Written by: "Pierre Vermersch"

Subjectivité agissante et entretien d’explicitation

 

Subjectivité agissante et entretien dexplicitation.

>Pierre VERMERSCH

Ex chercheur CNRS, créateur de l’entretien d’explicitation, fondateur du GREX.

 

 

>Entretienavec Pierre VERMERCH  réalisépar Elisa CATTARUZZA et Alain MOUCHET

(pour un numéro spécial de la revue « Recherche et formation »)

 

  1. La notion de subjectivité est centrale dans votre parcours de chercheur. À quel moment et comment a-t-elle émergée ?

 

En fait je n’ai pas démarré (1969) par la notion de subjectivité. Elle n’est apparue en tant que telle que tardivement, en particulier à travers mes contacts avec les philosophes phénoménologues dans le courant des années 90. Moi, en tant que psychologue, j’ai été motivé, et j’ai travaillé essentiellement dans le but de comprendre le fonctionnement cognitif. Donc, qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai commencé par rajouter de la vidéo pour avoir tous les observables disponibles, et ainsi avoir les traces visibles du  processus cognitif en cours, en plus du résultat final. Et puis ça ne me suffisait pas : à la fois les traces étaient insuffisantes pour inférer en détail toutes les étapes de la pensée, mais de plus, de nombreuses activités mentales n’étaient pas traduites par des comportements visibles et restaient donc inaccessibles au chercheur. C’est alors que je me suis mis à créer l’entretien d’explicitation, et à utiliser l’introspection rétrospective pour que le sujet puisse décrire ce qui lui apparaissait de son activité. Et au fur et à mesure que j’ai développé cette technique, j’ai pris conscience qu’elle permettait d’accéder à la subjectivité dans son détail, et rendait en quelque sorte nécessaire, de penser la subjectivité, en plus de penser la technique. J’ai débouché progressivement sur l’idée d’une psycho phénoménologie, comme étant la discipline qui allait, compléter la science du comportement en troisième personne, par une approche subjective fondée sur le recueil du point de vue en première et seconde personne par la verbalisation introspective a posteriori.

En même temps, je me suis rendu compte que j’avais une utilisation restrictive de l’étude de la subjectivité, en ce sens que j’avais travaillé et je travaillais toujours, essentiellement sur la subjectivité agissante. C’est-à-dire que dans la subjectivité, il y a beaucoup de facettes différentes :  l’émotion, les croyances, l’identité, l’imagination, l’action matérielle et mentale, et moi je me suis seulement intéressé à la subjectivité de la personne engagée dans une action finalisée et productive. Ce choix du primat de la référence à l’action, a eu des effets absolument extraordinaires parce que du coup, j’ai évité de nombreux pièges. Tous mes objets d’étude sont incarnés dans une action finalisée, un processus, un engendrement depuis le départ jusqu’au résultat. On voit bien que les philosophes qui se sont intéressés à la subjectivité n’ont pas pris en compte l’incarnation de la subjectivité telle qu’elle est exprimée dans le déroulement temporel vers l’atteinte d’un but. Ils prennent un petit exemple local, résumé à un instant sans genèse ; c’est-à-dire décontextualisé, non finalisé, non engagé dans une production, et du coup ils n’attrapent pas grand chose, et surtout ils n’apprennent rien de nouveau … les exemples ne sont alors que des illustrations, ils ne sont jamais sources de nouvelles connaissances. On le voit bien dans les exemples de Sartre, de Merleau-Ponty. Je crois que la prise en compte de la subjectivité agissante est vraiment fondamentale.

J’ai fait quelque chose d’assez innovant, qui est de m’intéresser au déroulement de l’action et à la subjectivité des actions mentales, des buts, des intentions, des schèmes.

Et puis je crois aussi que j’ai débouché sur la subjectivité avec cette idée méthodologique fondamentale : l’explicitation permet de faire l’explicitation de l’explicitation. Ce faisant, en pouvait aborder l’étude des actes mis en œuvre par l’explicitation, on s’ouvrait pleinement à une dimension épistémologique. Donc en fait pour répondre à la question  de départ, le concept de subjectivité ne m’a pas intéressé, je ne réfléchissais pas sur la subjectivité, j’étais plutôt dans l’exercice  méthodique de l’accès à la subjectivité. J’étais dans l’action de viser la subjectivité et c’est au fur et à mesure que je l’ai visée que j’ai obtenu des résultats innovants, je me suis mis à thématiser la subjectivité. Et du coup c’est effectivement devenu un concept central par rapport à mes activités de recherche.

 

  1. Dans votre ouvrage « Explicitation et phénoménologie », vous soulignez que l’histoire de la pensée occidentale a toujours voulu répondre concrètement à la constitution d’une science de la subjectivité mais n’a pas pu le faire jusqu’à aujourd’hui. Selon vous, quelles conditions contextuelles, en termes de pensée scientifique, permettront d’atteindre ce but ?

 

C’est une question qui m’intéresse beaucoup, j’étais en train d’y réfléchir pour un projet d’article. Je lis,  j’ai toujours lu beaucoup de textes anciens, fin du 18ème, 19ème siècle, et début du 20ème siècle. Je reprends en particulier toute la constitution de la psychologie dans le XIXe siècle pour voir comment sont arrivées les conditions favorables pour la prise en compte de la subjectivité en psychologie. Par exemple, on a oublié que du point de vue de la pensée scientifique, ces conditions ont été complètement réunies, au début du XXe siècle en Allemagne. C’est en particulier, l’école de Würzburg entre 1901 et 1910  (cf. Burloud 1927), les travaux de Binet en France (Binet 1922), les travaux de Titcheneraux Etats-Unis (Titchener 1912), où s’est constituée la possibilité de décrire la subjectivité agissante. En fait, dans les années 1910, au moment où tout commence à s’arrêter, et sera complétement stoppé par la première guerre mondiale, tous ces chercheurs étaient juste en train de commencer à se poser de nouvelles questions méthodologiques pour affiner les méthodes de recueil des verbalisations. Ils s’interrogeaient sur la possibilité de poser des questions, de quelle manière, avec quels risques ? Ils auraient forcément débouché sur une forme ou une autre d’interview systématique. Puis vingt ans plus tard, il y a eu des résurgences intéressantes dans les années 25/30, mais la deuxième guerre mondiale a tout stoppé ! Et au lendemain de la seconde guerre mondiale, la mode de la pensée américaine, le behaviorisme, à écrasé provisoirement toute référence à la subjectivité, plus, en fait l’introspection comme méthode de recherche est devenue totalement tabou. Ainsi, quand j’étais étudiant en psychologie à Aix, dans la fin des années 60, l’introspection était un concept interdit, une aberration du siècle précédent. Le mot conscience n’état pas utilisé, et Piaget pour le rendre acceptable ne parlait lui que de « prise de conscience ».

On voit, en prenant du recul que les conditions scientifiques pour l’étude de la subjectivité ont commencé à être réunies à la fin du XVIIIe siècle, en particulier avec tous les mouvements de la pensée des Lumières et du fait que les gens se sont libérés des contraintes de la pensée religieuse. Le XIXe siècle a été complètement ouvert sur les questions posées par la subjectivité reliée aux expériences du magnétisme, du somnambulisme, de l’hypnotisme, mais avec une dominante centrée sur la pathologie mentale et les expériences extraordinaires. Puis il y a eu l’extraordinaire émergence de « l’introspection expérimentale » au début du 20ème siècle, et son arrêt prématuré. Enfin, au XXe siècle, on pourrait dire à partir des années 80-90, très marginalement d’abord, il y a quelque chose qui s’est passé de vraiment culturellement nouveau, c’est que se sont développées des pratiques de soi non religieuses, non spirituelles, sans visées curatives, non tournées vers les pathologies : comme la PNL, programmation neuro-linguistique, l’hypnose ericksonienne, la gestalt, le rêve éveillé dirigé, toutes sortes de pratiques de soi qui ont permis de faire des expériences de soi, ouvertes, laïques, sans visées curatives donc hors psychothérapie. Et ça, ça a créé, par exemple pour moi et pour d’autres, les conditions pour se tourner vers la recherche intégrant la subjectivité, par la familiarisation avec les expériences de soi laïques. (Je prends ce dernier terme au sens large, pour désigner des pratiques hors de tout cadre surplombant ces pratiques, comme le sont la religion, la spiritualité, la thérapie, Sloterdijk dirait « sans tension verticale »). Et donc, dans les années 90, les conditions institutionnelles, les conditions d’avancées scientifiques étaient enfin à nouveau réunies, ça supposait qu’il y avait des scientifiques qui avaient une familiarisation avec l’expérience de soi et des autres hors thérapie, hors religion, hors endoctrinement idéologique militant. C’est-à-dire qu’ils étaient non seulement des chercheurs mais étaient devenus aussi des pratiquants experts de la subjectivité laïque ; ce qui est la condition pour faire de la recherche intégrant la subjectivité, et savoir la documenter. Ce dernier point est vraiment important, parce que j’ai lu des tas de projet de thèses de gens qui disaient : « Qu’est-ce que ce serait une bonne idée de travailler sur telle ou telle chose qui est en plein dans la subjectivité » et ils se sont retrouvés démunis, c’est-à-dire qu’en fait, ils ne savaient pas comment faire pour obtenir les informations correspondant à leur projet. Ils n’avaient pas de méthode de recueil de la description de la subjectivité.

De plus, avec les années 90, on a vu apparaître (et j’y ai contribué) une psychologisation de la phénoménologie, c’est-à-dire qu’on s’est rendu compte que Husserl était une ressource pour étudier la subjectivité, pour la catégoriser, à condition de le lire d’une manière appropriée, c’est-à-dire de prendre la phénoménologie comme une psychologie en première personne, ce dont lui s’est toujours énergiquement défendu pour des raisons mi-épistémologiques, mi-institutionnelles. C’est le moment où je me suis mis à travailler avec Francisco Varela et avec la philosophe Natalie Depraz, où nous avons écrit un livre ensemble et tenus ensemble un séminaire de pratique phénoménologique pendant plusieurs années. Un peu plus tard, il y a même eu des demandes officielles sur le thème : « proposez-nous des projets pour des programmes de recherche institutionnels sur la subjectivité ».

Enfin, les sciences dures comme la neurophysiologie, se sont trouvés confrontées à la nécessité de savoir ce que le sujet vivait selon lui, de façon à mettre en rapport les signaux neurophysiologiques et la subjectivité, car ces signaux à eux seuls ne donnaient pas la sémantique du vécu correspondant. Si le sujet est conscient, il doit pouvoir le dire ! Et ça, ça provoque tôt ou tard une mutation dans les laboratoires de sciences les plus sérieux puisqu’il faut apprendre à questionner le sujet, pour savoir ce qu’il a vécu selon lui.

Dans le même temps, on voit sur le plan international une multiplication des discussions sur la possibilité, la validité de l’introspection, les conditions de prises en compte du point de vue en première personne (cf. entre autres Journal of Consciousness Studies, mais aussi toute l’actualité des mises en ligne journalières des articles, chapitres, inédits, accessibles gratuitement sur le réseau academia.edu, ou Research Gates).

Voilà esquissé, comment se sont construites les conditions de prise en compte de la subjectivité, même si ces conditions étaient déjà réunies au début du XXe siècle, et il a fallu attendre 70 ans, et l’invention des exercices de soi, des pratiques de soi, laïques, inhabituelles, mais normales, pour que les conditions soient recréées à nouveau. Je suis passionné par tout ça et je crois profondément que c’est la première fois dans l’histoire de la culture occidentale que les conditions sont rassemblées pour conduire des recherches systématiques sur la subjectivité : nous sommes sortis de l’emprise de la religion, de l’écrasement mécanique du positivisme, du scientisme rationnel, et nous avons des praticiens experts dans le domaine de la recherche.

 

  1. En effet vous mettez en lumière le fait que l’entretien d’explicitation n’était pas seulement un moyen parmi d’autres ; il était porté par une épistémologie de l’étude de la subjectivité qui dépassait son statut d’outil.

 

J’ai créé un entretien, avec des motivations de chercheur. Je n’étais pas praticien. Ce que je voulais c’était avoir des informations que je n’avais pas auparavant, même  avec la vidéo. Mais dès que j’ai commencé à obtenir ces informations, les praticiens sont venus vers moi, parce que ils ont découvert que savoir s’informer auprès des élèves par exemple, leur rendait service, que c’était complètement adapté aux buts qu’ils poursuivaient sur les actes mentaux finalisés (les exercices).

Mais moi, en tant que chercheur, qu’est-ce que je faisais ?

Dès que j’ai obtenu ces nouvelles informations, je me suis rendu compte que je créais de nouvelles connaissances et surtout que je créais une posture épistémologique réflexive nouvelle. C’est-à-dire, que je me suis positionné immédiatement dans l’explicitation de l’explicitation. Je pouvais étudier les actes mis en œuvre dans l’entretien d’explicitation (évocation, fragmentation, effets perlocutoires, direction de l’attention, mode de conscience) par l’explicitation elle-même ! Dès que l’outil a été développé, il est devenu un objet d’étude.

 

 

 

 

 

 

 

  1. A propos de ça, comment situer d’après-vous  l’explicitation par rapport à l’analyse des pratiques ? A quelles conditions cet outil peut-il constituer une ressource en formation ?

 

Il faut bien distinguer entre recueillir des informations et aider au changement.

Pour moi, l’analyse des pratiques, le coaching, la supervision, sont fondamentalement des pratiques réflexives qui postulent que de prendre conscience de ce qu’on a fait permet de se perfectionner, permet de se réguler, ouvre à la possibilité de socialiser sa pratique, en particulier en groupe.

De socialiser sa pratique, c’est-à-dire que de partager sa pratique avec d’autres et fait découvrir la pratique des autres. Ce que c’est extraordinaire ! Il y a tellement de professionnels de la relation qui sont seuls dans le temps de leur pratique, seuls avec la ou les personnes dont ils s’occupent. Un enseignant est seul dans sa classe, quelqu’un qui fait de la supervision, quelqu’un qui intervient, un conseiller, est seul avec les gens qu’il reçoit. Pouvoir socialiser sa pratique par le partage en groupe est extrêmement important. Et l’entretien d’explicitation permet d’échanger autre chose que des opinions et des commentaires, il invite, guide, approfondit le partage des actes effectivement mis en œuvre, les prises d’informations, les buts, les paroles prononcées. Pour partager à ce niveau, il faut un animateur qui guide vers une position de parole incarnée et ne laisse pas le professionnel dans un méta discours sur sa pratique (avec son consentement comme toujours).

Mais, il faut bien voir que l’entretien d’explicitation n’est qu’une facette de l’analyse de pratiques, c’est-à-dire qu’elle ne correspond qu’au fait de documenter l’existant. Que s’est-il passé ? Comment vous avez procédé ?

L’analyse de pratiques comporte souvent un second volet d’aide au changement. Et maintenant que l’activité a été documentée, qu’est-ce que je vais faire pour l’aider à changer ? Est-ce que ça va être un conseil ? Mais s’il y a un problème de croyance limitante (je ne suis pas capable par exemple), le conseil ne suffit pas. S’il y a un problème d’identité (« mais qui je suis pour faire ça ? ») le conseil ne suffit pas non plus, pour aider il faut mettre en œuvre des techniques d’aide au changement qui sont d’autres techniques que l’entretien d’explicitation. C’est important de bien les distinguer.

Dernier point, il existe des tas de techniques d’aide au changement qui ne prennent pas en compte la prise de conscience de ce qu’on a fait, que ce soit le focusing, que ce soit l’hypnose ericksonienne, ce sont les techniques qui vont aider au changement sans passer par la description de la pratique, sans avoir besoin de l’explicitation.

L’aide au changement suppose une autre démarche que la seule explicitation descriptive du vécu.

 

A quelles conditions, d’après vous, cet outil peut constituer une ressource en formation ?

 

1/ Pour le pédagogue, s’informer de la subjectivité agissante s’inscrit dans le projet d’une pédagogie réflexive.

Fondamentalement la ressource c’est la réflexivité, c’est-à-dire que l’entretien d’explicitation va apporter un moyen concret pour exercer une pédagogie de la réflexivité. C’est là où je me situe. C’est-à-dire que le pédagogue va pouvoir s’informer de ce que fait l’élève pendant son activité,  pas seulement par le résultat final, et ça c’est une révolution. Et là, l’apport de l’entretien d’explicitation est essentiel : apprendre à écouter bien sûr, mais aussi apprendre à poser les bonnes questions, mais tout autant changer d’habitudes, ne pas laisser faire la spontanéité, de façon à apprendre à s’abstenir de poser certaines questions, qui ne sont pas productives.

2/ Pour l’élève : découvrir sa propre pensée et le moyen d’y accéder.

L’élève va découvrir qu’il peut prendre connaissance de sa propre pensée, qu’il peut s’auto informer. Et l’enseignant peut l’aider à prendre conscience de son monde intérieur cognitif, pour cela il va poser des questions plus seulement pour s’informer lui, (quelques fois il a reconnu immédiatement de quoi il s’agit) mais pour aider l’élève à prendre conscience de ses démarches. Ce qui est une autre facette de la pédagogie réflexive. L’enseignant a compris, mais il ne va pas le dire tout de suite à l’élève, il va continuer à le questionner pour que l’élève découvre par lui-même ce qu’il a fait. Il va lui poser des questions, mais en plus des informations, ce faisant, l’élève va découvrir qu’il peut revenir sur ce qui ce qu’il a fait, et qu’il peut prendre conscience de sa propre pensée, de ses actes mentaux … waouh, c’est extraordinaire pour les personnes en difficulté qui découvrent qu’elles peuvent s’informer d’elles-mêmes.

3/  Pour les apprentissages, l’effet de transfert.

Et la troisième chose que je trouve extraordinaire, c’est que quand tu proposes, dans un groupe suivi, de se rapporter à sa propre pensée et de découvrir sa propre pensée, tu es en train de construire un outil de transfert pour n’importe quel apprentissage, c’est-à-dire que peut-être que tu fais ça en maths, mais qu’il va découvrir qu’il pourrait faire ça en techniques, en français, en histoire … Parce qu’en fait, je crois que questionner le formé comme ça, outre qu’il découvre sa propre pensée, cela lui fait découvrir les outils intellectuels pour découvrir sa propre pensée. La capacité de transfert est bien plus large.

 

  1. Pouvez-vous préciser le concept de vécu tel qu’il est abordé à travers l’entretien d’explicitation ?

 

Pour moi le vécu c’est d’abord ce qui appartient à la vie d’une personne cf. (Vermersch P. 2014). Ça c’est le premier point fondamental et plus précisément à une seule personne (pas à une équipe ou un groupe). C’est-à-dire que le vécu c’est ce qui m’appartient à moi, ce qui t’appartient à toi, et c’est lié à une seule personne. La deuxième propriété, c’est que le concept de vécu est toujours lié à un moment spécifié. Il n’est de vécu que le moment où tu le vis. « Chaque fois que tu as fait du café », ce n’est pas un vécu, c’est une classe de vécu, c’est une abstraction. Ce sont les deux critères fondamentaux, c’est que ça appartient à une seule personne et ça appartient à un moment spécifique. C’est toujours ciblé dans le temps. Après on peut développer que tout vécu peut être décrit, tout vécu est fondamentalement organisé par sa structure temporelle. Il a un début, un développement, une fin.

Mais, ce qui est intéressant ce ne sont pas seulement les critères énoncés positivement, mais aussi leur formulation négative. Prenons le premier critère, « ça n’appartient qu’à une seule personne ». Ça veut dire négativement, que si je parle de ce qu’ont fait les autres, je ne parle pas de mon vécu. Si je parle de « nous avons fait… » cela n’informe pas du vécu. Le second critère c’est celui du moment spécifié, si j’entends que la personne parle en général, je n’ai pas son vécu. Si elle est dans le commentaire, je n’ai pas son vécu, j’ai un discours à propos de son vécu. C’est toujours intéressant de voir les critères intrinsèques positifs et les critères négatifs, parce que souvent ce qu’on a besoin pour former les gens, c’est qu’ils prennent conscience des critères négatifs, parce qu’ils sont beaucoup plus faciles à repérer dans l’écoute. Ça fait partie de la formation de base, apprendre à repérer ce qui montre que la verbalisation ne se rapporte pas  à un vécu.

 

A quelles conditions cet outil peut-il constituer une ressource en formation ?

 

Pour devenir une ressource, le point fondamental c’est qu’il faut en faire un apprentissage expérientiel, il faut que moi je sois devenu la ressource, et donc que moi je sois devenu un pratiquant. Lire, en entendre parler, ça ne sert à rien, parce que la subjectivité ne peut s’aborder que si je suis pratiquant de la subjectivité. Après, il faut savoir poser les questions et tout autant savoir s’abstenir de poser certaines questions. Il faut savoir écouter, écouter non pas simplement parce que je suis empathique, mais écouter pour repérer quelles sont les informations qui manquent, écouter en creux : qu’est-ce qui n’as pas encore été dit ? Qu’est-ce qui manque dans ce qui est dit ?

Ensuite, pour que ça devienne une ressource en formation il faut en faire une culture de groupe, une culture d’établissement. Dans un établissement scolaire où tu as un enseignant pratiquant de l’entretien d’explicitation, au bout d’un moment, même les enseignants qui ne s’en servent pas, sont au courant, même les élèves qui ne sont pas inclus sont au courant. Et la culture de groupe c’est quelque chose d’extraordinaire. Pour que ce soit une ressource en formation, il faut dans  l’idéal ce soit une culture partagée entre l’élève et le prof, ce qui veut dire que tôt ou tard les élèves vont poser des questions de même nature au prof. « Monsieur ou Madame, quand vous dites ça vous voulez dire que… ? » Et que d’autre part, tout l’établissement, y compris le proviseur, y compris l’encadrement, soit au courant et partage cette vision. Et là, vraiment, ça devient une ressource pédagogique extraordinaire.

 

 

  1. Ce dossier de Recherche & Formation réunit des articles de chercheurs qui montrent l’intérêt de prendre en compte la subjectivité comme ressource dans le cadre de la formation. D’après vous, quelles sont les implications et les perspectives pour les recherches portant sur l’éducation et la formation ?

 

J’aimerais distinguer deux types de programme de recherche : le premier direct, sur ce qui se passe en classe si on introduit l’explicitation : qu’est-ce que ça produit quand… ?  Le second indirect ou méta : par exemple, de quelle manière l’entretien d’explicitation pourrait permettre de documenter les effets perlocutoires subjectifs, c’est-à-dire « qu’est-ce que je fais à l’autre avec mes mots », « est-ce que mes mots, mes consignes, produisent les effets que je recherche ? », mais aussi prendre conscience de ses propres visées perlocutoires : « qu’est-ce que j’ai voulu produire comme effets quand j’ai utilisé une consigne formulée de telle ou telle façon ? ».

Tous les métiers de la relation, comme  les métiers de l’enseignement par exemple, passent par la mise en œuvre des consignes, je demande des choses, je dis aux gens ce qu’ils doivent faire, les gens me répondent.  L’activité d’enseignant, l’activité de formation, repose là-dessus et la linguistique a très peu travaillé sur les effets perlocutoires. Avec l’entretien d’explicitation je peux documenter les intentions perlocutoires du praticien. Et puis après je vais voir avec l’élève comment est-ce qu’il a reçu ce que je lui ai dit. Ça c’est de la subjectivité. Et puis, toujours dans les effets perlocutoires, je peux découvrir et établir clairement pourquoi certaines formulations sont indésirables, inefficaces, voire contre productives. Les effets perlocutoires, c’est le méta programme de recherche prioritaire dont on a besoin.

Le deuxième thème, c’est vraiment d’aller plus loin dans la découverte des conditions de la prise de conscience, de l’appropriation du vécu. Il faut découvrir en allant plus dans la subjectivité, que faire vivre un exercice ne suffit pas. Il faut aussi en opérer le réfléchissement, c’est-à-dire avoir une activité de pédagogie réflexive. Quand l’élève, quand le formé, a fait l’exercice, prendre le temps pour le lui faire décrire, lui apprendre à décrire comment il a fait ce qu’il a fait et en tirer la leçon, pas forcément pour analyser des difficultés, mais aussi pour lui faire découvrir qu’il peut prendre conscience de ce qu’il a appris et de comment il s’y est pris. Et là, je trouve qu’il y a vraiment un programme immense de recherche, c’est-à-dire montrer que la pédagogie réflexive ce n’est pas un luxe, c’est vraiment un complément nécessaire.

Enfin, un dernier thème est celui des effets des activités réflexives, à long terme ? Quels effets de transfert ?

Voilà, quelques thèmes de recherche qui me paraissent importants.

 

  1. Qu’auriez-vous envie de dire en conclusion ?

 

Je vois deux idées qui me tiennent à cœur : 1/ les chercheurs doivent devenir des praticiens experts de la subjectivité, 2/ il faut permettre des recherches purement exploratoires.

J’ai déjà abordé ce thème dès le début de cet entretien, et souvent j’ai conclu mes articles récents là-dessus : que ce soit le chercheur ou l’utilisateur, s’il veut prendre en compte la subjectivité, il doit lui-même changer, élargir son expérience pour devenir un pratiquant expert. Même si je suis praticien, je suis praticien, d’accord, je suis formateur, je suis enseignant, je suis… OK. Tu veux prendre en compte la subjectivité ? Alors deviens expert dans la subjectivité.

