Written by: "Pierre Vermersch"

Sentiment intellectuel et niveaux de description

Dans l’article précédent de ce blog, j’ai choisis de vous partager une longue citation de Burloud, qui nous vient des extraordinaires pionniers de l’étude introspective de la pensée du début du 19ème siècle (en gros 1900/1911 pour l’école de Wurzburg) parce qu’elle éclaire particulièrement bien le niveau 3 de description que nous avons formalisé lors de  l’université d’été du Groupe de recherche sur l’explicitation GREX 2 de ce mois d’aout 2014. (Je rappelle que le livre de Burloud est téléchargeable sur le site grex2.com, les textes/introspection/textes de Burloud).

Rappel : Je distingue maintenant quatre niveaux de description :

– Le niveau 1 est celui qui décrit les grandes étapes du déroulement d’un vécu. Il est généralement réflexivement conscient, et reste spontanément peu détaillé. C’est le niveau qui correspond le plus souvent au rappel  d’un vécu passé.

– Le niveau 2, est un niveau beaucoup plus détaillé, il est celui qui est visé par l’entretien d’explicitation, autrement dit on ne l’atteint pas facilement tout seul, il faut un guidage pour rentrer dans la fragmentation des étapes, amener à la conscience réfléchie ce qui n’est encore que pré-réfléchi. Ces deux premier niveaux sont donc caractérisés par le contenu de ce qui est décrit, c’est-à-dire les étapes et les détails du déroulement de l’action. La différence, est que le second ne se donne pas spontanément et qu’il faut aller le chercher, car nous n’avons pas été éduqué ou formé à le faire.

Le niveau 3 est  celui du sentiment intellectuel, il est caractérisé par l’absence de contenu thématique précis (ni mots, ni images, ni concepts se rapportant directement au contenu vécu) , et dans le même temps, par la présence d’éléments dans la conscience, éléments plus ou moins informes, gazeux, vagues, mais pourtant bien présents et discernables par le sujet. On est alors très proche de l’étape du ressenti corporel du focusing. Comme si le focusing avait systématisé la création provoquée et la prise de connaissance d’un sentiment intellectuel donné via l’organisme. Mais avec le concept de sentiment intellectuel, nous avons un élargissement du sens de ces impressions à toutes les situations où l’activité se déroule de façon apparemment sans informations conscientes sur le thème de l’activité.

Quand nous fragmentons la description du déroulement d’un vécu dans l’entretien d’explicitation, nous aboutissons facilement à des micro-transitions qui se donnent sur le mode du sentiment intellectuel, juste comme une impression que ça s’est passé, mais que je ne saurais pas en dire grand chose de plus précis. Nous sommes là au plus près d’une nouvelle couche d’implicite qui est paradoxale : puisque à la fois, elle se manifeste à la conscience (par un sentiment intellectuel), et à la fois elle ne nous dit rien directement sur ce dont elle est le sentiment. Tout au plus a-t-on  ainsi la preuve que dans mon organisme ça pense, ça pense même sans ma conscience, et donc la preuve que l’information est déjà disponible, déjà traitée ; sauf qu’elle l’est sur un mode dont ma conscience réfléchie est absente, ou tout au moins « thématiquement absente », mais présente comme lieu d’apparition d’un signal, d’un symptôme, bref de ce que l’on peut appeler un sentiment intellectuel.

Une chose est de donner un statut à ce sentiment intellectuel, de le reconnaître comme le signe d’une activité intellectuelle non conscient, autre chose est précisément d’accèder au sens dont le sentiment intellectuel n’est que le représentant. L’accès au sens du sentiment intellectuel, est précisément le niveau 4 de description du déroulement d’un vécu.

Le niveau 4 de description, peut être qualifié de niveau organisationnel, il correspond à la mise à jour de ce qui produit un sentiment intellectuel. Dans le cours d’un entretien d’explicitation quand il vient un blanc, un vide, une impression vague de direction, (tout cela appartient au N3), alors c’est le signal que je peux aider la personne à mettre en mot, à accéder au sens dont ce sentiment intellectuel est porteur. Ce qui va être mis à jour alors, sera du domaine de l’organisation de la pensée, c’est-à-dire la présence d’un schème  organisateur, d’une intention particulière, tout cela appartenant à l’expérience passée de la personne et lui servant à accomplir la tâche dans laquelle elle est investie.

L’intérêt de ces quatre niveaux est de pointer la possibilité d’intégrer dans la mise à jour de l’intelligibilité du déroulement d’un vécu, non seulement la description des étapes détaillées et de leurs propriétés, mais aussi grâce au repérage des sentiment intellectuels et/ou des micro-transitions du niveau qui rend compte de l’organisation de ces étapes. Pour aller plus loin, il faut décrire comment procéder pour travailler pratiquement avec le niveau 3, le niveau des sentiment intellectuels, et en quoi consiste le niveau organisationnel, les schèmes, les intentions. (à suivre).

