, dans un premier temps, de la science universelle de Danglard !) Il se décala d’un mètre et se replaça dans la position exacte où il se trouvait à l’instant de l’impact. Son regard parcourut le trottoir vide, la vitre sombre de la boutique sur sa droite, le panneau publicitaire sur sa gauche. Rien d’autre. Seule cette affiche éclairée offrait une nette visibilité dans la nuit, éclairée dans son châssis de verre. Voilà donc la dernière chose qu’il avait perçue avant la rafale. Il l’examina. La reproduction d’un tableau de facture classique, barrée d’une annonce : « Les peintres pompiers du XIX siècle. Exposition temporaire ».

Le tableau représentait un gars musclé à la peau claire et à la barbe noire, confortablement installé sur l’océan, entouré de naïades et trônant sur une large coquille. (Description pour le moment platement insensée, pour préparer la découverte du personnage ainsi représenté, et son nom, qui sera la clef du schème organisateur de la détresse). Adamsberg se concentra un moment sur cette toile, sans comprendre en quoi elle avait pu contribuer à déclencher l’assaut, pas plus que sa conversation avec Danglard, que son fauteuil de bureau ou la salle enfumée des Dubliners. (Le sens est caché, au delà des éléments factuels rassemblés, il y manque un principe organisateur). Et pourtant, un homme ne passe pas ainsi de la normalité au chaos sur un claquement de doigts. Il faut une transition, un passage. Là comme ailleurs et dans l’affaire d’Hernoncourt, il lui manquait le clair-obscur, le pont entre les rives de l’ombre et la lumière. Il soupira d’impuissance et se mordit les lèvres, scrutant la nuit où rôdaient les taxis à vide. Il leva un bras, grimpa dans la voiture et donna au chauffeur l’adresse d’Adrien Danglard.  »

p 27

Il dut sonner à trois reprises avant que Danglard, abruti de sommeil, ne vienne lui ouvrir la porte. …

(Il va réveiller Danglard en pleine nuit, le mettre dans un taxi pour retourner sur les lieux, ça c’est vraiment le personnage d’Adamsberg ! …)

« -Ici, dit Adamsberg en pointant son torse. Répondez-moi. Qu’est-ce que c’est ?

et seul Adamsberg était capable de distordre la vie ordinaire pour en extraire ces incartades, ces courts éclats de beauté saugrenue. Que lui importait alors qu’il l’arrache au sommeil pour le traîner par un froid mordant devant Neptune, à plus de minuit ?

- Qui est ce gars ? Répétait Adamsberg sans lui lâcher le bras.

- Neptune sortant des flots, répondit Danglard en souriant.

….

- Ici, reprit Danglard en promenant son regard sur l’affiche, le voici entouré de sa cour et de ses démons. Voici les bienfaits de Neptune, voici son pouvoir de châtier, figuré par son trident et le serpent maléfique qui entraîne dans les bas fonds. …

- Neptune, le coupa Adamsberg d’un ton pensif. Bien, Danglard, merci infiniment. Rentrez à présent, rendormez-vous. Et pardon de vous avoir réveillé.(Tout est mis en place pour que ça fasse sens, mais il manque encore qu’Adamsberg établisse lui-même le lien entre le personnage -Neptune- et le symbole majeur : le Trident, d’où le sens recherché émergera !).

p 31

Une fois chez lui, Adamsberg parcourut sa bibliothèque hétérogène à la recherche d’un livre quelconque susceptible de lui parler de Neptune. Il y trouva un vieux manuel d’histoire où, page 67, le dieu de la Mer lui apparut dans toute sa splendeur, tenant à la main son arme divine. Il l’examina un moment, lut le petit commentaire qui légendait le bas-relief, puis, le livre toujours en main, il se jeta sur son lit tout habillé, rincé de fatigue et de chagrin. (L’information se précise, mais elle est encore insensée… et l’auteur nous réserve encore une péripétie dramatique …)

5/ Le hurlement d’un chat se battant sur les toits le réveilla vers quatre heures du matin. Il ouvrit les yeux dans l’obscurité, fixa le cadre plus clair de la fenêtre, face à son lit. Sa veste suspendue à la poignée formait une large silhouette immobile, celle d’un intrus apparu dans sa chambre le regardant dormir. Le clandestin qui avait pénétré son antre et ne le lâchait pas. Adamsberg ferma brièvement les yeux et les rouvrit. Neptune et son trident. (là, ça y est … presque … le sens est tout proche ….).

