Written by: "Pierre Vermersch"

Dissociation et réflexivité

Dissociation et réflexivité, deux manières de nommer la propriété fondamentale de la conscience

Dans la pratique de l’entretien d’explicitation depuis plusieurs années nous avons essayé d’élargir les possibilités d’accès introspectives au vécu en introduisant des techniques de « changement de point de vue »  ou encore des techniques de dissociation (pour moi c’est synonyme).

Fondamentalement ces techniques sont inspirées des praticiens de la psychothérapie, qui les ont inventé en bénéficiant de l’extraordinaire permissivité expérientielle propre à ce domaine. Par exemple, ce que Perls a inventé en ajoutant une seconde chaise, pour que le patient puisse changer de place et parler de ce qui se passe, de ce que vit « l’autre » toujours assis (en imagination) sur la chaise initiale ; ou toutes « les stratégies des génies » de Dilts, qui reposent sans cesse sur le fait de proposer des emplacements spatiaux distincts de la situation initiale pour faire parler de ce que peut dire un mentor, soi-même à un autre âge, ou une partie de moi qui est experte et va considérer le problème du point de vue de cette expertise. Depuis le travail avec les sub-personnalités des Stone, des co-identités de l’analyse transactionnelle faisant appel séparément à l’adulte, l’enfant, le parent ; l’Internal system family de Schwartz ; le dialogue avec un personnage de son rêve dans l’imagination active de Jung ;  les péripéties et dialogue des scénarios des rêves éveillés dirigés, (et je ne cherche pas à être exhaustif), toutes ces techniques ont multipliées les possibilités de faire intervenir différentes places et différentes instances de soi.

Un point important que je veux souligner, est que le fait que ces techniques se soient créées dans le domaine de la psychothérapie au sens large, ne suppose pas que leur emploi implique ce cadre là. Au contraire, on peut penser que ce cadre-là n’a été, au final, qu’un moyen pour explorer la subjectivité dans un point de vue en première personne, et qui donne des indications sur les possibilités de la conscience en général !

Ce transfert de la psychothérapie a l’étude expérientielle de la subjectivité a été possible parce que je me suis moi-même formé à la plupart de ces techniques, que j’en ai fait l’expérience, que j’ai guidé d’autres dans leur pratique et apprentissage, et surtout, que je ne suis pas resté limité dans un point de vue de praticien, mais que j’ai passé ma vie professionnelle a l’insérer dans la recherche, dans la formation expérientielle de chercheurs devenus des pratiquants experts.

Après ce préambule, un peu long, mon billet porte sur le concept de dissociation. Dans les années précédentes, beaucoup de résistances se sont exprimées dans le groupe de recherche sur l’explicitation (GREX) pour utiliser ces concepts. L’argument principal étant qu’ils renvoyaient trop à une connotation négative liée à la psychiatrie, à la schizophrénie, aux personnalités multiples, à la maladie.

Il est vrai que le concept de dissociation a été mobilisé principalement par la psychiatrie et la psychologie pathologique. C’était inévitable, parce qu’il y a plus d’un siècle que la psychologie a totalement abandonné l’expérience subjective, qu’elle a renoncé à la pratique encadrée de l’introspection pour documenter le point de vue en première personne ! La seule discipline qui n’a pu en faire l’économie est la psychiatrie et il n’est resté que cette voie de catégorisation liée aux pathologies mentales les plus graves. Dans le même ordre idée la réussite sociale de la psychanalyse freudienne a fait que le concept d’inconscient est connoté par les idées de censure, de refoulement, par les névroses, la pathologie. Alors que bien avant Freud des philosophes avaient bien vu le fonctionnement d’un inconscient normal, lié à l’activité habituelle de la pensée et des actes (voir le philosophe Vaysse L’inconscient des modernes, par exemple).

Si l’on sort de ces connotations pathologiques, le concept de dissociation renvoie à un phénomène normal, habituel, non pathologique, exhibant une propriété fondamentale de la conscience : la réflexivité. C’est-à-dire la séparation basique entre le pôle égoïque et ce qu’il prend comme objet (de pensée, de visée perceptive, d’imagination).

La conscience est fondée sur la possibilité de se diviser, de se rapporter à un objet qui est le contenu de la propre pensée du sujet. Le symbole du miroir, ou le mythe de Narcisse (voir Legendre) sont là pour illustrer maladroitement cette division fondatrice de la possibilité de prendre conscience. Pourquoi maladroite ? C’est qu’elle semble figurer métaphoriquement une division qui serait séparatrice. Le sujet perd son unité par l’introduction d’un lieu qui n’est pas lui (le miroir). Au lieu d’être comme un pli de soi-même, qui distingue mais ne coupe pas, le miroir introduit une scission séparative. Or quand j’écris un texte, puis que je le relis, que je le reprends comme objet de pensée, à la fois je me divise, et à la fois mon unité identitaire n’est pas menacé par cette scission, ce pliage. La pathologie mentale s’introduit quand ce pliage est vécu comme une perte de l’unité du tissu constituant et comme introduisant un étranger.

Donc l’idée de base est que la division entre un pôle égoïque qui vise et ce qui est visé est la base de la réflexivité, de la normalité du fonctionnement de la conscience.

Ce que la pratique expérientielle montre, c’est qu’il est facile de moduler les conditions de cette réflexivité, (de cette dissociation qui ne fait pas perdre l’unité d’ensemble de la personne). Il est, par exemple, possible de changer l’adressage : au lieu de parler en Je, je peux parler à la troisième personne en il ou elle, ou au pluriel avec un nous, ou utiliser mon prénom, un surnom, et même plus. Ce qui est intéressant, c’est que chacun de ses adressages permet de décrire des facettes différentes de l’expérience. Le pas suivant est d’introduire une séparation spatiale entre une position d’origine où le sujet s’exprimait en « je » et une nouvelle position géographiquement distincte (réelle ou imaginaire) depuis laquelle un autre « sujet » s’exprime au « nom de celui qui occupe cette nouvelle place » et qui a l’intention de viser la première pour s’en informer. Cet autre sujet, peut être moi maintenant prenant de la distance, mais il est possible de solliciter aussi « moi » à d’autres âges, ou moi relativement à des rôles particuliers, comme ceux liés à une expertise que je maîtrise bien. Il est encore possible, de positionner à cette place d’autres que moi, des personnes de références réelles (un professeur, un parent) ou imaginaire (un personnage de film, de roman). Il est enfin possible de convoquer un « joker » dont on découvrira la personnalité et les compétences quand on sera dans la nouvelle place.

Nous sommes toujours dans le cadre de la réflexivité, simplement nous manipulons les filtres, les points de vue. Ce qui nous a profondément étonné, c’est que chacune de ces variations réflexives, peut produire de nouvelles informations ! De nouvelles données subjectives décrivant le contenu de l’expérience de référence qui est en cours d’explicitation. Je n’ai pas de théorie sur ce qui pourrait expliquer pourquoi ces variations de positions ou d’instances sont si fécondes et pertinentes. Le point le plus important à l’heure actuelle est qu’elles révèlent des propriétés de la conscience réfléchie nouvelles et qui doivent être prises en compte par la recherche, et tout autant par les praticiens de la relation comme les formateurs, entraîneurs, enseignants, rééducateurs etc …

 

 

Au final, créer de la dissociation, mettre en place un dissocié, ce n’est ni plus ni moins que de créer de la réflexivité, de la conscience (de la prise de conscience). Il n’y a là rien de pathologique, même si cela peut le devenir dans des cas particuliers.

Mais nous avons l’habitude de penser la réflexivité comme simplement « penser sur sa pensée », la manipulation des places, des co-identités, des instances, des adressages permet d’élargir la pratique de la réflexivité et de la prise de conscience à la fois de façon normale (sans drogue, sans pathologie, sans épreuve initiatique, sans prières, …) et créative. Le propre de la conscience est de pouvoir indéfiniment moduler des scissions réflexives, des plissements,  sans que l’identité de la personne qui s’y prête ne soit coupée. La conscience est d’une plasticité extraordinaire, il est possible de le découvrir, de l’explorer, sans faire plusieurs années de retraite, sans absorber des substances particulières, sans être malade. Cela ouvre à un renouvellement des conceptions de la conscience réfléchie par la prise en compte de l’expérience que l’on peut en faire.

La dissociation n’est pas une maladie ou une opération cognitive qu’il faut craindre, c’est une manière d’amplifier la réflexivité de chacun et d’accroitre fortement ce dont nous pouvons prendre conscience de nous-même. Chiche ?

 

Dissociation et réflexivité, deux manières de nommer la propriété fondamentale de la conscience Dans la pratique de l’en...

Lire la suite »

Understanding V1, V2, V3 notation in the practice of the explicitation interview

Understanding V1, V2, V3 notation in the practice of 

the explicitation interview

By Pierre Vermersch

 

The explicitation interview was created and developed from several intuitions, themselves coming from my lived experiences. I described this progession in the first chapter of my book « Explicitation and phenomenology ».

Gradually, its utilization led to formalizations, systematizations and new formulations of questions. But then it became necessary to understand better what we were doing and to do so, it was logical and obvious to start by practicing the explicitation of the technics of the explicitation interview.

The tool became an object of study, but was still the privileged instrument of study applied to the description of its uses! As attention is necessary to study attention, the explicitation interview was the ideal tool to study the actions implemented in its practice.

Then we encountered many difficulties to talk about what we were studying : every time there was confusion as to whether we were talking about the experience studied, or about the experience of explaining this experience studied, or about the lived experience of explaining the explicitation… Gradually, the need to establish clear benchmarks for naming the different times of exploration and the different activities that characterize them became necessary.

As such, we created a basic vocabulary designating three types of lived experiences, corresponding to three separate activities.

– V1 is the lived experience of reference, that is to say, the past singular moment that has been chosen to be described and explained.

There is only one reference of a lived experience, it is not necessary to add any index whatsoever, whereas for other types of lived experiences the question will arise. I recall that for the explicitation interview, the reference of the lived experience can only be a moment (a short time to study in detail its begetting), and that this moment is singular (singular occurrence, not a typical case treated as a general case). Otherwise, there are no a priori limits to the variety of reference of lived experiences that may be the subject of an explicitation interview.
– V2 is the lived experience of the explicitation, when my work is to remember V1 in evocation, and describe it in a detailed way.

V2 has the characteristic of being a time off from usual activity, in order to deal only with calling up the past in a targeted way. But what is important is that V2 mobilizes the remembrance of the activity, and that this activity is twofold, it has always two layers: the first is the content of evocation, this content is composed itself of actions when this layer becomes present; the second layer concerns the actions implemented at the time to remember the past, such as arousing an awakening intention, getting in evocation, detailing a lived experience. If we want to develop a science of the explicitation, we must describe, take note of this second layer and understand the distinction outcome from Husserl’s phenomenology, between content and act, between noema and noesis.

– V3 is the lived experience of the explicitation of explicitation interview, in other words it is the moment where I get content of this new interview what was experienced during V2. But not all the V2! For if we include the content of V2, we will return to V1 and we will learn nothing, for example, on the act of evocation which allows its access. If we take the description of V1, it is not a V3, but a V2,2. That is to say a second interview on the initial reference V1 lived. For this to be a V3, we must question the actions undertaken during the V2 interview. Our experience has shown us that it was not obvious! In our first attempts to describe acts of evocation we just slipped on the content of evocation. When we wanted to study the attentional shifts when conducting the interview, we did not know what to ask, for lack of a categorization for recognition of acts that could be questioned. V3 is a lived experience that means a phenomenological description of the acts of the explicitation.

It is possible to resume the interview on the acts of the interview several times, it will not make V4 or V5, … but V3,2, V3,3, etc.
Could the V4 rating have a sense? To do this, it would reflect a sufficiently different activity than V2 (clarification of past acts and acts of content of the acts produced during V1) and during V3 (explicit acts occured when V2). Or, one might ask what would be the activity that overhangs V3 and deserves to be named V4; which would overhang in the same way, but transposed to the fact that overhangs V1 V2 V3 and overlooks the actions produced by V2? Questioning acts at V3 , would only reproduce the practice of V3, which means to aim a double lived experience by not focusing on content but on the acts. In both cases, we have the same fundamental : understand the difference between content and act in a lived experience and categorize the act in order to identify them and question them precisely. What would overhang V3 would be the act of thinking, thematizing and formalizing the experiences. Therefore, we leave explicitation and its practice to study the intellectual act of thematization ( in the Piagetian sense) which calls for a study of a represented content in order to name it, categorize it, semiotize it whith a langage which abstracts from the concrete to go towards different forms of abstraction. So it seems to me senseless to use a V4 mark in practicing the explicitation.

 

Developing this reference system V1, V2, V3 has been a great help for the research on the practice of explicitation and it seems essential to me for every psychophenomenological research.

 

 

 

 

Understanding V1, V2, V3 notation in the practice of  the explicitation interview By Pierre Vermersch   The explici...

Lire la suite »

The universal structure of all lived experiences (continued)

The universal structure of all lived experiences (continued)

by Pierre Vermersch
The universal structure of all lived experiences (continued)

Perspective of the researcher and point of view of the subject: structure and content of the lived experience.
Answering a question from C. Delavergne, (I added numbers) : »1 / You quote the temporal structure as universal. You do not mention the spatial dimension. However, in your speech you use terms like space « layers », « place » …

2 /Yet, temporal perceptions also differ across cultures (cyclic perception, arrow of time, monochromy, polychromy ….)  »

3 / Also, we all trend to patterning (Schutz), this temporal structure « routine », incorporated action schemes « I do this, and then that » insinuating « as usual » or « always” , and also this ability to describe a situation, giving to it a typical plot structure, generalizing, to format a singular lived experience in this structure. In this case, the temporal structure is present, but is typified, and does not describe what was experienced.

I suppose that this also belongs to universal temporal structure …?