 

 

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A propos du concept de « sentiment intellectuel »

Je donne ici, une longue citation extraite du chap 2 du  livre de Burloud (1927) sur les travaux d’introspection expérimentale de la pensée de l’école de Wurzburg, et tout particulièrement la définition et la classification des « sentiments intellectuels » ou « attitudes de conscience » selon les travaux de Messer publiés en 1906 . Nous avions déjà abordé ce thème des « sentiments intellectuels » dans le n° 27 d’Expliciter suite à l’université d’été du mois d’aout 1998. (Note : le livre  de Burloud est téléchargeable sur le site grex2.com, Les textes/introspection/ Textes Burloud.)

chapitre deux Les travaux de Messer, p 72/76

« Il faut maintenant passer à une autre catégorie de phénomène, que Messer a révélé, on ne voit pas bien pourquoi, à la fin de son étude, et que c’est pourtant le lieu d’examiner ici, parce qu’ils interviennent dans la compréhension des mots et dans le jugement : phénomène inanalysable ou du moins inanalysé, sans contenu sensoriel ou verbal apparent, qui ne rentrent dans aucun des cadres de la classification traditionnelle des états psychiques et pour lesquelles il faut même créer un nom nouveau.  Messer adopte celui d’ »attitude de conscience », dont Marbe et Watt s’étaient déjà servi. Il serait préférable, pour des raisons qui apparaîtront bientôt, de les appeler des sentiments intellectuels. Signalés par Erdmann dès les années 1900, les sentiments intellectuels ont attiré l’attention d’un grand nombre de psychologues, et il serait temps de leur faire dans l’inventaire classique des faits de conscience la place qui leur revient. Ach les a définis « des états de consciences qui ne sont données ni dans des sensations visuelles, auditive ou kinesthésique, ni dans des images souvenirs, et dont le sujet peut dire, immédiatement après leur apparition, le contenu de savoir qu’ils renfermaient. »

Quelle est la structure de ces états de conscience, et quel est leur contenu ? Il est plus facile de répondre à la seconde question qu’à la première.

Selon Ach, la forme caractéristique de l’attitude de conscience est la signification comprise des mots, ou, plus brièvement, le sens.  Il faut, selon Messer, distinguer entre le sens des mots isolés et le sens des phrases et des propositions. Le premier peut faire corps avec le mot ou le précéder ou en être séparé. Parfois, avant d’avoir trouvé le terme, nous savons ce que nous voulons dire ; le mot qui vient ensuite n’est pas toujours celui que nous cherchions et ne rend pas tout ce qu’il y avait dans la pensée. Au mot inducteur policier, un sujet réagit par ordre : « le mot, dit-il, ne me paraissait pas bien marquer ce que j’aurais voulu dire : je voulais rendre l’allure imposante, la respectabilité des policiers allemands. » Ces nuances s’éclairant par l’étude de la compréhension des mots. Notons en passant que peuvent se lier au mot d’autres attitudes de conscience que le sens, par exemple le sentiment qu’il y a deux ou plusieurs sens, un synonyme, qu’il faut le prendre généralement ou particulièrement, etc. De même l’attitude qui précède le mot peut consister dans une simple direction de la conscience vers lui et se rapporter non à la signification, mais à sa forme.

Pour ce qui est du second groupe distingué par Messer, il est permis d’affirmer que toutes les propositions, tous les rapports peuvent se condenser dans des états de conscience sans image et sans paroles : propositions indicatives énonçant que la tâche est facile ou difficile, que tel mot s’est déjà présenté, qu’il faudrait chercher la réponse dans telle ou telle direction ; proposition interrogative par lesquelles le sujet se demande s’il ne lui viendra pas bientôt quelque chose, s’il ne va pas dire une sottise, quel est le sens d’une phrase ou le but de l’expérimentateur ; proposition impérative ou optative par lesquelles il s’intime l’ordre de réagir au plus vite, de penser à autre chose, d’accueillir ou de rejeter tel mot, telle pensée.  Des réflexions très précises, des souvenirs très particuliers se glissent dans la réaction mentale sous la forme de sentiments intellectuels ; par exemple, à l’occasion d’un nom qui lui est présenté, un sujet se rappelle sans image et sans mot qu’autrefois son père le prononçait toujours d’une manière incorrecte. Mais à quoi bon multiplier ces exemples, puisque l’auteur affirme que tout ce qui peut faire parti du contenu de la conscience peut aussi nous être donné en dehors de toute image objective ou verbale ?