Cette fois, ses bras se mirent à trembler, cette fois son cœur s’accéléra. Rien de commun avec les quatre tornades qu’il avait subies, mais de la stupéfaction et de la terreur.

….

A présent que l’alcool avait engourdi ses muscles, il pouvait réfléchir, commencer, essayer. Tenter de regarder le monstre que l’évocation de Neptune avait, enfin, fait émerger de ses propres cavernes. Le clandestin, le terrible intrus. L’assassin invincible et altier qu’il nommait le Trident. (Ca y est, on a la racine du schème passé qui s’actualise pour le moment comme émotion, sens de détresse et d’attaque personnelle, mais avec un nom qui résume toute une histoire). L’imprenable tueur qui avait fait chanceler sa vie, trente ans plus tôt. Pendant quatorze années, il l’avait pourchassé, traqué, espérant chaque fois le saisir et sans cesse perdant sa proie mouvante. Courant, tombant, courant encore.

Et tombant. Il y avait laissé des espoirs et, surtout, il y avait perdu son frère. Le Trident avait échappé, toujours. Un titan, un diable, un Poséidon de l’enfer. Levant son arme à trois pointes et tuant d’un seul coup au ventre. Laissant derrière lui ses victimes empalées, marquées de trois trous rouges en ligne.

Adamsberg se redressa dans son fauteuil. Les trois punaises rouges alignées au mur de son bureau, les trois trous sanglants. La longue fourchette à trois dents que maniait Enid, le reflet des pointes du Trident. Et Neptune, levant son sceptre. Les images qui lui avaient fait si mal, déclenchant les tornades, faisant affluer le chagrin, libérant en une coulée de boue son angoisse revenue.

Il aurait dû savoir, songeait-il maintenant. (typique, une fois le réfléchissement opéré, ce qui se donne paraît familier, déjà connu). Relier la violence de ces chocs à l’ampleur de sa longue marche avec le Trident. Puisque nul ne lui avait causé plus de douleur et d’effroi, de détresse et de rage que cet homme. La béance que le tueur avait creusée dans sa vie, il avait fallu, il y a seize ans, la colmater, la murer et puis l’oublier. (justification psychologique de l’oubli et de l’absence de prise de conscience immédiate). Elle s’ouvrait brutalement sous ses pas, ce jour et sans raison. (L’auteur nous prépare à la recherche de la pièce manquante, pour le moment il n’y a pas de raison à cet épisode. On a les liens associatifs de la marque du trident, mais on ne sait pas comment cela a débuté, quel est le déclencheur).

Adamsberg se leva et arpenta la pièce, bras croisés sur son ventre. D’un côté, il se sentait délivré et presque reposé d’avoir identifié l’œil du cyclone. Les tornades ne reviendraient plus. Mais la brutale réapparition du Trident l’effarait. En ce lundi six octobre, il ressurgissait tel un spectre passant soudainement les murailles. Réveil inquiétant, retour inexplicable. Il rangea la bouteille de genièvre et rinça soigneusement son verre. A moins qu’il ne comprenne pourquoi, qu’il ne sache pour quelle raison le vieil homme avait ressuscité. Entre sa paisible arrivée à la Brigade et le surgissement du Trident, il lui manquait à nouveau un lien. (On a l’événement déclencheur passé, qui donne sens aux sentiments intellectuels, mais on a toujours pas l’événement déclencheur actuel qui est à la source de l’apparition de ces sentiments intellectuels).