Mais devenir expert dans la subjectivité, ça veut dire quoi ? Ça veut dire explorer des situations guidées où l’on découvre des possibilités de soi, des explorations de soi, inhabituelles sans être engluées dans la thérapie ou à la spiritualité. Cela peut se traduire par faire des stages qui donnent l’occasion de s’exercer sur soi, comme le rêve éveillé dirigé, le focusing, la PNL, le rebirth, la méditation, mindfullness, TIPI, ISF et bien d’autres anthropotechnique (techniques de soi, j’emprunte ce vocable au philosophe allemand Sloterdijk). Ce faisant, je me découvre moi-même. Je découvre comment fonctionne l’autre. Je découvre la richesse de la subjectivité et la possibilité de l’explorer facilement hors des expériences quotidiennes habituelles. Mais je ne le découvre pas par la lecture, je le découvre en faisant, en pratiquant, en m’exerçant. Et au fur et à mesure que je multiplie ce type d’expérience, je développe aussi une connaissance expérientielle et méthodologique de la subjectivité. Et là je deviens un praticien expert. Il y a tellement de chercheurs qui ont voulu faire de la recherche sur la subjectivité et qui étaient sans le savoir juste naïfs et inexpérimentés. Qu’est-ce que ça veut dire qu’ils étaient naïfs ? Ça veut dire qu’ils n’avaient pas de pratiques d’eux-mêmes. Tu ne peux pas étudier la subjectivité si tu n’as pas une pratique de toi, et la pratique de toi tu l’obtiens en pratiquant avec les autres !

La deuxième idée est de favoriser, ou tout au moins de permettre dans le domaine de la découverte de la subjectivité des recherches universitaires simplement exploratoires. C’est-à-dire des recherches qui semblent a priori sans portée de généralisation, avec des méthodologies purement descriptives, sans souci de la taille de l’échantillon, qui vont répondre à des questions apparemment modestes : en quoi ça consiste de …? Que se passe-t-il quand … ?

Nous avons un tel retard sur la connaissance de la subjectivité, qu’il faut explorer, herboriser, décrire, recenser les variantes et pour cela … découvrir en amont ce qu’il y a à décrire, quelles sont les catégories descriptives qui permettent de rentrer dans l’intimité de la subjectivité. Dans le travail de recherche du GREX, nous ne cessons pas, années après années, d’être confrontés à la nécessité d’inventer des concepts descriptifs nouveaux pour simplement nommer ce qui nous apparait dans nos activités exploratoires.

 

Bibliographie indicative.

Burloud, A. (1927). La pensée d’après les recherches expérimentales de H-J. Watt, de Messer et de Bühler. Paris, Alcan.

Binet, A. (1922). L’intelligence. Paris, Costes.

Depraz, N., Varela, F., Vermersch, P. , (2003). On becoming aware A pragmatic of experiencing. Amsterdam, Benjamin.

Sloterdijk, P., (2011). Tu dois changer ta vie  de l’anthropotechnique, Libella-Maren Sell.

Titchener, E. B. (1912). « The schema of introspection. » American Journal of Psychology 23: 485-508.

Vermersch, P. (1994, 2014). L’entretien d’explicitation, ESF.

Vermersch, P. (2012). Explicitation et phénoménologie: vers une psychophénoménologie, Presses universitaires de France.

Vermersch, P. (2014). Le dessin de vécu dans la recherche en première personne. Pratique de l’auto-explicitation. Première, deuxième, troisième personne. N. Depraz. Bucarest, Zetabooks: 195-233.

  Subjectivité agissante et entretien d’explicitation. >Pierre VERMERSCH Ex chercheur CNRS, créateur de l’entretien d...

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Thinking about the limits of the example of Adamsberg

Thinking about the limits of the example of Adamsberg

By Pierre Vermersch

Thinking about the limits of the example of Adamsberg to clarify the N3 and N4 levels of description.

(Read the post which presents the example in detail: http://wp.me/p4AqKY-3W)


Reminder: the description levels of the action: N1 is the overall description of the action; N2: detailed description, defining the basis of the work of Explicitation Interview; N3: Signals of awareness which are superimposed with the description, without being immediately clear; N4: the direction of N3 in respect of the action, that is to say, its organization, the mobilized patterns.

I must admit that I let myself be seduced by the beauty of the N3’s deployed by the author, as model illustrations of what are the intellectual feelings, clear signs of what is still latent and unrecognized (the cat jumping on his back, the grief that leaves helpless, the foreign aggression within himself, the total novelty of these events, his terrible reaction to a poster).

But, by taking the time to think about it, I realize that the example is not that good ! Especially because there is no link between the N3 and the N4 as the organizational level of the action.
The sense update (N4) of these signs of the Potential are these N3, and this update is entirely directed towards the identification of a past event, and then to the recognition of what, in this present, aroused the past, and updated emotions, feelings caused by this past event. In fact, in such an example, we swim in full classical psychotherapy: identification of a past trauma that still now arouses problematic emotional reactions reactivated by present circumstances. The Explicitation Interview never works on this configuration.
Why ?

Because the explicitation interview is not at all intended to work on traumas, on their resolution, it is not a technical help to changing, it is technical assistance to the description, in becoming aware of one’s own experience. In some cases, it may be the preliminary stage of the existing documentation for help in learning projects or in improvement. It is also a privileged instrument for research, for acquisition of descriptive verbalisation in the perspective of a psycho-phenomenology. In opposition to what? Essentially to all care situations taking in charge some difficulties in order to mitigate, modify, negative aspects of them. The Explicitation Interview is not in itself a therapeutic technique. Precisely, the fundamental point for the development of this tool is that it has escaped from the obsessive frameworks that appear as soon as one starts with the idea of ​​helping the other to change and the theoretical impact on sources of difficulties.

 

Yet the example of Vargas seems to me directly inspired by the psychotherapeutic context, even psychoanalytic: that is to say, from the example of a forgotten trauma whose effects continue dynamically as soon as circumstances reactivate, trigger, the past state, and whose signs at first incomprehensible, just give desire to discover what gives such  a powerful effect, what is the past cause, what is the present cause ( by which association the past was awaken). The search for meaning focuses on finding the cause, as historically dated biographical source. This search for the cause can be read in different ways according to the theoretical framework that inspires therapeutic practices: what is the past event that causes? What is the co-identity that comes to the present time which was formed in response to the event? What is the emotion that dominates and how it signs the specific event or identity into question?

 

In doing so, firstly it gives not necessarily the key to the change by the mere fact of recognizing the cause, but over all, from my point of view, we still have no information on the organization of the behavior, of the schemes. What for ?

Two reasons. The first is that the care for the change is so pregnant that it hides the doing, which then appears so secondary to personality disorders. The second is that in this therapeutic setting (at large) we rarely deal with finalized  activities (with a goal) and productive (which aim is to produce a result), we only deal with the incomprehensible response to an event ( unidentified for the moment and therefore invisible to the subject).

 

The 20th century did not authorized itself to take into account the subjectivity , only allowed in the therapeutic setting. The study of cognition has completely been made on the basis of the observable and traces, without consideration of introspective data in first and second person. Whereas most of our daily activities are finalized behavior, aiming for a goal, a result, whether at school, or in training, at work, in leisure moments … The Explicitation Interview reverses this movement to give priority to the elucidation of the unfolding of the finalized sequence of acts. I know all the better to differentiate and not mix the two points of view that I, myself, have had a training and a psychotherapy practice. I worked with the body, emotions, dreams, directed waking dreams, the traumatic history of the person. I know exactly where the boundary is located, and I am careful not to mix. Nevertheless, between psychotherapy and Explicitation Interview, there is a confused area where the two may be mixed: they are all monitoring devices, practical analysis, coaching. In these devices, you never know at the beginning whether the matter is debriefing an act, or limiting beliefs or disabling traumatic traces, or even more serious. The choice of the conductor will depend on his skills, the accompanying contract and of the own ethical limits of the institutional situation.

 

If I return to our example from a novel by Vargas, we are then in the example of the elucidation of a traumatic event, not in the updated details of an action. So, if messages of the Potential are numerous and powerful (the N3’s), we are totally outside the framework of the Explicitation  because we lack of reference to action and thus we miss the possibility of discovering the schemata mobilized by the Potential .

 

 

Thinking about the limits of the example of Adamsberg By Pierre Vermersch Thinking about the limits of the example of Ad...

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Levels of past lived experience description N3, N4 by Fred Vargas : The Adamsberg’s alerts (Version #2)

Levels of past lived experience description N3, N4

 by Fred Vargas :

The Adamsberg’s alerts (Version #2)

Pierre Vermersch

(quotations from « Wash this blood clean from my hand »)

Recall
I hereby designate N3 (short for « Level 3 », that is to say, « Level 3 description of the experience of the action »), the signs, symptoms, the invisible functioning of the Potential (Potential: that is to say, what is unconscious considered in its positive dimension, productive, constantly fed by my experiences and all that has an effect on me, whether conscious or not). Symptoms otherwise called « intellectual feeling » or for some others « intuition ». The N3 are not carriers of meaning by themselves, but indicate the presence of an underlying sense we need to decode. The excerpts that follow are essentially directed by the author of a N3 succession for the commissioner Adamsberg, and a first sense implementation to level 4.

So by N4, I designate the hidden meaning of the N3s. This sense may appear in different  complementary ways,  more or less explicit. Becoming aware of the scheme (s) at work will give sense to what seems to have not. That is to say that the meaning is not only given by  the past events but also they put in the context, they make the link with the present event which activates their remembrance, and also the driving patterns that have developed in response to these events (for example : escape, systematic search of an answer, renunciation to find). Similarly, the meaning not only illuminated by the identification, updating, of this co-identity, but also by patterns that characterize the organization of the action of this co-identity (for example here, the young man, the brother, the policeman, the superintendant). Here the meaning or N4, is considered essentially as revealed by the underlying organizer schema (s) and not reflexively conscious at the time of their implementation. But the purely  reactional nature of N3 will limit the demonstration, much clearer for N3 than for the N4. (We must also remember that it is a novel, not a description of an actual experience, probably with these passages, we learn more about the author than about the character …).

The whole work of Vargas (the author) is littered with examples of intellectual feeling, intuition, since the psychology of its main character, Adamsberg commissioner, relies on his way to welcome, encourage, solicit, spontaneous or sought intellectual feelings, then goes for a walk along the Seine to let show up the underlying patterns that will reveal the meaning of these signs of the Potential. Here, one will gradually active a research approach of the past event triggering the intellectual feeling, dramatically underlined by the intensity of intellectual feelings, both with invasive bodily feelings and very painful emotional climate. Long before the schemes or joint identities, we will have the emergence of acute bodily feelings, accompanied by a very negative, powerful emotional climate which will discreetly associate snippets of sense related to the details of the experienced situation in which the intellectual feeling appeared. But the meaning of these bits are not sufficient to make sense, it must appear the complete organization of what refers to the Potential.
Thus, the choice of this series of small extracts follows the particularly progressive staging developed by the author. By her will to surprise us in the « inexplicable », « unique » way which N3 sweep down on Adamsberg, then  find a resolution a few pages later in the revelation of a trigger event (N4) from his youth, which bear issues and very powerful feelings, then the current event trigger, the details of activated patterns will, in fact, be given only in the entire novel that follows this preamble.

Therefore, we have here is a story in three stages: the first which accumulates intense episodes of violent, painful and incomprehensible intellectual feelings; the second which appears as an a posteriori explanation, consistent to the origin in the past of all the inconsistent symptoms of the begining; the third, as an explanation of the current trigger of intellectual feelings. I number five violent episodes(unintelligible) that will appear successively.
1 / Commissaire Adamsberg is in the Paris Serious Crime Squad  with his deputy  p.19:

« You could’nt have mentioned it a it earlier, could you ?’ Danglard asked. ‘Before I’d typed out the whole report ?’

‘It only came to me in the night’ said Adamsberg, abruptly closing the newspaper, ‘I was thinking about Rembrandt. » (I sets out the passages that will make sense later, and which are crucial to the plot while it still seems anecdotal, secondary. My comments are in italics.)

« He folded the paper up hastily, thrown off balance by a sick feeling that had suddenly come over him, something like when a cat jumps on to your shoulders with its claws out. A feeling of shock and fright, sending sweat down the back of his neck, despite the cold air of the office. It would pass, surely, it was passing already ».

2/ Still in the office, having his coffee : (p. 32) :

« Sitting sideways on his office chair, he blew on his coffee, looking at the noticeboard covered with     reports, urgent messages and, in the centre, notes about the objectives of the Quebec expedition. Three sheets of paper, neatly lined up and attached with three red drawing pins… He smiled and sipped his coffee, feeling settled and even happy.

Then suddenly, he experienced once more that cold sweat on the back of his neck, the same dread coming over him, the cat jumping on to his shoulders. He bowed his head under the shock, and carefully put the coffee cup on the table ». (Second intellectual feeling, there we have the repeated manifestation of the same bodily felt sense). “The second sudden turn in less than an hour, an alien feeling of trouble, like the unexpected arrival of a stranger setting off an alarm or a panic button ». (A small advance in access to future direction, with the idea of the foreigner, the alert, the alarm). “He forced himself to stand up and take few steps. Apart from the shock and sweat, his body seemed to be behaving normally. He ran his hands over his face, relaxing the skin and massaging his neck. A sort of convulsive defense reflex. The sharp bite of some distress, a warning or a threat, making his body react to it ». (The perception of an  emotional climate is specifying, related to body feeling, but also the beginning of a vague understanding, reflecting
approximately schemas N4: defense, threat, distress, reaction in response. But due to what? As if schemes were ahead of the cause of their reactivation, and in doing, just appear weird.).
“And now he was able to move more easily, but was still left with an inexpressible feeling of sorrow, like a dark sediment that the wave leaves behind when it ebbs ». (Again, the meaning of these intellectual feelings settles, takes consistency, accuracy: pain sensation related to something that was abandoned, and when one already knows the content of the story, one sees quietly the summary of a story tragically unfinished).
« He finished his coffee and put his chin in his hands. He had many times failed to understand his actions, but now for the first time he felt he had lost touch with himself. It was the first time that he has reeled for a few seconds, as if some stowaway had slipped into his head and taken charge » (perception of indefinite co-identity that takes the helm : the stowaway). « For of that he was certain. There was a clandestine passenger aboard. Any sane person would have explained that this was absurd, and suggested he was coming down with flu. But Adamsberg diagnosed something different, the brief intrusion of a dangerous unknown being, who wished him no good ». (Decoding snippets :a clandestine on board, a stranger, a danger, a threat, and certainly not an ordinary disease like a flu). « 


3 / A little later, at home (p 35)

« Cleansed, exhausted and showered, Adamberg decided to eat a meal at the Liffey Water, a dark bar whose noisy atmosphere and acid smell had often punctuated his excursions round Paris… and the barmaid Enid, whom he asked to bring him some roast pork and potatoes. Enid served the dishes up using an ancient metal fork, which Adamsberg liked, with its polished wooden handle and three irregular prongs. He was watching her put his meat on the plate, when the stowaway in his mind suddenly returned, but now with the force of a rapist. This time, he seemed to detect the attack a fraction of a second before it struck. Fists clenched on the table, he tried to resist the intrusion. He tensed his whole body, calling up different thoughts and the sense of dread swept throught him like a tornado detroying a field, sudden, unstoppable and violent.  And then carelessly, it abandones its prey, going on to wreak havoc elsewhere ». (Here we have a summary yet enigmatic to the reader, of the story which actualizes and leaves Adamsberg devastated.
You wanted the bodily feeling! Well, here it is: nothing less than a tornado! )
————–

Interlude, the author introduces the reference to a psychiatrist to show that all this does not make sense for Adamsberg and that this professional probably would not help with his know-how or interpretation grids.


P. 37  « His friend Ferez, the psychiatrist, would no doubt have tried to identify the mechanism that was provoking the intrusion. (To find the cause…) He would try to probe the hidden chagrin, the unavowed pain walled up inside Adamsberg and shaking its chains like a prisoner, causing these sudden sweats, clenched muscles and a singing in his ears that made him flinch.  That’s what Ferez would have said, with the sympathetic pleasure he took in unusual cases. He would say, now what were you talking about when the first clawed cat jumped on to your shoulders ? Perhaps about Camille ? Or about Quebec ? » (The author gently mocks psychoanalysis and other psychological decoding, but follows the same intelligibility wire later, by searching the shutter in the experience of the day).

« Adamsberg stopped on the pavement, searching his memory, trying to think what he had been saying to Danglard when the first cold sweat had broken out his neck. Rembrandt, yes, that was it. He had been thinking about Rembrandt, and the absence of shades of dark and light in the D’Hernoncourt case ». (Early stages of a search for the cause of the intellectual feeling, he searches his memory what happened in the first case, and he happens to find the context, maybe even the trigger off the intellectual sense but he lacks some of the elements, and if that was the case, it would have an immediate liberating effect).  “It was just then . So, it was well before any talk of Camille or Canada. Above all, he would have had to explain to Ferez that never before had any worry of that kind made a vicious cat spring on his back. This was something new, never experienced, quite unprecedented. And the shocks had recurred at different times and in different circumstances, without any apparent link between them ». ((The author adds a little in the register totally incomprehensible to point out how that happens is meaningless).  “What connection could there be between his kindly Enid and Danglard, between the table at the Liffey Water pub and his own bulletin board ? Between the noisy crowd in the bar and his quiet office ? None at all. Even someone as quick on the uptake as Ferez would be quite lost. And he would refuse to believe that an alien had climbed on board. »

(The author has thickened the mystery, a recap of times without finding meaning, commissioning the scene of  the powerless psychology, the following three lines are a dramatic transition, the calm before the storm …)
« Adamsberg ran his hands throught his hair, then rubbed his arms and legs energetically, trying to revive his body. He set off once more, making an effort to use his normal inner ressources : walking around quietly, observing passers-by with detachment, letting his mind float like a log on the surface of the river. ((In response to these brutal intellectual feelings, Adamsberg always reacts with the same scheme for restoring his balance by physical contact : he rubs and walks, the sovereign remedy).

4/  « The fourth tornado pounced on him about an hour later, as he was going up the boulevard Saint-Paul, a few yards from home ». (The burst is staged here without contextual elements other than the location, preparing the detailed and illuminating analysis that follows, by a provisional nonsense supplement). “He flinched under the attack, and leaned against a lamp popst, freezing like a statue as the wind passed over him. He closed his eyes and waited.  Less then a minute later, he slowly lifted his head, shifted his shoulders, and flexed his fingers in his pockets, but was then assailed by the feeling of profound unease the storm had left in its wake for the fourth time that day. A distress which brought tears to his eyes, a sorrow without a name ». Nice double meaning : grief has no limit (first sense of the phrase « without name »), and is not recognized (it does not yet have a name).

« He had to put a name to it. To this red alert, this torture he was undergoing. Because the day that had begun so normally, with him walking in as he did every day to his headquarters, had left him a changed man, unable to contemplate resuming his routine. An ordinary human being in the morning, and by the evening a nervous wreck, paralysed by a volcano that had opened up under his feet, its fiery mouth containing an undecipherable enigma.

Peeling himself away from the lamp post, he examined his surroundings, a he would a crime scene of which he was himself the victim, seeking to identify the killer who had stabbed him in the back ». (New research strategy of what will be able to make sense, the common identity of the co-investigator and his patterns appear, applied to his own situation. But the N4, the organizing scheme is still absent, how will he become aware? He will choose to watch carefully where and when it is located, updating the schema of the investigator, to find meaning with the help, initially, of the universal science of Danglard !)
« He retreated a metre or so and stood again in the exact spot where he had been at the moment of impact. He looked along the empty pavement, the darkened shop window on the right, the advertising hoarding on the left. Nothing else. Only the advertising poster was clearly visible throught the dark, since it was lit up inside its glass case. That must have been the last thing he saw before the assault. He looked at it carefully. It was a reproduction of a classical sort of painting, with a strip across it announcing ‘Nineteenth-century paintings in the academic tradition. Temporary exhibition ».

« The picture represented a muscular guy with pale skin and a dark beard, sitting comfortably on the ocean, surrounded by nymphs and enthroned on a large shell”. (Description at this time flatly insane for preparing the discovery of the represented character, and its name, which will be the key of the organizer scheme of the distress). “Adamsberg stared for a long moment at the picture, trying to work out what it might have done to unleash the whirlwind, in the same way as his conversation with Danglard, his office armchair and the smoke-filled Liffey Water bar ». (The meaning is hidden, beyond the facts gathered, it lacks an organizing principle.) “But surely a man can’t fall from normality into chaos with a snap of the fingers. There must be some kind of transition, some way through. Here, as in the D’Hernoncourt case, what was missing was the set of nuances, the bridge between the two river banks, one deep in shadow, the other brightly sunlit. Sighing with frustration, he bit his lip and peered out into the darkness, in search of a cruising taxi. He called one, climbed into the cab and gave the driver the address of Adrien Danglard ».

« He had to ring the bell three times before Danglard, befuddled whith sleep, opened the door… ».

(He will wake Danglard at night, put him in a taxi back to the scene. That’s really the Adamsberg character! …)
« – ‘Here,’ said Adamsberg pointing at his own chest. ‘Just give me an answer. What is it ? »

«  And only Adamsberg was capable of squeezing ordinary life to extract these escapades, these shafts of weird beauty. So what did it matter that he had been woken up in the middle of the night and dragged off in the freezing cold to stand looking at a picture of Neptune ?

‘Who’s that man ?’ Adamsberg was repeating, without letting go of his arm.

«Neptune rising from the waves’ Danglard said with a smile »

….

« In the picture, Danglard went on….Here are Neptune’s benign actions, here is his power to punish mortals, represented by his trident and the evil serpent who drag men under the sea »….

« So that ‘s Neptune,’ Adamsberg interrupted in a thoughful voice. ‘OK, Danglard, thanks a million. Go home, go back to bed. My apologies for waking you up. » (Everything is in place for this to make sense, but still is missing  for Adamsberg to establish himself  the link between the character-Neptune- and the major symbol: the Trident, hence the intended meaning will emerge !).

p. 49 « Back home, Adamsberg looked through his haphazard collection of books to find one that might tell him more about Neptune/Poseidon. He found an old schoolbook where here the sea god appeared in all his glory, brandishing his divine weapon. He looked at it for a moment, read the little caption describing the bas-relief, then still holding the book, he collapsed on his bed, fully dressed but worn out with exhaustion and worry ». (The information becomes clearer, but is still insane … and the author still holds a dramatic episode …)

5/ “He was woken at about four in the morning by a cat miauling on the rooftops. He opened his eyes in the darkness and stared at the lighter rectangle of the window opposite his bed. His jacket, hanging from the window catch, looked like a broad-shouldered, motionless silhouette, an intruser who had crept into his bedroom to watch him sleeping. It was the stowaway who had penetrated his secret cave and wasn’t letting him escape. Adamsberg closed his eyes then opened them again. Neptune and his trident ». (Here we are, that’s it … almost … the meaning is very close ….).

“This time, his arms started to tremble, and his heart beat faster. This was nothing like the previous four attacks, but sheer stupefaction and terror.”

….

« Now that the alcohol had deadened his muscles, he could start thinking, begin again, and try to face the monster that the image of  Neptune had finally called up from his own vasty deeps. The stowaway, the dreadful intruder. The arrogant killer, whom he used to call ‘The Trident’. ((That’s it, here is the root of the past scheme that refreshes for the moment as an emotion, a feeling of distress and personal attack, but with a name that
summarizes a whole story).”
The murderer who always escaped, and who, thirty years earlier, had thrown his life off course : For fourteen years after that, Adamsberg had been chasing after him, following his tracks, hoping each time to catch him and then losing his moving target. He had run, fallen headlong, and run again.

And had ended by falling once more. In the course of this pursuit, he had given up hope and, above all, had lost his brother. The Trident had escaped, every time. He was a Titan, a devil, a Poseidon from hell. Raising his three-pronged weapon and killing with a single blow to the belly. Leaving his impaled victims with three bloody wounds in a straight line.

Adamsberg sat up in the chair. The three red drawing pins in his office, the three bleeding holes. Enid’s long three-pronged fork, echoing the trident three points. And Neptune raising his tridensceptre. These were the images which had given him such pain, dredging up a great sorrow, and then, in a single stream of mud, liberating his resurrected anguish.

He ought to have guessed, he thought now ». ((Typical : once the reflection is operated, what appears seems familiar, already known). “He ought to have linked these violent shocks to the long and painful trajectory of his pursuit of the Trident. Because no other living being had caused him more pain and dread, distress and fury than this man. Sixteen years earlier, he had had to close up the gaping wound the killer had made in his life, seal it up, cover it over, and forget about it ». (Psychological justification
forgetfulness and lack of immediate awareness). “
And suddenly, without rhyme or reason, it had opened up under his feet ». (The author prepares us in search of the missing piece, for the moment there is no reason to this episode. We have associative links to the trademark of the trident, but we do not know how it started, what is the trigger).

« Adamsberg stood up and paced round the room, with folded arms. On the one hand, he felt relieved and almost peaceful, since he had identified what lay at the eye of the cyclone. The tornadoes would not catch him out again. But this sudden reappearance of the Trident alarmed him. This Monday 6 october, he had risen up like a ghost bursting through the walls. It was a troubling revival, an inexplicable return. He put the bottle of gin back in the cupboard and carefully rinsed out the glass. Unless, that is, he did somehow know, unless he did understand why the old man had risen from the past. Between his calm everyday arrival at the office and the spectre of the Trident, there was some missing connection ». (We have the trigger event, which gives meaning to the intellectual feelings, but still no one has the current trigger of the event source of the appearance of these intellectuals feelings).