Après cela, la peine qu’il se donne pour classer les attitudes de conscience nous paraît assez inutile et sa classification offre un intérêt logique beaucoup plus que psychologique. Il distingue quatre grands groupes. Le premier, qui constituent ce qu’il appelle la conscience de la réalité, comprend : premièrement, la conscience des rapports spatiaux (de direction ou d’extériorité) et des déterminations spatiales (que quelque chose est grand ou petit, etc.) ; Deuxièmement, la conscience des déterminations et des rapports de temps (que la réaction est longue, que le temps passe, qu’on attend, qu’un mot inducteur a déjà été présenté) ;  troisièmement, la conscience de la causalité et de la finalité. {bizarrement, l’énumération s’arrête au troisième groupe} Dans le second groupe il faudrait ranger les attitudes de conscience correspondant aux divers rapports logiques : identité, altérité et différence, ressemblance, coordination, surordination, etc. Dans le troisième, celles qui ont pour contenu des rapports entre le pensé, objet ou concepts, et le sujet pensant : conscience du connu, du plus connu, du plus familier, de l’inconnu, du positif ou du négatif, etc. Dans le quatrième enfin, des rapports conscients, plus spéciaux, entre le penser la tâche : rapport objectif rentrant dans la catégorie des jugements de valeur informulée, conscience de l’adéquat et de l’inadéquat, du vrai du faux, de l’intelligible et de l’absurde, etc. ; rapports subjectifs qui proviennent de ce que, par l’introduction d’éléments nouveaux dans la conscience, les éléments objectifs des rapports précédents ne sont plus qu’indistinctement perçus, et qui nous sont données dans les sentiments intellectuels de la recherche, de l’interrogation, de la réflexion, du doute de la certitude ou de l’incertitude, du  permis et du non permis, du possible ou de l’impossible, etc.

Cette seule énumération suffit à montrer que l’attitude de conscience est en général l’anticipation d’un acte intellectuel et par exemple d’un jugement, et qu’elle a pour contenu une relation. Mais qu’est-ce qu’une relation qui est donnée à la conscience sans ses termes, indépendamment de toute image et de toute parole intérieure ? Comment pourrons-nous dire d’un état inanalysé et en apparence vide de contenu qu’il est la conscience d’une relation ? Nous retombons ainsi sur la question de la structure des attitudes de conscience.

Une seconde classification, ébauchée par Messer et d’un caractère plus psychologique que la première, semblerait de nature à nous apporter quelques éclaircissements à cet égard.  il distingue, parmi des attitudes de conscience, des états intellectuels et des états affectifs.  La première classe comprendrait le groupe des rapports objectifs et celui des rapports logiques, la seconde les deux autres. Ce n’est pas qu’un élément affectif se laisse toujours discerner dans les attitudes de conscience de la seconde classe ; mais il n’est pas rare de l’y rencontrer ; très souvent aussi, les sujets se servent, pour désigner, du terme de sentiments : sentiment du convenable, du nom convenable, de doutes, de certitude, de facilité, etc.  Par malheur, Messer s’est contenté, tout en reconnaissant son insuffisance, de la définition traditionnelle du sentiment : un état de conscience comportant du plaisir de la peine. Or, cette définition peut convenir sans doute aux impressions de contentement, de malaise, de regret, d’impatience, etc. qui précède, accompagne ou suivre la recherche ; mais on ne voit pas en quoi elle peut éclairer les nuances variées de la certitude, du doute, de la conscience de l’intelligible ou du vrai, etc.

Messer est mieux inspiré lorsque, tout de suite après, il fait rentrer toutes les attitudes de conscience dans le domaine de ce que Erdmann appelait la pensée informulée ou intuitive. Il observe avec raison qu’entre la pensée formulée et la pensée informulée, les frontières sont indécises et qu’on passe de l’une à l’autre par des degrés insensibles. Les cas-limites seraient, d’un côté, une pensée complètement exprimée avec une conscience distincte du sens des mots, de l’autre, une réflexion ou une reconnaissance rapide comme l’éclair et ou manquerait toute trace de représentation verbale. N’est-il pas invraisemblable, se demande l’auteur, d’admettre que la seconde est une pensée concrète condensée, où entrent en jeu les mêmes processus psychiques réels que dans la première, mais abrégés et télescopés ? Pour la seconde fois, apparaît la notion féconde que nos états de conscience peuvent passer par des stades successifs et continus d’enveloppement ou de développement. Mais le propre du sentiment, n’est-ce pas justement d’être un état dont les éléments, quels qu’ils soient, objectifs ou subjectifs, intellectuels ou affectifs, s’entre-pénètrent et sont primitivement indiscernables ? Par leur contenu, les états de conscience sans image et sans paroles, relevés par Messer, sont des relations ; par leur structure, par leur caractère d’enveloppement ou de confusion, des sentiments intellectuels.« 

14/09 J’ai choisis de vous partager cette longue citation de Burloud, qui nous vient des extraordinaires pionniers de l’étude introspective de la pensée du début du 19ème siècle (en gros 1900/1911) parce qu’elle éclaire particulièrement bien le niveau 3 de description que nous avons formalisé lors de  l’université d’été du Groupe de recherche sur l’explicitation GREX 2 de ce mois d’aout 2014.

 

Rappel : Je distingue quatre niveaux de description : le niveau 1 est celui qui décrit les grandes étapes du déroulement d’un vécu. Il est généralement réflexivement conscient, et reste spontanément peu détaillé. C’est le niveau qui correspond le plus souvent au rappel  d’un vécu passé. Le niveau 2, est un niveau beaucoup plus détaillé, il est celui qui est visé par l’entretien d’explicitation, autrement dit on ne l’atteint pas tout seul, il faut un guidage pour rentrer dans la fragmentation des étapes, amener à la conscience ce qui n’est encore que pré-réfléchi. Ces deux premier niveaux sont donc caractérisés par le contenu de ce qui est décrit, les étapes et les détails du déroulement de l’action. La différence, est que le second ne se donne pas spontanément et qu’il faut aller le chercher, et nous n’avons pas été éduqué ou formé à le faire.