Il s’assit au sol, le dos contre le radiateur, les mains enserrant ses genoux, songeant au grand-oncle ainsi calé dans un creux de rocher. Il lui fallait se concentrer, fixer un point, plonger son œil au plus profond sans lâcher prise. (en pleine technique de mise en évocation …) Revenir à la première apparition du Trident, à la rafale initiale. Lorsqu’il parlait de Rembrandt donc, lorsqu’il expliquait à Danglard la faille de l’affaire d’Hernoncourt. Il se repassa cette scène en esprit. Autant mémoriser les mots exigeait de lui un effort laborieux, autant les images s’incrustaient aisément en lui comme des cailloux dans la terre molle. Il se revit assis sur l’angle du bureau de Danglard, il revit le visage mécontent de son adjoint sous son bonnet à pompon tronqué, le gobelet de vin blanc, la lumière qui venait de la gauche. Et lui, parlant du clair-obscur. Dans quelle attitude ? Bras croisés ? Sur les genoux ? Main sur la table ? Dans les poches ? Que faisait-il de ses mains ?

Il tenait un journal. Il l’avait attrapé sur la table déplié, et feuilleté sans le voir durant sa conversation. Sans le voir ? Ou bien au contraire en le regardant ? Si fort qu’une lame de fond avait jailli de sa mémoire.

(Il est 4 h du matin, mais il file à la Brigade et va dans le bureau de Danglard)

Il n’alluma que la lampe du bureau et chercha le journal. Danglard n’était pas homme à le laisser traîner sur sa table et Adamsberg le trouva rangé dans le meuble classeur. Sans prendre le temps de s’asseoir, il en tourna les pages en quête de quelque signe neptunien. Ce fut pire. En page sept, et sous le titre « Une jeune fille assassinée de trois coups de couteau à Schiltigheim », une mauvais photo reflétait un corps sur une civière. En dépit de la trame clairsemée du cliché, on distinguait le pull bleu pâle de la jeune fille et, au haut du ventre, trois trous rouges en ligne.

Adamsberg contourna la table et s’assit dans le fauteuil de Danglard. Il tenait entre les doigts le dernier fragment du clair-obscur, les trois blessures entraperçues. Cette marque sanglante tant de fois vue par le passé, signalant le passage du tueur qui gisait dans sa mémoire, inerte depuis seize ans. Que cette photo avait réveillé en sursaut, déclenchant la terrible alarme et le retour du Trident.

(L’auteur nous fait croire alors que l’histoire est finie … mais elle ne fait que commencer …)

A présent il était calme. Il ôta la feuille du quotidien, la plia, la fourra dans sa poche intérieure. Les éléments étaient en place et les rafales ne reviendraient plus. Pas plus que le Trident, exhumé sur un simple croisement d’images. Et qui, après ce bref malentendu, irait rejoindre sa caverne d’oubli. »

 

(En fait, le cadre du roman est posé et le Trident va nous occuper pour les 300 pages à venir de « Sous les vents de Neptune ». C’est pas beau ? Bravo à Vargas !)

 

*   *   *

D’accord, d’accord, c’est du roman, ce n’est que du roman, et, de ce fait, il y a tous les ingrédients imaginaires pour mettre en place une dramatisation progressive de l’intrigue de départ. Bien dans la manière des débuts de polards de Fred Vargas.

L’auteur a d’abord mis en scène des sentiments intellectuels puissants, puis dans un second temps, elle a décrypté ces sentiments intellectuels, très clairement liés à des épisodes passés, et qui font apparaître des schèmes de réponses désespérées à des traumatismes familiaux (perte du frère), plus larges (autres crimes ayant la même signature), et à des conduites d’échecs (il n’a jamais résolu l’énigme des meurtres du Trident), qui mobilisant des co-identités puissantes de frère, de jeune homme, d’entrée dans la professionnalisation, puis ce commissaire responsable mais ayant échoué. Dans un troisième temps, Vargas, nous révèle comment tout s’est déclenché dans le présent (la photo du crime dans le journal, avec la marque du Trident). Il va y avoir tout le roman pour voir comment les nouveaux schèmes professionnels et personnels d’Adamsberg vont se mobiliser et contrecarrer, contenir, les schèmes anciens.

Dans le cadre de l’entretien d’explicitation, nous travaillons la plupart du temps sur des sentiments intellectuels plus doux, plus anodins. Mais c’est l’intérêt de la « psychologie » de Vargas, incarné par son personnage principal Adamsberg et mis en contraste avec son adjoint « cerveau gauche » Danglard (plus quelques autres oppositions et complémentarités liées à la composition originale de la brigade), que de souligner la force et la dynamique du Potentiel ; d’illustrer ce qui est saisi en lui alors que  » J » [1]n’est pas au courant (à la troisième personne et non pas je ne suis pas au courant), sinon de façon indirecte par des effets inattendus, mais qui peuvent rester inaperçus ; de ce qui est reconnu en lui, qui déclenche, alors que » J » n’en est pas conscient.