« He sat on the floor, back to the radiator, hugging his knees and thinking of his great-uncle, curled up like that in the rocks. He needed to concentrate, peer into the deepest recesses of his mind whithout giving up ».  ((A full evocationprocessing technique) “Return to the first appearance of the Trident, the initial tornado. So, he had been talking about Rembrandt while he explained to Danglard what he saw as the flaw in the D’Hernoncourt case. He tried to relive this scene again. Although he always found it difficult to remember words, images invariably imprinted themselves on his memory like pebbles on soft mud. He saw himself sitting on the corner of Danglard’s desk, and he saw the grumpy face of his deputy, under the sailor’s cap with its remains of a pompom. He saw the plastic cup of white wine, and the light falling from the left. And he was talking about light and shade. How was he sitting ? With arms folded ? Hands on knees ? Hands on the table ? Or in his pockets ? What had he been doing with his hands ?

He had been holding a newspaper. He had picked it up off the table, and had been leafing through it, without really reading it, during their conversation. Had he really not been reading it ? Or had he seen something there ? Something so powerful that a tidal wave had surged up out of his memory ? »

(It is 4 am, but he leads to the Brigade and go into the Danglard’s office)

« He switched on the desk lamp and looked for the paper. Danglard was not the sort of man to leave it lying around and Adamsberg found it in the in-tray. Without bothering to seat down, he turned the pages looking for a Neptune-type incident. It was worse than that. Here, under the headline ‘Girl murdered with three stab wounds in Schiltigheim’, there was an indistinct picture of a body on a stretcher. And despite the fuzziness of the photograph, it was possible to make out that the girl was wearing a light-blue sweater, and that there were three wounds in a straight line across her abdomen.

Adamsberg went around the table to sit in Danglard’s chair. Now he held that missing piece of the jigsaw, the three puncture-wounds he had fleetingly glimpsed. The bloody signature, seen so many times in the past, and denoting the actions of the murderer, actions lying hidden in his memory and buried for over sixteen years. The photograph, briefly registered, must have awoken the memory with a jump, triggering the terrible feeling of dread and the sense that the Trident had returned ».

(The author then makes us believe that the story is over … but it only begins …)

« He was quite calm now. He tore out the page, folded it and put it in his inside pocket. The elements were all there and the attacks would not be able to trouble him again. Any more than the Trident would, the killer whom he had mentally exhumed because a mere echo from a briefly-seen press photograph. And after this shortlived misunderstanding, the Trident could be dispatched back into the cave of oblivion where it belonged ».

(In fact, part of the novel is laid and the Trident will occupy us for the next 300 pages of « Wash this blood from my hand ». Isn’t it beautiful ? Congratulations to Vargas !)
* * * * *

Okay, okay, it’s a novel, it is only a novel, and, therefore, there are all imaginary ingredients
to implement a progressive dramatization of the initial plot. Much in the way of the beginings of Vargas’s thrillers.

The author has first staged powerful intellectual feelings, then in a second time, she
decrypted these intellectuals feelings very clearly linked to past episodes, and which show desperate responses schemes to family trauma (loss of the brother), wider (other crimes  having the same signature), and to defeatist behavior (he never solved the riddle of the Trident’s murders), which mobilize powerful co-brother identities, young man, entry in the professionalization and this responsible commissaire but who failed. In a third time, Vargas, reveals how everything was triggered in the present (the crime picture in the paper, with the mark of Trident). It will take all the novel to see how Adamsberg’s new professional and personal schemata will mobilize
and counteract and contain the old patterns.

 

As part of the Explicitation Interview, we work mostly on intellectual feeling which are
softer, more benign. But it is the interest of the « psychology » of Vargas, played by its main character Adamsberg and contrasted with his deputy « left brain » Danglard (plus some other oppositions and complementarities linked to the original composition of the brigade), to emphasize the strength and dynamics of the Potential; to illustrate what is seized in  him as « J »
[1] is not aware (in the third person and not I am not unaware), otherwise indirectly by unexpected effects but which may remain unnoticed; of which it is recognized in him, that triggers, while « J » is not aware.

 

So these extracts invite reflection on the concept of Potential. Both basically invisible (hence the negative qualification in – aware) but manifesting its dynamism by its emerging spontaneous expression, as bodily feelings, emotions, decision information which stand out against the background but do not have yet sense. And above all, in the spirit of focusing and its relationship to Rogers, this potential, opens on information which can emerge for understanding the organization of the conduct that is lying under these intellectuals feelings. Behavior organization which is characteristic of the Potential. Other passages in
other novels, put much attention to make them available to those intellectuals feelings when they are fugitives, almost below the discrimination threshold, and need to be cought, which do not go without saying, requires discriminant special sensitivity in which Adamsberg excels and that we can learn to operate in the Explicitation Interview ! And now we learn to do the additional training to focusing, by the use of changes of point of view, by exploring the separated, by implementing techniques such as « cross-fertilization », the Feldenkrais and other strategies that geniuses learned from NLP and diverted in order to increase access to the description of experiences in the spirit of the Explicitation Interview.

 

So in the end we have a multitude of intellectual sentiments, like bodily feelings, strong emotions, then gradually partial sense (partial, because still incomprehensible) that connote these intellectuals feelings : despair, unknown, alien attacks, leaving devastated afterwards. Finally, the link appears intelligible with past events, the Trident, linked to a series of almost identical murders and unsolved. In the end, we have a present trigger, that is to say the details of the three red dots seen in the morning paper, which started intellectuals feelings.

 

The first of Adamsberg answers are purely reactive, he implements schemes to
erase stress, he usually knows how to do, rub his body, his head, walk, drink. With the
third burst, appear the first investigator patterns, find the moment, the information therein attached. These schemes will even mobilize Danglard in the midst of the night, as for a criminal investigation, and back to the root, at the office at 4 am. This is exactly what he could do in an investigation course. But still there, we have only the reaction patterns to stress. Then there will be other schemes of investigator: the murder series has continued, other murders will be searched to see if there is indeed a serial killer once again, the familiar scenario will be checked, since it is always the same: a drunken individual who do not remember what he did and who has in his possession a trident and is accused and can not defend himself ; the attentive measurement of the intervals of the trident marks shows constants that plead for the repetition of the process. The novel leaves us at this stage, without a good description of patterns (N4), it has given us the co-awakened identity of the past, the triggering events.  Therefore we must read the whole novel … Thanks Fred Vargas!

 

 

[1] I look for a new notation to contrast the « I » and « me » as a « him » that is to say to talk of
me in the third person, to accentuate this difference I note this « I » by a « J » capital without e). There is thus J and him.

Levels of past lived experience description N3, N4  by Fred Vargas : The Adamsberg’s alerts (Version #2) Pierre Vermersc...

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Le paradoxe de « l’évocation dissociée ». Propositions pour un nouveau concept.

Le paradoxe de « l’évocation dissociée ».
Propositions pour un nouveau concept.
 
Depuis plusieurs années maintenant, nous développons l’exploration de la description des vécus passés en introduisant des techniques de décentration qui font appel à des changements de positions imaginaires ou réelles, et qui font apparaître à chaque fois une nouvelle instance qui est à même de prendre connaissance et de verbaliser ce qui se passe pour l’interviewé en rajoutant souvent des informations nouvelles. De façon générique, j’ai appelé ces instances : des dissociés, faisant ainsi référence à la capacité normale et fondamentale de la conscience de se scinder autant que nécessaire sans que le sujet ne perde pour autant la continuité de sa relation à lui-même (maintien de l’interconnexion inter expérientielle) et sans qu’il entre dans une pathologie de dissociation. Chacune de ces instances, a un point de vue sur le vécu de référence passé (V1), ou quelques fois sur la manière dont il se relie à ce V1 lors de l’entretien d’explicitation (V2), ce qui dans ce dernier cas permet de créer des métapositions éclairant les difficultés de l’entretien.
En explorant ces « exopositions », nous avons découvert que le principe de base de l’entretien d’explicitation relativement à la relation au passé dans la remémoration, c’est-à-dire l’évocation, ne semblait plus respecté de la même manière.
L’évocation dans son principe est un acte basé sur un revécu, sur une proximité retrouvée avec son passé, entraînant que ce qui était contenu dans ce passé se redonne de façon vivante, chaude, proche. L’évocation est donc caractérisée par la précision de sa relation à un vécu passé spécifié (il n’y a pas d’évocation d’un vécu en général), par l’absence d’effort de remémoration (qui signalerait la mise en œuvre d’autres actes de rappels et la perte de l’évocation dans la mesure où celle-ci est un acte exclusif), par la verbalisation en « je » (le caractère personnel de mon passé est activement présent, ce dont témoigne l’adressage personnalisé en je), et par l’éveil des états internes quand ils étaient prégnants (tensions corporelles, émotions, valences, douleurs, proprioceptions, postures qui se réactualisent). Jusque là tout semblait clair et bien défini pour repérer l’évocation.
Mais avec la mise en œuvre des techniques de dissociés, de la multiplication des exopositons, il nous est apparu progressivement que dans ces positions dissociées, tout en restant relié à la situation vécue passée de référence (V1), les états internes étaient beaucoup moins prégnants dans leurs effets, voire absents. Ce qui n’empêche pas de les « voir » dans la situation passée, mais les voir justement ne signifie pas les ressentir à nouveau.
Pourtant, le lien à la situation passée, la précision et l’abondance de la remémoration, semblait être maintenue, sans efforts supplémentaires. Pire, quand nous mobilisons des instances qui sont des mentors, c’est-à-dire non plus des co-identités de soi, mais en faisant appel à des personnages réels ou imaginaires qui perçoivent la situation passée, ils semblent tout à fait bien branchés sur le passé, et même ils y observent et décrivent des aspects que l’interviewé dans sa position de départ ne se remémorait pas, ou ne discriminait pas dans son passé.
On avait à faire à une évocation « froide », sans la chaleur de la subjectivité, propre à l’évocation habituelle. Une évocation quand même dans la mesure où la qualité de précision de la remémoration du vécu est conservée sans effort (le critère de l’effort est essentiel pour discriminer entre l’acte d’évocation et les autres modes de rappel, l’absence d’effort signale le caractère involontaire de la remémoration).
Je propose de nommer ce type d’évocation une « évocation dissociée ».
 
Cette appellation me paraît cohérente avec les techniques de dissociation mise en œuvre, mais aussi avec les vocables et les pratiques de la PNL, relativement aux notions de « positions associées » et « positions dissociées ».
Une position associée, relativement au passé, contient nécessairement des éléments de sensorialité, et toujours plus que la canal visuel (par exemple de l’auditif, du ressenti, de l’olfactif). Si la seule information qui se donne est visuelle c’est un signe du fait que la personne n’est pas encore vraiment associée au passé, ou qu’elle pourrait l’être plus. L’intervieweur est alors invité à la guider pour qu’elle retrouve d’autres impressions sensorielles (par exemple avec des techniques de chevauchement sensoriel de la PNL). La position dissociée, est souvent synonyme de la seule présence d’informations visuelles, et un pas de plus est franchi dans le degré de dissociation quand la personne non seulement « voit », mais voit depuis l’extérieur d’elle-même (elle se voit par exemple).
Il existe au moins une technique précise  d’usage des techniques de positions dissociées qui ont pour but de permettre le retour sur les situations traumatiques passées, sans que la personne soit immédiatement entraînée dans une réaction émotionnelle forte, voire une perte de conscience. La technique consiste à proposer à la personne d’imaginer de projeter la vision de son passé (traumatique ) sur un support numérique que l’on peut interrompre à tout moment avec une télécommande et de le visualiser sur un écran télé (mise à distance, canal visuel privilégié, contrôle facile). Si c’est nécessaire, il est possible d’introduire une double dissociation, en proposant à la personne de se protéger en imaginant de se mettre « elle-même » dans un coin éloigné de la pièce, de telle façon qu’elle ne soit pas affectée par ce que voit son instance restée sur la chaise et regardant la télévision. On a bien là une technique d’évocation dissociée.
Dans nos expériences d’évocation dissociée, ce qui nous a surpris, c’est le maintien en prise avec le passé comme quand l’évocation est chaude, touchante, sensoriellement riche. La froideur de l’évocation, son caractère distancié, ne semble rien changer à la possibilité d’opérer le réfléchissement du passé, sa prise de conscience, alors que l’engagement subjectif paraît moindre.
Chercher ici à cerner cette conduite d’évocation dissociée est pour moi ouvrir une porte à faire de nouvelles expériences lors de la prochaine Université d’été pour vérifier, discriminer, explorer ses propriétés.
 
 
 
 
 
 
 

Le paradoxe de « l’évocation dissociée ». Propositions pour un nouveau concept.   Depuis plusieurs années maintenant, no...

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Réflexion sur les limites de l’exemple d’Adamsberg

Réflexion sur les limites de l’exemple d’Adamsberg pour la clarification de ce que sont les niveaux de description N3 et N4.

(Lire le post qui présente l’exemple en détail: http://wp.me/p4AqKY-3W )

 

Rappel : les niveaux de description de l’action: N1 description globale de l’action ; N2 : description détaillée, définissant la base du travail en entretien d’explicitation; N3 : les consciences de signaux qui se surajoutent à la description, sans être pour autant immédiatement clair ; N4 : le sens du N3 relativement à l’action, c’est-à-dire son organisation, les schèmes mobilisés.

 

Je doit reconnaître que je me suis laissé séduire par la beauté des N3 que déploie l’auteur, comme autant d’illustrations exemplaires de ce que sont les sentiments intellectuels, les signes manifestes de ce qui est encore latent et non reconnu (le chat qui lui saute dessus, le chagrin qui le laisse sans ressource, l’agression d’un étranger en lui, la nouveauté totale de ces manifestations, sa réaction terrible à une affiche).

Mais en prenant le temps d’y réfléchir, je me rends compte que l’exemple n’est pas si bon que ça ! En particulier parce qu’il n’y a aucune articulation entre les N3 et les N4 comme niveau organisationnel de la conduite.

La mise à jour du sens (N4) de ces signes du Potentiel que sont ces N3, est toute entière tournée vers l’identification d’un événement passé, puis vers la reconnaissance de ce qui dans le présent a éveillé le passé, et a actualisé les émotions, les ressentis provoqués par cet événement passé. En fait, dans un tel exemple, on nage en pleine psychothérapie classique : identification d’un traumatisme passé qui suscite encore maintenant des réactions émotionnelles problématiques réactivées par des circonstances présentes. L’entretien d’explicitation ne travaille jamais sur cette configuration.

Pourquoi ?

Parce que l’entretien d’explicitation n’a pas du tout vocation à travailler sur les traumatismes, sur leur résolution, il n’est pas une technique d’aide au changement, il est une technique d’aide à la description, à la prise de connaissance de sa propre expérience. Dans certains cas, il peut être l’étape préalable de documentation de l’existant pour des projets d’aide à l’apprentissage, au perfectionnement. Il est aussi un instrument privilégié de recherche, d’acquisition de verbalisations descriptives dans la perspective d’une psycho-phénomènologie. A quoi cela s’oppose ? Essentiellement à toutes les situations de prise en charge de difficultés dans le but d’en atténuer, d’en modifier, les aspects négatifs. L’entretien d’explicitation n’est pas une technique thérapeutique en soi. Justement, c’est fondamental pour le développement de cet outil, c’est qu’il a échappé aux cadres obsédant qui apparaissent dés que l’on part de l’idée d’aider l’autre à changer et les conséquences théoriques sur les sources de difficultés.

Or l’exemple de Vargas me semble directement inspiré du cadre psychothérapeutique, voire psychanalytique : c’est-à-dire de l’exemple d’un traumatisme oublié dont les effets se poursuivent de manière dynamique dès que les circonstances réactivent, déclenchent, l’état passé, et dont les signes, au premier abord incompréhensibles, donnent juste envie de découvrir qu’est-ce qui produit cet effet si puissant, quelle en est la cause passée, quelle en est la cause actuelle (par quelle association le passé a-t-il été éveillé). La recherche du sens, se centre sur la recherche de la cause, comme source biographique historiquement datée. Cette recherche de la cause peut se décliner de différentes manières suivant le cadre théorique qui inspire les pratiques thérapeutiques : quel est l’événement passé qui cause ? Quelle est la co-identité qui vient à l’actualité et qui s’est formée en réponse à l’événement ? Quelle est l’émotion qui domine et en quoi signe t-elle la spécificité événementielle ou identitaire en cause ?

Ce faisant, d’une part on a pas nécessairement la clef du changement par le seul fait de reconnaître la cause, mais surtout de mon point de vue on a encore aucune information sur l’organisation de la conduite, sur les schèmes. Pourquoi ?

Deux raisons. La première c’est que l’aide au changement est tellement prégnante qu’elle occulte le faire, qui paraît alors tellement secondaire par rapport aux troubles de la personnalité. La seconde, c’est que dans ce cadre thérapeutique (au sens large) on ne s’occupe que rarement des activités finalisées (qui ont un but) et productives (qui visent à produire un résultat), nous n’avons affaire qu’à la réponse incompréhensible à un événement (provisoirement non identifié et donc invisible pour le sujet).

Le 20 ème siècle ne s’est autorisé à prendre en compte la subjectivité que dans le cadre thérapeutique. L’étude de la cognition s’est totalement faite sur la base des observables et des traces, sans prise en compte des données introspectives en première et seconde personne. Or la plupart de nos activités quotidiennes sont des conduites finalisées, visant un but, un résultat, que ce soit à l’école, en formation, au travail, dans les loisirs … L’entretien d’explicitation renverse ce mouvement pour prendre en compte en priorité l’élucidation du déroulement des conduites finalisées. Je sais d’autant mieux faire la différence et ne pas mélanger les deux points de vue que j’ai moi-même eu une formation et une pratique de psychothérapeute. J’ai travaillé avec le corps, l’émotion, les rêves, les rêves éveillés dirigés, l’histoire traumatique des personnes. Je sais très bien où se situe la frontière, et je me garde bien de mélanger. Reste qu’entre la psychothérapie et l’entretien d’explicitation il y a une zone confuse où les deux risquent se mélanger : ce sont tous les dispositifs de supervision, d’analyse de pratique, de coaching. Dans ces dispositifs, on ne sait jamais au départ s’il s’agit de débriefer un faire, ou des croyances limitantes, ou des traces traumatiques handicapantes, ou plus graves encore. Le choix de l’animateur va dépendre de ses compétences, du contrat d’accompagnement, et des limites déontologiques propres à la situation institutionnelle.

Si je reviens à notre exemple tiré d’un roman de Vargas. Nous sommes dans l’exemple de l’élucidation d’un événement traumatique, pas dans la mise à jour des détails d’un faire. Du coup, si les messages du Potentiel sont nombreux et puissants (les N3), nous sommes totalement en dehors du cadre de l’explicitation par le manque de référence à l’action et donc à la possibilité de découvrir les schèmes mobilisés par le Potentiel.

 

 

 

1 Rappel : les niveaux de description de l’action: N1 description globale de l’action ; N2 : description détaillée, définissant la base du travail en entretien d’explicitation; N3 : les consciences de signaux qui se surajoutent à la description, sans être pour autant immédiatement clair ; N4 : le sens du N3 relativement à l’action, c’est-à-dire son organisation, les schèmes mobilisés.

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Sens historique de la démarche de l’explicitation.

Sens historique de la démarche d’explicitation. (chapitre 1 de Explicitation et phénoménologie, 2012)

Pierre VermerschGREX

Introduction

Les intérêts qui président à l’écriture de ce chapitre se donnent maintenant pour moi comme l’expression de la possibilité de prendre du recul sur toute ma vie professionnelle, sur ce qui l’a motivée, sur ce qui m’a conduit là où j’en suis (janvier 2011).

Son but est de rendre intelligible l’ensemble de la démarche d’explicitation des vécus. Son écriture fait droit à un besoin intime de clarifier les cheminements personnel et professionnel qui m’ont conduit à la technique de l’entretien d’explicitation et de l’auto explicitation, mais aussi à la promotion d’une psychologie phénoménologique. J’espère que cette clarification intéressera tous les utilisateurs de l’explicitation.

De plus,  au-delà de la tentative de mise en lumière de mon cheminement personnel, j’ai pris beaucoup d’intérêt ces dernières années à situer ce que j’ai fait dans un contexte plus large, en cherchant à le relier à l’histoire des sciences humaines dans la pensée occidentale. Je n’aurais pu le faire sans la découverte tardive des nombreux livres de G. Gusdorf sur ce sujet, puisque cette préoccupation traverse toute son œuvre de façon systématique, par exemple, le magnifique ouvrage inaugural : Introduction aux sciences humaines. Essai critique sur leur origine et leur développement (Gusdorf 1960), prélude à l’ensemble des 12 volumes sur le même sujet, publiés tout au long des années 70 chez Payot.

Par ce recours à l’histoire, nouveau pour moi dans cette ampleur (mais il est vrai que j’avais déjà reconstitué l’histoire de l’introspection), je voudrais montrer que la démarche de l’explicitation est l’expression la plus récente d’un besoin constant et immémorial de connaissance de l’homme dans son vécu, c’est-à-dire dans sa subjectivité, telle qu’elle lui apparaît en première personne (cf. le chapitre $$). Et tout au long de l’histoire de la pensée occidentale ce besoin a été sans cesse d’une part, nié, combattu, méprisé, déconsidéré, refoulé et d’autre part, en alternance, par réaction à cette négation, il est immanquablement revenu à l’actualité, car pour certains,  il s’est imposé comme incontournable, puisque sinon c’était prendre le risque d’aller vers l’absurdité de perdre l’humain si on ne le prenait pas en compte. (Comme de vouloir étudier la conscience par des méthodes en troisième personne, c’est-à-dire sans documenter de quoi et comment le sujet est conscient selon lui. Ce qui est un comble.) Éclairer cette alternance réactionnelle, comme l’affirmation de besoins contradictoires, montrer comment un des  moteurs de ma propre démarche peut être vu précisément comme un exemple de cette alternance ; en l’occurrence, un refus de plus en plus radical et une même une rébellion contre l’ordre imposé de ce que l’on m’avait enseigné et des normes de recherches reconnues à mon époque de « jeune chercheur ». Cette lecture, à la lumière de l’histoire,  permettra de relier ma démarche à d’autres qui m’ont précédé et ainsi donnera un sens beaucoup plus large à l’explicitation.

Je procéderai donc en deux temps. Le premier décrira la genèse de ma démarche personnelle, mes années de formation, puis mon activité de jeune chercheur jusqu’à l’explicitation et la transformation progressive de l’explicitation à l’idée de la psycho phénoménologie. Le second temps, reprendra le développement des sciences humaines dans la pensée occidentale, en particulier les difficultés à donner un contenu et une méthode à l’étude de la subjectivité.

1/ La cohérence de ma démarche personnelle rapportée à l’explicitation

Ce qui suit n’est pas une auto biographie, mais l’essai d’extraire de mon parcours ce qui permettrai de comprendre comment j’en suis arrivé à l’explicitation et à la psycho phénoménologie. Quelles sont les aptitudes, les influences, les rejets qui m’ont modelés ? Cela peut-il éclairer le sens de l’explicitation ? J’ai divisé la chronologie approximative en trois étapes : A/ Années de formation jusqu’à la fin de mes études universitaires ; B/ Avant l’explicitation, le début de mon activité de chercheur (70-88) ; C) De l’explicitation à la psycho phénoménologie.

A – Années de formation

Je suis né à Cannes, où j’y ai suivi le début de l’école primaire. J’apprends à lire et écrire avec deux ans d’avance et je ne vois pas quoi dire d’autres. Je pars en colonie de vacance l’été de mes huit ans, en Savoie, et sans être prévenu, sans comprendre, je reviens en train, non pas chez moi à Cannes, mais à Nice, où ma mère entre temps a décidé de s’installer. La transition est d’une brutalité infinie. Nous avions un appartement près du port à Cannes, j’y avais mes terrains de jeu sur le port, aux îles, dans la colline du Suquet, je mis trente ans pour me remettre de la perte de cet Eden. Dans cette colonie de vacances je connus les premiers émois, envers une petite fille dont je pris la main, un soir de projection de film. Je comptais bien la revoir, et ne la revis jamais, je mis des années là encore à en faire le deuil. Je vous décris cette rupture douloureuse, pour mettre en scène ma situation Nice, j’étais à l’étranger ! je n’avais plus rien de familier ! j’avais perdu tout ce qui faisais ma vie et que j’aimais. Je n’avais plus d’amis, plus de terrain de jeux, j’avais perdu la plage de sable, le port, les collines, les îles, les bateaux et nous déménagions chez les autres de mois en mois, avec un charreton du marché (voiture à bras). Et un jour, je découvris la bibliothèque municipale ! Je devais avoir entre 9 et 10 ans. Et cela devint mon monde. Je lus, je lus, changeant mon livre tous les jours ou presque, attendant que la porte s’ouvre. Lorsque j’y retournais beaucoup plus tard, en tant qu’adulte, la bibliothécaire qui n’avait pas changée, me montra les fiches d’emprunts à mon nom, vingt ligne par fiche, recto verso, elle en avait un paquet énorme conservé en souvenir dans une enveloppe. Je lus, je lus tout, je me faisais prêter des livres, j’en volais. Mais je lus ! En sixième, le professeur de français nous demanda d’amener chacun un livre ou deux pour constituer une bibliothèque de classe. J’avais déjà lu la totalité de ce qui avait été amené, il fut obligé de me prêter des livres à lui ! Maintenant je dis aux thésards, lisaient large, ne vous focalisez pas sur une seule ligne de lecture, allez chercher des idées ailleurs que dans votre discipline. J’avais commencé à lire large depuis longtemps et j’ai continué. Mes conceptions théoriques sont étayées sur un programme constant de lecture large.