4 / But even in these situations called « routine », it happens differently as there are still micro « events » and micro decisions to take.
The identification of « qualitative temporal structures » is the one of the change of “granulation”, moving or reorienting the landmarks of the start and the end?
=================================

Initially, these issues seem to deal with simple oppositions: time versus space; universal time versus cultural time; singular time versus typified, generalized, pre-categorized time.

But in the function I seek to give to the idea of universal structure of all the lived experiences, I’m not trying to situate myself in relation to these oppositions. I position myself upstream in a first opposition between the structure of experienced versus the content of lived experiences. The content of all lived experience involves temporality, spatiality, the subjective assessment of each of these dimensions. I stand, for my part, in a point of « external » view that takes the structure of the lived experience as an object, an abstraction.

 

To do so, we must distinguish the point of view of the subject from the one of the researcher / practitioner who conducts the interview.

When I develop the idea of the universal structure of lived experience with a strong emphasis on the temporal dimension, I am located in the point of view of the researcher / interviewer, which aims to document the detailed description of the experience of a finalized action.

 

Checklist for the interviewer during the interview

The idea of universal structure then acts as a reminder which, at every moment of the interview allows to identify what is said at its position on the time frame of the living experience and at the same time, what is not said in reference to the inevitable time sequence in which every lived experience is registered.

 

It is not a temporal structure based on the length, but on the articulation of different times specifict to each action, to each micro action: the beginning, marked by an information outlet that guides action and pre organizes it, the realization that accomplishes the action, the end marked by a taking of information that evaluates the results and prepares the transition to the next action. This is true of a complete action (prepare an apple pie [1]),but as a fractal structure, it is still true for actions that compose it (weigh butter and flour, prepare the apples etc.), but also true for micro actions which allow the weighing (take butter with an instrument, measure the amount, deposit), even true for micro micro actions (action to take butter on a tablet), and even thinner yet (how I seize the knife to make the move) and more if necessary. The granularity of questioning and relaunching will allow to go down to the useful detail levelf, that is to say: the one that allows to understand the success or failure of the action. Besides these material actions, at the same time, unfold thoughts, judgments, personal activities, emotions, beliefs, one or more co-identities, each of these « lived layers » require to be taken in account on an additional questioning. And each of these layers is necessarily indexed to the time sequence structure. The intimate and subjective dimension of the lived experience qualities are captured and indexed in the frame of the universal temporal structure, including, if it is the case, the assessment of subjective temporal qualities.

The constant awareness of this universal temporal structure is one of the essential tools for the listening of the explicitation interview in order to guide the questioning, and improve the description. No subject can do it by himself, without help, or without a prior learning (learning of self-explicitation). But we must understand that the explicitation interview does not seek to guide a verbalization in a such structured way from the beginning to the end of the singular experience, but it adapts continually as the information is verbalized, to complete what is said. This means that the interview takes place on the basis of spontaneously proposed materials by bouncing to detail them in order to extend the necessary exploration of the just after or just before, or return to some missing time. The spontaneous order of description does not match the order of the lived experience. To understand the lived experience, we need restore it from the « disorder » of its temporal description. This is particularly true for research, while for a teacher, for example, in his questioning in connection with the completion of an exercice, he will synthetize as the student works, to be able to intervene then, or verify that the student is well aware of how he did it.

 

In research: organization of the transcriptons of the verbalized descriptions.

So this universal structure of lived temporality will also be most important for the preparation of the analysis of interview transcripts. After carefully transcribe the interview, one of the key steps is to restore in order every moment in succession of the past lived, even if that information on this point could be obtained at any time of the interview. Note that no computer program can automatically perform this setting time sequence of verbalization, it must necessarily be done by hand. The current text analysis programs know very well how to make lexical statistics, extract themes, but cannot automatically reconstruct the temporal sequence of the lived experience from its verbalization.

 

Contents lived

All the questions you ask concern the different points of views between structure and content of the lived experience. What you cite reports of subjective properties of the lived experience, whether be the spatial information of each outlet or the verbal expression in its metaphorical dimension, or the multiple forms of subjective temporal apprehension, or also of all possible lived layers (emotion, action, body, beliefs, identities). And of course, these properties are important in reference to the aim pursued in research (one never seeks to document all living properties). But whatever these properties, they manifest themselves and fall inexorably in a time sequence. By analogy, a piece of music can have different tempi, slow motion, acceleration, pauses, reversals, transpositions, voice overlays, landslides, but the fact remains that execution takes place necessarily in the context of the universal temporal structure and that each of these shades is at a time of the structure, as one or several musician realize it. And if I want to help to verbalize these micro times, the interviewed must be guided, kept in contact with each of the past lived moments. In my research framework, when I have a subjective term that is not connected to a specified lived moment, I do not know how is embodied what is said, may be it is just an opinion , a representation, a comment …

Thus, as part of the colloquium, it was commented the example of a night watchman who says « the night is long » ; from my point of view this statement is a judgment. Alone, it is meaningless: on what occasion, when, in his work, that judgment comes to him? What are the criteria that lead him to describe it as « long »? Research mobilizing explicitation interview never aims to directly verbalize the opinions, judgments, representations, or generalizations. On the other hand, it is clear that from the description of the course of action it is possible to know what are the immanent representations, those actually embodied. During a research with students teachers in physical education, a trainee gave himself the aim « to engage all the students, » as the basis of his pedagogical values. But the description of what he had done at a specific time (not in general), showed that he had only discipline! The values embodied by his actions did not reflect his verbalized values. The primacy of the reference to the action (and therefore its development) that characterizes the explicitation interview is based on the concern of how subjectivity is embodied, not just how it is thought of.

 

 

1] I choose a material action as an example, just because it is easier to visualize and follow, but the approach is the same for a mental action: reading, problem solving remembering activity, etc …

 

 

 

The universal structure of all lived experiences (continued) by Pierre Vermersch The universal structure of all lived ex...

Lire la suite »

How to describe the lived-experience for research : Meditation, meditators, explicitation-interview ?

How to describe the lived-experience for research :

Meditation, meditators, explicitation-interview ?

By Pierre Vermersch

How to describe the lived-experience for research :

Meditation, meditators, explicitation-interview ?

Pierre Vermersch

Nowadays, there is no shortage of papers or books that advocate the preferred use of meditation to explore « really » subjective experience. Intuitively, the idea seems correct, as meditation is certainly the expert human activity which prepares best to pay attention to the events of the inner life and therefore to describe them in order to know about them and sustain a research program in the field of psycho-phenomenology (of neurophenomenology and even of experiencial philosophy…).

Numerous researchers who are interested in the description of the lived experience are themselves practionners of meditation, mostly from buddhist influence (Bitbol, Petitmengin, Varela, Depraz, Thomson and many others…). I have, myself, a long and continuous practice of meditation (non-buddhist). However, I find it essential to develop and pratice a tool like the explicitation interview to know about the lived-experience, as if meditation seemed to me insufficient or inadequate but also as if there was a confusion between meditator (expert) and meditation (practice) or between the informant and the researcher posture.

I try, in this small text, to organize some landmarks questioning the arguments for and against the use of meditation and / or the explicitation-interview to serve research on first and second person speech addressing and perhaps open the discussion.

1/ Defining minimum what I refer to when I speak of meditation.

What is meditation ? Of course I will not propose a complete definition, as if I was overhanging the subject ! But I will highlight the essential points which caracterize the activity to which I am referring. There are dozens of forms of meditation and meditative traditions, I do not pretend to know them all. I will focus on some points that I think are crucial :

– The practice meditation suppose to focus on a specific activity subject to a time of withdrawal, suspension, from usual activities, but also a time of stillness in a particular posture. (But already here, some will want to extend this activity to all meditation practices, as a way of practicing a profession, an art, a body activity. But I would stick to this basic idea : a withdrawal time, motionless, silent, and in a particular posture.)

-The fundamental characteristic of all meditation which I keep is the practice of the continued presence, which means to maintain, as much as possible, a living relationship to being present to oneself. As often, the positive definition is trivial, but it helps to stand out what is not the presence, the absence of one’s self, in other words it is opposed to being lost in thoughts or in dreams, be taken by one’s emotions or also to doze or fly away.

The learning of the continued presence is based on a simple set, easy to understand, offering to remain attentive to one’s body, its feelings, its posture, for others it will be more specifically linked to monitoring on the breathing. Following one’s body sensation from momentsto moments, the perception of the vertical, the relaxation, and / or track the movements of breathing, that’s simple, intelligible and immediately practical. The advantage of this set is that it allows immediate meditation, even if we need some additional indications on the seat, otherwise it is much more difficult; which means to be attentive to the vertical spine to support the sit bones, to get a little chin, relax the shoulders.

The beginning set is clear and simple, but the indirect pedagogical goal is to create the conditions leading to discover that we don’t succeed. The will to maintain this presence leads to discover its difficulty and as such, it allows to be conscient that we are absent in thoughts, in associations of ideas, emotions, boredom, drowsiness, pending the gong that never ceases to arrive … and many more forms of self-forgetfulness and lack of being present to one’s self.

So, it gets exciting, wanting simply to follow the sensation or breathing spontaneously leads to discover the ceaseless activity of the inner world, makes it sensitive and even, gradually makes expert to perceive the birth of distractions, non-presence and adverse effects of repression, and to discover the very soft interior gestures of the letting-go and the delicate return to the continuity of presence. The near impossibility in the beginnings to follow this type of simple instruction educates attention to the perception of the inner world. Not only the meditant tries to cultivate his own presence, but to do so, he becomes aware of all the movements of subjectivity that prevents it ! The beginning instructions can be seen as a clever way (indirect) to get to know, recognize his inner world. Thus, the meditant becomes an expert of subjectivity (in the framework of a contemplative activity because he has nothing to do, nothing to produce, « just » stay present).

Of course, one can think that the deep goal (s) of the meditation are not only the learning of this practice of being present, but also that this learning, for example, is the only way to reach other goals which will be discovered later, and paradoxically would be more difficult to achieve by the only fact of being named.

The learning of meditation therefore leads necessarily to be expert in the practice of one’s own subjectivity and develops discrimination of inner events and their comings. So it seems interesting to know what meditation can teach us about this subjectivity. But several limitations seem necessary which diminish interest of the meditation for research on subjectivity.

– Meditation is an exclusive activity. When I meditate, by definition I set apart from the world and I have no productive activity, neither a finalized one. So I can not practice and examine a finalized cognitive activity while I meditate. Meditation therefore directly opens only at the knowledge of the occurrence of thoughts or emotions, of the perception of the discrimination between self and non-self, and more, to the discovery of unusual states for advanced practitioners. It sounds interesting for large general questions about consciousness, but relatively little for the study of specific cognitive activities. But to build a science of subjectivity, we need to study these activities in terms of subjective experience.

– Meditation is unique in another sense. It is not compatible with the simultaneous verbalization of one’s lived experience. Of course, instructors know to hold the wire of their meditation while guiding meditators, but they do not really go into the details of what they are living, just verbalizing a thread, their presence superimposed on an educational speech. Anyway, we will meet the general problem of simultaneous verbalization (act and describe one’s action at the same time), which temporality is so much slower than that of the current experience, we have to change or stop the activity regularly to readjust on the experience itself. This changes the experience studied. In all cases it is hardly compatible with the characteristics of the meditation activity.

– Excluding the simultaneous verbalization in the present, it then falls to the inevitable choice of an a posteriori verbalization based on the remembrance of the lived experience as proposed by the explicitation interview. But this does not remove the limit of objects of study for contemplative activities.
The question that we can ask then is whether to consider any cognitive activity rather than trying to mobilize meditation, it would be wiser to build on these topics experts, these experts of the inner world that are meditators, but probably and more broadly, also take into account all practitioners oriented towards activities based on detailed monitoring internal activity.

 

2 / Instead of mobilizing meditation, why not use the experts: meditators, or others?

Again, we are faced with an idea that seems obvious. Since meditation makes expert in the realization of one’s internal events, since it leads to a sensitivity and a very fine discrimination, why not mobilize meditators to explore the subjective activity of any type of finalized activity?

The idea in principle is not new. From the early 20th century, it was thought to use trained subjects, experts, calibrated to participate in experiments in psychology of sensory and intellectual activities. But again, why stop at meditators? All persons engaged in practices seeking to develop a focus on internal activities are in the requirements to become experts in the subjective world, even if it is favoring one aspect or another of interiority: either focused in the « internal movement » proper to fasciatherapies or in listening and guiding the chi in some internal practices of Tai Chi; but also everyone who followed psychotherapeutic course, or simply people with many experiences of the explicitation interview as the interviewed. Whatever the technique, all have become experts in listening to oneself, discriminating the thoughts, associations, the birth of an emotion.

So we come to the simple and intuitive idea : it would be beneficial to involve « experts of the inner world » in all studies taking into account the description of introspective experience. Whether or not meditants, the criterion being rather to have developed a practice for paying attention to the inner life.

But at this point it seems to me necessary to distinguish at least two distinct competencies:

– Discriminative sensitive skills, one hand,

– Categorial skills on the other hand.

Basically, the argument is that it is not because I became sensitive that I know everything ; for the best, I appreciate what educated me and became familiar to me. In various forms, all practitioners of the inner world are encouraged to develop a discrimination of various internal events, and more, to become more and more sensitive to nuances, to what occurred, almost invisible. But at the same time, it mainly develops this sensitivity only in conjunction with their specific practical universe. In fact, not solely because the training of the sensitivity induces a potential transfer to any situation that will ask me to discriminate finely. But it is only an opportunity to embody, to update in a new situation. In fact, which must be learned !

 

An example has much impressed me. During the workshops of practical phenomenology, we explored the resolution of a small projective geometry problem from the book of Dennett « Consciousness Explained » in order to give the opportunity to describe a course of mental actions related to a spatial support. Francisco Varela was part of the workshop, along with others. He performed the task, in minutes he wrote a description of his actions and gave it me to read. And there I saw a very incomplete description, highly schematic, and I gave him an indication of the interest of fragmenting the steps by which he passed with an example from his text. He looked at me, speechless, and immediately replied « yes, of course » and he worked to expand his description. Francisco was an advanced meditant, we cannot doubt of his capacity to discriminate indoor events ! It was enough that I gave him a categorial indication, from which he immediately transferred his skills to another field of activity. What he lacked was therefore no sensitivity, but the categorial competence to describe a mental action in detail based on what I call « the universal structure of lived experiences. » He was trained as a biologist, and was not used to thinking about sequences of actions related to problem resolutions. He had not developed the expertise that demand fine description of sequences of completed actions.