Donc ces extraits invitent à réfléchir sur la notion de Potentiel. A la fois fondamentalement invisible (d’où la qualification négative in – conscient), mais manifestant son dynamisme par son expression spontanée émergente, sous forme de ressentis corporels, d’émotions, de prise d’informations qui se détachent sur le fond mais n’ont pas encore de sens. Et surtout, dans l’esprit du focusing et sa relation à Rogers, ce Potentiel, ouvre sur l’information qui peut s’en dégager permettant de comprendre l’organisation de la conduite qui est sous jacente à ces sentiments intellectuels. Organisation de la conduite qui est le propre du Potentiel. D’autres passages, dans d’autres romans, mettent bien en exergue le fait de se rendre accessibles à ces sentiments intellectuels quand ils sont fugitifs, presque en dessous du seuil de discrimination, et qu’il faut les saisir, ne va pas de soi, demande une sensibilité discriminante particulière, dans laquelle Adamsberg excelle et que l’on peut apprendre à exploiter dans l’entretien d’explicitation ! Et que nous apprenons à faire actuellement par la formation complémentaire au focusing, par l’utilisation des changements de point de vue, par l’exploration des dissociés, par la mise en œuvre de techniques comme la « fertilisation croisée », le Feldenkrais , et autres stratégies des génies tirées de la PNL et détournées dans le but d’accroître l’accès à la description des vécus dans l’esprit de l’entretien d’explicitation.

On a donc au final, une multitude de sentiments intellectuels comme ressentis corporels, émotions fortes, puis progressivement du sens partiel (partiel, parce qu’encore incompréhensibles) qui connotent ces sentiments intellectuels : désespoir, inconnu, étranger qui agresse, qui laisse dévasté après coup. Enfin, apparaît le lien intelligible avec des évènements passés, le Trident, liés à une série de meurtres quasi identiques, et irrésolus. Pour finir, on a déclencheur actuel, c’est-à-dire le détail des trois points rouges, vus dans le journal du matin, qui a fait démarrer les sentiments intellectuels.

Les premiers éléments de réponse d’Adamsberg sont purement réactionnels, il met en œuvre des schèmes d’effacement du stress, ce qu’il sait faire habituellement, se frotter le corps, la tête, se promener, boire. Avec la troisième rafale, apparaissent les premiers schèmes d’enquêteur, retrouver le moment, les informations qui y sont attachées. Ces schèmes iront jusqu’à mobiliser Danglard en pleine nuit, comme pour une enquête criminelle, puis à revenir à la racine, au bureau à 4 h du matin. C’est exactement ce qu’il aurait pu faire dans une enquête en cours. Mais on n’a là toujours, que les schèmes réactionnels au stress. Ensuite, on aura d’autres schèmes d’enquêteur :la série de meurtre a reprit, d’autres meurtres vont être recherchés pour savoir s’il y a bien un tueur en série une fois de plus, le scénario connu sera vérifié, puisqu’il est toujours le même : un individu ivre qui ne se rappelle pas ce qu’il a fait et qui a en sa possession un trident est accusé et ne peut se défendre ; la mesure attentive de l’écart des marques du trident montre des constantes plaidant pour la répétition du procédé. Le roman nous laisse à cette étape, sans une bonne description des schèmes (N4), il nous a livré les co-identité éveillées du passé, les événements déclencheurs. Il faut donc lire tout le roman … Merci Fred Vargas !

 

[1] Je cherche une notation nouvelle pour contraster « je » et « moi » comme un « lui » c’est-à-dire pouvoir parler de moi à la troisième personne, pour accentuer cette différence je note ce « je » par un « J » majuscule, sans e). Il y a donc J et lui.

Les niveaux de description du vécu N3, N4 chez Fred Vargas Les alertes d'Adamsberg ! Un morceau d'anthologie ! (citation...

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La structure universelle de tous les vécus.