Je rentrais au Lycée du Parc Imperial, dans une section technique, qui à l’époque ne bifurquait qu’au niveau de la 3ème, pour aller soit vers les TI techniques industrielles, ou TM technique mathématique. Je fus aiguillé vers cette seconde voie, équivalent du bac Mathélem, avec l’atelier et le dessin industriel en plus. De cette période, je retiens l’immense plaisir intellectuel que me procura le dessin industriel. Classe sans discipline, puisqu’elle était totalement inutile, chacun étant plongé de manière autonome dans sa planche à dessin.  Merveille d’une pensée rigoureuse qui en même temps s’applique à une réalité. Plaisir d’aller très, très vite, d’avoir une vision de l’espace tridimensionnel qui faisait que je me promenais en géométrie descriptive. Je ne crois pas qu’il y ait une matière scolaire qui me format plus que celle-là ! Plus que les maths ou le français. En même temps, à l’atelier, je prenais connaissance de toutes les techniques de fabrication mécanique, ajustage, usinage sur machine-outil. Cette expérience de l’atelier, plus tous les métiers que j’ai fait l’été dès 14 ans, a fait que lorsque je me suis retrouvé dans un laboratoire de psychologie du travail, j’étais le seul à avoir une expérience de travail et une connaissance pratique des activités de fabrication. Mieux, je participais à une recherche coopérative sur programme relatif à l’apprentissage du dessin technique où j’étais un des rares à avoir une vraie connaissance de la matière et à comprendre la géométrie descriptive. A la suite de diverses péripéties, et sur les conseils de mon prof de philo de terminale technique, je finis par passer un bac philo avec mention. J’étais très bon en philo.

Parallèlement, en dehors du lycée, je pratiquais plusieurs arts martiaux (judo, Karaté, Aiki-do). Deux choses dominent le regard que je jette rétrospectivement sur cet apprentissage. Le premier fut ma découverte et prise de conscience de l’importance du moindre détail pour la réalisation correcte d’un mouvement. Je passais beaucoup de temps à décomposer ce que faisaient chaque doigts dans une tenue de la main de l’autre par exemple. Et cela inspira beaucoup le second point, car  rapidement, après avoir fait des stages d’été avec des maîtres japonais, je pris en charge avec un ami, les cours d’Aiki-do au « Judo club de Nice ». Ce fut tout mon apprentissage de la pédagogie, sur le tas, avec succès, avec plaisir. Ce fut là, sans doute, que j’appris à animer des stages expérientiels, et à pouvoir me lancer sans hésitation dans les stages « entretien d’explicitation ». Ce fut cette expérience aussi qui me fis découvrir qu’enseigner une pratique était facile pour moi, que j’étais naturellement doué pour l’animation, pour l’émulation du plaisir d’affiner une pratique. En peu de temps, nous étions obligés de créer de nouveaux cours. Quelquefois,  il m’arrive de dire, que je n’ai jamais rien enseigné de mieux que l’Aiki-do. Je ne le savais pas, mais j’étais prêt pour l’animation des stages d’entretien d’explicitation. Je crois aussi que la philosophie incarnée de l’Aiki-do me donna le sens des approches indirectes, la démarche d’accueillir d’abord le mouvement de l’autre, puis d’en modifier la direction. Souvent je vois que les techniques de questionnement que j’ai développé, sont des techniques basées « sur la machine à tirer dans les coins », pas basée sur des lignes droites, mais sur des courbes d’enveloppement, d’accueil de l’autre et de redirection invisible.

Mon bac en poche, j’eus accès grâce à un membre de ma famille à la possibilité d’avoir un poste de maître d’internat au Lycée technique hôtelier de Nice. Je quittais le cadre familial pour toujours. La logique des études de l’époque voulait que l’on fasse une année propédeutique, dont la réussite conditionnait l’accès à l’université. Je m’y échinais pendant deux ans sans succès, n’étant bon ni en histoire, ni en géographie, encore moins en anglais, quoique toujours excellent en philo. Après le dernier échec, grâce à une documentation recueilli par mon ami François sur les métiers de la psychologie, je décidais de faire une fin. C’est-à-dire de présenter un concours pour devenir conseiller d’orientation scolaire, avec la certitude que si ça marchait j’aurais un métier et une affectation au bout du compte.

Je me trouvais trop vieux pour continuer à essayer de continuer à faire des études gratuites, non professionnellement finalisées, le fait de survivre en étant logé nourris dans le cadre du lycée m’apparaissant comme un piège. D’autre part, quoique passionné de philo, je voyais bien que cela n’avait aucune prise sur le monde, et je pris la psycho comme ce qui était le plus proche de la philo tout en ayant une vraie base empirique.

Mon ami François était déjà parti à Aix en première année de la licence de Psycho. Mais l’année d’avant, nous nous étions lancés  ensemble dans la rédaction d’un livre d’enseignement programmé sur les « Différents sens du mot comprendre », extrait d’un cours de philo de Passeron le prof de philo d’hypocagne. Et ce fut grâce à ce livre que je pus rencontrer mon futur prof de psycho Georges Noizet, à propos d’achat de livre sur l’enseignement programmé. C’était dans le cadre de l’ancienne faculté des lettres dans le vieil Aix-en-Provence.

Je réussis le concours d’entrée à l’IBHOP, avec la plus grande facilité, par mes lectures j’avais une culture générale qui me rendait tout facile, et les tests de logique n’étaient difficiles que pour ceux qui n’avaient pas de formation en logique et qui confondaient implication et implication réciproque (test de Longeot, mobilisant essentiellement ce biais de raisonnement).

Je partis m’installer à Marseille faire ma formation de conseiller d’orientation. Et, profitant d’une dérogation accordée à toute personne ayant été salariée pendant deux ans après le bac, je pus m’inscrire en plus à l’université, sans avoir réussi ma propédeutique. Je m’inscrivis donc à la fac des lettres d’Aix, en psycho, pour suivre  le certificat de psychologie générale et celui de psychologie de l’enfant( la dérogation était limitée à deux certificats de toute façon). Je ne pouvais pas aller aux cours dans la journée à Aix, puisque nous avions des cours toute la journée à l’IBHOP et de nombreux partiels. Mais je récupérais les cours auprès de la compagne de François (Marie alors encore Mallaval) qui tapait les cours à la machine avec de nombreux carbones !! Et j’allais avec un autre étudiant aux travaux pratiques obligatoires le soir. J’eus ma première année à l’IBHOP, et mes deux certificats (nous avons été deux dans l’histoire de l’école à le réaliser, l’autre est devenu quelques années plus tard le directeur de l’IBHOP). L’année suivante (1968), profitant de la même dérogation, mais appliquée en fac de sciences à Marseille (il n’y avait pas de fichiers informatiques qui m’auraient interdit la manip, illégale), je m’inscrivis à deux certificats de sciences, psychophysiologie et neurophysiologie, qui me permettaient de compléter une licence complète et l’année suivante de pouvoir m’inscrire en maîtrise. J’eus là aussi mes deux certificats, ainsi que mon examen de conseiller d’orientation (session de septembre 1968, comme beaucoup, puisque les examens de juin avaient été interrompus). Mais je ne passais pas le concours d’entrée dans la fonction publique et décidais de continuer ma formation universitaire et de m’orienter vers la recherche.

Voilà pour le résumé des événements, qu’ai-je appris dans ces années de formation universitaire ? Tout d’abord, vu de maintenant, en toute naïveté, je tombais à Aix dans une « secte » scientifique ! Sous l’impulsion de plusieurs universitaires parisiens qui venaient de s’installer à Aix, comme Noizet, Flament et d’autres, leur idée dominante était de monter une fac qui soit aussi bien que Paris V et de suivre à la lettre le dogme de la psychologie expérimentale, d’être dans l’orthodoxie enseignée et défendue par P. Fraisse ! Je pus donc connaître la méthode expérimentale en psychologie, et je pus deux années plus tard faire un mémoire de maîtrise de ce style-là avec C. Florés, un autre expatrié récent de la capitale. Quand je me risquais à quelques questions sur le sens de ces manips, parfaitement rigoureuses, on me disait que tôt ou tard à force de recueillir des données exactes, même si elles étaient très limitées dans leur portée, cela ferait de la science, de la vraie. J’attends encore ! L’avenir montrera que j’avais appris vraiment ce que je me jurerais de ne plus jamais faire : une psychologie dénuée de sens, et par ailleurs très rigoureuse dans sa méthode. J’étais vacciné !

Sur le versant positif, ces années-là furent la source d’influences intellectuelles fortes qui m’inspirèrent toute ma vie de chercheur et qui continuent à avoir tout leur sens encore maintenant. La première influence, vint de la pensée de Noizet, développée dans son cours de psychologie générale. Il présentait l’évolution d’une même conduite (la perception, la mémoire) à travers l’échelle animale, puis de l’enfant à l’adulte, du sujet sain au sujet plus ou moins malade. Il me fit comprendre l’intérêt de la dimension comparative de la psychologie : comprendre l’adulte par l’enfant, c’est-à-dire par sa genèse ; comprendre l’humain par l’étude de l’animal, pour pouvoir apprécier les niveaux de complexité, de détour, des conduites ; comprendre la trop grande évidence de l’homme sain par l’effet de grossissement produit par les pathologies ; comprendre l’homme blanc, occidental par l’étude des autres civilisations. Dans cette perspective comparative, il introduisit la pensée du célèbre neurologue anglais du 19ème siècle, J.H. Jackson, et sa pensée sur les lois d’évolution et de dissolution du système nerveux et leur traduction comportementale ; et de façon complémentaire cela me permit d’intégrer cette idée tellement puissante de la distinction entre caractérisation positive et négative de toute conduite. Une conduite erronée, un symptôme pathologique, est d’abord vu à travers une qualification négative : ce n’est pas la bonne réponse, ce n’est pas une réponse adaptée, et ce faisant, la seule chose que nous apprenons est privatif, nous n’apprenons rien sur la conduite elle-même sinon qu’elle n’est pas la bonne réponse. Mais elle peut être vue comme dans une qualification positive, au sens d’une description intrinsèque, qui repose sur le postulat que toute conduite à une logique d’engendrement qui lui est propre et qu’il s’agit de découvrir. Dans le cadre de la pathologie neurologique cette logique propre est rendue intelligible par l’hypothèse de l’apparition de niveaux de régulation plus primitifs (mais donc organisés) qui apparaissent avec leurs propriétés propres quand les niveaux de régulation plus complexes (d’acquisition plus tardives) disparaissent ou sont inhibés suite aux pathologies. Mais dans le cadre de l’adulte sain, il m’est apparu évident que l’on pouvait transposer ces hypothèses à la présence chez l’adulte de niveaux de régulation plus archaïques, connus par l’étude de l’ontogenèse, et qui pouvaient fonctionner selon leur registres propres.

Ces idées vont m’aider plus tard pour mettre en évidence dans l’analyse des erreurs, dans les étapes de l’apprentissage, la logique d’engendrement des résultats qui autrement étaient incompréhensibles (ils font n’importe quoi !) et inexploitables dans des perspectives d’aide ou de remédiation.

Noizet, dans sa réflexion théorique m’apparaît maintenant comme vraiment génial et m’a beaucoup influencé dans mes bases théoriques. Mais dans la même année, je découvrais, non pas un professeur ou un domaine, mais un auteur, une pensée logique, épistémologique, un génie théorique. Je veux parler de J. Piaget. Dans le certificat de psychologie de l’enfant que je suivis, comme dans les cours reçus à l’IBHOP à ce sujet, ce n’est pas tant les professeurs que j’eus qui m’apparaissent maintenant important (Orsini, Taponnier) que la transmission qu’elles faisaient de cette prodigieuse pensée. En fait, l’épistémologie génétique, c’est-à-dire l’étude de la connaissance par sa genèse était époustouflant d’intelligence, de clarté. Je m’imprégnais de la différence entre activité opérative et figurative, du modèle de l’équilibration, de la téléologie, du concept de schème, de l’organisation de l’ontogenèse de l’intelligence. Cet enseignement des théories de Piaget devait me fournir la plus grosse partie de mes cadres théoriques pour étudier l’intelligence adulte. Ce fut un éblouissement. Je lisais tout de Piaget, y compris l’illisible comme ses deux  traités de logique (Piaget 1949; Piaget 1952). Cela me fournira les instruments pour élaborer la théorie des registres de fonctionnement cognitif, et couplé au modèle théorique de Jackson de pouvoir analyser les conduites observées tout au long des étapes d’un apprentissage, (apprentissage du réglage de l’oscilloscope pour ma thèse, apprentissage du dessin industriel, etc. ).

Je me rends compte que cette année à Aix m’apporta les bases de mon univers théorique. Deux grandes rencontres, Jackson à travers Noizet et Piaget à travers l’enseignement de psychologie de l’enfant. Ma prochaine grande rencontre théorique se fera beaucoup plus tard, ce sera l’œuvre d’Husserl et la lente découverte de la psychologie contenue dans sa phénoménologie. Mais patience …

L’année universitaire suivante (67/68), je m’inscrivis en faculté de sciences utilisant la même dérogation. C’était alors la création de nouveaux cursus et je faisais le certificat de psychophysiologie avec le très célèbre professeur J. Paillard. Dans ce certificat, nous n’étions que 12, alors que le certificat équivalent intégré à la licence de psycho accueillait plusieurs centaines d’étudiants ! Les cours étaient prodigieux, Paillard avait une passion pour ce qu’il enseignait, et un talent pédagogique hors du commun. Il réussissait à rendre l’étude de la neuroanatomie aussi passionnante qu’un feuilleton télé. Mais ce que je retiendrais surtout, c’est que pour la première fois, j’entendais parler –chut ! sous le sceau de la plus grande discrétion- que certains chercheurs étudiaient maintenant la conscience ! Pas en France, bien sûr. C’était un sujet tabou. Mais en URSS, comme lieu d’une recherche imaginairement tout à fait en pointe ! Misère. Comment aurais-je pu mesurer à l’époque l’état d’indigence théorique de l’université scientifique française. Je subissais. Le certificat de neurophysiologie, me donna l’occasion de faire des vrais travaux pratiques sur des animaux vivants, grenouille et … chats (plus pour longtemps, en fait), et de faire la connaissance d’un chercheur genevois en année sabbatique à Marseille : Pierre Mounoud. Nous avons fait les révisions des exams ensemble. Et plus tard, il m’invita à être membre du jury (je ne l’avais jamais été auparavant) de la première thèse soutenue à Genève qui contredisait la théorie de Piaget (thèse de Auer, sur le fait que la genèse ne progressait pas de façon continue, mais suivant des courbes en U).

Je ne retiens pas grand-chose de la troisième année passée à Marseille. Je faisais un mémoire de maîtrise de psychologie expérimentale sur la mémoire, qui m’apprit surtout ce qu’il ne faudrait plus jamais que je fasse, mais me donna de bonnes références, puisque cela prouvait que j’étais un vrai scientifique selon les normes de l’époque. En même temps j’étais moniteur dans le cadre du certificat de psychophysio pour les étudiants de lettres. Et, grâce à Paillard, je fus embauché dans l’équipe du commandant Cousteau, pour faire des études sur la détérioration des compétences cognitives chez les plongeurs de grande profondeur (effets liés à l’ivresse des profondeurs). Bref, j’avais maintenant les moyens d’acheter ma première voiture d’occasion : une coccinelle grise.

Paillard, m’avait proposé ce contrat, avec l’idée de m’intégrer dans une de ses équipes, en vue d’une embauche comme assistant ou dans l’optique d’une future candidature au CNRS. C’était l’époque de la création des universités en France dans les grandes villes de province, et les professeurs responsables cherchaient partout des étudiants en fin de cursus qui puissent tout de suite devenir assistant (si possible ayant soutenu leur maîtrise, mais pas forcément).

Fin juin 69, François qui était depuis un an à Paris, me signala une petite annonce placée à l’institut de psychologie rue Serpente. Le laboratoire de psychologie du travail recherchait un psychologue pour la réalisation d’un contrat sur « l’enseignement programmé des statistiques ». Je voulais venir à Paris pour des raisons que je reprendrais plus loin, et je pris rendez-vous avec Annie Weil Fassina (ma future collègue pour très longtemps). En fait, elle avait déjà vu plus de trente personnes, et son choix était quasiment arrêté. Mais dans la discussion, il apparut clairement que je connaissais mieux le sujet qu’elle, dans la mesure où j’avais une connaissance et une pratique de l’enseignement programmé. Elle m’embaucha. Elle le fit d’autant plus volontiers, qu’elle était enceinte de son premier enfant et cherchait à recruter quelqu’un d’autonome de façon à ce qu’il puisse travailler seul pendant les quelques mois d’absence. J’arrivais à Paris début septembre 69 et intégrais le labo de psycho du travail comme chercheur contractuel. Dans le même temps, j’héritais de François d’un logement HLM dans le 15ème arrondissement, sous-loué pendant l’année par une enseignante travaillant en Afrique dans la coopération et pour seulement … 150 F par mois ! Tout s’organisait pour que mon transfert à Paris soit aisé. Adieu Marseille, le soleil, la Provence, le Luberon, la mer, la vraie civilisation quoi. Je quittai cependant la Provence sans état d’âme.

Mais avant d’en venir au laboratoire de psychologie du travail, une des raisons de ma motivation à venir à Paris est qu’il était aussi le centre d’un enseignement spirituel que j’avais rencontré dès 63 à Nice. Donc très jeune. J’en parle, parce qu’il me semble que cette influence a beaucoup joué pour développer des compétences pratiques qui seront utiles et totalement disponibles pour le moment où je créerais l’entretien d’explicitation.

En effet, je ne développerais pas ici, le message spirituel contenu dans cette tradition, simplement parce que ce ne serait pas pertinent pour mes idées professionnelles, mais plutôt des aspects liés aux pratiques. Chaque semaine nous était donné un thème d’exercice impliquant l’observation de nos vécus, et sur lesquels nous devions faire des essais et les rapporter en les décrivant lors d’une réunion de groupe hebdomadaire. Il y avait là le développement d’une compétence à l’observation de soi, à une introspection liée à un vécu particulier, quelques fois liée à un moment caractérisé par une tâche ou une situation particulière (le moment où je rencontre quelqu’un par exemple, toutes les propositions étaient simples, sinon prosaïques). Développer les savoir-faires relatifs à l’observation de son monde intérieur, de façon précise, spécifiée, ce que l’on retrouvera  bien sûr dans l’entretien d’explicitation. Mais de plus, au moment de la prise de parole dans le groupe, pour faire état du « travail » de la semaine,  face à quelques anciens, la qualité de la parole devenait un enjeu crucial. Ce que j’ai appelé dans l’entretien d’explicitation « la position de parole incarnée » était mobilisée (pas sous ce terme là), il y avait une exigence que la parole s’appuie sur la référence à une expérience vraiment vécue, et même que cette expérience puisse être là, à nouveau vivante, dans la forme de rappel qu’exigeait cette parole, que j’ai qualifié depuis de d’évocation (mais ce terme n’était pas présent). Ça c’était l’exigence intérieure du point de vue de ce lui qui s’exprimait, mais pendant le temps du groupe, nous entendions les autres s’exprimer, et développions tout naturellement une oreille experte à discriminer si la parole de l’autre était en relation avec une expérience vécue ou juste en relation avec l’idée d’une expérience. J’eus l’occasion d’apprendre et d’exercer ces compétences d’écoute et de position de parole incarnée pendant de nombreuses années, et le jour où je lançais l’entretien d’explicitation, je n’avais pas conscience de ce patrimoine de compétence déposé en moi, mais je l’utilisais avec facilité et pouvais développer une phénoménologie de la position d’intervieweur de façon implicite et efficace. C’est encore important, parce que je crois qu’il n’y a pas d’apprentissage de la pratique de l’introspection sans transmission sociale, sans contact avec des personnes ayant déjà pratiquées, sans groupe social au sein duquel cette pratique prends sens et peut se développer, sans pratique sociale qui fait que l’occasion de s’exercer se renouvelle porté par des occasions régulières, installées dans la réponse à des besoins sociaux. J’y reviendrai plus loin, mais tous les étudiants ou chercheurs qui se sont lancés seuls dans la pratique de l’introspection se sont cassés la gueule et ont renoncés ou produit des descriptions décevantes.

J’avais été embauché dans ce laboratoire pour répondre à la demande d’un ami du directeur du laboratoire, afin de fabriquer un enseignement programmé des statistiques à destination des étudiants de psychologie, qui étaient particulièrement rétifs à l’assimilation de cette matière. Très vite, je montrais que de nombreux cours programmés de ce type existaient déjà aux États-Unis, et qu’il serait plus judicieux de les traduire que d’en concevoir de nouveaux. Nous décidâmes de nous reconvertir dans l’étude des difficultés des étudiants. Deux ans plus tard, le laboratoire et son directeur J. Leplat, soutinrent ma candidature au CNRS, où je rentrais comme attaché de recherche en septembre 71.

Je prends le temps de vous décrire le paysage dans lequel j’étais installé. Parce qu’il se révéla miraculeux pour des raisons tout à fait contingentes. Le laboratoire de psychologie du travail, était équipe associée au CNRS, ce qui était remarquable. Mais surtout, il était la bonne conscience de la commission, le lieu ou la psychologie se faisait psychologie appliquée, de la façon la plus scientifique possible dans les limites des travaux de terrain. Donc il était admis que ses chercheurs faisaient au mieux, mais sans travaux de laboratoire, sans expérimentation, ou dans les limites des contraintes du terrain. Nous étions à la fois reconnus comme rigoureux et accepté comme « bricoleurs » de la recherche puisque c’était ce que l’on pouvait faire au mieux. De plus, son directeur J. Leplat, n’avait pas d’ennemis, et quand les labos ennemis se neutralisaient pour les recrutements au CNRS, pour ce faire ils préféraient privilégier Leplat. Ce qui fit que nous avons eu chaque année un nouveau recrutement au CNRS, et ce pendant cinq années de suite !!! Ce qui est insensé. Je profitais donc d’un mouvement qui ne reflétait pas nécessairement la somme de mes talents ! Mais ce n’est pas fini. Ce recrutement dans le cadre de la psychologie du travail, me permit d’être dans une délicieuse marginalité, sans contrôle pendant plus de 20 ans. Après tout, nous n’étions que de la psychologie du travail, et ce que nous faisions ne menaçait aucun des grands laboratoires, aucune des grandes querelles théoriques ou méthodologiques. Leplat, contrairement à d’autres directeurs d’équipe, n’avait pas de problématique propre ou de programme de recherche qui eut nécessité de solliciter les membres de son laboratoire pour les réaliser, chacun faisait ce qu’il voulait, charge à lui de le justifier annuellement, et de publier en conséquence. Pour ma soutenance de thèse en 76, j’aurais pu remercier mon directeur de thèse (J. Leplat), de m’avoir totalement fichu la paix pendant tout ce temps. Par ailleurs, nous n’étions pas dans l’université, mais à l’École Pratique des Hautes Études, pas d’étudiants débutants, uniquement des thésards, pas de sollicitations pour des cours. Ces années dans le laboratoire de psychologie du travail furent des années de liberté, de création théorique, d’exploration méthodologique. Sans y être pour rien, j’eus une chance extraordinaire et des conditions de travail inespérées (bien sûr, à l’époque je trouvais juste tout ça tout naturel, je ne l’apprécie vraiment et ne le mesure que du point de vue d’aujourd’hui).

B – Avant l’explicitation

Pendant toutes ces années (71-88), je publiais beaucoup, recueillais des données, créais des collaborations, rencontrais des demandes des praticiens de la formation et de l’enseignement. Mais je vais quitter le fil historique, pour rassembler les motivations qui me guidèrent.

Ruptures avec ma formation universitaire

J’avais vu ce qu’était la psychologie expérimentale, et particulièrement j’étais très opposé au fait de proposer à des étudiants de psychologie de première année, moyennant dédommagement, des tâches, des problèmes, dont ils ne se souciaient pas. Cela me paraissait artificiel, nous dirions maintenant dénué de toute validité écologique.

Et ma première rupture avec ma formation aixoise (aidé par le climat du laboratoire de psychologie du travail, il est vrai) fut de faire des recherches sur le terrain en étudiant des problèmes que les personnes avaient que je sois là ou pas. Je voulais étudier la résolution de problème (c’était la mode à l’époque, et j’appartenais à cette époque), mais à propos d’une situation où le problème existait déjà, sans moi. C’est ainsi que j’étudiais dans le cadre de la formation des adultes, lors des premières séances de formation, l’apprentissage du réglage de l’oscilloscope cathodique, dont je savais qu’il faisait difficulté à la majeure partie des formés.