 

I could give many examples of this type, where sensitivity was there, but not categorial competences, whether universal or specific, either about meditators or other categories of expert practitioners.

I want to emphasize this idea : it is not enough to be very sensitive to know how to describe the whole of one’s internal activity, we must also know what types of events we want to capture, the types of properties that differentiate them. This is what I call: categorial skills.

 

Categorial skills are of two kinds:

– The first kind concerns what I have called the universal structure of all lived experiences, and is the permanent tracking grid to know (structure) how to describe what it takes to account for cognitive acts, but also to perceive what is missing in the description.

 

– The second kind concerns the specific categories to a type of work or activity, and assumes that a research has already been accomplished on the field to have been updated, and if not, it is the job description and analysis of data that will allow to discover, invent the specific categories to a type of activity.

 

The practice of explicitation interview has allowed good progress on the first point, and the practice of the universal structure of lived experience takes part of the basic training sessions. However, whenever we wanted to describe a new activity (the act of evocation, my attentional movements, perlocutionary effects …), we had to discover / invent what was to describe to make account of this activity.

 

Differentiate the skills of discrimination and the categorial skills also leads to pay attention to the distribution of these skills among the informant and in the researcher.
Particularly wether we are on a self-explicitation situation or on an explicitation interview.

 

The self-explicitation requests to master the two skill sets: sensitivity and categorization, because it is necessarily the researcher who described his own experience, because if it is not the researcher, he will miss categorial competence to the one who describes (and skills to conduct research). The explicitation interview distributes skills, the informant being interviewed may be chosen because he is particularly expert in internal discrimination, and the researcher who is the interviewer is an expert in description of lived experiences because he masters the categorization.

 

This is what makes the specific interest of the explicitation interview that can guide non-inductively the informant in access, fine description, the reflection of his past lived experience without either the interviewed be necessarily an expert on categorization of the inner world. And all the better if he is particularly sensitive and discriminating, but it is not a necessary condition.

 

Through my text, thus, another theme follows: the types of research questions that we ask. Often researchers referring to meditation aim for themes such as the nature of consciousness, the elementary events of thoughts appearances, discrimination between self and non-self in experience. For my part, I am more mobilized by knowing the cognitive acts involved in the various forms of remembrance, by the possible effects of view change as the subject moves his place of consciousness with different intentions, by the fine transitions which operate in a course of an engaged action etc …

How to articulate the types of research questions with the methodology of data collection in the first and second person address ? To be continued ….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

How to describe the lived-experience for research : Meditation, meditators, explicitation-interview ? By Pierre Vermersc...

Lire la suite »

Les niveaux de description du vécu N3, N4 chez Fred Vargas : Les alertes d’Adamsberg ! (version 2)

Les niveaux de description du vécu N3, N4 chez Fred Vargas

Les alertes d’Adamsberg ! Un morceau d’anthologie !

(citations extraites de « Sous les vents de Neptune ») (version 2)

 

Rappel

Je désigne par N3 (abréviation pour « Niveau 3 », c’est-à-dire « niveau 3 de description du vécu de l’action »), les signes, les symptômes, du fonctionnement invisible du Potentiel (Potentiel : c’est-à-dire, ce qui est inconscient considéré dans sa dimension positive, productive, alimenté en permanence par mes expériences, et tout ce qui a un effet sur moi, qu’il soit conscient ou pas). Symptômes autrement nommés « sentiment intellectuel » ou pour certains « intuition ». Les N3 ne sont pas porteurs de sens par eux-mêmes, mais indiquent la présence d’un sens sous-jacent qu’il faut décoder. Les extraits qui vont suivre sont essentiellement la mise en scène par l’auteur d’une succession de N3 pour le commissaire Adamsberg, et un premier niveau de mise en sens, au niveau 4.

Donc, par N4, je désigne le sens caché des N3. Ce sens peut se donner de différentes manières complémentaires et plus ou moins explicite. La prise de conscience du (des) schème(s) à l’œuvre va donner du sens à ce qui ne paraît pas en avoir. C’est-à-dire, que ce ne sont pas seulement les événements du passé qui donnent du sens, essentiellement ils contextualisent, ils font le lien avec l’événement actuel qui déclenche leur rappel, mais, les schèmes de conduite qui se sont élaborés en réponse à ces évènements (par exemple : conduite de fuite, de recherche systématique d’une réponse, de renoncement à la trouver). De la même façon, le sens n’est pas seulement éclairé par la mise en évidence, l’actualisation, d’une co-identité, mais par les schèmes qui caractérisent l’organisation de l’action de cette co-identité (par exemple ici, le jeune homme, le frère, le policier, le commissaire). Ici le sens ou N4, est envisagé essentiellement comme étant révélé par le(s) schème organisateur sous-jacent et non réflexivement conscient au moment de leur mise en œuvre. Mais le caractère purement réactionnel aux N3 va limiter la démonstration, beaucoup plus claire pour les N3 que pour le N4. (Il faut aussi se rappeler que c’est un roman, pas une description de vécu effectif, probablement avec ces passages, on en apprends plus sur l’auteur que sur le personnage …).

 

Toute l’œuvre de Vargas (l’auteur) est parsemée d’exemples de sentiment intellectuel, d’intuitions, puisque la psychologie de son personnage principal, le commissaire Adamsberg, repose sur sa manière d’accueillir, de favoriser, de solliciter, les sentiments intellectuels spontanés ou recherchés, puis d’aller se promener le long de la Seine pour laisser se pointer les schèmes sous-jacents qui vont révéler le sens de ces signes du Potentiel. Ici, on aura progressivement une démarche de recherche active de l’événement passé déclenchant le sentiment intellectuel, dramatiquement soulignée par l’intensité des sentiments intellectuels, à la fois ressentis corporels envahissants et climat émotionnel très douloureux. Bien avant d’avoir les schèmes ou des co-identités on aura le surgissement de ressentis corporels aigus, accompagnés par un climat émotionnel puissant très négatif, auxquels vont s’associer discrètement des bribes de sens, liés à des détails de la situation vécue dans laquelle le sentiment intellectuel est apparu. Mais ces bribes de sens, ne suffise pas pour donner du sens, il faut que se découvre l’organisation complète de ce qui fait référence pour le Potentiel.

Le choix de cette série de petits extraits suit donc la mise en scène particulièrement progressive développée par l’auteur. Par sa volonté de nous surprendre dans la manière « inexplicable », « inédite », dont les N3 fondent sur Adamsberg, pour trouver une résolution quelques pages plus loin dans la révélation d’un événement déclencheur (N4) issu de sa jeunesse et porteur d’enjeux et de sentiments très puissants, puis de l’événement actuel déclencheur, le détail des schèmes activés ne sera, en fait, donné que dans la totalité du roman qui suit ce préambule.

On a donc un récit en trois temps : le premier qui accumule les épisodes intenses de sentiments intellectuels violents, incompréhensibles et douloureux ; le second qui se donne comme une explicitation a posteriori cohérente de l’origine dans le passé de tous les symptômes incohérents du début; le troisième, comme une explication du déclenchement actuel des sentiments intellectuels. Je numérote les cinq épisodes violents (incompréhensibles) qui vont apparaître successivement.

 

1/ Adamsberg est au commissariat avec son adjoint, p 13.

« – Vous ne pouviez pas le dire plus tôt? Demanda Danglard. Avant que je me tape tout ce rapport ?

– Je n’y ai songé que cette nuit, dit Adamsberg en fermant brusquement le journal. En pensant à Rembrandt. (Je met en souligné les passages qui vont avoir du sens plus tard, et qui sont décisifs pour l’intrigue alors que cela paraît encore anecdotique, secondaire. Mes commentaires sont en italique.)

Il repliait le quotidien à la hâte, déconcerté par un malaise brutal qui venait de le saisir avec violence, comme un chat vous saute sur le dos toutes griffes dehors. Une sensation de choc, d’oppression, une sueur sur la nuque, en dépit du froid du bureau. (premier sentiment intellectuel qui apparaît comme un pur ressenti corporel, sans signification qui lui soit directement reliée de façon consciente, mais déjà accompagné d’une atmosphère d’oppression). Cela allait passer, certainement, cela passait déjà. »

 

2/ Toujours au commissariat, prenant son café, p21.

« Il s’assit en travers de son fauteuil et souffla sur son café, portant son regard vers le panneau où étaient épinglés les rapports, les urgences et, au centre, les notes résumant les objectifs de la mission Québec. Trois feuilles proprement fixées côte à côte par trois punaises rouges. … Il sourit et avala une gorgée de café, l’esprit tranquille et même heureux.

Et il sentit soudain cette même sueur froide se déposer sur sa nuque, cette même gêne l’enserrer, ce chat griffu lui sauter sur les épaules. Il se courba sous le choc et reposa avec précaution son gobelet sur la table. (second sentiment intellectuel, on a là la manifestation répétée du même ressenti corporel) Deuxième malaise en une heure de temps, trouble inconnu, comme un étranger en visite inopinée, déclenchant un qui-vive brutal, une alarme. (Une petite avance dans l’accès à un sens futur, avec l’idée de l’étranger, le qui-vive, l’alarme).Il s’obligea à se lever, à marcher. Hormis ce choc, cette suée, son corps répondait normalement. Il se passa les mains sur le visage, détendant sa peau, massant sa nuque. Un mal-être, une sorte de convulsion de défense. La morsure d’une détresse, la perception d’une menace et le corps qui se dresse face à elle. (Perception d’un climat émotionnel se précisant, lié au ressenti corporel, mais aussi début d’une compréhension vague, reflétant approximativement des schèmes N4 : défense, menace, détresse, réaction en réponse. Mais lié à quoi ? Comme si les schèmes étaient en avance sur la cause de leur réactivation, et ce faisant apparaissaient simplement bizarres.). Et, à présent qu’il bougeait à nouveau facilement, lui demeurait une inexprimable sensation de chagrin, comme un sédiment terne que la vague abandonne au reflux . (là aussi, le sens qui se décante de ces sentiments intellectuels prends consistance, précision : sensation de chagrin, lié à quelque chose qui a été abandonné, et quand on connaît déjà le contenu de l’histoire, on voit apparaître discrètement le résumé d’une histoire tragiquement inaboutie).

Il termina son café et posa son menton dans sa main. Il lui était arrivé en des tas d’occasions de ne pas se comprendre, mais c’était la première fois qu’il échappait à lui-même. La première fois qu’il basculait, le temps de quelques secondes comme si un clandestin s’était glissé à bord de son être et s’était mis à la barre (perception d’une co-identité indéfinie qui prend la barre : le clandestin). De cela, il était certain: il y avait un clandestin à bord. Un homme sensé lui aurait expliqué l’absurdité du fait et suggéré l’étourdissement d’une grippe. Mais Adamsberg identifiait tout autre chose, la brève intrusion d’un dangereux inconnu qui ne lui voulait aucun bien. (Bribes de décodage : un clandestin à bord, un étranger, un danger, une menace, et sûrement pas une pathologie ordinaire comme une grippe). »

 

3/ Un peu plus tard, chez lui : (p 23)

« Décrassé, épuisé et douché, Adamsberg choisit de dîner aux Eaux noires de Dublin, un bar sombre dont l’atmosphère bruyante et l’odeur acide avaient souvent ponctué ses déambulations. . . Et la serveuse, Enid, à qui il commanda tranche de porc et pommes de terre. Enid servait les plats avec une antique et longue fourchette en étain qu’Adamsberg aimait bien, avec son manche en bois patiné et les trois dents irrégulières de sa broche. Il la regardait déposer la viande quand le clandestin ressurgit avec la brutalité d’un violeur. Cette fois, il lui sembla détecter l’attaque une fraction de seconde avant son déclenchement. Les poings crispés sur la table, il tenta de résister à l’intrusion. En tendant son corps, en appelant d’autres pensées, en imaginant les feuilles rouges des érables. Rien n’y fit et le mal-être passa sur lui comme une tornade dévaste un champ, prompte, imparable et violente. Et puis qui, négligente, abandonne sa proie et s’en va poursuivre son œuvre ailleurs. »(On a là un résumé, encore sibyllin pour le lecteur, de l’histoire qui revient à l’actualité et qui a laissé Adamsberg dévasté. Vous vouliez du ressenti corporel ! Eh ben, en voilà : rien moins qu’une tornade ! )

—————

Intermède, l’auteur introduit la référence à un psychiatre pour montrer que tout cela n’a pas de sens pour Adamsberg, et que ce professionnel ne l’aurait probablement pas aidé avec ses savoirs faire ou ses grilles de lecture.

p 24/25

« Son ami Ferez, le psychiatre, aurait sans doute cherché à identifier le mécanisme de l’irruption.(à retrouver la cause …). A déceler l’embarras caché, le tourment inavoué qui, tel un prisonnier, secouait soudainement les fers de ses chaînes. Fracas qui déclenchait les suées, les contractions, rugissement qui lui faisait courber le dos. Voilà ce qu’aurait dit Ferez, avec cette gourmandise soucieuse qu’il lui connaissait devant les cas inhabituels. Il aurait demandé de quoi il parlait quand le premier des chats griffus lui était tombé sur le râble. De Camille peut-être ? Ou bien du Québec ? (l’auteur se moque gentiment de la psychanalyse et autres décodages psychologique, mais suivra le même fil d’intelligibilité plus tard, en recherchant le déclencheur dans le vécu du jour).