Le niveau 3 est  caractérisé par l’absence de contenu thématique précis (ni mots, ni images, ni concepts se rapportant directement au contenu vécu) , et dans le même temps, par la présence d’éléments dans la conscience, éléments plus ou moins informes, gazeux, vagues, mais pourtant bien présents et discernables par le sujet. On est alors très proche de l’étape du ressenti corporel du focusing. Comme si le focusing avait systématisé la création provoquée et la prise de connaissance d’un sentiment intellectuel donné via l’organisme. Mais avec le concept de sentiment intellectuel, nous avons un élargissement du sens de ces impressions à toutes les situations où l’activité se déroule de façon apparemment sans informations conscientes sur le thème de l’activité.

Quand nous fragmentons la description du déroulement d’un vécu dans l’entretien d’explicitation, nous aboutissons facilement à des micro-transitions qui se donnent sur le mode du sentiment intellectuel, juste comme une impression que ça s’est passé, mais que je ne saurais pas en dire grand chose de plus précis. Nous sommes là au plus près d’une nouvelle couche d’implicite qui est paradoxale : à la fois, elle se manifeste à la conscience par un sentiment intellectuel, et à la fois elle ne nous dit rien directement sur ce dont elle est le sentiment. Tout au plus a-t-on  ainsi la preuve que dans mon organisme ça pense, ça pense même sans ma conscience, et donc la preuve que l’information est déjà disponible, déjà traitée ; sauf qu’elle l’est sur un mode dont ma conscience réfléchie est absente, ou tout au moins « thématiquement absente », mais présente comme lieu d’apparition d’un signal, d’un symptôme, bref de ce que l’on peut appeler un sentiment intellectuel.

Une chose est de donner un statut à ce sentiment intellectuel, de le reconnaître comme le signe d’une activité intellectuelle non conscient, autre chose est précisément d’accèder au sens dont le sentiment intellectuel n’est que le représentant. L’accès au sens du sentiment intellectuel, est précisément le niveau 4 de description du déroulement d’un vécu.

Le niveau 4 de description, correspond à la mise à jour de ce qui produit un sentiment intellectuel. Dans le cours d’un entretien d’explicitation quand il vient un blanc, un vide, une impression vague de direction, (tout cela appartient au N3), alors c’est le signal que je peux aider la personne à mettre en mot, à accéder au sens dont ce sentiment intellectuel est porteur. Ce qui va être mis à jour alors, sera du domaine de l’organisation de la pensée, c’est-à-dire la présence d’un schème  organisateur, d’une intention particulière, tout cela appartenant à l’expérience passée de la personne et lui servant à accomplir la tâche dans laquelle elle est investie.

 

Je donne ici, une longue citation extraite du chap 2 du  livre de Burloud (1927) sur les travaux d'introspection expérim...

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La prise de conscience du passé fondement de l’entretien d’explicitation.

La prise de conscience du passé fondement de l’entretien d’explicitation.

Résumé d’un chapitre dans un ouvrage collectif pluridisciplinaire coordonnée par Cécile Barbier sur les « Traces »

L’entretien d’explicitation est une technique qui vise en priorité à faire décrire le déroulement d’un vécu, de façon à pouvoir documenter comment une personne, un opérateur, un élève, un sportif, un soignant, un malade en auto-traitement etc. s’y prend pour faire ce qu’il a fait. L’entretien d’explicitation comprend donc plusieurs ressources.

Il y a une approche théorique de ce qu’est le déroulement d’un vécu, de ce que c’est que s’en informer. Il y a un ensemble de savoir-faire pour maîtriser les effets perlocutoires des relances et des questions de façon à guider la personne vers un moment vécu spécifié de son passé, et lui faire explorer dans le détail ce vécu, ce qu’elle ne saurait pas faire seule.

Reste qu’une des questions cruciales est de comprendre comment nous traitons avec la mémoire, puisque l’entretien d’explicitation est toujours basé sur un accès rétrospectif, sur un rappel du vécu. Le problème est que la psychologie expérimentale de la mémoire, quoique extrêmement prolifique depuis plus d’un siècle, a produit essentiellement des données de laboratoire sans jamais s’intéresser à ce que faisait le sujet pour se rappeler (ou apprendre). Du coup, on a bien des concepts reliés à la mémoire du vécu passé comme “la mémoire épisodique” de Tulving, ou “la mémoire autobiographiques” initiée par Neisser, mais rien  qui nous informe des pratiques de rappel des sujets.

L’entretien d’explicitation, s’inspirant de théories plus anciennes de la mémoire concrète (Gusdorf) a systématisé une pratique de guidage vers le rappel, fondé sur un acte particulier : l’évocation. Cet acte a pour caractéristique de ne pas être volontaire (on peut l’induire, mais pas le commander), d’être incompatible avec tout effort de  se rappeler, de privilégier le sentiment de revécu et un mouvement de prise de conscience de son propre vécu, plus que de se rappeler.