Ma seconde rupture fut de ne pas me contenter d’indicateurs de performances (réussite/échec, temps passé), mais de m’intéresser au processus. Et pour cela je décidais de faire une chose totalement interdite (dans le principe) dans la méthodologie du traitement des données. Je décidais d’analyser, mes données a posteriori, de découvrir ce qu’elles contenaient sans avoir défini mes hypothèses au préalable (pêché mortel, scientifiquement parlant). Pour me donner les moyens de ce programme, je décidais d’enregistrer en vidéo chaque sujet que j’examinais. (J’avais un magnétoscope à bande, « transportable » 20 kg, un trépied, bref la galère). Je passais des mois à transcrire les bandes et à « inventer » (au sens d’inventer un trésor, pour celui qui le découvre) les observables. Je mis trois ans à élaborer mes données et à les interpréter dans le cadre théorique de la théorie des registres de fonctionnement cognitifs chez l’adulte. Dans cette aventure méthodologique, j’appris à faire surgir des observables nouveaux, à articuler des flashs théoriques et des détails de comportement, à en saisir la régularité. A prendre patience, pour regarder encore et encore les mêmes enregistrements, jusqu’à ce que je vois ce qui était là depuis le début, mais que je ne discriminais pas encore. Je découvris que mes données contenaient plus d’informations que ce que je croyais, que je devais découvrir ce qu’elles contenaient. C’est une leçon qui traversera toutes mes activités de chercheur, lutter contre l’évidence. J’inventais une méthode d’interprétation des données qualitatives, dans en point de vue en troisième personne par inférence à partir des observables (Sherlock Homes en gros, il y a des traces et elles permettent de faire des inférences).

Une méthodologie était en train de naître, que j’utilisais sur d’autres terrains,essentiellement ceux de la formation. Mais cette méthodologie était étroitement limitée par la possibilité  d’avoir suffisamment d’observables pour pouvoir travailler par inférence et ainsi deviner le détail de l’activité intellectuelle. L’oscilloscope cathodique, avec tous ses boutons de réglages, permettait de saisir chaque raisonnement, chaque connaissance, par la façon dont les boutons étaient utilisés, puisque toute l’activité se traduisait par une action manifeste. Le repérage sur des photos de montagne prise de deux versants différents se traduisait par des gestes pointant des indices sur les photos. Mais lorsque des enseignants vinrent me voir pour savoir combien de caméra faudrait-il installer dans une classe pour étudier le calcul mental … il n’y avait bien sûr pas de réponse. La méthodologie que je développais était limitée à l’étude des situations présentant des traces et des observables nombreux. L’activité intime du sujet n’était pas accessible, pas connaissable par le seul enregistrement vidéo, limité à ce qui était manifeste.

La solution était bien sûr de faire des entretiens. Mais ils avaient très mauvaise réputation, ils étaient réputés inutilisables parce que fourrés de mensonges, d’inventions, de reconstitutions, de justifications, d’erreurs de mémoire. Bref, ils étaient plutôt déconseillés. Que faire ?

La vie allait m’aider à y répondre.

L’apprentissage de la psychothérapie

Dans le début des années 80, des difficultés personnelles me conduisirent à commencer une psychothérapie, d’abord en séances individuelles puis, ensuite et en plus dans un groupe de thérapie mensuel. Je prenais beaucoup d’intérêt à ce travail et au bout de deux ans décidais de faire le cursus de formation de psychothérapeute en trois ans, dans la formation animée par les Boyesen (Psychologie bio-organique). Approches de bio-énergie douce, avec travail sur le corps, sur le symbolique, dans un éclectisme sympathique, loin de toutes idées sectaires. Trois ans plus tard, je devenais assistant d’Anne Fraisse à la fois dans un groupe continu et dans l’animation d’un stage d’une semaine sur la période des vacances d’été (où je fis la connaissance de Catherine Le Hir, que je ne rerencontrerais que quelques années plus tard). A partir de là, Anne me proposa de co-animer des groupes continus de thérapie, ce qui automatiquement m’amena des demandes de séances individuelles. Le bouche-à-oreille fit le reste et mes week-ends et fins de journées se remplirent vites.

Plusieurs aspects qui sont issus de ce monde de la psychothérapie ma paraissent importants pour la suite.

Le premier est relatif à ce que j’appris en animant des groupes de thérapie. J’avais appris à être formateur en donnant des cours d’Aiki-do, ou plutôt j’avais découvert que c’était facile pour moi, et avec l’animation de groupes de thérapie, j’acquis une grande liberté intérieure pour me manifester dans ma vérité face et avec un groupe. L’animation de groupes de thérapie, ne permet aucun mensonge, aucun camouflage de qui on est, et demande d’accueillir l’imprévu et de le mettre au travail aussitôt. Je n’hésitais pas à conduire de grands feed-backs, d’une journée entière, chaque prise de parole me permettant de faire travailler de façon directe ou indirecte chacun. J’appris sur le tas, dans l’improvisation, à conduire des feed-back, à valoriser sur l’instant tout les matériaux exprimés, à dire à x ce que je ne pouvais pas dire directement à y, à rebondir sur ce que disait x pour développer un message valable pour tous, etc. Ce qui me sera d’une grande aide dans l’animation des feed-back lors des formations entretien d’explicitation.

Le second est d’être accompagné verbalement (comme patient), d’apprendre à accompagner (comme étudiant), puis d’accompagner vraiment (comme psychothérapeute), à développer une grande attention à ce qui était dit, comment c’était dit, quels effets je voulais produire sur le patient, et tout autant qu’est-ce que je devais ne pas dire pour ne pas empêcher le cheminement du patient. L’intention était rarement l’élucidation précise d’un moment de vie, le plus souvent il s’agissait d’interprétation à produire, d’état intérieur passé ou présent à explorer, ce n’était donc pas une activité pré -explicitation. Mais sans m’en rendre compte, j’acquis un sérieux entraînement à l’accompagnement verbal de l’autre. Comme praticien, mon attention était fixée sur les résultats à produire, à engendrer, pas vraiment sur une théorie des effets des mots sur l’autre. Mais j’acquis une grande aisance, qui me semble expliquer que, lorsque je me mis à questionner dans mes activités de recherche, j’obtins des verbalisations détaillées (sans rapport avec un thème ou une visée psychothérapeutique) qui dans un premier temps me sidérèrent, et pour tout dire auxquelles je ne m’habituais pas ! Chaque entretien était un étonnement. J’obtenais des descriptions de vécus que je n’aurais jamais dû obtenir à l’aune de ce que l’on m’avait enseigné sur la mémoire à l’université.

Et c’est là le point suivant.

Le troisième point concerne le rapport à la mémoire des vécus. Dans la pratique psychothérapeutique, comme je l’avais vécue et comme je la faisais vivre, accéder aux souvenirs les plus lointains de l’enfance, voire de la naissance, était une simple question de savoir faire. La question ne se posait pas de savoir « si cela allait revenir », mais plutôt de « quand cela allait revenir ». L’accès à la mémoire de l’ensemble des vécus allait sans dire, cela faisait partie des outils de base d’une séance de psychothérapie. Il faut dire que la question de la vérité factuelle était tout à fait secondaire, puisque le seul critère était relatif à l’intensité de l’émotion qui revenait avec ces moments, à la force libératoire de l’épisode remémoré, à la charge de sens pour les difficultés de la personne. Des dizaines de scénarios d’induction de l’accès à une période de la vie étaient appris et utilisés avec toute l’évidence des pratiques qui marchent ! J’ai mis beaucoup de temps dans la réflexion sur la pratique de l’entretien d’explicitation pour réaliser la simplicité de mon rapport à la mémoire des vécus et pour en thématiser théoriquement la possibilité (grâce aux conceptions de la mémoire d’Husserl d’ailleurs).

Probablement que ce passage « pratique » par la psychothérapie m’a apporté la formation pratique, à la fois relationnelle et langagière, qui m’a permis de mettre en place une pratique d’entretien directement presque sans tâtonnement.

Je résume. Ce qui était questionné était éclairé par les filtres de l’analyse de l’activité développée en psychologie du travail ; la familiarité avec l’introspection et l’écoute de la position de parole me venait de mon entraînement spirituel ; la souplesse relationnelle et langagière me venait de l’apprentissage de la psychothérapie. Pour autant, l’entretien d’explicitation n’était pas une province de la psychologie du travail, ne transmettait pas des contenus ayant trait à la spiritualité, n’avait pas pour objet ni moyen un travail psychothérapeutique. Ces trois terrains avaient été pour moi des temps de formation à la fois comme animateur de formation et comme praticien de l’entretien.

On voit le double fil qui se tisse entre la compétence personnelle à mener un entretien de recherche très détaillé et la compétence à concevoir et à animer des stages de formation. C’est un point important, parce que très vite, je fus en situation de proposer des stages et donc d’assurer une transmission et une expansion sociale au-delà de la seule publication de résultats ou de l’écriture de description technique. Un savoir-faire ne s’est jamais transmis par les écrits, il faut  pour cela l’apprendre par la pratique des exercices, le modéliser en voyant faire un plus expert, l’automatiser et le roder par la pratique. On n’apprend pas à nager en lisant un livre sur la natation.

Le rapport aux praticiens de la formation et de l’enseignement

Dès le début de mes activités de recherche (70/71), je développais des interactions avec les praticiens de la formation et de l’enseignement. C’était la grande époque de l’enseignement programmé que je connaissais bien et je m’étais intéressé très vite à un auteur soviétique (Landa) qui semblait proposer une analyse de l’activité intellectuelle très structurée, par la description sous forme d’organigrammes (lui appelait ça des algorithmes), qui devaient faciliter la conception des livres « ramifiés ». L’INRDP, institut national de recherche pédagogique, était juste dans la rue d’Ulm, à côté, et un centre de documentation sur l’enseignement programmé avait été créé CDEP. Je participais à un séminaire sur la théorie de Landa, organisait par de futurs co-chercheurs du Lycée de Sèvres avec qui je devais monter une recherche en géographie. Du fait d’une indiscrétion d’une charmante documentaliste qui réglait des comptes (amoureux) avec son patron et compagnon, je pus mettre la main, avec la complicité de tout le personnel, sur toutes les publications de Landa en anglais, qui étaient recensées, mais retirées du prêt et de la consultation pour être cachées dans un tiroir.  Et très rapidement, avec le consentement bienveillant des organisatrices d’origine, je pris l’organisation du séminaire en charge et cela m’ouvrit de nombreux contacts dans le secteur de l’éducation nationale qui ne cessèrent de se développer. Plus tard (71/76), ma thèse ayant comme terrain une situation de formation (l’apprentissage du réglage de l’oscilloscope cathodique en formation d’adulte), et la publication du résumé de ma thèse au Bulletin de Psychologie, avait attiré l’attention des milieux de la formation professionnelle. Mes intérêts théoriques sur la méthode des algorithmes en pédagogie de Landa, sur laquelle j’avais déjà publié (dès 71), comme ma théorie des registres de fonctionnement cognitifs (76) avaient créé une petite notoriété qui me faisait inviter dans les séminaires et les colloques. La publication d’un article de circonstance, dont le thème était : Analyse de la tâche et fonctionnement cognitif dans la programmation de l’enseignement (Vermersch 1979), pourtant très vite écrit pour les besoins d’un colloque, fit un tabac imprévu. A mon grand étonnement, l’article fut reproduit, photocopié, diffusé à tous les étudiants en sciences de l’éducation pendant très longtemps. Mais j’en parle parce qu’il déclencha une demande d’intervention de la part de G. Nunziatti, fondatrice de l’évaluation formatrice, à une Université d’été à Marseille, qui fut le début d’une longue collaboration avec les praticiens et me donna l’occasion de tester une première formation à l’entretien d’explicitation. Il n’avait pas encore clairement ce nom, mais il s’agissait bien d’explicitation. L’animation était simple, je n’avais qu’une séance de trois heures en très grand groupe. Je donnais une tâche à réaliser (par exemple faire le résumé d’un petit texte de Piaget, comme ça en même temps, ils lisaient utile) puis demandais de questionner la personne pour qu’elle décrive comment elle s’y était prise ! Bref, selon les critères actuels, je commençais par la fin du stage. Plusieurs personnes me firent remarquer que, lorsque je faisais des démonstrations de questionnement, il semblait bien que je faisais beaucoup plus de choses que la simplicité de mes consignes le laissait penser !! Bref, la pédagogie de l’entretien d’explicitation en était à son premier stade, mais l’occasion m’avait été donnée de démarrer la transmission de ma démarche. Surtout, quoique chercheur au CNRS, je côtoyais sans cesse des praticiens, je leur parlais, j’intervenais dans leurs recherches, dans la conception de leurs initiatives. Cela me renvoyait une image permanente que ce que je concevais avait du sens dans le réel, qu’il ne s’agissait pas d’une activité de recherche sans aucune application. Bien au contraire, tout ce que je concevais semblait être utile.

La suite m’amena à développer de vrais stages de formation à l’entretien d’explicitation, essentiellement au début à la demande et avec le soutien de l’AFPA. Puis à la demande d’EDF dans le domaine des centres de formation du nucléaire.

Je fus alors sollicité pour participer à une commission au ministère de la recherche sur le thème des « bas niveaux de qualification » et participait à l’appel d’offre pour des programmes de recherche. Moi-même en proposait une, sous la forme d’un groupe de réflexion qui se réunissait régulièrement à Paris. La constitution de ce groupe de réflexion rassembla des praticiens, des universitaires, des chercheurs qui seront la base d’une bonne partie des pionniers du futur GREX. En effet, après deux années de fonctionnement et de financement des frais de déplacement, les crédits ne furent pas renouvelés (le fait d’avoir refusé d’assurer la présidence de la commission n’y est peut-être pas pour rien). Je proposais aux participants que nous continuions à nous retrouver régulièrement, ce qui fut fait et en juin 91 avec Catherine Le Hir nous créâmes l’association du Groupe de recherche sur l’explicitation, qui donnait une autonomie sociale et une visibilité à tous ceux intéressés et formés à l’entretien d’explicitation. Elle existe toujours, et va publier le numéro 88 de sa revue Expliciter.

La diffusion sociale était en place, une petite communauté existait, l’instrument s’était perfectionné dans la clarification de ses concepts et méthodes, du coup sa pédagogie était quasiment formalisée. Quelle était la suite ?

Le besoin d’informations m’avait conduit à l’entretien.

L’entretien était devenu le centre de mes intérêts.

Je pouvais maintenant revenir aux buts, non plus exprimés en termes de besoin d’information (je pouvais les avoir maintenant), mais exprimé en termes de conceptualisation du contenu maintenant accessible ! Le passage du moyen au but, puis l’amplification du but. Avec quelles ressources ?

 

C – De l’explicitation à la psycho phénoménologie.

Prenons de la hauteur pour résumer le point où j’en étais au moment où l’entretien d’explicitation a pris forme, où sa pédagogie est au point où des recherches s’en inspirent.

Au point de départ de mon activité  de recherche, j’étais guidé par le besoin d’avoir plus d’informations sur ce que faisait le sujet dans le déroulement de ses activités. Mon but était d’enrichir les données pour faire une psychologie renouvelée qui prenne enfin en compte le détail de la conduite du sujet. L’enrichissement des observables grâce à la vidéo était un premier pas, mais limité … aux observables précisément, alors que l’activité du sujet était pour une large part non observable, privée. Cela me conduisit à vouloir accéder à ce privé (avec le consentement et l’aide de celui qui l’avait vécu). Et voilà, que j’y étais arrivé avec le recueil des verbalisations obtenues par l’entretien d’explicitation. Quelle était la suite ?

A cette époque je disais métaphoriquement que maintenant que j’avais l’escabeau, je pouvais m’occuper des confitures.  Traduction : j’avais eu comme but de me donner un moyen, et maintenant que j’avais le moyen, je pouvais me donner un nouveau but, ce à quoi le moyen permettait d’accéder.

Mais au tout début, ce but était exprimé de façon vague, comme étant « plus d’informations », parce que principalement ce qui manquait c’était d’avoir ces informations. Avec les années d’expérience de pouvoir obtenir ces informations, il devenait évident qu’il fallait des théories, des catégories descriptives pour pouvoir penser ces « informations », qui en fait n’étaient rien d’autre que la description et l’analyse de la subjectivité, de ses actes, de ses états, de ses croyances, de la dimension identitaire … C’était un immense programme de travail qui s’ouvrait ! Il s’ouvrait parce que  nous avions une méthodologie qui le rendait enfin accessible de façon réglée.

L’entretien d’explicitation n’était pas qu’un moyen parmi d’autres, mais en fait plus largement, il était en même temps porté par une épistémologie de l’étude de la subjectivité qui dépassait le statut d’outil. Je reprendrais ce point pour lui donner toute son ampleur dans la seconde partie, en la mettant en perspective dans le cadre de l’histoire des sciences humaines.

Dans un premier temps, je nommais ce nouveau domaine par sa caractéristique fonctionnelle : la pensée privée. « Privé », voulant dire accessible seulement à la personne qui l’a vécu, par opposition à publique, qui signifie que tout un chacun peut l’observer. Ce n’était pas une qualification très féconde, ne serait-ce que parce qu’elle était seulement privative et que de plus elle ne pointait que vers la pensée. Je renonçais assez rapidement à cette appellation.   Car au fond, la grande question pour moi était de savoir quelles ressources théoriques, quels travaux déjà publiés pouvaient m’aider à organiser ce domaine de l’étude de la subjectivité ?  Si je me posais la question, c’est que je n’avais pas de réponses déjà disponibles ! Je me retrouvais sans appui du côté de ma formation universitaire de psychologue et, depuis, je n’avais pas fait de lectures me donnant vraiment des pistes.

Je connaissais bien les travaux de psychologie pathologique, mais je ne voyais pas comment transposer les cadres cliniques utilisés, à l’étude du sujet sain (exception faite des  conceptions de Janet de niveaux d’activation qui  recoupaient bien les idées de registres de fonctionnement).

Pire, la seule ressource potentiellement disponible, qui semblait s’accorder à mon programme de recherche, était interdite, tabou, totalement condamnée, infamante, anti-scientifique ! Je parle bien sûr de l’introspection. Je ne comprenais pas bien pourquoi cet interdit était aussi fort, aussi impérieux, au point d’empêcher toute analyse, toute réflexion. (En fait, je découvris que les quelques auteurs qui s’étaient arrêtés pour prendre connaissances des travaux mobilisant l’introspection, sans avoir de préjugés ou d’avis arrêté avant d’avoir lu, ne comprenaient pas non plus la force du rejet de l’introspection et l’acceptation quasi unanime d’arguments en réalité infondés).

Je fis une nouvelle rupture avec ma formation initiale et avec l’opinion courante de mon milieu de recherche : je commençais à redonner une vraie place à l’introspection. De toute manière,  avec les pratiques que je maîtrisais (description de mes expériences, verbalisation de mes vécus en psychothérapie, verbalisation de mes vécus avec l’entretien d’explicitation), il était évident que l’introspection était possible, régulable, productive, élucidante.  Je prouvais le mouvement en marchant.

Ma rupture fut de me tourner vers l’introspection pour lui donner une nouvelle dignité, et pour cela prendre je pris connaissance des écrits du début du 20ème siècle pour me faire ma propre opinion et accorder un véritable intérêt à ce domaine tant décrié. Pas si simple. Il fallait récupérer l’information ! Je passais quelques années à acheter des livres anciens pour les auteurs français et américains (en particulier tous les manuels et traités des différentes étapes du 20ème siècle), et à découvrir des recueils de textes traduits ou des présentations détaillées avec beaucoup de citations pour les auteurs allemands que je ne pouvais lire directement dans le texte (l’école dite de Wurzbürg).

Je reprendrais une critique plus précise de ces matériaux dans la partie suivante, en résumé, je voyais bien ce qu’avaient fait ces auteurs, mais le cadre de leurs interrogations, la pauvreté du recueil des verbalisations, le mode bizarre (à mes yeux) d’exploitation des masses de résultats qu’ils avaient collectés me paraissait sans intérêt, ou plutôt ne recoupait pas mes intérêts. En fait, je ne savais pas les lire. La seule chose importante que j’en retirais était l’évidence que toutes les critiques de l’introspection étaient mal fondées, partisanes. Ces travaux étaient sérieux, systématiques, bien organisés relativement à la compréhension de la méthode expérimentale de l’époque. Plus tard, dans le cadre du GREX, nous eûmes l’occasion lors d’une université d’été de reprendre une expérience de l’époque et de trouver les mêmes résultats. Les critiques de principe sur l’introspection n’étaient pas fondées et ne reflétaient pour la plupart que des a priori idéologiques partisans, plus tard je fis le point sur ces critiques et les dénonçais(Vermersch 1999; Vermersch 1999; Vermersch 2009). Cependant, pendant encore longtemps je mobilisais l’introspection sans la mettre nommément en avant.

J’avais gagné une compréhension des critiques de l’introspection et le droit à ne pas les considérer. Mais s’ils étaient si innovants et intéressants, pourquoi tous ces travaux n’avaient-ils pas eu de suites ? Pourquoi n’avaient-ils pas engendré de nouvelles recherches, créé une communauté, des revues, des colloques ?

Il m’apparut que la réponse était dans l’histoire, en particulier tout le mouvement du début du siècle se heurta au tsunami culturel total qui accompagnât  la révolution de la première guerre mondiale  (Gauchet 2010), et les reprises timides des années 30 furent à leur tout écrasées par la seconde guerre mondiale et par la disparition du fond de la librairie Alcan après la libération, là où les quelques auteurs qui avaient poursuivis et repris après la guerre furent publiés. L’histoire culturelle ne reprendrait vraiment que dans les années 50 et le passé serait occulté par de nouvelles modes.

Bref, mon espoir de trouver des ressources dans les publications utilisant l’introspection comme méthodologie fut déçu. Je découvris alors, je ne sais plus très bien comment dans le détail, la phénoménologie d’Husserl, que j’ignorais totalement. On m’avait signalé, puis présenté Natalie Depraz (philosophe phénoménologue) qui était aussi –parait-il- intéressée par la description de l’expérience vécue, comme semblait en témoigner sa thèse et qui était libre et disponible puisqu’elle rentrait d’un séjour de deux ans en Turquie, et n’avait pas d’obligation puisque titulaire d’une bourse prestigieuse pour deux ans. Puis à l’occasion d’une animation d’une après-midi dans le cadre de la journée d’assemblée générale de l’ARCo (Association pour la recherche cognitive, dont j’étais membre), j’avais proposé le thème de l’introspection et j’avais invité Francisco Varela que je ne connaissais que par son livre « L’inscription corporelle de l’esprit ».

J’achetai les « Idées directrices » et d’autres livres d’Husserl, et je n’y compris rien ! Mais rien ! Je ne sais pas pourquoi, mais je m’obstinais. Je ne connaissais pas son vocabulaire, je ne comprenais pas ses objectifs, le plan de ses livres m’était totalement muet.

Je sais maintenant, qu’en plus, je le lisais avec un contresens total, prenant sa phénoménologie pour une psychologie descriptive. Ce à quoi il s’est refusé toute sa vie de toutes ses forces et ce de manière très cohérente avec son programme, je ne lui en fais pas reproche.

Maintenant, je suis prêt, l’ayant lu, l’ayant traversé, capable de respecter les limites qu’il pose à son travail philosophique, d’écrire en toute connaissance de cause, un ouvrage qui pourrait s’intituler « La psychologie d’Husserl », parce que je suis capable d’extraire de son projet, ce qui y est contenu aussi : une psychologie phénoménologique, que la psychologie « scientifique » avait été et sera durant encore le siècle suivant, totalement incapable de produire. Je crus alors que c’était exactement ce que je cherchais depuis vingt ans.

M’appliquant à comprendre la méthode phénoménologique, et en particulier ce qui en paraissait la base, c’est-à-dire l’accomplissement de la réduction, je questionnais directement et naïvement les philosophes étiquetés comme phénoménologues, pour comprendre comment ils pratiquaient la réduction ! J’essayais même un jour de conduire un entretien d’explicitation sur un moment de pratique de réduction chez N. Depraz. Ce qui ne donna rien. Je devais prendre conscience que –selon mes critères – aucun de mes interlocuteurs ne pratiquaient la phénoménologie, elle n’était qu’une thématique de l’histoire de la philosophie dont ils étaient capable de faire l’exégèse. De ce fait, même ceux qui comprenaient ce que signifiait le terme de réduction chez Husserl, n’avaient jamais pratiqués une réduction, où en tous les cas, étaient incapables d’identifier un moment où ils l’avaient pratiqué, tout simplement, je crois, parce qu’ils n’avaient jamais essayés de produire de nouvelles analyses phénoménologiques.

Dans un second temps, je mis mes espoirs dans la possibilité de reprendre les exemples de vécus auxquels se référait Husserl pour argumenter ses analyses. C’est ainsi qu’avec l’appui de N. Depraz et F. Varela, j’animais pendant plusieurs années un atelier de pratique phénoménologique, puis quelques années durant la même chose en moins détaillé dans le cadre de l’atelier dont était responsable  Depraz au Collège International de Philosophie. Mais cette idée à priori simple, de repasser dans les pas d’Husserl et de confronter nos propres descriptions à celle du maître, se heurta à des difficultés fort édifiantes. Les exemples étaient génériques et difficiles à reproduire par manque de détails dans leur détermination. En fait d’exemples, ce n’était que des illustrations permettant de rendre intelligible, palpable, le propos d’Husserl, mais il n’en attendait pas une preuve, ou une mise en évidence empirique. Pas plus, qu’un mathématicien attends des découvertes après avoir tracé un triangle quelconque.