La structure universelle de tous les vécus, base d’orientation dans la pratique de l’entretien d’explicitation.

(Réponse à une question posée lors du colloque du RIFREQ mai 2015)

Pierre Vermersch

Lors de ma conférence et dans de nombreux textes récents,  je parle de la « structure universelle de tous les vécus » comme guide universel et permanent pour suivre et explorer l’intelligibilité de la description produite par l’interviewé.

Quelqu’un m’a demandé si j’avais formalisé cette structure.

Je n’ai pas produit une véritable formalisation, mais plutôt une systématisation qui permet de se repérer facilement d’une part dans la pratique du guidage et du suivi de l’entretien, d’autre part pour la recherche, dans l’étape de mise en forme des données des verbalisations recueillies en préparation à leur analyse.

Pour bien comprendre mon point de vue, il faut distinguer les propriétés génériques de tous les vécus et les propriétés spécifiques à chaque domaine de l’expérience.

La structure universelle se rapporte aux propriétés génériques. Elle est universelle parce qu’elle s’applique et elle est présente dans tous les vécus possibles.

A/ Structure universelle des propriétés génériques des vécus.

Fondamentalement, tout vécu est organisé par la temporalité. Ce que l’on peut comprendre de plusieurs façons.

1/  Tout vécu se déroule dans le temps, prends du temps à se produire.

C’est une définition triviale, ce qui est intéressant ce sont ses propriétés négatives.

Quand un auteur vous propose la description d’une expérience vécue sans aucune temporalité, il a quitté le vécu pour privilégier un événement particulier dont on ne sait comment il a commencé, par quelles étapes il s’est engendré, comment il s’est achevé pour laisser place à autre chose. C’est le cas très souvent chez les philosophes discutant de l’introspection, de la conscience, de l’expérience subjective. Tout ce que je lis en ce moment se rapporte à « voir une tomate », « se représenter une olive », « penser à de la rhubarbe », etc sans que jamais il y ait une prise en compte de la dynamique temporelle de l’expérience. Inversement, quand vous questionnez quelqu’un en entretien sur une activité qu’il a vécu, en écoutant ce qui vous est dit, vous pouvez vous poser la question en permanence de savoir si vous avez bien saisi le déroulement temporel.

- le déroulement temporel de tous les vécus est marqué par différentes structures qualitatives :

* il est radicalement irréversible, il se déroule de maintenant vers l’avenir, d’où l’importance de bien repérer les avant/après dans les prises d’informations qui fondent des décisions, des jugements d’appréciation qui déterminent la suite de l’engendrement du vécu.

* tout déroulement temporel a un début (relatif), une succession d’étapes, une fin (relative); avant chaque début est un ante-début qui peut être important pour la compréhension du déroulement ; après chaque fin, il y a une post-fin, qui peut être cruciale. Le terme de début et de fin est toujours relatif à des critères à préciser (changement de but, de lieux, de cycle, d’activité).

* chacun de ces temps, chacune de ces étapes, peut être lui-même fragmenté, décomposé dans sa description en unité plus petite, permettant d’atteindre le niveau de détail utile permettant de comprendre l’engendrement de la conduite. Par exemple, dans une thèse, l’étudiant décrit le fait que la première page d’un logiciel est lue trois fois. Automatiquement, cela renvoie à la nécessité de savoir comment est lue la première page, et plus encore, comment s’organise la lecture de la première phrase sur la première page etc …

* chacune de ces étapes et micros étapes est toujours organisés par structure qualitative : elle est précédée d’une prise d’information qui détermine le micro but et l’acte qui cherche à y répondre, elle est donc suivie par une action, une micro action, et se termine grâce à une prise d’information qui permet de savoir si son exécution a permis d’atteindre le but et détermine pour une part la décision de passer à l’étape suivante. (On est là très proche du modèle TOTE de Miller).

Pratiquement la fragmentation temporelle en micro étapes, se fait par le repérage des verbes d’action, et la relance sur comment la personne fait ce qu’elle fait.

Pratiquement la prise en compte de la structure qualitative, se fait en repérant le début et la fin, en tant que reposant sur des prises d’informations qui valident des critères de choix, de décision (Et comment vous saviez que c’était fini ? ), qui souvent est très implicites.