Dans un premier temps, l’utilisation de l’entretien d’explicitation dans le cadre d’activité de praticiens a permis une validation opérationnelle directe des descriptions produites par l’entretien par la possibilité d’agir efficacement ou pas en retour; des travaux récents ont démontrés l’efficacité de ce mode d’accès à la mémoire du vécu. On a donc un outil disponible pour aller chercher les traces détaillées des vécus passés.

La prise de conscience du passé fondement de l’entretien d'explicitation. Résumé d'un chapitre dans un ouvrage collectif...

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La cohérence de l’entretien d’explicitation

Guider la prise de conscience du vécu passé : la cohérence de l’entretien d’explicitation.

But, besoin,

Je veux m’informer du vécu, pour intégrer ces données dans une recherche, pour comprendre les difficultés ou l’expertise, pour faire prendre conscience de ses savoirs faire.

Présupposés

Vécu : mon passé a existé, je l’ai vécu, définition : est un vécu un moment de ma vie à moi.

Rétention : mon passé vécu s’est mémorisé en moi passivement, en  conséquence je ne sais pas que je l’ai mémorisé, mais il s’est mémorisé beaucoup plus que ce que je crois.

Actions

0/ Viser : décider d’aller vers le vécu passé, même si je croie de ne pas m’en souvenir.

Une fois la décision prise :

1/ Accéder : guidage vers le “revécu” grâce à un paradoxe : solliciter l’involontaire !

– ce qu’il faut faire : induire le geste involontaire d’évocation, produisant le revécu,

– ce qu’il ne faut pas faire : demander de se souvenir, ou de faire un effort pour retrouver,

Une fois dans le revécu, garder cet état :

2/ Maintenir : garder dans le revécu, (mais surtout ne rien faire qui fasse sortir du revécu),

– ce qu’il faut faire : questionner, relancer, en visant la focalisation en cours dans le revécu,

– ce qu’il ne faut surtout pas faire : induire des actions mentales qui font sortir du revécu (demande de jugements, de raisonnement) ;

Dans cet état d’accès maintenu au revécu, explorer de manière méthodique.

3/ Explorer : guider la description du déroulement et des qualités de ce revécu,

– que faut-il savoir-faire pour guider ? faire fragmenter, reconstituer la chronologie, déployer les qualités, choisir les couches de vécu,

– que faut-il savoir pour guider ? Entendre les manques, les omissions, les incomplétudes.

– que faut-il éviter : questionner en nommant ce qui n’a pas encore été nommé. Les questions qui contiennent des informations ajoutées sont inductives et créent des fausses-mémoires.

 

Guider la prise de conscience du vécu passé : la cohérence de l’entretien d'explicitation. But, besoin, Je veux m’inform...

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Mémoire et prise de conscience

Rappel et/ou prise de conscience dans l’entretien d’explicitation.

Projet pour l’écriture d’un chapitre dans un ouvrage collectif sur la “trace” :

Globalement : Montrer que l’on peut par une méthode d’entretien obtenir beaucoup plus d’informations sur un vécu passé que ce que l’on croit généralement.

Esquisser la description de l’extraordinaire gisement de données subjectives qui sont encore largement inexploitées par méconnaissance des actes intimes de rappel et de prise de conscience (c’est-à-dire les actes tels que le sujet les mets en oeuvre, je les qualifie “d’intimes” parce qu’ils ne sont directement connus que par moi-même dans un point de vue en première personne) .

Montrer que la remémoration a toujours été pensée indépendamment de la (prise de) conscience, alors que le problème n’est pas uniquement de se rappeler, mais tout autant de prendre conscience du passé, c’est-à-dire de savoir amener à la conscience réfléchie ce qui a été vécu sur le mode non réfléchi (en acte). Pour cela, il faut découvrir quels sont les obstacles et comment les surmonter pratiquement.

Mais avant cela, il faut mettre en évidence la ressource : la mémoire passive. Car à chaque moment vécu, il se mémorise en nous de nombreuses informations liées à ce que nous faisons et prennons en compte en acte et à ce qui a une action sur nous (qui nous affecte). Ces informations ne sont pas oubliées, elles disparaissent pour laisser place à la suite, et en apparence c’est comme si elles étaient oubliées. Mais la maladie d’Alzheimer nous montre ce qu’est qu’une vie avec un  véritable oubli de toutes ces informations qui nous servent en permanence à suivre une conversation, un film, un livre, qui sont disponibles pour retrouver un chemin, reconnaître une personne. Nous ne sommes pas des malades de la mémoire, sinon nous ne pourrions pas vivre en société. Mais tout ce qui s’est mémorisé de manière passive et qui se rend disponible quand nous en avons besoin (mais pas de façon parfaite bien sûr), peut être réactivé, peut être éveillé par un “pont sur le passé” comme dans l’écrit de Proust et sa madeleine plongée dans le thé.