Les participants à l’atelier qui ne s’étaient pas formés à l’explicitation, produisaient des descriptions affligeantes de pauvreté. Mais ceux qui savaient produire une explicitation n’avaient pas la disponibilité d’y consacrer le temps nécessaire pour produire une description plus fouillée. Et la seule personne qui avait le temps de décrire et d’analyser la description, c’était la plupart du temps moi. Nous essayâmes de nombreux procédés pour produire des descriptions plus détaillées dans le temps d’une demi-journée passée ensemble. Nous tentâmes de faire des haltes à mi-parcours pour lire ce que nous avions commencé à noter, de façon à s’entraider en enrichissant les catégories descriptives des uns et des autres, quitte à prendre le risque de perdre l’indépendance des descriptions. Mais, avec du recul, ce qui apparaît, c’est que dans toutes ces tentatives, comme celles réalisées dans le cadre des Université d’été du GREX, le temps nécessaire pour produire, organiser, analyser, interpréter les données de description du vécu était trop grand pour que ceux dont ce n’était pas l’occupation principale puissent produire quelque chose de fini.

Pourtant, même si ces travaux -mesurés à l’aune de la science- étaient imparfaits et impubliables, ils nous furent très utiles. D’une part, cette démarche fut l’occasion d’approfondir la compréhension de la phénoménologie. En effet, la recherche d’exemples utilisables dans les livres d’Husserl, nous donna l’occasion de le lire de façon plus précise et plus extensive, et les questions que nous nous posions pour bien comprendre l’usage qu’il voulait en faire nous conduisis (même pour les philosophes connaissant déjà les textes) à une finesse de saisie qui fut extraordinairement formateur. D’autre part, chaque exemple prit, même s’il n’était pas exploité pour une publication savante, nous rendait experts dans la connaissance expérientielle d’un thème détaillé, que ce soit pour l’attention, le ressouvenir, la perception, etc. à chaque fois nous étions conduits par les nécessités de la description à approfondir un thème phénoménologique. En particulier, c’est ce qui nous fit beaucoup progresser dans le cadre des universités  d’été du GREX.

Toute cette période fut remplie de péripéties de toute nature, colloques, séminaires, livre, articles, refus de publication d’un de mes articles et d’un autre co-signé Varela et Depraz de la part de la revue phénoménologique Alter ! M’y attarder me plongerait la plupart du temps dans l’anecdotique.

Un beau jour, je me rendis compte que j’avais « traversé » Husserl et qu’en même temps je disais autour de moi « une fois que l’on a compris Husserl, il faut le traverser, le quitter, s’en servir autrement que ce que lui voulait ». Attendez ! Je ne prétends pas connaître et maîtriser tous les aspects de l’œuvre d’Husserl bien sûr. Ne serait-ce que parce que les publications de ses écrits sont encore en cours, et que les traductions françaises suivent avec un certain délai, ou encore que les livres publiés sur sa pensée se multiplient. Non, ce que je veux dire c’est qu’ayant les moyens de faire justice à son programme, et comprenant bien que le mien est différent, je me permets de prendre dans son œuvre, ce qui peut m’être utile pour développer une psychologie de la subjectivité.

Son approche des vécus l’a conduit à poser des distinctions tout à fait utiles. Certaines recoupaient celles que j’avais moi-même rencontrées en pensant l’entretien d’explicitation, d’autres éclaircirent des points que je n’avais pas encore aperçus. Comme exemple de recoupement des analyses, il y a en particulier la distinction d’Husserl entre mode signitif (remplissement conceptuel) et mode intuitif (remplissement expérientiel) qui rejoignait la caractérisation des différentes positions de parole. Suivant que la personne parlait en relation à ce qu’elle pensait ou en référence à la donation d’une expérience vécue. Et, bien entendu, cela clarifiait la différence entre souvenir et ressouvenir. Le second étant caractérisé par une donation intuite du passé et non pas par la seule connaissance du passé (mode signitif du rappel), pour moi le terme que j’utilisais pour le ressouvenir était « évocation » ou « mémoire concrète ».

Ce qui paraît important dans ces recoupements, c’est que deux chercheurs indépendants, à un siècle de distance, se tournant vers les mêmes conduites envisagées selon un point de vue en première personne, retrouvent les mêmes distinctions. Et dans le même temps, ce qui est à la fois navrant et remarquable, c’est que la psychologie scientifique a totalement ignoré ces points, occupée qu’elle était à faire des expériences de laboratoire ! Le fait que les psychologues de la mémoire soient passés à côté de la chose la plus évidente, mise en lumière par Husserl, de la rétention, c’est-à-dire  du mécanisme de mémorisation passive permanente est insensé quand on mesure son rôle dans la vie subjective, dans la vie de relation !

Husserl m’apportait par ailleurs une immense clarification sur la structure de la conscience dans le modèle de l’intentionnalité et sa modulation dynamique par l’attention. D’autres aspects de l’attention comme la structure du champ attentionnel, la structure d’horizon etc. me furent tout à fait utile.

Pour en finir, avec cette époque, la découverte de la psychologie développée par Husserl fut très important pour moi dans l’étayage de la conception d’une psychologie en première personne. Et le travail de synthèse que j’ai fait récemment pour un numéro spécial du Journal of Consciousness Studies (Vermersch 2009) m’a conduit à reprendre la pratique de l’explicitation en mobilisant toutes les ressources de la psycho phénoménologie. Comme je le fais dans cet ouvrage.

Et justement. Écrire cet article de synthèse me prit une année entière. Il me demanda de revenir en détail sur tous les articles publiés qui présentaient la psychologie d’Husserl de façon séparée. Il me permit de ressaisir l’explicitation en faisant la psychologie de l’explicitation et ce faisant il préparait l’écriture de ce livre. Je suis toujours dans une logique sémiotique de reprise, chaque représentant (chaque texte) de ma pensée, une fois constitué peut devenir à son tour un objet référent pour ma pensée et permettre de produire une nouvelle élaboration.

Je me rendais compte que l’explicitation n’était pas que mon œuvre, maintenant devenue notre œuvre, tellement les membres du GREX y ont travaillé, mais que si je pouvais prendre du champ, m’en dissocier, alors l’explicitation n’était qu’une énième reprise de l’humanité dans le but de se donner les moyens d’une connaissance de la subjectivité. Quelles étaient les limites des précédentes tentatives, quels étaient leurs apports, pourquoi n’étions-nous pas déjà installés dans une vieille tradition de l’étude de la subjectivité et pourquoi fallait-il toujours justifier sa nécessité ? Toutes ces questions apparaissaient au-delà de la technique de l’entretien d’explicitation, même si c’était l’existence de cette technique qui permettait maintenant que je me les pose. J’étais devant une nouvelle reprise au sens du modèle de la sémiose $$.

En fait, j’avais modifié l’orientation de mes lectures « aventureuses » depuis plusieurs années. Je cherchais des perspectives pour englober la psychologie dans un cadre plus vaste, une cosmologie, une métaphysique. Je lus Ruyer, Goethe, Whitehead, Gendlin, mais surtout j’en revenais toujours à un auteur que j’avais découvert il y a longtemps, mais sous un angle spécialisé : G. Gusdorf. J’avais depuis longtemps découvert son gros livre sur la mémoire concrète (Gusdorf 1951), curieusement le seul travail qui recensait les travaux sur la question, mais je n’avais pas compris la perspective générale dans lequel il s’insérait, le sens que cela avait pour lui d’avoir fait cette énorme mise au point, qui aurait dû être un travail de psychologue et pas de philosophe. En fait, je découvris progressivement que c’était sa contribution sur un thème psychologique précis à l’avènement des sciences humaines comprises comme se rapportant vraiment à l’homme. Et que comme moi, il avait pris le problème du côté des moyens, en plus d’en avoir fait l’histoire. C’est ainsi qu’il travaillait sur les conditions d’une mémoire du vécu (la mémoire concrète), puis plus tard sur le thème des « Écritures du moi » et de « L’auto-bio-graphie » (Gusdorf 1991; Gusdorf 1991). Je reprenais maintenant, ou découvrais, « Mythe et métaphysique » (Gusdorf 1953), ou son « Traité de métaphysique » (Gusdorf 1956) avec la prise de conscience que ce qui m’intéressait dans tous ces livres concernait l’histoire de la pensée, et plus particulièrement l’histoire des sciences humaines. Je découvris alors sa monumentale « Introduction aux sciences humaines : essais sur leur développement et leur origine » (Gusdorf 1960), 600 pages avec du texte imprimé en 9 points très serré, à la limite du lisible. Ouvrage qui n’avait pas trouvé d’éditeur et qui avait été publié par la faculté de Strasbourg. Au final,  cet l’idée de cet ouvrage fut repris chez Payot en … douze volumes, dont chacun fait lui-même entre 600 et 700 pages (devenus quasiment introuvables, sauf les deux volumes sur le romantisme,  republiés en format poche). Mais son « introduction » me passionna, me passionne. Cet auteur répondait à toutes les questions que je me posais sur la place de l’introspection dans l’histoire de l’étude de la subjectivité et du même coup me permettait de resituer l’entretien d’explicitation comme un des temps de cette histoire. Je découvrais enfin les questions et des éléments de réponse dont j’aurais eu tellement besoin dès ma formation théorique initiale, dès mes années d’étudiant !

J’étais donc devant un nouveau chantier : resituer l’entretien d’explicitation comme moment de l’histoire des sciences humaines, en m’aidant principalement de Gusdorf. Je vais essayer dans la partie suivante de vous présenter l’état actuel de mes résultats.

2/ La cohérence historique du développement des sciences humaines : la place incontournable de l’introspection et donc de l’explicitation.

Gêne profonde et diffuse.

Je reste gêné par le fait d’écrire cette partie, comme s’il y avait une contradiction entre l’utilité pour moi du chemin accompli dans ma réflexion historique, et l’intérêt pour les autres. Que vont-ils apprendre d’utile de cette mise en perspective historique ?

La vision des conflits engendrés par des dogmatismes de tous poils, toujours campés dans la posture d’interdiction de tout ce qui n’a pas de valeur à leurs yeux et le refus, le rejet, le dépassement de ces dogmatismes dans l’attitude d’ouverture, de liberté, souvent aussi de simple bon sens : « mais pourquoi s’interdire l’utilisation de l’introspection ? » ou « mais pourquoi ne pas prendre en compte ce que le sujet peut en dire ? ». Et alors ? Le conflit avec la bêtise dogmatique rigide est de tout temps ! Pourquoi éclairer l’impossible dialogue avec les philosophes ? Son explication historique, en particulier en France !

L’originalité, la force potentielle de l’explicitation comme outil enfin disponible, systématique, ayant dépassé de nombreuses difficultés pour la première fois dans l’histoire. Pourquoi ce dépassement n’a-t-il pas été fait par Binet (1889 / 1911) ou par l’école de Wurzbürg (1901/1911), ou même Claparède un peu plus tard (Claparède 1933) ou Burloud dans ces mêmes années (Burloud 1927; Burloud 1927; Burloud 1938). Clarifier ce point est une manière de mettre en valeur les capacités de l’entretien d’explicitation, les bases sur lesquelles il s’est construit.

Oui, en fait, toute la cohérence de cette partie est de mettre en valeur, de faire comprendre pourquoi il a fallu attendre si longtemps pour obtenir cette clarification méthodologique qu’est l’entretien d’explicitation, et faire valoir la portée de ce résultat pour une science de l’homme qui ne soit pas aussi stérile et décevante que l’a été la psychologie expérimentale du XXe siècle.

Autre question : quel est le rôle de la connaissance de l’histoire de la pensée occidentale et de l’histoire de la naissance difficile et tardive des sciences humaines ? Quels besoins ? Quelles nécessités ?

A quoi ça sert de connaître l’histoire ? Avant nous, ils en savaient moins, ils se sont égarés, ils ont eu –pour leur époque – de bonnes idées. Et alors ?

Pour mieux comprendre ma démarche, faisons une analogie avec celle de F. Julien : trouver un point d’appui extérieur à sa culture pour l’apercevoir et la comprendre. Lui s’est appuyé sur la Chine et l’absence de catégories comme la causalité, le dieu unique, etc. Catégories qui nous sont tellement familières que nous ne savons même pas qu’il est possible de penser sans. Ici, il ne s’agit pas pour moi d’aller chercher une pensée étrangère à la pensée occidentale moderne, encore qu’on pourrait comparer les conceptions tibétaine ou indoue de l’activité mentale avec les nôtres, mais je veux faire jouer à l’histoire donc à la référence  à des époques plus anciennes, ce rôle de mise à distance. L’image que j’ai est spatiale, pour regarder où on est il faut une position extérieure depuis laquelle on peut apercevoir les caractéristiques du lieu où on était. On retrouve, l’image ici spatialisée des co identité, moi chercheur, je me met à l’extérieur de ma position, pour la regarder. Mais comment me mettre à l’extérieur de ma position ? Il faut déjà que je ne sois plus identifié à ma position, car tant qu’elle est mon tout, je suis absorbé dedans en toute inconscience, et ne me pose pas de question sur ses propriétés. Prendre de la distance, prendre du recul, c’est ne plus être identifié. A ce moment, la connaissance de ce que les hommes des époques précédentes ont fait, ont écrit, ont conçu, devient un révélateur possible de ma propre démarche en l’inscrivant dans l’analogie (les intérêts sont-ils semblables ?) et dans la différence (ils ne voyaient pas telle ou telle chose, telle chose était impensable dans le contexte de l’époque, par exemple, il a fallu rompre avec le carcan du dogme religieux pour faire apparaître le concept et le vécu d’identité personnelle, et d’individu). Non seulement la référence à tel ou tel penseur, mais aussi aux mouvements des écoles et des opinions, en particulier comme leur adhésion à certains modèles qui deviennent la norme de l’époque (cf. l’immense influence de Newton sur toute la pensée savante européenne), et quelques années plus tard immanquablement, à toutes les époques, la réaction compensatrice de penseurs qui sont sensibles aux limites, voire à l’absurdité de ce qui est devenu la norme et qui singulièrement ne convient pas aux sciences humaines.(cf. le romantisme scientifique allemand, comme exemple paradigmatique).

Ainsi, étant tombé comme étudiant de psycho dans une « secte » de psychologie expérimentale, en toute naïveté, puis,  après m’être appliqué à l’apprendre et à la pratiquer (plus l’intériorisation de tous les interdits qui en accompagne l’ascèse) et malgré le côté souvent dérangeant du caractère inhumain de la psychologie ainsi pratiquée, j’ai réagi contre ce modèle. Contre le laboratoire pour les études de terrain pour des raisons « écologiques », contre les variables dépendantes quantitatives (durée, réussite / échec) pour des descriptions riches et exploitées a posteriori, contre l’interdiction des verbalisations, contre l’introspection, contre le recours aux ressources de la phénoménologie.

Je vois seulement maintenant que j’ai en commun avec les « réagisseurs » des époques précédentes, qu’une partie de ma motivation  et qui a joué un rôle moteur, repose sur le refus de la norme proposée dans mon milieu culturel ambiant (la recherche en psychologie au CNRS dans les années 70, que l’on peut confondre avec la commission chargée de l’évaluation annuelle ou pluriannuelle des chercheurs).En fait, le refus était impliqué par le fait de m’intéresser à autre chose, de pratiquer différemment. Il était une conséquence plus qu’une posture. Au contraire, j’ai beaucoup réfléchi pour trouver des argumentations positives et éviter les argumentations négatives. Argumentation positive : si l’on veut étudier complètement la conscience, on ne peut éviter, tôt ou tard, de chercher à s’informer de quoi le sujet est conscient. Argumentation négative, ce serait de revendiquer le droit à faire quelque chose de différent, de rejeter purement et simplement ce qui se fait.

Il y a donc bien deux démarches complémentaires de clarification de la genèse de l’entretien d’explicitation : la première s’enracine dans ma trajectoire individuelle, comme je me suis essayé à le présenter dans la première partie :  les influences formatives qui m’ont modelé, les moteurs qui m’ont fait avancer, la seconde prend appui dans l’extériorité que procure la connaissance des péripéties de l’histoire des sciences humaines dans la pensée occidentale.

Comment procéder ? Je ne vais pas retracer l’histoire des sciences humaines dans la pensée occidentale, outre que cela a été fait par Gusdorf et quelques autres auteurs plus récents (par exemple parmi beaucoup (Russ 1995), je ne me sens pas encore à l’aise avec toutes ces données. Je vais donc essayer de rassembler thématiquement la multitude de faits, d’auteurs, d’époques, autour d’une série de choix épistémologiques et méthodologiques successifs. Choix qui ont été tranchés dans un sens ou dans l’autre tout au long de l’histoire. Sans quasiment de position intermédiaire, sans lieu de conciliation ou de mélange. Étonnant ! La place de l’explicitation dans la conception d’une science selon un point de vue en première personne s’y dessinera comme l’aboutissement de ces choix.

Je vais d’abord résumer ces choix, avant de rentrer plus avant dans leur présentation.

A chacun de ces choix, il y aura une branche de refus (pour des motivations très diverses au fil de l’histoire) et une branche d’intérêt positif, qui le plus souvent sera une réaction en réponse à l’accentuation du refus. Les choix suivants, supposeront les premiers réalisés de façon positive, il y a donc un emboîtement, adhérer positivement au dernier choix suppose l’adhésion positive à tous les précédents. Je nomme ces embranchements des « choix », mais il faut bien comprendre qu’ils n’apparaissent comme des choix que sous la condition d’un regard rétrospectif qui s’est dégagé de chaque époque. Pour les contemporains de ces époques, que je classe dans une branche ou l’autre des choix, la plupart du temps seul le choix d’opposition en était vraiment un, sinon, le choix n’existait pas, il n’était pas une option possible, il était l’expression évidente de ce qu’il fallait faire parce que c’était alors la norme. Le seul fait de le penser comme un choix aurait conduit les auteurs à s’en justifier, et ce que l’on observe au mieux ce ne sont pas des justifications, mais des condamnations de tout ce qui n’appartient pas à leurs dogmes. Aussi, la notion de choix ne s’applique pas vraiment aux auteurs comme lieu de décision, sinon dans le refus de la norme, mais seulement au regard que nous pouvons porter sur les étapes du développement des sciences humaines.

  1. Refuser ou prendre en compte l’étude de l’humain.

Le premier choix est celui de donner une place ou non à l’étude de l’humain, à la prise en compte scientifique de la subjectivité. Faire ce choix positivement n’est jamais allé de soi, la position contraire a toujours été la plus évidente, encore maintenant. Mais il est la condition de tout le reste. (Les biais et préjugés dogmatiques, scientistes, positivistes, logicistes, mécanistes, rationalistes…)

  1. Une fois acceptée l’étude de l’humain : attitude spéculative ou empirique.

Ayant choisi de s’intéresser à l’humain, le choix suivant consiste,  soit de se contenter de penser la subjectivité ou d’en prescrire le fonctionnement correct, soit de vouloir se tourner vers la réalité de sa manifestation pour en prendre connaissance. Une attitude empirique qui s’intéresse à l’incarnation n’exclut pas de la penser aussi, alors que l’approche purement conceptuelle ignore totalement l’incarnation de l’humain.  (Biais de toutes les psychologies philosophiques.)

  1. Une fois acceptée une approche empirique : Illustrer ou décrire. C’est-à-dire, accepter ou non la logique de la démarche empirique. Si l’on a choisi d’avoir une approche empirique, basée sur la référence à des exemples vécus, un nouveau choix se propose : soit avoir une approche empirique d’illustration, dans le sens où les exemples de vécus choisis ne sont pas la source de nouvelles informations, mais juste l’aide à la compréhension en rendant plus tangible ce dont on parle ; soit délimiter un exemple de vécu réel singulier, provoqué ou invoqué (référence à un vécu passé) pour le prendre comme référence et le décrire pour le constituer en objet d’étude. (Autre facette du biais systématique des  approches philosophiques phénoménologiques). J’aborderai ce point là en suivant la logique des objectifs et des méthodes de la démarche empirique.
    1. Sa fonction première d’une démarche empirique est de découvrir des faits nouveaux, c’est pourquoi elle se donne des objets d’études ciblés, dont elle ne présuppose pas la connaissance.
    2. Sa seconde fonction est de chercher à établir ces faits de manière réglée. C’est-à-dire que le recueil de données va se faire de telle manière qu’elle puisse attester au mieux les faits décrits, en fait, les établir selon un gradient de certitude suivant les procédés mobilisés. On ne sera jamais dans du tout ou rien.
    3. Sa troisième fonction est de permettre en les justifiant la formulation d’analyses, d’interprétations, de conclusions sur la base de la qualité de l’établissement des faits.
    4. Le rapport aux faits assure de plus une fonction de communication, car, indirectement, marginalement, la référence aux faits contribue à l’appréhension des arguments par leur illustration, et une fonction de « séduction cognitive » pour le bon sens.
  1. Une fois acceptée la description : décrire avec méthode (l’explicitation par exemple) ou sans méthode.

Si l’on a choisi de constituer une description détaillée d’un vécu, se pose enfin un vrai problème de méthode : a-t-on mis au point une technique pour le faire ou pas ? Sachant qu’à ma connaissance ceux qui s’y sont essayés sans méthode ont renoncés ou produit des descriptions décevantes. Mais il n’existe pas de méthode sans communauté et transmission sociale. (Biais de la croyance dans la facilité de l’introspection)

  1. Une fois mobilisée la méthode : s’arrêter à la description ou la prendre comme objet d’étude.

Supposons, qu’une description détaillée d’un vécu singulier réel ait été produite. La tentation sera d’estimer que le travail est maintenant terminé. Ou bien de considérer que ce n’est que l’étape préparatoire à l’analyse et l’interprétation des données.

1/ Refuser ou prendre en compte l’étude de l’humain.

Le premier choix est celui de donner une place ou non à l’étude de l’humain, à la prise en compte scientifique de la subjectivité. Faire ce choix positivement n’est jamais allé de soi, la position contraire a toujours été la plus évidente, encore maintenant. Mais il est la condition de tout le reste. (Les biais dogmatiques, scientistes, positivistes, mécanistes, rationalistes…).

 

Je suis né à la vie de l’esprit, je veux dire à la culture universitaire, au sein de zélotes de la méthode expérimentale en psychologie, je l’ai déjà dit, et une de ses croyances vitales était qu’il n’y avait rien à faire avec l’introspection, point barre. Que la vraie vie était la conception d’expériences de laboratoire, avec expression des hypothèses  a priori, définition des variables dépendantes objectives (ce qui serait mesuré) et des variables indépendantes (ce qui serait manipulé grâce à des contrastes entre groupe expérimental et groupe témoin). La mise à distance progressive de ce modèle s’est fait par l’expression de besoins de bon sens, avoir des données sur le processus étudiés, avoir des données plus riches, accéder à l’inobservable. Je n’ai conscience qu’aujourd’hui d’avoir suivi un mouvement de pensée et de pratiques de recherche qui a toujours existé dans la pensée occidentale comme balancier, opposition, refus, d’un autre modèle qui depuis la Renaissance a toujours été, lui, dominé par le primat irraisonnable de la raison. Primat qui s’est affirmé au siècle des lumières et qui a trouvé toute sa force avec l’influence de Newton comme étant la norme absolue de la raison et de l’importance du modèle issu de la physique (Verlet 1993). Il est fascinant de suivre les analyses de Gusdorf d’époque en époque, de siècle en siècle, qui mettent en évidence la force d’affirmation de la raison, dans sa prétention à tout régenter, y compris l’homme, avec la conséquence paradoxale de ne laisser aucune place à son étude factuelle. En face, tôt ou tard, un mouvement de sens contraire se lève pour revenir au concret de l’homme. Un des exemples les plus clairs est celui du romantisme scientifique allemand (à ne pas confondre avec le romantisme littéraire français qu’en général nous connaissons mieux) comme réponse opposée au tout mathématique. Et en Allemagne, on a par exemple une théorie des couleurs réalisée par Goethe sur la base d’observations directes, qui s’oppose à la théorie physique des couleurs issue de la physique de Newton. Autre exemple, au début du 20ème siècle, le programme des travaux de l’école de Wurzbürg est né d’une volonté de dépasser les interdits kantiens selon lesquels il n’est pas possible d’étudier empiriquement les activités cognitives supérieures (interdit relayé par Wundt, un des professeurs de psychologie allemand les plus éminent de l’époque), et qu’il faut se cantonner aux mesures de seuils sensoriels, à tout ce qui est élémentaire et mesurable.

Comprenez que je ne me situe pas hors de la raison. Bien au contraire. Mais il me semble déraisonnable de penser que la raison permette de saisir a priori la totalité de l’homme et du monde. Il me semble déraisonnable de penser que la science doive se plier à des interdits a priori, sinon ceux qui sont dictés par l’éthique. Mais tout au long de l’histoire des idées, de telles conceptions limitantes a priori ont fleuri.