Il marqua une pause sur le trottoir, fouillant dans sa mémoire, cherchant ce qu’il pouvait bien dire à Danglard quand cette première suée, lui avait serré le cou. Oui, Rembrandt. Il parlait de Rembrandt, de l’absence de clair-obscur dans l’affaire d’Hernoncourt. (Premières étapes d’une recherche de la cause du sentiment intellectuel, il cherche dans sa mémoire ce qui s’est passé lors de la première occurrence, et il arrive à retrouver le contexte, peut être même le déclencheur du sentiment intellectuel, mais il lui manque des éléments, et si c’était le cas, cela aurait un effet libérateur immédiat ). C’était à ce moment. Et donc bien avant tout palabre sur Camille ou le Canada. Surtout, il lui eût fallu expliquer à Ferez qu’aucun souci ne lui avait jamais fait dégringoler un chat fielleux sur les épaules. Qu’il s’agissait d’un fait nouveau, du jamais vu, de l’inédit. Que ces chocs s’étaient produits dans des postures et des lieux différents, sans le moindre élément pour les relier. (L’auteur en rajoute un peu dans le registre du totalement incompréhensible pour souligner à quel point ce qui se passe n’a pas de sens). Quel rapport entre la brave Enid et son adjoint Danglard, entre la table des Eaux noires et le panneau d’affichage ? Entre la foule de ce bar et la solitude du bureau ? Aucun. Même un type aussi fortiche que Ferez se casserait les dents là-dessus. Et refuserait d’entendre qu’un clandestin était monté à bord.

(L’auteur a épaissi le mystère, une récapitulation des moments sans pour autant y trouver du sens, la mise en scène de la psychologie impuissante, les trois lignes suivantes sont une transition dramatique, le calme avant la tempête …)

Il frotta ses cheveux, ses bras et ses cuisses, réamorça son corps. Puis il reprit sa marche, s’efforçant de recourir à ses forces ordinaires, déambulation tranquille, observation lointaine des passants, esprit voguant comme du bois flotté. « (En réponse à ces sentiments intellectuels brutaux, Adamsberg répond toujours par le même schème visant à rétablir son équilibre par des contacts physiques, il se frotte, et la marche, remède souverain).

——————

4/ La quatrième rafale s’abattit sur lui près d’une heure plus tard, alors qu’il remontait le boulevard Saint Paul, à quelques pas de chez lui. (La rafale est ici mise en scène sans éléments de contexte autre que la localisation, préparant l’analyse détaillée et illuminante qui va suivre, par un supplément de non-sens provisoire). Il plia sous l’attaque, s’appuya au réverbère, se figeant sous le vent du danger. Il ferma les yeux, attendit. Moins d’une minute après, il relevait lentement le visage, détendait ses épaules, faisait jouer ses doigts dans ses poches, en proie à ce désarroi que la tornade laissaient dans son sillage, pour la quatrième fois. Une détresse qui faisait affluer les larmes aux paupières, un chagrin sans nom. (joli double sens, le chagrin n’a pas de limite (premier sens de l’expression « sans nom », et il n’est pas reconnu (il n’a pas encore de nom).

Et ce nom, il le lui fallait. Le nom de cette épreuve, de cette alarme. Car ce jour si banalement commencé, par son entrée quotidienne dans les locaux de la Criminelle, le laissait modifié, altéré, incapable de reprendre la routine de demain. Homme ordinaire au matin, bouleversé au soir, bloqué par un volcan surgit devant ses pas, gueule de feu ouverte sur une indéchiffrable énigme.

Il se détacha du réverbère et examina les lieux, comme il l’eut fait pour une scène du crime dont il eût été la victime, à la recherche d’un signe pouvant lui révéler le nom de l’assassin qui lui frappait dans le dos. (Nouvelle stratégie de recherche de ce qui va pouvoir donner du sens, la co-identité de l’enquêteur et ses schèmes apparaissent, appliqués à sa propre situation. Mais le N4, le schème organisateur, est toujours absent, comment va-t-il en prendre conscience ? Il va choisir d’observer attentivement le lieu et le moment où il se situe en actualisant le schème de l’enquêteur, jusqu’à y trouver du sens à l’aide, dans un premier temps, de la science universelle de Danglard !) Il se décala d’un mètre et se replaça dans la position exacte où il se trouvait à l’instant de l’impact. Son regard parcourut le trottoir vide, la vitre sombre de la boutique sur sa droite, le panneau publicitaire sur sa gauche. Rien d’autre. Seule cette affiche éclairée offrait une nette visibilité dans la nuit, éclairée dans son châssis de verre. Voilà donc la dernière chose qu’il avait perçue avant la rafale. Il l’examina. La reproduction d’un tableau de facture classique, barrée d’une annonce : « Les peintres pompiers du XIX siècle. Exposition temporaire ».

Le tableau représentait un gars musclé à la peau claire et à la barbe noire, confortablement installé sur l’océan, entouré de naïades et trônant sur une large coquille. (Description pour le moment platement insensée, pour préparer la découverte du personnage ainsi représenté, et son nom, qui sera la clef du schème organisateur de la détresse). Adamsberg se concentra un moment sur cette toile, sans comprendre en quoi elle avait pu contribuer à déclencher l’assaut, pas plus que sa conversation avec Danglard, que son fauteuil de bureau ou la salle enfumée des Dubliners. (Le sens est caché, au delà des éléments factuels rassemblés, il y manque un principe organisateur). Et pourtant, un homme ne passe pas ainsi de la normalité au chaos sur un claquement de doigts. Il faut une transition, un passage. Là comme ailleurs et dans l’affaire d’Hernoncourt, il lui manquait le clair-obscur, le pont entre les rives de l’ombre et la lumière. Il soupira d’impuissance et se mordit les lèvres, scrutant la nuit où rôdaient les taxis à vide. Il leva un bras, grimpa dans la voiture et donna au chauffeur l’adresse d’Adrien Danglard.  »

p 27

Il dut sonner à trois reprises avant que Danglard, abruti de sommeil, ne vienne lui ouvrir la porte. …

(Il va réveiller Danglard en pleine nuit, le mettre dans un taxi pour retourner sur les lieux, ça c’est vraiment le personnage d’Adamsberg ! …)

« -Ici, dit Adamsberg en pointant son torse. Répondez-moi. Qu’est-ce que c’est ?

et seul Adamsberg était capable de distordre la vie ordinaire pour en extraire ces incartades, ces courts éclats de beauté saugrenue. Que lui importait alors qu’il l’arrache au sommeil pour le traîner par un froid mordant devant Neptune, à plus de minuit ?

– Qui est ce gars ? Répétait Adamsberg sans lui lâcher le bras.

– Neptune sortant des flots, répondit Danglard en souriant.

….

– Ici, reprit Danglard en promenant son regard sur l’affiche, le voici entouré de sa cour et de ses démons. Voici les bienfaits de Neptune, voici son pouvoir de châtier, figuré par son trident et le serpent maléfique qui entraîne dans les bas fonds. …

– Neptune, le coupa Adamsberg d’un ton pensif. Bien, Danglard, merci infiniment. Rentrez à présent, rendormez-vous. Et pardon de vous avoir réveillé.(Tout est mis en place pour que ça fasse sens, mais il manque encore qu’Adamsberg établisse lui-même le lien entre le personnage -Neptune- et le symbole majeur : le Trident, d’où le sens recherché émergera !).

p 31

Une fois chez lui, Adamsberg parcourut sa bibliothèque hétérogène à la recherche d’un livre quelconque susceptible de lui parler de Neptune. Il y trouva un vieux manuel d’histoire où, page 67, le dieu de la Mer lui apparut dans toute sa splendeur, tenant à la main son arme divine. Il l’examina un moment, lut le petit commentaire qui légendait le bas-relief, puis, le livre toujours en main, il se jeta sur son lit tout habillé, rincé de fatigue et de chagrin. (L’information se précise, mais elle est encore insensée… et l’auteur nous réserve encore une péripétie dramatique …)

5/ Le hurlement d’un chat se battant sur les toits le réveilla vers quatre heures du matin. Il ouvrit les yeux dans l’obscurité, fixa le cadre plus clair de la fenêtre, face à son lit. Sa veste suspendue à la poignée formait une large silhouette immobile, celle d’un intrus apparu dans sa chambre le regardant dormir. Le clandestin qui avait pénétré son antre et ne le lâchait pas. Adamsberg ferma brièvement les yeux et les rouvrit. Neptune et son trident. (là, ça y est … presque … le sens est tout proche ….).

Cette fois, ses bras se mirent à trembler, cette fois son cœur s’accéléra. Rien de commun avec les quatre tornades qu’il avait subies, mais de la stupéfaction et de la terreur.

….

A présent que l’alcool avait engourdi ses muscles, il pouvait réfléchir, commencer, essayer. Tenter de regarder le monstre que l’évocation de Neptune avait, enfin, fait émerger de ses propres cavernes. Le clandestin, le terrible intrus. L’assassin invincible et altier qu’il nommait le Trident. (Ca y est, on a la racine du schème passé qui s’actualise pour le moment comme émotion, sens de détresse et d’attaque personnelle, mais avec un nom qui résume toute une histoire). L’imprenable tueur qui avait fait chanceler sa vie, trente ans plus tôt. Pendant quatorze années, il l’avait pourchassé, traqué, espérant chaque fois le saisir et sans cesse perdant sa proie mouvante. Courant, tombant, courant encore.

Et tombant. Il y avait laissé des espoirs et, surtout, il y avait perdu son frère. Le Trident avait échappé, toujours. Un titan, un diable, un Poséidon de l’enfer. Levant son arme à trois pointes et tuant d’un seul coup au ventre. Laissant derrière lui ses victimes empalées, marquées de trois trous rouges en ligne.

Adamsberg se redressa dans son fauteuil. Les trois punaises rouges alignées au mur de son bureau, les trois trous sanglants. La longue fourchette à trois dents que maniait Enid, le reflet des pointes du Trident. Et Neptune, levant son sceptre. Les images qui lui avaient fait si mal, déclenchant les tornades, faisant affluer le chagrin, libérant en une coulée de boue son angoisse revenue.

Il aurait dû savoir, songeait-il maintenant. (typique, une fois le réfléchissement opéré, ce qui se donne paraît familier, déjà connu). Relier la violence de ces chocs à l’ampleur de sa longue marche avec le Trident. Puisque nul ne lui avait causé plus de douleur et d’effroi, de détresse et de rage que cet homme. La béance que le tueur avait creusée dans sa vie, il avait fallu, il y a seize ans, la colmater, la murer et puis l’oublier. (justification psychologique de l’oubli et de l’absence de prise de conscience immédiate). Elle s’ouvrait brutalement sous ses pas, ce jour et sans raison. (L’auteur nous prépare à la recherche de la pièce manquante, pour le moment il n’y a pas de raison à cet épisode. On a les liens associatifs de la marque du trident, mais on ne sait pas comment cela a débuté, quel est le déclencheur).

Adamsberg se leva et arpenta la pièce, bras croisés sur son ventre. D’un côté, il se sentait délivré et presque reposé d’avoir identifié l’œil du cyclone. Les tornades ne reviendraient plus. Mais la brutale réapparition du Trident l’effarait. En ce lundi six octobre, il ressurgissait tel un spectre passant soudainement les murailles. Réveil inquiétant, retour inexplicable. Il rangea la bouteille de genièvre et rinça soigneusement son verre. A moins qu’il ne comprenne pourquoi, qu’il ne sache pour quelle raison le vieil homme avait ressuscité. Entre sa paisible arrivée à la Brigade et le surgissement du Trident, il lui manquait à nouveau un lien. (On a l’événement déclencheur passé, qui donne sens aux sentiments intellectuels, mais on a toujours pas l’événement déclencheur actuel qui est à la source de l’apparition de ces sentiments intellectuels).

Il s’assit au sol, le dos contre le radiateur, les mains enserrant ses genoux, songeant au grand-oncle ainsi calé dans un creux de rocher. Il lui fallait se concentrer, fixer un point, plonger son œil au plus profond sans lâcher prise. (en pleine technique de mise en évocation …) Revenir à la première apparition du Trident, à la rafale initiale. Lorsqu’il parlait de Rembrandt donc, lorsqu’il expliquait à Danglard la faille de l’affaire d’Hernoncourt. Il se repassa cette scène en esprit. Autant mémoriser les mots exigeait de lui un effort laborieux, autant les images s’incrustaient aisément en lui comme des cailloux dans la terre molle. Il se revit assis sur l’angle du bureau de Danglard, il revit le visage mécontent de son adjoint sous son bonnet à pompon tronqué, le gobelet de vin blanc, la lumière qui venait de la gauche. Et lui, parlant du clair-obscur. Dans quelle attitude ? Bras croisés ? Sur les genoux ? Main sur la table ? Dans les poches ? Que faisait-il de ses mains ?

Il tenait un journal. Il l’avait attrapé sur la table déplié, et feuilleté sans le voir durant sa conversation. Sans le voir ? Ou bien au contraire en le regardant ? Si fort qu’une lame de fond avait jailli de sa mémoire.

(Il est 4 h du matin, mais il file à la Brigade et va dans le bureau de Danglard)

Il n’alluma que la lampe du bureau et chercha le journal. Danglard n’était pas homme à le laisser traîner sur sa table et Adamsberg le trouva rangé dans le meuble classeur. Sans prendre le temps de s’asseoir, il en tourna les pages en quête de quelque signe neptunien. Ce fut pire. En page sept, et sous le titre « Une jeune fille assassinée de trois coups de couteau à Schiltigheim », une mauvais photo reflétait un corps sur une civière. En dépit de la trame clairsemée du cliché, on distinguait le pull bleu pâle de la jeune fille et, au haut du ventre, trois trous rouges en ligne.

Adamsberg contourna la table et s’assit dans le fauteuil de Danglard. Il tenait entre les doigts le dernier fragment du clair-obscur, les trois blessures entraperçues. Cette marque sanglante tant de fois vue par le passé, signalant le passage du tueur qui gisait dans sa mémoire, inerte depuis seize ans. Que cette photo avait réveillé en sursaut, déclenchant la terrible alarme et le retour du Trident.