Quel est le principal obstacle à prendre en compte et à éveiller le contenu de la mémoire passive ? C’est que je suis inconscient (je n’ai pas la conscience réfléchie) de disposer de ces informations, et que de ce fait “Je” est convaincu que “moi” a oublié, que “moi” ne se rappelle pas. Quand je me tourne vers le passé, s’il ne me revient pas immédiatement des informations, c’est que j’ai oublié. Et de plus personne ne m’a jamais appris, ne m’a jamais éduqué à me tourner vers mon passé vécu pour en prendre conscience, personne ne m’a montré comment éviter les actes qui empêche de laisser revenir le passé à la conscience (comme de faire un effort pour me rappeler par exemple, ce qui empêche la prise de conscience).

La solution consiste 1/ à ne pas tenir compte de cette croyance en l’oubli, sinon ça s’arrête, 2/ à utiliser une technique qui pratiquement rend accessible cette mémoire passive, donc une technique qui induit l’évocation, (c’est-à-dire une mémoire sensorielle attachée à un sentiment de revécu du passé), et tout autant à éviter toutes les demandes qui empêchent l’accès au passé, comme le sont les demandes d’explication par exemple qui engagent la personne dans une activité de raisonnement, de justification et pas d’évocation, ou encore les demandes plus ou moins discrète de faire un effort pour se rappeler, ce qui bloque aussitôt le mécanisme naturel et involontaire du laisser venir ; 3/ et une fois l’accès au vécu passé établi, à guider et déplacer l’attention dans le souvenir pour en faire surgir les détails, les étapes, les nuances, les couches.

Et ça marche bien !

Mais ce n’est pas parfait, infaillible, exhaustif. Désolé, l’homme n’est pas une bonne machine…

Mais ça marche bien au-delà de ce que l’on obtient d’habitude (pardon, de ce que l’on n’obtient pas dans toutes les manips expérimentales qui ignorent la subjectivité et donc l’accès à la mémoire passive).

 

Rappel et/ou prise de conscience dans l’entretien d'explicitation. Projet pour l’écriture d’un chapitre dans un ouvrage...

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Examining Subjective Experience ; un dossier intéressant !

Examining Subjective Experience: Advances in Neurophenomenology

Topic Editors:

Wendy HasenkampMind and Life Institute, USA
Evan ThompsonUniversity of British Columbia, Canada

http://www.frontiersin.org/Human_Neuroscience/researchtopics/Examining_Subjective_Experienc/1163

Juliana Bagdasaryan and Michel LE VAN QUYEN

Microcognitive science: bridging experiential and neuronal microdynamics

Claire Petitmengin and Jean-Philippe Lachaux

The embodied transcendental: a Kantian perspective on neurophenomenology

Omar Timothy KhachoufStefano Poletti and Giuseppe Pagnoni

Reporting dream experience: Why (not) to be skeptical about dream reports

Jennifer Michelle Windt

Methodological lessons in neurophenomenology: Review of a baseline study and recommendations for research approaches

Patricia BockelmanLauren Reinerman-Jones and Shaun Gallagher

A narrative method for consciousness research

José-Luis Díaz

Hypnosis as neurophenomenology

Michael LifshitzEmma P Cusumano and Amir Raz

Timing and Awareness of Movement Decisions: Does Consciousness Really Come Too Late?

Adrian G Guggisberg and Anais Mottaz

A new era for mind studies: training investigators in both scientific and contemplative methods of inquiry

Gaelle Desbordes and Lobsang Tenzin Negi

Effortless awareness: using real time neurofeedback to investigate correlates of posterior cingulate cortex activity in meditators’ self-report

Kathleen GarrisonJuan SantoyoJake DavisThomas Thornhill, Catherine Kerr andJudson Brewer

The balanced mind: the variability of task-unrelated thoughts predicts error-monitoring

Micah AllenJonathan SmallwoodJoanna Christensen, Daniel GrammBeinta Rasmussen, Christian Gaden Jensen, Andreas Roepstorff and Antoine Lutz

Dreaming as mind wandering: evidence from functional neuroimaging and first-person content reports

Kieran C. R. FoxSavannah Nijeboer, Elizaveta SolomonovaG. William Domhoff andKalina Christoff

Executive control and felt concentrative engagement following intensive meditation training

Anthony Paul ZanescoBrandon KingKatherine MacLean and Clifford D Saron

Mindfulness-induced selflessness: a MEG neurophenomenological study

Yair Dor-ZidermanAviva Berkovich-OhanaJoseph Glicksohn and Abraham Goldstein

Exploring the subjective experience of the “rubber hand” illusion

Camila Valenzuela MoguillanskyJ.Kevin O’Regan and Claire Petitmengin

Original Research Article, Published on 10 Oct 2013

The phenomenology of deep brain stimulation-induced changes in OCD: an enactive affordance-based model

Sanneke de HaanErik RietveldMartin Stokhof and Damiaan Denys

The Amsterdam Resting-State Questionnaire reveals multiple phenotypes of resting-state cognition

B. Alexander DiazSophie Van Der SluisSarah MoensJeroen S. Benjamins, Filippo Migliorati, Diederick StoffersAnouk Den Braber, Simon-Shlomo PoilRichard HardstoneDennis Van ‘t Ent, Dorret I. Boomsma, Eco De Geus, Huibert D. Mansvelder,Eus J.W. Van Someren and Klaus Linkenkaer-Hansen

Disentangling conscious and unconscious processing: a subjective trial-based assessment approach

Examining Subjective Experience: Advances in Neurophenomenology Topic Editors: Wendy Hasenkamp, Mind and Life Institute,...