  • Le modèle de l’astronomie (Galilée) et la réduction de l’homme au mécanisme,
  • La naissance du calcul des probabilités et l’idée que le tout de l’homme ne sera qu’un calcul parmi d’autres,
  • Kant, ce n’est pas possible puisque cela ne peut remplir les critères d’une science, c’est-à-dire la possibilité de la mesure (Kant 1786, 1952) ; « dans toute théorie particulière de la nature, il n’y a de science proprement dite qu’autant qu’il s’y trouve de mathématique » p 11.  » la psychologie empirique est encore plus éloignée que la chimie même du rang d’une science naturelle à proprement parler ». p 12,  « le divers de l’observation intime n’est séparable que par une simple division en idée, mais ne peut se conserver à l’état séparé, ni se combiner de nouveau à volonté ; de plus, il n’est pas possible de soumettre un autre sujet pensant à des expériences convenant à nos fins et l’observation elle-même attire et défigure déjà en soi l’état de l’objet observé. Cette psychologie ne pourra donc jamais être autre chose qu’une théorie naturelle historique du sens interne et comme telle aussi systématique que possible, c’est-à-dire une description naturelle de l’âme, mais non une science de l’âme, pas même une théorie psychologique expérimentale … » p 13
  • Comte, ce n’est pas possible parce que l’homme est déterminé par la société et il serait illusoire de le prendre en compte, car il se trompe sur sa situation (cf. les critiques marxistes, sur la détermination des conduites individuelles par les conditions économiques et sociologique).
  • Le tournant linguistique : il n’y a pas de psychologie, il n’y a que de la grammaire, de l’usage linguistique, tout le reste est du pipeau, donc la question de la subjectivité ne se pose même pas ;
  • Le béhaviorisme, il n’y a pas de subjectivité, il n’y a que des comportements,
  • La réduction au neurone ou aux hormones, il n’y a pas de subjectivité il n’y a que des dosages hormonaux, que l’on peut d’ailleurs corriger.

Cette liste ne fait qu’esquisser de longs développements permettant à chaque époque de situer le mouvement d’opposition visant à prendre en compte l’humain de façon plus concrète. Il n’y a là que quelques exemples de refus de prendre en compte l’humain, parce que c’est inutile ou parce que par principe ce n’est pas possible ou sans intérêt a priori. Une telle liste, pourra plus tard être élargie, périodisée, détaillée et justifiée dans le rôle que je veux lui faire jouer dans mon argumentation. C’est encore beaucoup de travail et probablement plus qu’un article ou un chapitre !

Le propre de la posture de refus d’une science de l’humain, de l’étude de la subjectivité selon un point de vue épistémologique en première personne, est qu’il est intemporel, je veux dire qu’il est présent à toutes les époques quelles que soient les justifications qui sont invoquées. C’est à se demander si l’on n’a pas affaire, non pas à de vraies décisions épistémologiques, mais à des « styles cognitifs » qui déterminent les individus dans des options, rationalisées après coup (l’argument est valable pour tout le monde), comme on a pu déterminer des dépendants ou indépendant du champ, des impulsifs et des réflexifs, des intuitifs et des rationnels. Mon interprétation serait que la référence au mécanisme, au comportement, à l’associationnisme, au tout logique, au primat de la détermination externe (social, neuronal, hormonal), à la réduction au tout linguistique offrent autant de manière de se rassurer dans des options apparemment contrôlées parce qu’apparemment fondées en raison.

La position privilégiant l’humain, est plutôt fondée sur la recherche de ce qui fait sens, même si ce n’est pas encore aussi rigoureux que ce que l’on sait déjà faire dans des disciplines « dures ». Mais rien ne sert de chercher sa clef sous la lumière du réverbère si on l’a faite tomber à quelques pas, près de la porte d’entrée qui est dans l’ombre. Il faut apprendre à aller chercher dans l’ombre, en arrêtant de privilégier la vue par exemple, ou encore trouver un moyen pour l’éclairer. Certes le programme est plus incertain, plus aventureux, mais cette seconde position me paraît incontournable tout simplement parce que quelles que soient les critiques sur les méthodes ayant été mises en œuvre, l’étude de la subjectivité est nécessaire. Et si les critiques ont porté justes, alors il faut améliorer les méthodes sans renoncer au but. Il n’y a pas d’exemple dans la science qu’un groupe de chercheur s’attelant à une difficulté n’arrive pas à en trouver la solution. Jusqu’à présent, à chaque difficulté réelle ou imaginaire la communauté scientifique a répondu par un évitement.

Supposons cependant que nous soyons partisans de la nécessité d’étudier la subjectivité. Que signifie historiquement le fait « d’étudier » un tel objet de recherche ?

2/ Une fois acceptée l’étude de la subjectivité : attitude spéculative ou empirique.

Ayant choisi de s’intéresser à l’humain, le choix suivant consiste,  soit de seulement penser la subjectivité, soit de vouloir se tourner vers la réalité de sa manifestation. Une attitude empirique qui s’intéresse à l’incarnation n’exclut pas de la penser aussi, alors que l’approche purement conceptuelle ignore totalement l’incarnation de l’humain.  (Biais de toutes les psychologies philosophiques).

Par exemple, Hume, Locke, se tournent vers l’humain non pour le décrire mais pour concevoir que toute connaissance proviens du rapport perceptif que nous avons avec le monde. Posture théorique, qualifiée traditionnellement « d’empirique » parce qu’elle fonde tout sur le rapport perceptif, mais mal nommée si empirique est entendu au sens épistémologique de connaissance scientifique construite méthodologiquement à partir d’observations et d’expériences.

Par exemple, le sensualisme de Condillac, est une théorie qui prolonge l’empirisme (la métaphore de la statue), il n’y a là qu’une théorie qui se rapporte à l’organisation de la subjectivité.

Les grands livres de Kant contiennent une psychologie immanente à l’organisation logique de la connaissance, mais elle n’est pas fondée sur des observations.

On peut prendre la mesure de l’originalité des premiers travaux de l’école de Wurzbürg, dans la mesure où ils représentent pour la première fois (à ma connaissance, mais Binet les a précédé de dix ans (1888 « L’étude expérimentale de l’intelligence », ainsi qu’aux Etats Unis Titchener plus contemporain de l’école de Wurzbürg), une démarche d’observation systématique d’une conduite cognitive complexe.

Mais on verra dans les années qui suivent la révolution de 1914, se multiplier les livres de philosophie psychologique, comme ceux de J. Paliard, de Paulhan (auteur prolifique qui avait commencé dès 1890), Sartre (1936)  et bien d’autres qui faisaient en France le fond de collection des éditions Alcan dans la catégorie « Psychologie Générale ». Ces auteurs sont peu connus (sauf Sartre, mais il n’est pas indexé comme psychologue), tout simplement parce que cet éditeur a disparu après la seconde guerre mondiale pour faits de collaboration, et la totalité de son fond est resté bloqué depuis. Ce qui fait que les Presses Universitaires de France qui ont repris l’affaire et lui ont succédé à la libération n’ont pas pu garder l’accès au fond, qui est devenu progressivement rarissime (accessible cependant sur Gallica le fond web de la BNF). Mais ce qui est étonnant à la lecture de ces livres, c’est le discours psychologique sans référence précise à des faits observés. Piaget se battra avec succès à Genève à la fin des années 60 pour que ne soit pas renouvelée une chaire de psychologie philosophique. On a donc une opposition historique moderne entre une philosophie intéressée par les thèmes psychologiques (perception, mémoire, raisonnement, émotion, suggestibilité, motivations, inconscient, conscience etc. ) et une psychologie naissante qui se cherche un style méthodologique, mais dont la constante est de recueillir des faits, quelques fois avec beaucoup de maladresse.

 

3/ Une fois accepté le principe d’une approche empirique : découvrir ou illustrer.

Si l’on a choisi d’avoir une approche empirique, c’est-à-dire basée sur la référence à des faits, donc pour nous à des vécus, de nouveaux choix déterminants se manifestent dans les pratiques,  je vais les détailler en suivant une analyse des fonctions de la démarche empirique en recherche. Dans ce choix, il est clair que je m’oppose sans cesse aux choix des philosophes phénoménologues :

a/ Découvrir

La fonction première d’une démarche empirique est de chercher à découvrir des faits nouveaux, c’est pourquoi elle se donne des objets d’études ciblés, dont elle ne présuppose pas la connaissance. C’est donc une démarche amont, qui ne présuppose pas que je sache ce qui se passe (même si je l’enseigne, même si j’en suis l’expert, même si cela me donne un sentiment de familiarité parce que cela fait partie de ma vie intime), et qui se donne comme tâche de le viser dans une occurrence singulière (il n’y a de vécu que singulier), de le décrire pour pouvoir établir de quoi il est fait. C’est aussi une démarche qui est capable dans le domaine de l’étude de la subjectivité d’opérer une rupture épistémologique avec le fait que l’objet d’étude est infiniment familier, et que s’il mérite d’être exemplifié, pourquoi en faire un  « objet » d’étude, puisqu’il suffirait de se tourner vers soi pour en attester l’existence ! Ce qui est familier n’est pas pour autant connu, mais plus il est familier et plus il est difficile de le poser comme quelque chose à connaître.

L’utilisation des exemples en phénoménologie semble sans cesse présupposer que l’exemple est bien connu, qu’il n’a pas été besoin de l’établir. En fait, avec ce troisième choix (méthode empirique ou pas) nous sommes au cœur du débat entre pratique scientifique (psychologie en l’occurrence) et pratique philosophique. Le propre de la pratique scientifique est à la base d’être fondée sur l’établissement des faits, donc sur une démarche empirique. Historiquement, lorsque les disciplines n’étaient pas encore distinctes, tous les chercheurs (terme moderne) étaient nommés comme philosophes. Newton à son époque n’était pas un physicien, il était pour ses contemporains un philosophe expérimental (qui pratiquait des expériences) et il en était ainsi pour tous les objets d’étude. Il n’y avait de chercheurs que des philosophes, et donc on pourrait faire le contre sens historique, consistant à dire que par le passé il y a eu des philosophes qui ont fait des observations, qui ont pratiqués l’empirisme. Mais de fait, il n’y avait que des philosophes dont certains se sont intéressés à l’astronomie, à la physiologie, à la météo, etc. Avec le développement des sciences spécialisées, progressivement les philosophes n’ont plus eu comme domaine propre que la métaphysique, l’épistémologie (et encore !), un peu la logique, la morale. Ce sont même développées des disciplines particulières, de philosophie du droit, de philosophie de l’histoire, de philosophie politique, etc. . Bref de spécialistes, qui s’occupaient de la dimension philosophique de leur discipline et n’étaient plus des philosophes au sens restreint de professeur ou universitaire enseignant la philosophie. Reste, le cas particulier de la phénoménologie d’Husserl. Il a conçu une discipline qui n’est ni empirique comme la psychologie de son temps, ni formelle comme les mathématiques ou la logique. Mais il a expressément voulu que cette discipline s’inscrive dans la philosophie (encore qu’en Allemagne à l’époque de ses débuts, les découpages disciplinaires étaient très différents de ceux existant en France, en particulier tous les psychologues de l’époque étaient sur des chaires de philosophie). Mais avec la phénoménologie tout le problème vient du fait qu’en n’étant pas empirique au sens d’une volonté de naturalisation, elle reste reliée par force à son objet, au monde, au sujet, à la connaissance, à la totalité de la subjectivité. A la fois, elle ne la vise pas comme factualité, à la fois elle est bien obligé de s’y référer de façon plausible comme relevant de ce qui est psychologiquement possible. En travaillant avec des phénoménologues, comme N. Depraz, et quelques autres, la question s’est faite de plus en plus insistante. Soit, ils me suivaient et décrivaient des vécus pour les découvrir, les connaître et versaient dans une démarche empirique dont on pouvait se demander si elle était encore du ressort de la philosophie, soit ils continuaient à fleurir leurs articles d’exemples personnels ou de seconde main. Exemples, dont la plupart du temps on ne pouvait savoir comment ils étaient établis et donc quelles valeur ils avaient dans leur argumentation.

Je vais revenir sur cette utilisation d’exemples pauvrement établis, mais d’abord il faut bien mesurer les enjeux de la méthode empirique. Elle présuppose que nous ne connaissons pas tout, et que la seule manière de procéder est d’interroger le réel pour le découvrir. (C’est plus compliqué, il faut des hypothèses, des théories, des techniques de recueil de données. Mais ici, ce n’est pas le point). Dans ma vie de chercheur, chaque fois que je me suis donné un nouvel objet d’étude, et que je me suis mis en demeure de le viser de façon précise, de le décrire avec méthode, et d’en étudier la description, j’ai appris des choses nouvelles, j’ai découvert des propriétés de la subjectivité que je reconnaissais quelques fois, et d’autres fois, qui étaient une découverte totale, que je n’aurais su imaginer.

Dans mes contacts avec les phénoménologues, j’ai toujours eu la surprise de voir qu’ils fonctionnaient comme si toute la connaissance du monde et singulièrement du subjectif leur était déjà connue. En fait, j’avais l’impression de me retrouver en classe de philo, quand on nous donnait un sujet de dissertation,et que pour l’écrire  on ne pouvait mobiliser que ce que l’on sait déjà ou ce à quoi on peut avoir accès par les encyclopédies (si l’on fait la dissertation à la maison). J’ai été invité une fois à un séminaire à l’École Normale, à Fontenay, au moment où le groupe Alter (de la revue phénoménologique Alter) travaillait sur la « phénoménologie aux limites », et cette année-là sur « le sommeil, le rêve et l’éveil », donc aux limites de la phénoménalité, et j’ai été sidéré qu’aucune observation ne soit envisagée ! J’ai essayé de m’en expliquer. De suggérer que dans le sommeil, on pouvait faire l’expérience de toutes sortes d’état intermédiaires, qui mériteraient d’être décris, recensés, interprétés. Que l’expérience du rêve pouvait être attestée, non seulement dans la variété des contenus, mais aussi dans la variété des expériences du fait de se sentir rêver.(Besnier 1993) Mais on m’a regardé comme un zombi ! Ce que je disais était totalement étranger au groupe, totalement incompréhensible. Alors que ce groupe était animé par B. Besnier, qui leur avait enseigné la phénoménologie à partir d’exemples vécus simples, que l’on retrouve bien dans ses écrits ! Manquait l’idée même qu’il y avait de nouveaux faits à découvrir, à interpréter, à analyser. Soit par une analyse de la littérature scientifique, soit par le recueil de nouvelles descriptions. Discutant à table de ce même point avec un autre phénoménologue à l’occasion d’un colloque à Amiens, je me suis fait prendre à parti au motif que chacun devait rester chez soi, et rester dans les limites de sa discipline ! Ce qui voulait dire dans son esprit que pour faire de la phénoménologie il n’était pas nécessaire de recourir à la prise de connaissance de données empiriques.

B – Etablir

La seconde fonction de la méthode de recherche empirique est de chercher à établir ces faits de manière réglée. C’est-à-dire que le recueil de données va se faire de telle manière qu’elle puisse attester au mieux les faits décrits, en fait, les établir selon un gradient de certitude suivant les procédés mobilisés. On ne sera jamais dans du tout ou rien.

Prenons un exemple récent, dans lequel l’exemple prend valeur de démonstration pour s’opposer à des arguments contradictoires. Ainsi, C. Romano (Romano 2010), après des pages denses de discussions très serrées, emporte la conclusion sur la base d’une référence empirique qui si elle est établie dénie le fait que toute l’expérience soit déjà langagière (p.133). Tout ça, parce que (l’exemple est en fait tiré de Scheler), quelqu’un a eu l’expérience de « je pénètre dans une pièce que je connais et je suis soudain frappé par un changement, j’ignore lequel ; il m’assaille comme une gêne diffuse, enveloppant tous les objets et ne se fixant sur aucun, jusqu’à ce qu’il finisse par se localiser sur un tableau dont je m’aperçois qu’il a été décroché du mur ». La méthode est troublante. Emporter la discussion logique sur la base d’un argument empirique, et en plus de seconde main, suppose que l’on attribue à la donnée empirique un statut très fort, complètement contradictoire avec toute la démarche de discussion logique qui précède, et à l’opposé de toute la démarche phénoménologique qui réfute la nécessité de recourir aux données empiriques, de naturaliser la phénoménologie.  Mais de plus, si, comme nous le faisons au GREX, nous avons un mouvement de sympathie pour la démarche de référence à un vécu comme argument, il semble que nous ne pouvons que  l’accepter. Cependant reste à savoir s’il est possible de s’appuyer sur une telle référence à l’expérience. Est-elle établie de façon suffisamment convaincante ? Car, si le principe de la référence à une expérience est plausible, si elle est sensée, et qu’elle fait appel chez le lecteur (en tous les cas pour moi) à une adhésion intuitive immédiate, et à une évidence qui lui accorde valeur de preuve : est-ce suffisant ?

Dans le principe, établir une telle expérience vécue serait suffisant pour conclure qu’il existe une expérience pré langagière. C’est la force du un, si j’ai établi qu’une chose existe, alors elle est établie. De plus, nous en avons nous-mêmes établi plusieurs. Donc ce qui me paraît faire problème, n’est pas le contenu de l’expérience, mais le fait que cette expérience ait bien été établie, donc questionner la méthode qui a permis de l’établir.

Je ne suis pas encore dans  un langage de preuve, en posant cette question, mais dans une demande de clarification sur la manière dont un fait a été établi. Le verbe établir n’est pas anodin pour moi, il désigne la méthode qui est à la base de la production de l’énoncé. Il ne contient pas de jugement de valeur a priori,  comme d’évaluer sa valeur de preuve, de vérité, évaluation qui fera partie d’un autre temps, mais il souligne plutôt le souci de clarifier sur quelles bases est affirmé un énoncé : Est-ce un postulat, que j’ai choisi comme point de départ et que je n’ai donc pas besoin de démontrer ? Une opinion, que je reçois pour valable ? Une imagination qui me semble pleine de sens ? Une révélation, que je respecte  ? Une donnée rapportée, issue d’un roman ou d’une œuvre de fiction ? Est-ce un vécu singulier qui m’appartient et dont je peux retrouver la singularité dans mon histoire ? Est-ce une description de vécu ? Est-ce le résultat d’une expérimentation ?

Établir, c’est énoncer en référence à une démarche comment je produis un énoncé. Ce que je demande c’est de renseigner la question : comment l’avez-vous établi ? Une fois renseigné, reste à savoir quelles sont les limites de l’analyse et de l’interprétation des énoncés en fonction de la manière dont ils ont été établis.

Dans l’exemple de Romano, comme dans la majeure partie des exemples des philosophes, on  ne peut pas trancher sur son mode d’établissement. Par exemple, je ne sais pas si c’est une expérience imaginée par Scheler ou une expérience attestée comme réellement vécue par l’auteur, dans une occurrence singulière.

Pour moi, en tant que chercheur en sciences humaines, ce n’est pas la même chose que de se référer à une expérience réellement vécue, non romancée, non imaginée et une expérience de seconde main dont l’occurrence singulière n’est pas correctement attestée. Je reconnais que les philosophes modernes n’ont pas dans le principe, de soucis d’empiricité, donc ils n’ont pas besoin d’énoncer le mode de production ou le type de référence vécue de leurs exemples. Mais ils me semblent pourtant jouer avec le rapport à l’empiricité et la force argumentative des données factuelles. Même s’il ne s’agit que d’illustrations, elles ne peuvent l’être que justement si elles sont plausibles et illustratives des conclusions auxquelles ils ont en fait déjà abouti. Sinon ce ne serait pas de bonnes illustrations, ce pourrait même devenir des contre exemples. L’illustration, n’est donc jamais seulement qu’une illustration, elle est une argumentation indirecte pour attester le bien-fondé de ce que l’on dit par ailleurs. Elle est une technique d’induction de croyance en la plausibilité de ce qui est ainsi présenté.

Quand les auteurs sont des philosophes, ils ne sont pas assujettis à la démarche d’établissement des preuves, et donc ces considérations sont absentes par principe de leurs écrits. Mais dans leur argumentation, en particulier pour les phénoménologues, la référence à des données factuelles relatives à des vécus est pourtant sans cesse présente.

C – Argumenter, prouver, conclure.

La troisième fonction est de permettre en les justifiant la formulation d’analyses, d’interprétations, de conclusions sur la base de la qualité de l’établissement des faits.

L’exemple de Romano est déjà une bonne illustration des pratiques des phénoménologues. Je reprends quelques exemples d’Husserl, dans lesquels je retrouve toujours en filigrane la même structure argumentative. Elle-même non thématisée. Un exemple est présenté et sur la base de sa plausibilité des conclusions sont tirées, sans que pour autant l’argument soit une référence empirique en tant que telle  (ce qui est en gras n’est pas formulé par Husserl, mais par moi, pour insister sur l’utilité de l’exemple pour l’auteur) :

  • soit ce sont des généralités, le principe d’expérience que tout le monde comprend et a vécu, (quand j’entends un mot, je fais en même temps attention aux sons et d’une manière différente au sens, il y a donc deux fonctions différentes à l’attention : le remarquer et le prendre intérêt), (si j’écoute le son d’une sirène, qui commence et s’interromps, quand le son ne résonne plus, il est encore là, je le tiens, il n’a pas disparu pour moi quoiqu’il ne soit plus perceptible ; donc il y a une mémoire primaire du vécu, une rétention passive, une poursuite en moi de ce que j’ai entendu.), (je confonds et mélange deux souvenirs de structures événementielles semblables, donc il y a bien possibilité d’erreur de la mémoire par bigarrrage).
  • des illustrations plausibles (Husserl imagine qu’il voit une personne, et en s’approchant il découvre que c’est un mannequin de cire, donc la perception peut être déçue, et donc elle n’est dans son principe jamais totalement assurée),
  • des situations vécues vraisemblablement personnelles du fait des détails de la situation donnée ;  (Husserl est dans son bureau et par les fenêtres ouvertes il entends les enfants qui jouent dans le jardin, preuve que le champ attentionnel est feuilleté ; ou bien, il se promène sur les hauteurs du Rhin et l’éclairage public s’allume progressivement le long des berges, argument pour prouver les effets de synthèses passives) ;
  • des situations vécues cruciales pour la démonstration (§77 des Idées directrices : il est en train d’écrire avec facilité, et par un changement de « regard » se découvre joyeux, et de plus qu’il l’était déjà joyeux avant que sa  réflexion (au sens d’introspection) se tourne vers son état, preuve de la conscience pré réfléchie et du fait que tout vécu peut faire l’objet par principe d’une réflexion).
D – Convaincre, séduire.

Le rapport aux faits assure de plus une fonction de communication, car, indirectement, marginalement, la référence aux faits contribue à l’appréhension des arguments par leur illustration, et une fonction de « séduction cognitive » pour le bon sens.

Dans tous les écrits phénoménologique les exemples factuels de vécus sont présents. Donc on a bien un rapport à l’expérience, et en conséquence une forme de démarche empirique. Mais cela ne constitue qu’une pseudo ou quasi-empiricité, dans le sens où il est bien fait référence à un vécu mais dont on ne connaît pas le statut, en particulier s’il a été réellement vécu par la personne qui s’y réfère.

En fait, l’exemple en phénoménologie, joue aussi un rôle ambigu, dans la mesure où il donne incidemment une crédibilité à ce qui est dit puisque cela permet au lecteur de se représenter de façon assez convaincante de la réalité et du bon sens de ce qui est décrit. On a bien en ce sens l’introduction d’une quasi empiricité. Quasi, parce que l’on est bien en relation avec du vécu, que l’exemple a été vécu ou pourrait être vécu (d’ailleurs c’est ce qui permet, comme nous l’avons fait en groupe de reprendre les exemples d’Husserl). Mais quasi seulement, parce que cette façon de procéder a une conséquence épistémologique forte, les phénoménologues qui procèdent ainsi manifestent, volontairement ou pas, qu’ils ne se tournent pas vers le vécu pour en apprendre quelque chose qu’ils ne sauraient pas déjà, mais simplement pour montrer que ce dont ils parlent a une réalité plausible et légitime les conclusions (cf. par exemple (Depraz 2001) Lucidité du corps, dans lequel chaque chapitre est précédé d’un exemple illustratif de vécu, qui servira d’argument dans le corps du chapitre).

Mais dans tous les cas, ces exemples se présentent animés par la séduction, active quoique non revendiquée, non thématisée dans le dispositif de recherche, du caractère plausible, comme donnant du sens (du bon sens) au fait de se référer à un vécu, comme crédibilisant les analyses phénoménologiques quant à son rapport à de vrais vécus.

L’ambiguïté épistémologique est totale. La phénoménologie se présente comme une science des essences, ayant totalement renoncée à l’empiricité, mais elle a un rapport permanent à la naturalité des vécus, même envisagé sous épochè.

On voit bien, à nouveau dans la démarche argumentative, que derrière les usages de la référence aux vécus, illustration ou données de recherche, se situe la question épistémologique cruciale de savoir si l’on attend ou pas un apport d’information. Dans un cas l’exemple ne sert au mieux que de confirmation plausible d’un discours établi indépendamment de lui, dans le second cas l’exemple est à l’origine de découvertes, d’établissement de fait que l’on ne connaissait pas avant de les recueillir. C’est là la légitimation de la recherche empirique ! Se tourner vers la collecte de nouvelles données n’a de sens que parce qu’on a besoin de prendre connaissance des faits de la subjectivité. Ce sera le paradoxe que même lorsque j’aurais décris mon propre vécu, je dois encore le prendre pour objet d’étude pour découvrir qu’est-ce qu’il contient comme information (point 5).

4/ Une fois acceptée la description soignée : décrire avec (explicitation) ou sans méthode.