(L’auteur nous fait croire alors que l’histoire est finie … mais elle ne fait que commencer …)

A présent il était calme. Il ôta la feuille du quotidien, la plia, la fourra dans sa poche intérieure. Les éléments étaient en place et les rafales ne reviendraient plus. Pas plus que le Trident, exhumé sur un simple croisement d’images. Et qui, après ce bref malentendu, irait rejoindre sa caverne d’oubli. »

 

(En fait, le cadre du roman est posé et le Trident va nous occuper pour les 300 pages à venir de « Sous les vents de Neptune ». C’est pas beau ? Bravo à Vargas !)

 

*   *   *

D’accord, d’accord, c’est du roman, ce n’est que du roman, et, de ce fait, il y a tous les ingrédients imaginaires pour mettre en place une dramatisation progressive de l’intrigue de départ. Bien dans la manière des débuts de polards de Fred Vargas.

L’auteur a d’abord mis en scène des sentiments intellectuels puissants, puis dans un second temps, elle a décrypté ces sentiments intellectuels, très clairement liés à des épisodes passés, et qui font apparaître des schèmes de réponses désespérées à des traumatismes familiaux (perte du frère), plus larges (autres crimes ayant la même signature), et à des conduites d’échecs (il n’a jamais résolu l’énigme des meurtres du Trident), qui mobilisant des co-identités puissantes de frère, de jeune homme, d’entrée dans la professionnalisation, puis ce commissaire responsable mais ayant échoué. Dans un troisième temps, Vargas, nous révèle comment tout s’est déclenché dans le présent (la photo du crime dans le journal, avec la marque du Trident). Il va y avoir tout le roman pour voir comment les nouveaux schèmes professionnels et personnels d’Adamsberg vont se mobiliser et contrecarrer, contenir, les schèmes anciens.

Dans le cadre de l’entretien d’explicitation, nous travaillons la plupart du temps sur des sentiments intellectuels plus doux, plus anodins. Mais c’est l’intérêt de la « psychologie » de Vargas, incarné par son personnage principal Adamsberg et mis en contraste avec son adjoint « cerveau gauche » Danglard (plus quelques autres oppositions et complémentarités liées à la composition originale de la brigade), que de souligner la force et la dynamique du Potentiel ; d’illustrer ce qui est saisi en lui alors que  » J » [1]n’est pas au courant (à la troisième personne et non pas je ne suis pas au courant), sinon de façon indirecte par des effets inattendus, mais qui peuvent rester inaperçus ; de ce qui est reconnu en lui, qui déclenche, alors que » J » n’en est pas conscient.

Donc ces extraits invitent à réfléchir sur la notion de Potentiel. A la fois fondamentalement invisible (d’où la qualification négative in – conscient), mais manifestant son dynamisme par son expression spontanée émergente, sous forme de ressentis corporels, d’émotions, de prise d’informations qui se détachent sur le fond mais n’ont pas encore de sens. Et surtout, dans l’esprit du focusing et sa relation à Rogers, ce Potentiel, ouvre sur l’information qui peut s’en dégager permettant de comprendre l’organisation de la conduite qui est sous jacente à ces sentiments intellectuels. Organisation de la conduite qui est le propre du Potentiel. D’autres passages, dans d’autres romans, mettent bien en exergue le fait de se rendre accessibles à ces sentiments intellectuels quand ils sont fugitifs, presque en dessous du seuil de discrimination, et qu’il faut les saisir, ne va pas de soi, demande une sensibilité discriminante particulière, dans laquelle Adamsberg excelle et que l’on peut apprendre à exploiter dans l’entretien d’explicitation ! Et que nous apprenons à faire actuellement par la formation complémentaire au focusing, par l’utilisation des changements de point de vue, par l’exploration des dissociés, par la mise en œuvre de techniques comme la « fertilisation croisée », le Feldenkrais , et autres stratégies des génies tirées de la PNL et détournées dans le but d’accroître l’accès à la description des vécus dans l’esprit de l’entretien d’explicitation.

On a donc au final, une multitude de sentiments intellectuels comme ressentis corporels, émotions fortes, puis progressivement du sens partiel (partiel, parce qu’encore incompréhensibles) qui connotent ces sentiments intellectuels : désespoir, inconnu, étranger qui agresse, qui laisse dévasté après coup. Enfin, apparaît le lien intelligible avec des évènements passés, le Trident, liés à une série de meurtres quasi identiques, et irrésolus. Pour finir, on a déclencheur actuel, c’est-à-dire le détail des trois points rouges, vus dans le journal du matin, qui a fait démarrer les sentiments intellectuels.

Les premiers éléments de réponse d’Adamsberg sont purement réactionnels, il met en œuvre des schèmes d’effacement du stress, ce qu’il sait faire habituellement, se frotter le corps, la tête, se promener, boire. Avec la troisième rafale, apparaissent les premiers schèmes d’enquêteur, retrouver le moment, les informations qui y sont attachées. Ces schèmes iront jusqu’à mobiliser Danglard en pleine nuit, comme pour une enquête criminelle, puis à revenir à la racine, au bureau à 4 h du matin. C’est exactement ce qu’il aurait pu faire dans une enquête en cours. Mais on n’a là toujours, que les schèmes réactionnels au stress. Ensuite, on aura d’autres schèmes d’enquêteur :la série de meurtre a reprit, d’autres meurtres vont être recherchés pour savoir s’il y a bien un tueur en série une fois de plus, le scénario connu sera vérifié, puisqu’il est toujours le même : un individu ivre qui ne se rappelle pas ce qu’il a fait et qui a en sa possession un trident est accusé et ne peut se défendre ; la mesure attentive de l’écart des marques du trident montre des constantes plaidant pour la répétition du procédé. Le roman nous laisse à cette étape, sans une bonne description des schèmes (N4), il nous a livré les co-identité éveillées du passé, les événements déclencheurs. Il faut donc lire tout le roman … Merci Fred Vargas !

 

[1] Je cherche une notation nouvelle pour contraster « je » et « moi » comme un « lui » c’est-à-dire pouvoir parler de moi à la troisième personne, pour accentuer cette différence je note ce « je » par un « J » majuscule, sans e). Il y a donc J et lui.

Les niveaux de description du vécu N3, N4 chez Fred Vargas Les alertes d'Adamsberg ! Un morceau d'anthologie ! (citation...

Lire la suite »

The evocation remembrance in the explicitation interview

The evocation remembrance in the explicitation interview : similar to the remembrance in the psychotherapy or under hypnosis ?

The importance of giving up the cognitive voluntary control in evocation.

(An answer to a question asked during the RIFREQ colloquium, Montpellier, may 2015)

Pierre Vermersch

 

Someone  asked me if the emphasis upon the past-lived experience was not identical to a psychotherapy practice.

Two answers :

1/ The psychotherapy practice is based on a particular social contract which allows the access to intimacy, acknowledging the psychological suffering of the patient in order to releive or even cure him ; the explicitation interview does not at all practice within this sort of social contract, its aim is not the deep intimacy of the person, it does not target to help for changing but it aims at the description of an acting of a past lived experience to give information to the practitioner/ the researcher or the interviewed himself about his past-lived action.

2/ Nevertheless, there is a sort of ressemblance since, in both cases, we take in account the remembrance of past-lived experience. But every  remembrance work does not necessarily belongs to a psychotherapeutical practice.

Also, they have in common the suprisingly plentytiful past experience access and its re-lived dimension. To understand this nearness, I must come back to the answers I made before, like in my lecture : I emphasised on two opposite ways to reach the past. They are : Recalling, a voluntary and abstract act, and, on the other hand, evocation which is an involuntary and warm act (feeling to live again the past). The evocation process bases upon an involuntary act and is only possible with the withdrawal of the cognitive control which organizes  the voluntary acts.

Yet, numerous psychotherapeutic technics have in common the base on this withdrawal of the cognitive control, the letting-go off from the will to control. We find this in several groupal psychotherapeutic practices which first ask the patients to leave this control. Or also in the psychoanalysis instructions of free association and free expression. Also in the focusing technics when the interviewer proposes to pay attention to the corporal answer (un-verbal) to a question of the client ; or in a directed waking dream which proposes to meet one’s power animal, an old wise man or a house, this  release of control let the realization to succeed in the coming of an image which fits the instructions. Then, more, we think about the whole transe induction specific of eriksonian hypnosis.

The common denominator of all these technics is the release of the cognitive control.

The evocation act aimed in the explicitation interview is involuntary, it comes, it is carried out by the wish to let come back, and a wish is just an intention whose goal is to awake the association field about everything memorized inside of me, consciently or not (awakening of the passive memory). Vice versa, evocation is prevented from happening by each voluntary remembrance, by each effort which compromises it and it is even stopped by every rational, conceptual and organized induction (and so, explain to me, why, tell me the reason why…etc). The evocation act is based on the launching of an awakening intention which let the response come and do not control its production.

Thus, we have a central opposition between « voluntary control » and « let it come » which are exclusive from one another ; either one or the other.

Among all the technics I spoke of, the common denominator is precisely the let go, the giving up of the voluntary control of the thought.

Hypnosis is the clearest case. All the transe induction technic (in the eriksonian hypnosis) is based upon the use of a concrete, sensorial, un-conceptual vocabulary which aims to leave the abstract, conceptual field ; nothing is asked which would need an effort, a will ; « sequences of acceptance [1]» are used in order to let the subject be passive and have the precise target  to erase the sens of agentivness[2] and the voluntary control. The transe induction leads to the release of the voluntary control which allows to get around the consciousness to induce an help to changing, by reframing, metaphor etc. ; but at the same time, while doing that, it creates the condition of the « ungrip it » which sometimes allows the past remembrance to spring up. Thus we read, among specilazed papers about hypnosis, many accounts about the condition of the transe which let the subject find easily detailled autobiographic memories.

But the explicitation interview does not induce and does not try to induce a state of trance.
If the induction of the transe state creates also the release of the voluntary cognitive control, the opposite is not true, the release of the control is not the sign of a transe ! It only is the sign of a change of the cognitive functioning. For the release is of the voluntary control is proper to plenty of numerous acts which are not transe, such as : deep relaxing, directed waking dreams, focusing, active imagination, automatic speech or design etc… These practices aim for different goals except transe induction and the release of consciousness, as hypnosis do.

Furthermore, transe induction does not go with a precise proposal of a finalized purpose ( certainly not !) while the explicitation interview, on the contrary, directly seeks for an act : evocation (I propose you to take the time, to let a moment come back…). It gently creates the conditions of implementing a finalized action based upon an intention which let the result be.

In the psychotherapy practice, it often is a main point for the person to let herself go in order to feel, express without control about what comes and in the same way, in the psychoanalytic treatment, for the instruction of free associating and spontaneous verbalization.

So, as soon as we release the voluntary control of the consciousness, we can easily reach the non-conscient field in reply to a particular intention, to let a past event come back or to let come an unexpected answer.

But the becoming of this release of the voluntary control is only one of the necessary condition for a direct access to evocation, and therefore to the practice of the explicitation interview.
The explicitation cares about calling up remembrance by means of evocation, but it is not enough to clarify the details of a finilazed past-lived experience. To do that clarification, we must have a descriptive main thread organized by our knowledge of the universal structure of the past-lived experiences (http://wp.me/p4AqKY-3C ), but also we must know how to ask questions which 1/ do not arouse the return of the voluntary control 2/ relaunch to the stages fragmentation, to clarify the criteria underlying the interpretaion of the taking of information and the complete reconstitution of the chronological unfolding.

Leading an explicitation interview is an active process which accompanies and guide the interviewed and needs a permanent observation and analysis of what is said to orient and stimulate the subject. To create the condition of the voluntary control release is one of the necessary condition.

It is an important one since it is a necessary condition. But this control release is totally insufficient. As such, hypnosis has been given up in the justice inquieries in the U.S. because the person becomes extremely suggestible and therefore the formulation of the questions is most delicate and must not, by any ways, induce ( like speaking of elements not already expressed by the witness himself).

The question of the nature of the cognitive voluntary control is a crucial one on the level of the technical practices towards subjectivity in a first person speech position. The release conditions as well as the degrees of control or of the loss of the control mostly need to be defined.

For the researcher as for the practitioner, the interviewer’s skills to locate the voluntary control and to create the conditions the reducing and even the releasing it, is a necessary ability. But only the one who practiced it for one’s self is able to understand how to do for the other.

There, we have a research theme which go further than the remembrance question and which is decisive for a pychophenomenology achievement.

 

 

[1]  An « acceptance sequence » is made of affirmations which are always true, for example : « you are seated there, you are inhaling while listening to me » etc and to which the subject can only agree. The purpose is to provoke a passive posture leading progressively the consciousness to become weak.

 

[2] To feel « agent of » is to feel responsible of what we do ; in the hypnosis, it is easy to have a subject getting his arm up, without feeling he has decided to do that, even if it is him who moves his arm. We say that it is a loss of agentivity or loss of the sense of being the cause of the movement.

The evocation remembrance in the explicitation interview : similar to the remembrance in the psychotherapy or under hypn...

Lire la suite »

Book review : Explicitation et phénoménologie

Book Review

Reviewed by Claire Petitmengin

Institut Mines-Télécom

Consciousness and cognition, 2013, 11, 196-201

 

Pierre Vermersch

Explicitation et Phénoménologie

Paris: Presses Universitaires France, 2012

 

Which would be the methods of a science of lived experience? The elicitation interview is a method of ‘assisted introspection’ which helps the interviewer to collect a very fine-grained description of a given past experience. This method has been used in various contexts, ranging from the cognitive context to describe the emergence of an idea or a decision, to the clinical context to describe the emergence of an epileptic seizure or a painful episode, and to pedagogical, sporting, artistic, technological, and managerial contexts. The purpose of Pierre Vermersch’s book is not to describe these applications, or the tech- niques required to conduct an elicitation interview accurately, which are described elsewhere (Vermersch, 1994/2010). The purpose is to develop the theoretical foundations that explain why these techniques are effective, which constitute by themselves a response to the various criticisms that have been levelled at introspection. In other words, the aim is to build the foundations of a method providing access to subjectivity, that is to say a psychology of subjectivity, a psychology ‘in the first person’, or a phenomenological psychology. Vermersch borrows most of these foundations from Husserl’s phenomenology, which aims at describing phenomena as they appear to consciousness, while distinguishing his project from Husserl’s, which was not to describe singular subjective (psychological) experiences, but to identify the essential and invariant structures of the acts of consciousness.