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Méditation et entretien d’explicitation (2)

Comparer la méditation et l’entretien d’explicitation dans une perspective de méthodologie de recherche scientifique en première personne.

La question se pose, parce que tous les auteurs qui ont investis le point de vue en première personne ont de fait une pratique sérieuse de la méditation, généralement d’inspiration bouddhiste (Varela, Depraz, Bitbol, Petitmengin, Vermersch). Et dans quelques livres et articles récents (Bitbol et Petitmengin en particulier) il est fait comme si la méditation pouvait donner la méthodologie nécessaire à une exploration du point de vue en première personne.  Est-ce bien le cas ? Je ne crois pas, ayant l’expérience des deux démarches. J’argumente.

Certes dans les deux il y a une même direction d’attention : le monde intérieur, et du coup dans les deux (et dans beaucoup d’autres activités) il y a une éducation de l’attention à se tourner vers ce monde, comme je l’ai déjà écrit, avoir pratiqué la méditation, la relaxation, le tai chi interne, le lying etc … est préparatoire à la capacité à décrire son monde intérieur du fait de l’apprentissage du geste de base de l’attention, mais pas du point de vue des catégories descriptives, ni du savoir faire descriptif.

Car la méditation est exercice de présence, de présence au maintenant, avec un support minimal qui sert surtout d’outil pour repèrer la non présence (attention à la respiration, à la sensation du corps ou à un support externe), cela limite l’activité de l’attention à une tâche contemplative, une tâche de surveillance, de rappel, de retour, et ce strictement de moment en moment, puisque s’attarder sur le passé, même le juste passé c’est quitter la présence au présent, donc une activité qui se résume à une centration sur le présent et sur le simple (!) maintien de l’attention à une seule visée (même si pratiquement, il y aura progressivement cristallisation d’un témoin intérieur discret, bienveillant, non agressif, sans jugement, qui surveillera le maintien et créera le rappel pour un retour vers le but).

Or ce dont on a besoin dans la recherche scientifique, c’est d’un procédé, qui certes est bien tourné vers le monde intérieur de façon experte et disciplinée, mais a surtout la capacité d’étudier toutes les activités humaines, pas seulement les activités contemplatives et cela n’est accessibles que par le moyen du rappel du vécu correspondant, donc d’absence au présent, pour devenir présent au passé et la méditation n’a pas du tout vocation à être une activité tournée vers le passé, qui serait centrée sur le processus de rappel.

Du coup, dans la recherche scientifique,  l’attention vers le monde intérieur est double, d’une part dans le fait de maintenir actuellement la visée, l’intention, de description d’un vécu passé spécifié, d’autre part dans la présence active au vécu passé, à son expansion, sa fragmentation, son exploration dans toutes ses couches et et dans toutes les propriétés que je suis formé à saisir au moment même où le passé m’apparaît, où je me pose des questions sur la base de la compétence à saisir le manque, l’absence, le déficit et me ramène vers l’incomplétude de ce qui se donne en premier. Le faire pour soi-même en auto-explicitation demande beaucoup d’expertise, mais heureusement il est possible d’être guidé par le biais d’une technique d’entretien non inductive : l’entretien d’explicitation.

Il n’est pas nécessaire d’apprendre à pratiquer la méditation pour apprendre à décrire son vécu (passé), mais si l’on a pratiqué la méditation, le lying, le tai chi interne, l’hypnose, la relaxation, etc … alors on a déjà quelques compétences très utiles, en particulier on est déjà bien familiarisé à garder son attention de façon précise vers le monde intérieur.

Et vous, avez-vous une opinion sur le rôle que peut jouer la méditation dans les recherches sur la subjectivité ?

 

Comparer la méditation et l’entretien d'explicitation dans une perspective de méthodologie de recherche scientifique en...

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Utilisation de l’entretien d’explicitation (elicitation interview en anglais)

An extended case study on the phenomenology of sequence-space synesthesia

Investigation of synesthesia phenomenology in adults is needed to constrain accounts of developmental trajectories of this trait. We report an extended phenomenological investigation of sequence-space synesthesia in a single case (AB). We used the Elicitation Interview (EI) method to facilitate repeated exploration of AB’s synesthetic experience. During an EI the subject’s attention is selectively guided by the interviewer in order to reveal precise details about the experience. Detailed analysis of the resulting 9 h of interview transcripts provided a comprehensive description of AB’s synesthetic experience, including several novel observations. For example, we describe a specific spatial reference frame (a “mental room”) in which AB’s concurrents occur, and which overlays his perception of the real world (the “physical room”). AB is able to switch his attention voluntarily between this mental room and the physical room. Exemplifying the EI method, some of our observations were previously unknown even to AB. For example, AB initially reported to experience concurrents following visual presentation, yet we determined that in the majority of cases the concurrent followed an internal verbalization of the inducer, indicating an auditory component to sequence-space synesthesia. This finding is congruent with typical rehearsal of inducer sequences during development, implicating cross-modal interactions between auditory and visual systems in the genesis of this synesthetic form. To our knowledge, this paper describes the first application of an EI to synesthesia, and the first systematic longitudinal investigation of the first-person experience of synesthesia since the re-emergence of interest in this topic in the 1980’s. These descriptions move beyond rudimentary graphical or spatial representations of the synesthetic spatial form, thereby providing new targets for neurobehavioral analysis.