* chaque prise d’information est organisée par des critères, le plus souvent on a la verbalisation du résultat : le jugement (je savais, c’était facile, tout allez bien, etc). Il est toujours intéressant de faire  l’expansion des critères attachés aux prises d’informations

La structure temporelle qualitative repose beaucoup sur les prises d’informations qui orientent les choix des débuts et l’appréciation de la fin. Il est donc crucial de saisir les critères d’appréciation à un niveau d’expansion suffisant pour les rendre intelligible relativement à l’engendrement de la conduite vécue.

 

2/ Couches de vécu et qualités expérientielles des vécus

A coté des structures temporelles, toute expérience vécue est composée de nombreux aspects qui se déroulent simultanément, mais qui ne peuvent être décrits et visés que séparément : il s’agit de ce que j’ai nommé les couches de vécu. C’est-à-dire que tout vécu est composé d’une couche cognitive d’actions mentales ; d’une couche émotionnelle de valences, de sentiments, d’émotions ; d’une couche corporelle, posturale, gestuelle, ressentie ; d’une couche de croyance, de valeurs ; d’une couche identitaire (qui je suis quand je suis en train de vivre ça ? ) ; et plus.

C’est toujours présent, mais le chercheur et/ou le praticien n’est pas nécessairement intéressé par la totalité des couches de vécu. Se pose toujours la question de savoir quelle est l’information descriptive que l’on veut recueillir en fonction des buts que l’on poursuit.

 

B / Propriétés spécifiques

Chaque fois que l’on étudie un type de vécu qui n’a pas déjà fait l’objet d’une exploration descriptive, et pour lequel on a besoin de savoir qu’est-ce qui doit être décrit, quelles sont les catégories descriptives pertinents, alors le fait de savoir questionner, de maîtriser les structures universelles de tout vécu est insuffisant !

Si je veux comparer, comme je suis en train de le faire, la description du vécu de la mise en évocation propre à l’entretien d’explicitation et le vécu de l’induction de transe propre à l’hypnose eriksonnienne, je me retrouve devant la difficulté de distinguer les différents états psychiques, les différentes activités induites ou inhibée. Et pour cela, il faut inventer de nouvelles catégories descriptives. Par exemple, dans l’hypnose, il est assez facile de conduire la personne à faire en sorte qu’un bras se soulève tout seul, comment catégoriser ce fait ? Il faut découvrir la catégorie de l’agentivité (le fait de se sentir responsable de ce que l’on fait) et du coup la possibilité caractéristique de l’hypnose de la perte de l’agentivité, ce que l’on ne rencontre pas dans l’entretien d’explicitation. Chaque fois que nous avons eu à explorer un acte mental qui n’avait pas été « débroussaillé conceptuellement » auparavant, nous nous sommes retrouvé devant une forme d’impuissance et d’erreur, d’aveuglement qui s’est transformé par des reprises successives tirant parti des échecs premiers. Cela a été le cas dans la description de l’acte d’évocation, dans la description des mouvements attentionnels, c’est encore le cas dans les vécus de dissociation.

D’où l’importance dans les stratégies de recherche de donner un plein statut à l’analyse exploratoire, de privilégier une étude de cas approfondie à la perspective faussement rigoureuse d’un échantillonnage important.

 

Pour conclure

L’idée d’une structure universelle de tous les vécus organisée autour des structures temporelles qualitatives et des couches de vécu, n’est pas une théorie achevée et formalisée, son but est pragmatique : comprendre comment faire décrire un vécu pour le rendre intelligible, quel que soit ce vécu.

Le point privatif important est de repérer immédiatement dans l’exploitation d’exemples relatif au vécu s’il prend en compte ou non la temporalité, mais aussi quelle couche est privilégiée (y-en a-t-il d’autres qui auraient été pertinentes et qui sont absentes).

Enfin, il ne faut pas confondre la compétence acquise par la maîtrise des repères apportés par la structure universelle de la compétence qu’il faut sans cesse développer pour décrire des types de conduites qui n’ont jamais été étudiés dans un point de vue en première personne (et il y en a beaucoup !!!).

La structure universelle de tous les vécus, base d'orientation dans la pratique de l'entretien d'explicitation. (Réponse...

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