The book is organized into four parts, which can be read independently. In Part I, the author shows that this method is the most recent expression of the immemorial need that human beings have to know their own experience, that is to say their subjectivity, as it appears to them in the first person. Throughout the history of Western thought, this need has been repeatedly denied, fought, discredited, and repressed, but alternately, regularly brought up to date, because not taking it into account amounts to losing what makes us human. How- ever, for the first time, the methodological and institutional conditions for a science of subjectivity seem to be now satisfied. Among the former, an essential aspect is to consider the access to lived experience as an expert act, of which it is possible to describe the unfolding, allowing it to be taken as a research object, which opens a huge and largely unexplored field of investigation.

Part II, where Vermersch describes three phenomenological models borrowed from Husserl that make the elicitation acts intelligible, is the keystone of the book. It is on this part that my commentary will focus.

Part III outlines a phenomenology of perlocutory effects, that is to say, ‘what we do to the other with our words’. After distinguishing three types of effects — inducing, convincing, and asking — the author examines the modes of production of these effects in the context of an elicitation interview: which questions and prompts are the most appropriate to guide the interviewee in achieving the introspective acts? How can we analyse in real-time the response from the interviewee, in order to determine the content of the question to come?

Part IV reviews the effects of elicitation from the standpoint of the process of creation of meaning or semiosis. Starting from the premise that there is a level of nonverbal experience, and that it is from this level that new meanings can form, the author proposes a model of the stages and transitions of the process of constitution of meaning, from this nonverbal level up to the fulfilment of meaning. Then he proposes a model of the various types of reflexive activity which contribute to the creation of meaning: the ‘réfléxion’ on knowledge which is already reflexively conscious; the ‘réfléchissement’ that allows the transition from pre-reflective consciousness to reflective consciousness, which is generated by the elicitation interview; and the ‘reflètement’ as emergence of new meaning, as encountered in the Focusing method developed by Gendlin (1962/1997).

Let us come back to Part II which, in order to develop the theoreti- cal foundations of a phenomenological psychology, uses three models borrowed from Husserl. During any thorough elicitation interview, the subject is surprised to discover elements (acts, states, details of any kind) that he recognizes he has lived, but that he had not noticed when he was living them, and about which he did not know, when he was about to speak, that he would have something to say. To explain this fundamental discrepancy between what the subject thinks he has memorized about his experience and what he can actually remember, and therefore the paradox of a kind of ‘unconscious consciousness’, Vermersch invokes Husserl’s model of the three modes of conscious- ness. Beside an unconscious mode (the ‘field of predonation’) and a reflective mode, where consciousness takes itself as an object, Husserl identifies a third mode of consciousness: a direct, in action (terms borrowed by Vermersch from Piaget) or pre-reflective consciousness,which is characterized, as any consciousness for

Husserl, by the intentional seizing of a content, but a content that is not itself seized as being conscious.

Vermersch quotes a passage from Ideen (Husserl, 1950), where Husserl takes the personal example of a state of joy, first pre-reflectively lived since his consciousness is entirely absorbed into his unfolding thoughts. At one point in this unfolding, his consciousness ‘turns towards joy’, that becomes reflectively conscious. And while discovering the current presence of joy, he discovers that it was already there, already present in a pre-reflective mode, before being seized by reflective consciousness. Husserl relies on this example to show that it is possible to access through recollection experiences that have been lived in the pre-reflective mode, and therefore to submit them to systematic study.

However, what does the act of ‘réfléchissement’, through which the transition from the pre-reflective to the reflective mode is achieved, consist in? Husserl said almost nothing of this act. The assumption that Vermersch develops is that it is closely linked to the presentification of the past lived experience: ‘Becoming aware and presenti- fication of the past are two sides of the same activity’ (p. 159). And in order to explain the possibility of this presentification — the keystone of the criticism of introspection (see for example Petitmengin and Bitbol, 2009) — he uses another model developed by Husserl, that of ‘passive memory’. We are indeed continuously memorizing what we live, but mostly involuntarily, without being aware of memorizing. The memory traces or retentions which are passively constituted in this way gradually lose their vividness, but do not disappear. They can be awakened and come (back) to reflective consciousness, regardless of the time that has elapsed. This recalling mode, which is experienced as the revival of the past situation in all its detail and its sensoriality, allows the recollection of elements that had been memorized without awareness of being memorized and therefore the transition into reflective consciousness of elements which had been initially lived on the pre-reflective mode. This recalling can be achieved deliberately, a possibility which justifies the deliberate solicitation of this act in the elicitation interview under the name of ‘evocation’. But this act being itself involuntary (how can I target a content that I do not even know I have memorized?), the interviewer’s role consists in using devices that can trigger it indirectly, for example by asking questions about the sensorial context of the past experience, that it is impossible to answer without evoking the experience.

On the basis of this recalling in evocation, the elicitation interview then consists in suggesting to the listener, through specific questions, modulations of his attention within the evoked experience. Understanding the organization of the attentional field and the dynamics of attentional movements is then crucial for conducting an interview. The author presents the attentional field as structured according to three different topics: the first is organized into increasingly tight degrees of focusing; the theme, the direction, and the attentional object. The second one, supported by the analyses of Husserl and Gurwitsch (1957; 1985), is organized into four concentric zones: focus, secondary objects, margins, and distant horizons. The third topic is organized according to the size of the possible spatial and tem- poral spans of the attentional target, that Vermersch calls ‘attentional windows’. For example, he distinguishes five types of visual windows, in ascending order of spatial size: jewel, page, room, courtyard, and landscape.

Three orders of attentional movements are also identified: seizing/ retention/withdrawal; focusing/defocusing; reorientation of the attentional target. The elicitation interview relies on the principle that everything that was present in the attentional field in the initial experience, including what was not in the centre of the attentional focus, is still accessible through evocation. The skill of the interviewer there- fore consists, on the basis of his knowledge of what it is possible to access, in achieving deliberate perlocutary acts in order to trigger in the interviewed person, within the evoked experience, accurate attentional movements that will allow the transition into the reflective mode of elements of the experience which had initially been lived in the pre-reflective mode.

This book by Pierre Vermersch, as all his work, opens a huge field of research, which has been little explored by psychology and even phenomenology, that of the acts enabling access to the consciousness of lived experience, and of the perlocutionary devices likely to generate these acts. This is a very promising field of research, which is essential for the emerging science of consciousness, and crucial to our society on the educational, clinical, technological, and simply existential levels.

I would like to focus on a central idea of the book, which the author stresses repeatedly: ‘Becoming aware and presentification of the past are two sides of the same activity’ (p. 159), or ‘It is through the act of recalling that consciousness enters the reflective mode’ (p. 196). The argument is the following: the (awakening and therefore) recalling of elements which have been memorized without consciousness of being memorized makes possible the transition into reflective consciousness of those which had initially been lived in the pre-reflective mode. However, while reading the book, it seemed to me that a subtle shift occurred from this possibility offered by the act of recalling, towards the necessity to recall in order to become aware. On the one hand, recalling past experience is not sufficient to trigger the transition to reflective consciousness. One simply has to live an episode of ‘attentional drift’ leading to the intense evocation of past situations, without occurrence of any new awareness of past elements, to be convinced. To become aware of an initially pre-reflective element, one has to do something more: coming into contact with experience. On the other hand, it seems that evocation is not a necessary condition of this coming into contact. In Husserl’s example, the ‘turning’ from current thoughts towards a feeling of joy, which allows this feeling to become reflectively conscious, does not occur in a state of evocation, but here and now. As Vermersch rightly underlines, Husserl does not describe precisely this inner gesture. However, it is clear that, in this example, evocation is not the condition for turning towards joy and becoming aware of it. On the contrary, it is the awareness of joy that triggers the recollection of past moments and the consciousness that joy was already present. Some meditation techniques such as vipashyana can in fact enable us to learn to come into contact with our experience and therefore become aware of it, here and now.

It seems to me that a too exclusive emphasis on the act of recall- ing/presentification might suggest that the pre-reflective reduces itself to a phenomenon of passive memorization. It would consist of elements which have been memorized passively without being in the attentional field, while becoming aware of them would amount to an act of recalling accompanied by a shift in focus within the recalled experience. However, the elicitation of the process of vipashyana meditation (Petitmengin et al., in preparation) suggests a slightly different hypothesis: the pre-reflective would be the part of experience that is occulted by the tension towards objects or objectives (and may be memorized passively), while becoming aware of it would require releasing this tension, within a possible (but not necessary) act of recalling. Assimilating becoming aware and recalling might have the effect of hindering the detection and description of the subtle micro- activity, itself deeply pre-reflective, which cuts us off from moment to moment from the awareness of our experience, and of the loosening process that allows us to come into contact with experience and thus to become fully aware of it.

Separating the process of coming into contact with one’s experience from evocation brings together new questions: what differentiates this act when it is achieved in evocation and in the present? To which strata of pre-reflective experience does it allow access in each case? For example, evocation seems to give privileged access to deeply pre-reflective — notably sensorial — strata that are difficult to access in real time, and whose consciousness endows experience with ‘a new value of enchantment and liberation’ (Gusdorf, 1950, p. 133). Which properties of evocation can explain that, far from betraying experience — as it has been suspected — it arouses contact with these deep dimensions of experience more easily than present experience does? What could explain this mystery?

By suggesting such nuances in the acts of becoming aware of one’s experience, these remarks have no other purpose than showing that it is now possible to take them as objects of research. In other words, they aim at demonstrating that the project of phenomenological psychology to which Pierre Vermersch is devoting his life is now underway.

References

Gendlin, E. (1962/1997) Experiencing and the Creation of Meaning, Chicago, IL: Northwestern University Press.

Gusdorf, G. (1950) Mémoire et personne, Paris: Presses Universitaires de France. Petitmengin, C. & Bitbol, M. (2009) The validity of first-person descriptions as authenticity and coherence, Journal of Consciousness Studies, 16 (10–12), pp.

363–404.

Petitmengin, C., Van Beek, M. & Bitbol, M. (in preparation) Eliciting the dynamics of meditative experience.

Vermersch, P. (1994/2010) L’entretien d’explicitation, Paris: ESF.

Book Review Reviewed by Claire Petitmengin Institut Mines-Télécom Consciousness and cognition, 2013, 11, 196-201   Pierr...

Lire la suite »

Décrire l’expérience vécue pour la recherche : Méditation, méditant, entretien d’explicitation ?

Décrire l’expérience vécue pour la recherche

Méditation, méditant, entretien d’explicitation ?

Pierre Vermersch

Il ne manque pas à l’heure actuelle d’articles ou de livres qui prônent l’utilisation privilégiée de la méditation pour explorer « vraiment » l’expérience subjective. L’idée semble intuitivement juste, car la méditation est certainement l’activité humaine experte qui prépare le mieux à faire attention aux événements de la vie intérieure et de ce fait à les décrire pour permettre de les connaître et alimenter un programme de recherche en psycho-phénomènologie (et même en neurophénoménologie voire en philosophie expérientielle …).

De nombreux chercheurs qui s’intéressent à la description de l’expérience vécue sont eux-mêmes des pratiquants de la méditation, en majorité d’influence bouddhiste (Bitbol, Petitemengin, Varela, Depraz, Thomson, et bien d’autres …). J’ai moi-même une longue pratique continue de la méditation (non bouddhiste). Pourtant je trouve indispensable de développer et d’utiliser un outil comme l’entretien d’explicitation pour s’informer du vécu, comme si la méditation me paraissait insuffisante ou inadaptée, mais aussi comme s’il y avait un amalgame entre méditant (expert) et méditation (pratique), ou encore entre la posture d’informateur et celle de chercheur.

J’essaie dans ce petit texte d’organiser quelques points de repères questionnant les arguments pour et contre l’utilisation de la méditation et/ou l’entretien d’explicitation  pour servir la recherche en première et seconde personne et peut-être ouvrir à la discussion.

 

1/ Définir à minima ce à quoi je me réfère quand je parle de méditation.

 

Qu’est-ce que la méditation ? Bien sûr je ne vais pas proposer une définition achevée, comme si je surplombais le sujet ! Mais je vais plutôt accentuer les points essentiels qui caractérisent l’activité à laquelle moi je me réfère. Il existe des dizaines de formes de méditations et de traditions méditatives, je n’ai pas la prétention de les connaître toutes. Je vais me concentrer sur quelques points qui me semblent cruciaux :

 

– pratiquer la méditation suppose de se consacrer à une activité particulière subordonnée à un temps de retrait, de suspension, des activités finalisées habituelles, mais aussi un temps d’immobilité dans une posture particulière. (Mais déjà là, certains vont vouloir étendre cette activité de méditation à toutes pratiques, comme une manière de pratiquer un métier, un art, une activité corporelle. Mais ici, je m’en tiendrais à cette idée de base, un temps de retrait, immobile, silencieux, et dans une posture particulière.)

 

– la caractéristique fondamentale de toute méditation que je retiens est celle de l’exercice de la présence continue, c’est-à-dire de conserver autant que possible une relation vivante au fait d’être présent à soi-même. Comme souvent la définition positive est triviale, mais elle permet de démarquer ce que n’est pas la présence, l’absence de soi, autrement dit cela s’oppose à être perdu dans ses pensées ou dans des rêveries, être pris par ses émotions, et tout autant à somnoler ou à s’envoler.