(le texte complet téléchargeable à http://journal.frontiersin.org/Journal/10.3389/fnhum.2014.00433/full

An extended case study on the phenomenology of sequence-space synesthesia Cassandra Gould1,2,3*, Tom Froese1,2,4,5, Adam...

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Mémoire et « participation » selon F. Ellenberger

Le livre de François Ellenberger, « Le mystère de la mémoire », publié en 1947 et écrit pendant ses cinq années de captivité, est très étrange, en ce sens qu’il introduit un vocabulaire, des concepts, pour désigner des aspects de la vie subjective qui sont à la fois très évocateurs (cf « la larve » pour désigner une rétention non sue, à la fois potentiellement activable et insue), dans le passage que je transcris, il utilise le concept de participation,  … lisez …

p 262 Le paradoxe de la participation mnésique.

La description pure et simple des évidences, des phénomènes intérieurs, nous a obligé de présenter la réminiscence comme ayant la forme d’une participation. Le souvenir et l’image ne peuvent en aucune façon être décrits comme la reproduction actuelle d’états de conscience passés, ou, à plus forte raison, de perceptions passées. L’objet sensible reçu dans l’image mnésique est inséparable d’une attitude vis-à-vis de lui, d’une conduite spécifique, impliquant des actes et une affectivité – le tout relatif à un sujet « Je », car n’ayant plus aucun sens en dehors de ce sujet. La réminiscence est donc la participation à une conscience complète, ayant toutes ses structures irrévocablement déterminées ; mais cette participation est plus ou moins profonde, d’où la liberté relative conservée dans la participation proprement imaginaire.

Ainsi la réminiscence nous fait communier à l’intimité d’une autre conscience, prisonnière de sa durée « passée » comme nous le sommes de la durée présente.

Aucune autre description ne peut être donnée du fait mnémique. Il est impossible d’échapper à la conclusion que la réminiscence, loin de reproduire dans l’actuel des structures conscientes déjà vécues jadis, nous arrache à la durée actuelle et nous rend participants directs de la conscience passée. Toute réminiscence est un ravissement dans une autre monade. Une autre conséquence certaine de l’évidence de la participation est de supprimer le problème de la subsistance du souvenir. Le souvenir n’a pas d’autre subsistance que sa propre intimité ;  il réside éternellement dans sa durée interne. Le souvenir se confond avec la conscience dite « passée », mais intérieurement toujours présente à elle-même et ignorant ce titre de « passé ». Le problème de la mémoire n’est pas celui de la subsistance des « images », mais celui de la participation pour ainsi dire « télépathique » à des consciences perpétuellement subsistantes.

et + si affinité …

Le livre de François Ellenberger, "Le mystère de la mémoire", publié en 1947 et écrit pendant ses cinq années de captivi...

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Le paradoxe de la mémoire volontaire. La larve

(extrait de « Le mystère de la mémoire », F. Ellenberger, 1947, p  266)

Comment peut-on évoquer un souvenir choisi à l’avance ? Comment peut-on déterminer le plus par le moins ? Le paradoxe est flagrant. Logiquement, je ne puis pas, ne possédant pas encore le contenu du souvenir, désigner ce souvenir à l’avance comme objet de remémoration. Je saurai pourtant immédiatement si ce qui s’évoque en réponse à mon désir est ou n’est pas le souvenir cherché. Avant l’évocation, je ne puis rien connaître de précis, par définition, puisque c’est cela même que je cherche. Comme pour le paradoxe de la ressemblance {paragraphe précédent}, les faits contredisent la logique et imposent une solution prélogique. … Il n’est pas vrai de dire que je crée la remémoration ex nihilo, psychologiquement parlant. Bien souvent l’éclosion du souvenir est précédée par la conscience d’une possession qui s’empare de moi ; c’est l’expérience de la larve. Je suis possédé par un être entièrement spécifique, bien que s’offrant comme vide à ma connaissance. D’ailleurs la possession annihile mon pouvoir de connaissance. On peut généraliser et affirmer que tout acte de remémoration dirigée présuppose ma participation préalable à la larve abstraite mais totale de ce dont je veux me souvenir. Ainsi le paradoxe se déplace. Au lieu d’être un problème logique, il devient un problème de nature.  La nature, le statut de la larve, est un défi à la raison, non pas tellement parce que le concept de larve est obscur ; mais surtout parce que la connaissance est une identification, une participation : or participer à la larve, c’est devenir en elle un être informe, opaque, incapable de connaissance. Une fois de plus la psychologie de l a mémoire se heurte aux limites de l’absurde.

et vous qu’en pensez-vous ?

(extrait de "Le mystère de la mémoire", F. Ellenberger, 1947, p  266) Comment peut-on évoquer un souvenir choisi à l'ava...

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