L’apprentissage de la présence continue repose sur une consigne simple, facile à comprendre, qui propose de rester attentif à son corps, à ses sensations, à sa posture, pour d’autres ce sera plus spécifiquement lié au suivi de sa respiration. Suivre de moments en moments sa sensation corporelle, la perception de la verticale, de la détente, et/ou suivre les mouvements de la respiration, voilà qui est simple, intelligible et immédiatement praticable. L’avantage de cette consigne est qu’elle permet immédiatement de commencer à méditer, même s’il faut quelques indications complémentaires sur l’assise, sinon c’est beaucoup plus difficile ; c’est-à-dire être attentif à la verticale de la colonne vertébrale, à l’appui sur les ischions, à rentrer un peu le menton, à détendre les épaules.

La consigne de départ est simple et claire, mais le but pédagogique indirect est de créer les conditions pour découvrir que l’on n’y arrive pas. Que vouloir maintenir cette présence permet d’en découvrir la difficulté et ce faisant peut faire  prendre conscience que l’on s’absente dans des pensées, des associations d’idées, des émotions, de l’ennui, de la somnolence, l’attente du gong qui n’en finit pas d’arriver … et bien d’autres formes d’oubli de soi, d’absence à soi.

Donc, ce devient passionnant,  vouloir tout simplement suivre la sensation ou la respiration fait découvrir l’activité spontanée incessante du monde intérieur, rend sensible, et même, rend progressivement expert à percevoir la naissance des distractions, de la non présence et des effets indésirables de la répression, pour découvrir des gestes intérieurs très doux de lâcher-prise et de retour délicat vers la continuité de la présence.  La quasi impossibilité dans les débuts de suivre ce type de consigne simple, éduque l’attention à la perception du monde intérieur. Non seulement le méditant s’essaie à cultiver la présence, mais pour ce faire,  il se sensibilise à tous les mouvements de la subjectivité qui l’empêche ! La consigne de départ peut être considérée comme un moyen habile (indirect) pour apprendre à connaître, reconnaître son monde intérieur. Ainsi, le méditant devient un expert de la subjectivité (dans le cadre d’une activité contemplative, car il n’a rien à faire, rien à produire, « juste » rester présent).

Bien entendu, on peut penser que le(s) but(s) profonds de la méditation ne sont pas  seulement dans l’apprentissage de  cet exercice de présence, mais que cet apprentissage n’est —par exemple— que la condition d’atteinte d’autres buts qui se découvriront plus tard, et paradoxalement deviendraient plus difficile à atteindre par le seul fait d’être nommé …

 

L’apprentissage de la méditation rend donc nécessairement expert dans la pratique de sa propre subjectivité et développe la discrimination des évènements intérieurs et de leurs avènements. Il paraît donc intéressant de savoir ce que la méditation peut nous apprendre sur cette subjectivité. Mais plusieurs limitations s’imposent qui me semble diminuer l’intérêt de la méditation pour la recherche sur la subjectivité.

 

– La méditation est une activité exclusive. Quand je médite, par définition je suis en retrait du monde et je n’ai pas d’activité productive, finalisée. Je ne peux donc pas pratiquer et étudier une activité cognitive finalisée en même temps que je médite. La méditation n’ouvre donc directement qu’à la connaissance de la survenue des pensées ou des émotions, à la perception de la discrimination entre soi et non soi, et encore à la découverte d’états inhabituels pour les pratiquants avancés. Cela paraît intéressant pour des grandes questions générales sur la conscience, mais relativement peu pour l’étude des activités cognitives particulières. Or, pour construire une science de la subjectivité,  on a besoin d’étudier ces activités sous l’angle de l’expérience subjective.

– La méditation est exclusive en un autre sens. Elle n’est pas compatible avec la verbalisation simultanée de son vécu. Bien sûr des instructeurs savent tenir le fil de leur méditation tout en guidant les méditants, mais ce n’est pas vraiment rentrer dans le détail de ce qu’ils vivent, juste verbaliser un fil conducteur, superposer à leur présence un discours pédagogique. De toute façon, on rencontrerai le problème général de la verbalisation simultanée (agir et décrire son action en même temps), dont la temporalisation est tellement plus lente que celle du courant de vécu, qu’il faut changer, voire arrêter l’activité régulièrement pour se recaler sur le vécu lui-même. Ce qui change le vécu étudié. Dans tous les cas de figure c’est peu compatible avec les caractéristiques de l’activité de méditation.

– Si l’on exclue la verbalisation simultanée dans le présent, on retombe alors sur le choix inévitable d’une verbalisation a posteriori, basée sur la mémoire du vécu, comme le propose l’entretien d’explicitation.  Mais cela ne supprime pas la limite des objets d’étude aux activités contemplatives.

La question que l’on peut se poser alors est de savoir si pour étudier n’importe quelle activité cognitive plutôt que de vouloir mobiliser la méditation, il ne serait pas plus judicieux de s’appuyer sur ces sujets experts, ces experts du monde intérieur que sont les méditants, mais probablement et de façon bien plus large, prendre aussi en compte tous les pratiquants tournés vers des activités fondées sur le suivi détaillé de l’activité interne.

 

2/ Plutôt que de mobiliser la méditation, pourquoi ne pas utiliser des experts : les méditants, ou autres ?

Là aussi, on est face à une idée qui paraît évidente. Puisque la méditation rend expert dans la prise de conscience de ses évènements intérieurs, puisqu’elle conduit à une sensibilité et à une discrimination très fine,  pourquoi ne pas mobiliser des méditants pour explorer l’activité subjective  de n’importe quel type d’activité finalisée ?

L’idée de principe n’est pas nouvelle. Dès le début du 20ème siècle, on a pensé à utiliser des sujets formés, experts, calibrés, pour participer à des expériences en psychologie des activités sensorielles et intellectuelles. Mais de plus, pourquoi se limiter aux méditants ? Toutes les personnes engagées dans des pratiques demandant de développer une activité attentive suivie intérieure sont dans les conditions pour devenir experts du monde subjectif, même si c’est en privilégiant une facette ou une autre de l’intériorité : que ce soit dans le suivit du « mouvement interne » propre aux fasciathérapies, ou dans l’écoute et le guidage du chi dans certaines pratiques internes de Tai Chi ; mais aussi toutes les personnes ayant suivit un parcours psychothérapeutique, ou encore tout simplement les personnes ayant de nombreuses expériences de l’entretien d’explicitation en tant qu’interviewé. Quelle qu’en soit la technique, toutes sont devenues des experts de l’écoute de soi, de la discrimination de l’advenue des pensées, des associations, de la naissance d’une émotion.

On en vient donc à l’idée simple et intuitive qu’il y aurait intérêt à faire participer des « experts du monde intérieur » à toutes les études prenant en compte la description introspective du vécu. Que ce soit des méditants ou pas, le critère étant plutôt d’avoir développer une pratique visant le suivit de la vie intérieure.

Mais à cet endroit il me semble nécessaire de distinguer au moins deux compétences distinctes :

– compétences discriminatives, sensibles d’une part ;

– d’autre part compétences catégorielles d’autre part.

En gros, l’argument est que ce n’est pas parce que je suis devenu sensible que je connais tout, au mieux je suis sensible à ce qui m’a éduqué et m’est devenu familier. Sous différentes formes, tous les pratiquants du monde intérieur sont amenés à développer une discrimination des différents évènements internes, et plus encore à devenir de plus en plus sensibles aux nuances, aux survenues presque invisibles. Mais en même temps, cela ne développe principalement cette sensibilité qu’en liaison à l’univers de leur pratique spécifique. En fait, pas seulement, puisque l’éducation de la sensibilité a un pouvoir de transfert potentiel à toute situation qui va me demander de discriminer finement. Mais il ne s’agit que d’une possibilité à incarner, à actualiser dans une nouvelle situation. En fait, qui doit faire l’objet d’un apprentissage !

Un exemple m’avait beaucoup marqué. Lors des atelier de pratique phénoménologie, nous avions exploré la résolution d’un petit problème de géométrie projective tiré du livre de Dennet  » La conscience expliquée », dans le but de se donner l’occasion de décrire un déroulement d’actions mentales lié à un support spatial. Francisco Varela faisait partie de l’atelier, avec d’autres, après avoir réalisé la tâche, en quelques minutes il rédige une description de son action et me la donne à lire. Et là je voie une description très incomplète, très schématique, et je lui donne une indication sur l’intérêt de fragmenter les étapes par lesquelles il est passé en prenant un exemple à partir de son texte. Il me regarde, bouche bée, et me répond immédiatement « oui, bien sûr », et s’attelle à développer sa description. Francisco était un méditant avancé, dont on ne peux pas douter des capacités à discriminer ses évènements intérieurs ! Il a suffit que je lui donne une indication catégorielle, pour qu’il transfère aussitôt ses compétences à un autre domaine d’activité. Ce qui lui manquait ce n’était donc pas la sensibilité, mais la compétence catégorielle à décrire une action mentale de façon détaillée en s’appuyant sur ce que j’appelle « la structure universelle des vécus ». Il était biologiste de formation, et n’avait pas l’habitude de réfléchir aux déroulements d’actions liés aux résolutions de problème. Il n’avait pas développé l’expertise que demande la description fine des déroulements d’actions finalisées.

Je pourrais donner de nombreux exemples de ce type, où la sensibilité était là, mais pas la compétence catégorielle, qu’elle soit universelle ou spécifique, que ce soit à propos de méditants ou d’autres catégories de pratiquants experts.

 

L’idée sur laquelle je veux insister est qu’il ne suffit pas d’être très sensible pour savoir tout décrire de son activité interne, il faut aussi savoir quels sont les types d’évènements que l’on peut saisir, les types de propriétés qui les différencient. C’est ce que je nomme : les compétences catégorielles.

Les compétences catégorielles sont de deux sortes :

– la première concerne ce que j’ai appelé la structure universelle de tous les vécus, et qui sert de grille de repérage permanent pour savoir (en structure) ce qu’il faut décrire pour rendre compte des actes cognitifs, mais aussi pour percevoir ce qui manque dans la description;

– la seconde concerne les catégories spécifiques à un type de tâche ou d’activité, et suppose qu’une recherche ait déjà été accomplie sur le domaine pour avoir été mis à jour, sinon, c’est le travail de description et l’analyse des données recueillies qui va permettre de découvrir, d’inventer les catégories spécifiques à un type d’activité.

La pratique de l’entretien d’explicitation a permit de bien avancer sur le premier point, l’apprentissage de la structure universelle des vécus fait partie des formations de base. En revanche, chaque fois que nous avons voulu décrire une nouvelle activité (l’acte d’évocation, mes mouvements attentionnels, les effets perlocutoires…), il nous a fallu découvrir/inventer ce qu’il y avait à décrire pour rendre compte de cette activité.

 

Différencier les compétences de discrimination et les compétences catégorielles conduit aussi à faire attention à la répartition de ces compétences chez l’informateur et chez le chercheur.

En particulier suivant que l’on se situe en auto-explicitation ou en entretien d’explicitation.

L’auto-explicitation demande de maîtriser les deux ensembles de compétences : sensibilité et catégorisation, car c’est nécessairement le chercheur qui décrit son propre vécu, car si ce n’est pas le chercheur il manquera les compétences catégorielles à celui qui décrit (et les compétences à conduire une recherche). L’entretien d’explicitation  répartit les compétences, l’informateur qui est interviewé peut être choisit parce qu’il est particulièrement expert dans la discrimination interne, et le chercheur, c’est-à-dire l’intervieweur, est expert dans la description des vécus parce qu’il en maîtrise la catégorisation.

 

C’est ce qui fait l’intérêt précis de l’entretien d’explicitation que de pouvoir guider de façon non inductive l’informateur dans l’accès, la description fine, le réfléchissement de son vécu passé, sans que l’interviewé soit nécessairement un expert de la catégorisation du monde intérieur. Et tant mieux s’il est particulièrement sensible et discriminant, mais ce n’est pas une condition nécessaire.

 

A travers mon texte, suit donc un autre thème : celui des types de questions de recherche que l’on se pose. Souvent les chercheurs se référant à la méditation visent des thèmes comme : la nature de la conscience, les évènements élémentaires d’apparitions des pensées, la discrimination entre soi et non soi dans l’expérience. Pour ma part, je suis plus mobilisé par la connaissance des actes cognitifs impliqués dans les différentes formes de remémoration, dans les effets possibles de changement de point de vue suivant que le sujet déplace son lieu de conscience avec différentes intentions, les transitions fines qui s’opèrent dans un déroulement d’action engagé etc …

Comment s’articulent les types de questions de recherche et la méthodologie de recueil des données en première et seconde personne ? À suivre ….

 

 

Décrire l'expérience vécue pour la recherche Méditation, méditant, entretien d'explicitation ? Pierre Vermersch Il ne ma...

Lire la suite »

La structure universelle de tous les vécus (suite)

La structure universelle de tous les vécus (suite)

Point de vue du chercheur et point de vue du sujet : structure et contenu du vécu.

en réponse à une question de C. Delavergne, (j’ai rajouté des numéros) :  « 1/ Vous citez la structure temporelle comme universelle. Vous n’évoquez pas la dimension spatiale. Cependant, vous utilisez dans votre discours des termes spatiaux comme « couches », « endroit »…

2/ Cependant, les perceptions temporelles diffèrent aussi selon les cultures (perception cyclique, flèche du temps, monochronie, polychronie….) »

3/ Il y a aussi chez nous tous cette tendance à la typification (Schutz), cette structure temporelle « routinière », incorporée dans des schèmes d’action  « je fais ceci, puis cela », sous entendu « d’habitude » ou « toujours »… et aussi cette aptitude à qualifier une situation, à lui donner une structure d’intrigue typique, généralisante, à formater un vécu singulier dans cette structure. Dans ce cas là, la structure temporelle est présente, mais elle est typifiée, et ne décrit pas ce qui a été vécu

Je suppose que cela relève aussi de la structure temporelle universelle…?

4/ Mais même dans des situations dites « routinières », cela se passe différemment car il y a toujours des micro « événements » et des micro décisions à prendre.

Le repérage de « structures temporelles qualitatives » c’est celui du changement « de grain », du déplacement ou de la réorientation des repères de début et de fin ? »

=================================

 

Dans un premier temps, ces questions semblent faire jouer des oppositions simples : temporel versus spatial ; temporel universel versus temporel culturel ; temporel singulier versus temporel typifié, généralisé, pré catégorisé.

Mais dans le rôle que je cherche à faire jouer à l’idée de structure universelle de tous les vécus, je ne cherche pas à me situer par rapport à ces oppositions. Je me positionne en amont dans une première opposition entre la structure des vécus versus le contenu des vécus. Le contenu de tous les vécus participe de la temporalité, de la spatialité, de l’appréciation subjective de chacune de ces dimensions.  Je me situe pour ma part dans un point de vue « externe » qui prend la structure du vécu comme un objet, une abstraction.

Pour faire, il faut distinguer le point de vue du sujet et le point de vue du chercheur/praticien qui conduit l’entretien.

Quand je développe l’idée de la structure universelle des vécus, en insistant fortement sur la dimension temporelle, je me situe du point de vue du chercheur / intervieweur, qui vise à documenter la description détaillée du vécu d’une action finalisée.

 

Aide mémoire pour l’intervieweur pendant l’entretien

L’idée de structure universelle joue alors le rôle d’un aide-mémoire qui à chaque instant de l’entretien permet de repérer ce qui est dit dans sa position à la trame temporelle du vécu et du même coup ce qui n’est pas dit en référence à l’inévitable déroulement temporel dans lequel tout vécu est inscrit.

Il ne s’agit pas d’une structure temporelle basée sur la durée, mais sur l’articulation des différents temps propres à chaque action, à chaque micro action : début marqué par une prise d’information qui oriente l’action, la pré organise, réalisation qui accomplit l’action, fin marquée par prise d’information qui évalue le résultat et prépare la transition avec l’action suivante. C’est vrai d’une action complète (préparer une tarte aux pommes[1]), mais comme une structure fractale c’est encore vrai des actions qui la compose (peser le beurre, peser la farine, préparer les pommes etc.), mais aussi des micros actions qui permettent par exemple cette pesée (prélever du beurre avec un instrument, mesurer la quantité, déposer), c’est vrai des micros-micros action (action de prélever du beurre sur une tablette), et même plus fin encore (comment je me saisis du couteau pour faire le geste) et plus si nécessaire.  La granularité du questionnement et des relances va permettre de descendre au niveau de détail utile, c’est-à-dire celui qui permet de comprendre la réussite ou l’échec de l’action. A côté de ces actions matérielles, en même temps, se déroulent des pensées, des jugements, des activités corporelles, des émotions, des croyances, une ou plusieurs co-identités, chacune de ces « couches de vécu » demandent une reprise, un questionnement supplémentaire. Et chacune de ces couches est nécessairement indexée sur la structure du déroulement temporel. La dimension intime et subjective des qualités du vécu sont saisies et indexées dans la trame de la structure temporelle universelle, y compris, si c’est le cas l’appréciation des qualités temporelles subjectives.

La conscience permanente de cette structure temporelle universelle est un des outils essentiels de l’écoute propre à l’entretien d’explicitation permettant de guider le questionnement, et d’améliorer la description. Ce qu’aucun sujet ne saurait faire seul, sans aide, ou sans apprentissage préalable (apprentissage de l’auto-explicitation). Mais il faut bien comprendre que l’entretien d’explicitation ne cherche pas à guider une verbalisation de manière directement structurée du début à la fin du vécu singulier, mais s’adapte sans cesse au fur et à mesure que l’information passée se verbalise pour faire compléter ce qui est dit. Ce qui veut dire que l’entretien se déroule sur la base des matériaux spontanément proposés en rebondissant pour les détailler autant que nécessaire, explorer le juste après ou le juste avant, ou encore revenir sur des temps manquants. L’ordre de description spontanée ne correspondra pas à l’ordre du vécu. Pour comprendre le vécu, il faudra le reconstituer à partir du « désordre » temporel de sa description. C’est particulièrement vrai pour la recherche, alors que pour un enseignant par exemple, dans son questionnement relativement à la réalisation d’un exercice, il fera la synthèse au fur et à mesure pour pouvoir intervenir ensuite, ou vérifier que l’élève a bien pris conscience de comment il a fait.

 

Dans la recherche : organisation des transcriptions des descriptions verbalisées.

Donc, cette structure universelle de temporalisation des vécus sera tout aussi importante pour la préparation de l’analyse des transcriptions d’entretien. Une fois l’entretien soigneusement transcris, une des étapes essentielles  est de remettre en ordre chaque moment dans la succession du vécu passé, alors que l’information sur ce moment a pu être obtenue à n’importe quel temps de l’entretien. Il faut noter qu’aucun programme informatique ne peut réaliser automatiquement cette mise en séquence temporelle des verbalisations, elle doit être faite nécessairement à la main. Les programmes actuels d’analyse de textes savent très bien faire des statistiques lexicales, extraire des thèmes, mais ne peuvent reconstituer automatiquement la séquence temporelle du vécu à partir de sa verbalisation.

 

Contenus du vécu

Toutes les questions que tu poses relèvent de la différence de point de vue entre structure et contenu du vécu. Ce que tu cites relève des propriétés subjectives du vécu, que ce soit la spatialisation de chaque prise d’information ou de l’expression verbale dans sa dimension métaphorique, que ce soit les multiples formes d’appréhension temporelle subjective, que ce soit aussi toutes les couches de vécu possibles (émotion, acte, corps, croyances, identités). Et bien sûr, ces propriétés sont importantes en référence au but poursuivi dans la recherche (on ne cherche jamais à documenter la totalité des propriétés du vécu). Mais quelles que soient ces propriétés, elles se manifestent et s’inscrivent inexorablement dans un déroulement temporel. Par analogie, un morceau de musique peut comporter des rythmes différents, des ralentis, des accélérations, des pauses,  des reprises, des transpositions, des superpositions de voix, des glissements, mais il n’en reste pas moins que son exécution se déroule nécessairement dans le cadre de la structure temporelle universelle et que chacune de ces nuances se situe à un moment de cette structure, tel qu’un ou plusieurs musicien la réalise. Et si je veux aider à verbaliser ces micro temps, il faut que la personne interviewée soit guidée, maintenue dans le contact avec chacun des moments vécus passés. Dans mon cadre de recherche, quand j’ai une expression subjective qui n’est pas reliée à un moment vécu spécifié, je ne sais pas comment ce qui est nommé s’incarne, peut être n’est-ce juste qu’une opinion, une représentation, un commentaire …

Ainsi, dans le cadre du colloque, il a été commenté l’exemple d’un veilleur de nuit qui dit « la nuit est longue », de mon point de vue cet énoncé est un jugement. Seul, il ne veut rien dire : à quelle occasion, à quel moment de son travail ce jugement lui vient-il ? Quels sont les critères qui le conduisent à qualifier de « longue » ?  Les recherches mobilisant l’entretien d’explicitation ne visent jamais à faire verbaliser directement les opinions, les jugements, les représentations, les généralisations. En revanche il est clair qu’à partir de la description du déroulement de l’action il est possible de savoir quels sont les représentations immanentes, celles qui se sont effectivement incarnées. Lors d’une recherche sur les élèves professeurs d’éducation physique, un stagiaire se donnait pour but de « faire participer tous les élèves », comme étant la base de ses valeurs pédagogiques. Mais la description de ce qu’il avait fait, lors d’une heure précise (pas en général), montrait qu’il n’avait fait que de la discipline ! Les valeurs incarnées par ses actes ne reflétaient pas les valeurs verbalisées. Le primat de la référence à l’action (et donc à son déroulement) qui caractérise l’entretien d’explicitation est basé sur le souci de savoir comment la subjectivité s’incarne, pas juste comment elle se pense.

 

[1] Je choisit une action matérielle comme exemple, juste parce que c’est plus facile à se représenter et à suivre, mais la démarche est la même pour une action mentale : lecture résolution de problème, activité de remémoration, etc …

La structure universelle de tous les vécus (suite) Point de vue du chercheur et point de vue du sujet : structure et con...

Lire la suite »

Comprendre la notation V1, V2, V3 dans la pratique de l’entretien d’explicitation

Comprendre V1, V2, V3

dans la psychophénoménologie et l’explicitation

Pierre Vermersch

 

L’entretien d’explicitation s’est créé et s’est développé à partir de quelques intuitions, elles mêmes issues de mes expériences vécues. J’ai décrit ce cheminement dans le premier chapitre de mon livre « Explicitation et phénoménologie ».

Progressivement, son utilisation à conduit à des formalisations, des systématisations, de nouvelles formulations de questions. Mais il est alors devenu nécessaire de mieux comprendre ce que nous faisions et pour cela il était logique et évident de commencer par pratiquer l’explicitation des techniques de l’entretien d’explicitation.

L’outil devenait un objet d’étude, mais était encore l’instrument d’étude privilégié appliqué à la description de ses usages ! Comme l’attention est nécessaire à l’étude de l’attention, l’entretien d’explicitation était l’outil idéal pour étudier les actes mis en œuvre dans sa pratique.

Nous avons alors rencontré de nombreuses difficultés pour parler de ce que nous étudions  : à tout moment il y avait une confusion pour savoir si nous parlions du vécu étudié, du vécu d’expliciter ce vécu étudié, ou du vécu explicitant l’explicitation … Progressivement, le besoin de créer des repères précis pour nommer les différents temps d’exploration et les différentes activités qui les caractérisent est devenu nécessaire.

Nous avons ainsi créé un vocabulaire de base désignant trois types de vécus, correspondant à trois activités distinctes.

– V1, est le vécu de référence, c’est-à-dire le moment singulier passé qui a été choisi pour être décrit et explicité.

Il n’y a qu’un vécu de référence, il n’est pas nécessaire de rajouter quelque index que ce soit, alors que pour les autres types de vécus la question se posera. Je rappelle que pour l’entretien d’explicitation le vécu de référence ne peut être qu’un moment (un court laps de temps permettant d’étudier de façon détaillée son engendrement), et que ce moment soit singulier (une occurrence singulière, pas un cas habituel traité comme un cas général). Sinon, il n’y a pas de limites a priori à la variété des vécus de référence qui peuvent faire l’objet d’un entretien d’explicitation.

 

– V2, est le vécu de l’explicitation, le moment où mon activité est de remémorer V1 en évocation, et de le décrire de façon détaillé.

V2 a la caractéristique d’être un temps de suspension de l’activité habituelle, pour ne s’occuper que d’évoquer le passé de façon ciblée.  Mais ce qui est important c’est que V2 mobilise l’activité de remémoration, et que cette activité est double, elle comporte toujours deux couches : la première, c’est le contenu de l’évocation, ce contenu comporte lui-même des actions, dans cette première couche le passé se présentifie ; la seconde, concerne les actes mis en œuvre actuellement pour se souvenir du passé, comme lancer une intention éveillante, entrer en évocation, détailler un vécu. Si l’on veut développer une science de l’explicitation il faut décrire, prendre connaissance, de cette seconde couche et bien comprendre la distinction issue de la phénoménologie de Husserl entre contenu et acte, entre noème et noèse.

 

– V3, est le vécu d’explicitation de l’entretien d’explicitation, autrement dit c’est le moment où je prends pour contenu de ce nouvel entretien ce qui a été vécu lors de V2. Mais pas tout le V2 ! Car si l’on reprend le contenu de V2, on va revenir au questionnement de V1 et l’on n’apprendra rien, par exemple, sur l’acte d’évocation qui permet d’y accéder. Si l’on reprend la description de V1, ce n’est pas un V3, mais un V22. c’est-à-dire un second entretien sur le vécu de référence initial V1.  Pour que ce soit un V3, il faut questionner les actes déployés lors de l’entretien V2. Notre expérience nous a montré que cela n’allait pas de soi ! Dans nos premiers essais de faire décrire les actes de mise en évocation, nous avons justement dérapé dans le contenu de l’évocation. Quand nous avons voulu étudier les déplacements attentionnels lors de la conduite de l’entretien, nous n’avons pas su quoi questionner, faute d’une catégorisation permettant la reconnaissance des actes qui pouvaient être questionnés. V3 est donc un vécu qui désigne une activité de description phénoménologique des actes de l’explicitation.

Il est possible de reprendre l’entretien sur les actes de l’entretien plusieurs fois, cela ne produira pas des V4, ou V5, … mais des V32, V33, etc

La notation V4 pourrait-elle avoir un sens ? Pour ce faire, elle devrait traduire une activité suffisamment différente de V2 (explicitation des actes et contenus d’actes passés produit lors de  V1) et de V3 (explicitation des actes produit lors de V2). Ou encore, on pourrait se demander quelle serait l’activité qui surplomberait V3, et mériterait d’être nommée V4 ; qui surplomberait de la même façon, mais transposée, au fait que V2 surplombe V1 et que V3 surplombe les actions produites en V2 ? Questionner les actes produits lors de V3, ne ferait que reproduire la pratique de V3 : c’est-à-dire viser un vécu double, en se centrant non pas sur le contenu mais sur les actes. Dans les deux cas, on a le même fondamental : comprendre la distinction entre contenu et acte dans un vécu, et disposer d’une catégorisation des actes pour pouvoir les identifier et les questionner en détail. Ce qui surplomberait V3 serait l’activité de penser, de thématiser, de formaliser les vécus. Mais alors on quitte l’explicitation et sa pratique pour étudier l’activité intellectuelle de thématisation (au sens Piagétien), qui désigne une reprise d’un contenu représenté, pour le nommer, le catégoriser, le sémiotiser dans un langage qui s’abstrait du concret pour aller vers différentes formes d’abstraction. Il ne me semble donc pas qu’il y ait du sens à utiliser une notation V4, dans le cadre de la pratique de l’explicitation.

Le développement de ce système de repère V1, V2, V3 a été d’une grande aide pour la recherche sur la pratique de l’explicitation et me paraît essentiel pour toute recherche psychophénoménologique.

 

Comprendre V1, V2, V3 dans la psychophénoménologie et l'explicitation Pierre Vermersch   L'entretien d'explicitatio...

Lire la suite »