Si l’on a choisi de constituer une description détaillée d’un vécu, se pose –enfin- un vrai problème de méthode : a-t-on une technique pour le faire ou pas. Sachant qu’à ma connaissance ceux qui s’y sont essayés sans méthode ont renoncés ou produit des descriptions décevantes, même si quelques fois elles ont servies de support à une thèse soutenue. Mais il n’existe pas de méthode sans communauté et transmission sociale.

La phénoménologie se présente comme une science descriptive, mais elle n’a rien dit sur la pratique de la description, sur ce en quoi consiste de décrire. Elle n’a pas fait la phénoménologie de la description, elle la pratique ( ?) aveuglément. La seule indication est d’aller au plus fidèle de l’expérience. Or, si l’on veut utiliser des descriptions pour servir de base à une argumentation factuellement fondée, il faut que la production de ces descriptions soit méthodologiquement réglée. C’est le point suivant. Les phénoménologues n’ont pas de méthode de description, ne savent pas en quoi consiste de décrire les vécus. Et pour ceux et celles que j’ai eu l’occasion de fréquenter en live, ne savent même pas qu’ils ne savent  pas.

A cette endroit, je ne pourrais reprendre que ce que j’ai déjà écrit sur ce sujet $$. Distinguer les structures universelles de tous vécus comme guide permanent du recueil, de l’écoute, de l’analyse des vécus des catégories descriptives spécifiques à un domaine particulier de l’expérience. Systématiser les pratiques patiemment mises au point dans les étapes d’analyse, pour apprendre à fragmenter les descriptions, repérer les différentes types d’énonciations (informations satellites), garder présent à l’esprit les différentes couches de description possibles de tout vécu. Repérer les structures qualitatives temporelles correspondant au cycle de toute action, les structures fonctionnelles comme par exemple tout jugement suppose la référence à un critère, si je n’ai que le jugement je ne sais sur quoi il est fondé.

Mais tous ces principes universels, convenant à tous les vécus, parce qu’ils ont tous la même structure temporelle, le même fond d’éventail de composants de la conduite humaine, est insuffisant pour décrire les situations particulières. D’une part délimiter les catégories descriptives sera un résultat de la recherche, puisque ce que l’on vise c’est la découverte de « en quoi consiste le fait de vivre telle ou telle situation ou acte ou visée ». D’autre part, parce que les domaines d’activités peuvent appartenir à des micro mondes, donc à des univers spécialisés qui ne sont connus dans leur détail, dans leur langage, dans leur discrimination que par les seules personnes appartenant à un de ces micro mondes. Comprendre le raisonnement, la prise d’information, les bases de décision, la perte d’orientation dans la conduite d’une installation nucléaire demande de comprendre ce que prend en compte un opérateur. Étudier la mémorisation des partitions chez un pianiste, est un objet de recherche magnifique pour analyser les signifiants internes, mais demande de comprendre la musique, l’analyse d’une partition, le rapport corporel au clavier. Non pas seulement comme connaissance abstraite, mais comme connaissance incarnée par des buts qui n’apparaissent clairement que dans une pratique intense.

Mais précisément, si le chercheur n’a pas constitué de principes méthodologiques de base pour aborder la description d’un vécu, en particulier la clarification du déroulement temporel comme fondement incontournable, puisque tout vécu est caractérisé par le fait qu’il est un processus organisé par la succession (et au sein de cette succession, les simultanéités), alors il va aller vers l’anecdotique, l’incomplétude, le risque de ne souligner que ce qui l’arrange. Le pire étant tout simplement d’avoir une description pauvre, plate, exsangue. J’ai des centaines de pages, conservées des ateliers de pratique phénoménologique (finalement bien mal nommés), ou sur chaque page séparée n’apparaissent que quelques lignes, sans intérêt, sans informations nouvelles.

Dans le cadre du GREX, nous avons su produire des descriptions fouillées, et certaines thèses ont données lieu à de belles descriptions, recensées dans  (Maurel 2009) et son équivalent en français dans Expliciter. Mais dans notre travail de groupe, nous avons eu peu d’occasions de passer à l’étape suivante, qui caractérise une démarche complète de recherche empiriquement fondée.

5/ Une fois mobilisée la méthode de description : s’arrêter à la description ou la prendre comme objet d’étude.

Supposons, qu’une description détaillée d’un vécu singulier réel ait été produite. Dans l’optique d’un travail de recherche, un tiers du travail a été accompli, pas plus. Produire une description écrite est juste le moyen pour commencer à faire de la recherche, ce n’est pas le résultat de la recherche, c’est l’étape essentielle de constitution des données de base dans un format rendant son étude possible. Dans l’atelier de pratique phénoménologique, comme dans les Travaux Pratiques du Collège international de Philosophie, nous nous sommes toujours arrêtés à cette étape . Quand, beaucoup plus tard, j’ai voulu organiser un groupe de travail sur « le sens se faisant », la consigne était que le droit d’entrée dans le groupe était de produire une auto explicitation d’un vécu de sens se faisant. Pour pouvoir passer, en groupe, à la suite : c’est-à-dire l’exploitation de ces protocoles pour en faire l’analyse. Echec total, si ce n’est le travail d’Eve Berger qui faisait sa thèse sur la base de l’exemple qu’elle avait décrit. L’exploitation des données descriptives produites par une explicitation est longue, fastidieuse par certains côtés, et n’ont le temps de le faire que ceux qui y sont impliqués fortement (travaux à rendre, comme un mémoire ou une thèse) et ceux dont c’est le métier, au sens où leur activité consiste à utiliser le temps de travail pour faire ça. Par ailleurs, l’expérience nous a montré que les philosophes ignorent tout de la façon de travailler sur les descriptions de vécus. Rien dans leur formation ne semble les y avoir préparé. De ces vingt années de collaboration avec les phénoménologues, je note maintenant que malgré toute leur intelligence et leur culture, la seule possibilité d’aller plus avant et de commencer par les former. Mais je ne sais pas, si même cette condition était remplit, si la collaboration aurait un sens, dans la mesure où je ne vois pas comment ils pourraient passer du côté des exigences de l’empiricité en restant philosophes. Mais, bien sûr, la réponse leur appartient. J’ai détaillé par ailleurs, les étapes de travail sur une description écrite, telles que je les pratiquais $$.

En forme de conclusion

Ce chapitre visait à mettre ma démarche en perspective, à la fois dans la cohérence de mon parcours personnel et dans la cohérence de l’histoire des sciences humaines comme exemple et reprise de la recherche d’une réponse à un besoin séculaire : objectiver l’expérience subjective, sans la perdre. Ce qu’il y a d’original dans mon parcours personnel, c’est simplement que sans le vouloir, mais avec persévérance j’ai rassemblé un bouquet de compétences qui a fini par produire une démarche organisée. J’aboutis alors au constat que c’est la première fois dans l’histoire de la pensée que tous les éléments pour une étude de la subjectivité sont réunis, pratiques, théoriques, méthodologique, sociétal, humain. C’est la première fois qu’il y a le temps et les conditions pour constituer une vraie connaissance pratique, enseignable, transmissible des méthodes d’exploration de la subjectivité (à des fins de recherche, parce que pour l’intervention, les praticiens étaient largement en avance sur la recherche).

En ce sens, je ne suis que l’exemple d’un homme qui comme d’autres a cherché à étudier l’humain, et pour cela s’est centré sur les méthodes permettant de le faire. Gusdorf l’avait fait à sa manière, en se centrant aussi sur la dimension méthodologique des conditions de possibilité (mémoire concrète, écriture du moi). J’ai eu la chance de naître à une époque où les conditions étaient favorables, à bien des points de vue. J’ai rencontré des influences formatives qui m’ont permis d’anticiper en quelques sortes sur les besoins futurs, même si tout ne s’explique pas par les facteurs externes. J’ai eu une succession d’aléas dans le déroulement de ma vie professionnelle qui m’ont facilité grandement les choses, d’une manière même extraordinaire (j’ai toujours été fonctionnaire, autonome dans mes choix de recherche). Puisque ainsi je n’ai jamais eu de soucis matériels et j’ai pu me consacrer uniquement à la recherche, et ce dans un cadre tolérant (la psychologie du travail). La création de l’association GREX a créé un cadre social, une communauté chaleureuse et aidante, un support de publication et de discussion, un lieu de renouvellement expérientiel des questions qui se posaient et auxquelles nous avons essayé de répondre en appliquant la méthode de l’explicitation aux questions soulevées par l’explicitation.

Cependant, pour conclure, je ne peux m’empêcher de vouloir relativiser tout cela. L’objectivation du subjectif n’a de sens que dans un cadre de recherche scientifique et ce cadre là est loin d’être le tout de la compréhension du subjectif. Le fait de se situer dans le cadre de la recherche, a toujours un effet réducteur, même si justement tous nos efforts visent à conserver les propriétés humaines de l’humain. Mais, ne serait-ce que la mise en mots de chaque description est obligatoirement un appauvrissement de la richesse totale de chaque vécu. Dans notre vie, la recherche n’est pas la seule manière de nous approcher de l’humain, même si notre culture a tendance à la valoriser comme étant l’excellence dans l’activité humaine intellectuelle. Mais l’approche pratique, relationnelle, intime comme sociale, amicale, psychothérapeutique, amoureuse ; l’approche esthétique de l’expression de l’humain par les romans, la danse, le cinéma, le théâtre, la peinture et autres ; l’approche religieuse ou spirituelle des pratiques de soi ; tout cela n’a pas moins de dignité et de pertinence que la recherche.

Bibliographie

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Sens historique de la démarche d’explicitation. (chapitre 1 de Explicitation et phénoménologie, 2012) Pierre VermerschGR...

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La prise en compte des modes d’adressage dans l’entretien d’explicitation : je, JE, il, elle, ça : l’agentivité au centre de l’autoréférence.

 

La prise en compte des modes d’adressage dans l’entretien d’explicitation : je, JE, il, elle, ça : l’agentivité au centre de l’autoréférence.

 

1/ Lors d’un entretien d’explicitation, il y a l’étape initiale de la mise en évocation comme condition de l’accès à la mémoire du revécu, c’est un fondamental de notre pratique. Dans ce cadre, l’intervieweur est très attentif à ce que l’interviewé s’exprime en « je » comme signe qu’il accède à une parole incarnée, indiquant qu’il se place de son point de vue, et donc qu’il est bien relié à son vécu passé. Une autre façon de le dire est que l’on recherche le signe d’une parole agentive, c’est-à-dire d’une parole dans laquelle l’interviewé se place comme agent (responsable, cause, source) de ses actes : je fais, je vois, je pense, je me dis etc …

C’est une première approche du sens de l’usage du « je », qui s’appuie sur la distinction entre s’exprimer comme agent ou pas. Quand l’interviewé s’exprime en « on », en « nous », en « tu », qu’il parle des autres ou des circonstances, il ne se place pas comme agent, plutôt comme témoin, comme pédagogue qui explique, et nous savons que ce faisant , il ne peut pas avoir accès à la remémoration de son vécu passé.

Mais :

2/ Quand nous passons dans le monde de l’intra psychique, c’est-à-dire de la description très détaillée de la subjectivité lors de micro transitions propres aux prises de décisions (choisir de se déplacer à tel endroit plutôt que tel autre, par exemple), il va falloir aller plus fin et pour cela différencier différentes source d’agentivité.

Ce que j’ai nommé provisoirement de la façon la plus neutre possible : les instances. Chaque instance que l’interviewé distingue en lui-même, l’est parce qu’elle est une source, une cause, une origine dynamique d’agentivité. (Mais cela ne veut pas dire que cette instance fonctionne toujours de façon positive et propulsive, tous les cas de figures sont imaginables et ont déjà été rencontré : force d’immobilisation, blocage, force de refus etc.)

Dans cette deuxième étape, l’agentivité reste au centre de mon raisonnement, mais elle se déploie suivant une multiplicité d’instances. Ces instances apparaissent parce qu’il y a négociation, parce qu’il y a perception de plusieurs forces d’agentivité. Une instance de moi veut y aller (par exemple, mon corps est vécu comme déjà tourné, déjà en mouvement vers …), une autre instance a peur, hésite (« ma tête, se demande si c’est une bonne chose, et s’il ne vaut pas mieux retenir le mouvement naissant), et une troisième exerce une influence modératrice et donne un tempo délicat et positif au mouvement (dans l’exemple que je résume ici, l’interviewé parle de son émotion qui module le mouvement dans une douce gradualité). Tous les exemples que j’ai vécu se sont traduits par la mise à jour d’une multiplicité d’instances, qui m’apparaissent d’autant mieux qu’elles sont contrastées et imposent une forme ou une autre de d’échange intérieur (pas forcément avec des mots).

Du coup l’adressage qui permet de verbaliser ce qui se passe avec chacune des instances distinguées devient inhabituel et peut poser de gros problèmes d’intelligibilités. L’exemple le plus délicat est celui de l’ambiguïté du « je », que nous avons envie de distinguer d’une notation comme « JE », ou « J ».

3/ De « je » à « J ».

Dans le premier point de ce billet, j’ai rappelé l’intérêt de voir apparaître l’adressage en « je » comme signe d’apparition de l’agentivité. Mais quand l’agentivité est distribuée entre plusieurs instances, le « je » devient insuffisant. Dans le discours des interviewés apparaît le besoin de dire que c’est « il » qui donne l’impulsion, et même quelques fois la nécessité s’impose de dire que « ça » se fait (on a carrément perdu la dimension personnalisante du il ou elle). Mais entendez bien que c’est une façon de dire que ce n’est pas « J » qui est cause.

Quand il y a plusieurs sources d’agentivité, plusieurs instances, le « je » perd son sens, il est trop global, il ne se prête pas à des différenciations.

En fait, cela fait prendre conscience que le « je » habituel, s’il est important à repérer comme preuve d’agentivité en contraste avec son absence globale, ce « je » n’est que la notation commode, habituelle de la cohérence inter-expérientielle. J’emprunte ce vocabulaire à un auteur autrichien (W. Fasching, The mineness of experience.). Je n’utilise pas le terme « d’identité » ou de « moi », mais plutôt l’idée que toutes mes expériences sont assemblées pour moi par une continuité, quelques soient les transformations de mon corps au fil des âges, de mes pensées, de mes rôles etc. Le « je » qualifie bien l’agentivité, mais de façon globale, indifférenciée, nous avons besoin de plus de précisions quand nous entrons dans la description fine de l’intrapsychique.

Dans ce cas, le fait d’écrire « J » ou « JE », désigne une des instances parmi d’autres. Le plus souvent l’instance la plus familière, celle à partir de laquelle mes décisions et mouvement semblent s’originer le plus fréquemment. Cela ne préjuge pas de façon générale que ce « JE » soit la tête, la rationalité ou encore la pensée, les différences entre les individus sont suffisamment grandes pour que J soit le corps, ou une partie du corps, l’émotion, le cœur, out tout autre désignation subjectivement adéquate à chacun.

 

Le point important que je veux souligner c’est que noter JE ou J ne s’oppose pas à la notation habituelle en « je », sinon qu’elle s’inscrit dans une perspective différente : dès que j’utilise JE, c’est que la description prend en compte la multi agentivité des différentes instances. Mais alors …

 

4/ Mais alors, je dois devenir vigilant d’une nouvelle manière à l’utilisation que l’interviewé fait de … « je ». Car dans la description des délibérations intimes, dans la description des attributions d’agentivité lors d’une prise de décision, il devient important de vérifier que le « je » spontané, ne se mélange pas avec JE, l’instance qui est une des protagonistes intérieurs.

Il faut apprendre à dire : JE est indécis (comme on dirait x est indécis), et non plus « je » suis indécis. Le premier désigne une des instances, le second s’attribue toute l’agentivité et nous fait perdre les distinctions subjectives.

C’est difficile ! Il y a tout un apprentissage d’arrêter de s’attribuer globalement toute l’agentivité, et de s’exprimer en : « il » ne sait pas encore ; ou : « ça » le conduit à cet endroit : de façon à respecter soigneusement la description des différences instances de soi.

 

5/ Finalement ce qui traverse ce billet et qui est prégnant depuis l’Université d’été 2015 c’est le concept d’agentivité. Il devient le moteur de la discrimination entre « je » et JE, et plus loin de la prise en compte des différentes sources d’agentivité en soi lors d’une prise de décision, d’un débat intime.

 

 

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Illustration du billet de Pierre, Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation. Maryse Maurel

Illustration du billet de Pierre, Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

Maryse Maurel

Je voudrais revenir sur un épisode traumatique pour moi que j’ai pu reconfigurer par un recadrage en allant chercher

a/ la reconstitution de ce vécu (qui d’après mon estimation a duré cinq ou six secondes),

a/ qui de moi a agi dans ce moment très difficile,

b/ quels étaient (éventuellement) les schèmes sous-jacents et les instances agissantes.

1. Les faits, le déroulement temporel

En rentrant du séminaire de janvier, je me suis très brièvement endormie au volant de ma voiture, assez longtemps pourtant pour franchir une haie à gauche de la route et me retrouver deux mètres plus bas dans le jardin privé d’une résidence secondaire heureusement inoccupée en hiver. Il était 3h de l’après-midi, par un grand soleil et sous un mistral violent. Il m’a fallu quelques jours pour pouvoir laisser revenir ce moment et retrouver en évocation ce qui s’était passé. Le choc du passage de la haie m’a brutalement réveillée et a aussi freiné la voiture, j’allais très doucement parce que j’étais sur une toute petite route, à moins d’un kilomètre de chez moi. Pas le temps d’avoir peur et j’ai atterri en douceur dans le jardin ; pour preuve, l’airbag ne s’est pas déclenché. Et après, JE ne savait[1] plus et pourtant, la voiture était passée entre deux arbres, tellement juste que les deux rétroviseurs ont été arrachés et le haut s’est cabossé, dans un grand bruit, elle a évité à quelques centimètres près un abri de jardin et s’est arrêtée juste à temps devant un autre petit bâtiment. Avec le sentiment que JE n’avait rien fait d’autre que ne rien faire, que ça s’était fait.

2. Un peu d’auto-explicitation

Comme ma voiture n’est pas une voiture intelligente, j’ai dû chercher qui de moi avait agi, quel schème avait été activé à mon insu. J’ai pu retrouver les petits mouvements de mes mains sur le volant pour passer pile poil entre les deux arbres, la découverte de l’abri et de l’autre bâtiment derrière les arbres, le brusque mouvement pour tourner à gauche et éviter l’abri, une pensée fugitive et non formulée que la voiture allait s’écraser contre le deuxième bâtiment, la tension extrême de mon corps qui s’est cabré pour appuyer le plus fort possible sur la pédale de frein, j’ai retrouvé le contact de mon pied droit sur la pédale et sur le plancher de la voiture qui s’est immobilisée en calant. JE est alors revenue dans son corps et dans la voiture, j’ai tout de suite tourné le démarreur, le moteur est reparti, j’ai roulé jusqu’à une allée, que j’ai suivie pour me retrouver devant un portail. Je suis sortie de la voiture, le portail était fermé à clé et en me retournant, j’ai vu arriver un voisin qui m’a prise en charge. Il est évident que l’un des schèmes activés est celui de celle qui conduit des voitures depuis plus de cinquante ans. Mais il restait autre chose, quelle part de moi a laissé faire la conductrice, ici le lâcher prise était accompli par le fait de mon endormissement. Mais qui a pris les rênes ? Et qui a empêché JE de les reprendre. En continuant à laisser venir, j’ai contacté un état interne de calme et d’attente, attente du dénouement. Je fais l’hypothèse que c’est l’obstinée qui a agi, celle qui ne renonce pas, qui tente le tout pour le tout. Calme, tout faire pour limiter les dégâts. D’aucun pourrait l’appeler instinct de survie, ange gardien ou envie de vivre. Aucun mot ne me convient, mais c’est quelque chose de cet ordre-là. Je ne trouve rien de plus pour le moment.

La seule chose qui m’est revenue de l’activité de JE, en plus de l’état interne de calme, c’est aussi une attente et après le contournement de l’abri, une attente du choc qui paraissait inévitable pour JE.

Et le recadrage ? Tout simplement, dans cet épisode violent et difficile, j’ai découvert une belle ressource en moi. Je ne suis pourtant pas prête à me rendormir au volant pour valider cette expérience.

3. Interprétation

Reprenons maintenant avec la grille suggérée par Pierre dans son billet Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

Comment faire tourner sur cet exemple le concept d’agentivité et comment répondre à la question « Qui de moi a agi, qui de moi a fait quelque chose ? ». Ce dont je rends compte ici est un vécu où j’ai eu le sentiment très fort, en y revenant en auto-explicitation que « ça avait pris le relais et que ça avait fait ce qu’il fallait pour qu’il n’y ait pas de choc, ou pour le limiter ». J’ai pu saisir ce sentiment intellectuel pour le déplier et le décrire parce que nous faisons régulièrement nos footings psycho-phénoménologiques et que je deviens plus experte pour saisir ces petites choses ténues que j’aurais sûrement laisser passer il y a quelques années encore. Et si je peux le décrire un peu, c’est parce que nous avons développé un vocabulaire adapté et des catégories pour en parler.

Il y a eu à « mon » insu l’engendrement et l’activation d’actes tout à fait adaptés et pertinents pour ce qui était en train de se passer : manœuvrer le volant pour glisser la voiture entre les deux arbres, éviter l’abri en braquant à gauche et freiner pied au plancher (avec les contacts que j’ai retrouvés sous mon pied droit, cette expression prend tout son sens) et de toutes mes forces. Ce sont mes mains, mes pieds et mon corps qui l’ont fait.

Où était l’origine (ou les origines) de ces actes ? Pierre propose d’appeler instance ce qui est à l’origine. La première origine est l’instance de celle qui conduit depuis longtemps et qui a éduqué des réflexes et des décisions dont JE ne suis pas toujours consciente. Quand je suis derrière une voiture et que ses feux arrière s’allument, ça freine, le plus souvent sans JE. Ici, alors que j’étais sonnée par le passage à travers la haie, mes mains, mes pieds et tout mon corps se sont parfaitement coordonnés.

Je n’ai pas retrouvé de phase de négociation, aussi brève fût-elle. Soit, il n’y en a pas eu parce que c’était trop rapide, parce que le seul but de ce qui agissait ainsi était de me sortir de là avec le moins de dégâts possible, soit je ne trouve pas l’accès.

JE était très calme et confiant pendant ce bref moment, la rafale négative est arrivée le soir et surtout quelques jours après, quand j’ai eu réglé les histoires de garage, d’assurance et quand je retourné dans le jardin de la chute pour faire le point des dégâts avec les propriétaires. Je me suis mise à trembler quand j’ai vu les deux arbres. Dans un état conscient j’aurais essayé de les contourner et surtout pas de passer entre les deux, ce qui aujourd’hui me paraît toujours aussi impossible et irréel. Alors qui a pris la décision de tout lâcher, de la laisser faire, de ne pas mêler JE à ces manœuvres ? Dans l’état de notre théorisation actuelle, la seule réponse possible est que c’est le Potentiel. Mais encore, qui ou quoi du Potentiel. Ces réponses sont difficiles à trouver en auto-explicitation et difficiles à mettre en mots. Mais ça progresse.

« Tu as eu de la chance ! » m’a-t-on dit. Oui, on peut le dire comme ça, mais je me demande si nos footings psycho-phénoménologiques n’ont pas contribué à ce que JE ne tente pas de reprendre les rênes et à laisser faire les instances expertes dans cette situation.

 

[1] Ce n’est pas une faute d’orthographe, je traite JE comme une instance parmi les autres.

Illustration du billet de Pierre, Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de véc...

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Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

Agentivité, instances de soi,

outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

 

Dans nos explorations des techniques qui permettent d’aller toujours plus loin dans la description des vécus à l’aide de l’entretien d’explicitation, quelques concepts et pratiques se sont imposées lors de la dernière Université d’été ( août 2015): agentivité et instances, comme pôles multiples d’agentivité en soi.

Une instance de soi sera identifiée parce que subjectivement elle est perçue comme ayant la propriété d’agentivité. Voyons cela.

 

* Agentivité, vient d’une traduction de l’anglais « agency », mais c’est un néologisme. L’idée est de base, est liée à l’action, à l’origine de l’action en soi, autrement dit à la conscience d’être auteur, d’être responsable de ses actes, d’être à la base de ses actions, on peut encore dire : d’en être l’agent. Dans le domaine du travail et de la sociologie, le concept s’est imposé pour parle de la subjectivité des travailleurs, dans le sentiment d’être efficace, d’être là pour quelque chose qu’ils pouvaient, eux, accomplir. Dans le domaine moral, l’idée de l’agentivité est indissociable du fait d’être le responsable de ses actes et de ses décisions.

Mais, comme souvent, le concept gagne en intérêt par ce à quoi il s’oppose. Dans l’hypnose, il permet de donner un critère précis de l’état de transe, lié à la perte provoquée de l’agentivité. La personne constate qu’un de ses bras se lève, mais elle ne l’attribue plus à sa volonté, elle ne se perçoit pas comme étant l’agent qui est cause de ce mouvement. De la même manière, on va retrouver dans les syndromes des personnalités multiples, ainsi que dans la schizophrénie, des sentiments de perte d’agentivité, comme si un autre s’exprimait ou agissait à ma place.

Ce qui nous intéresse, dépasse la pathologie mentale, pour rendre compte du sentiment d’agentivité dans le déroulement d’une action, ou au contraire le sentiment que « ça se fait en moi, à travers moi », que mon corps, mon émotion, ma tête agissent « sans moi », qu’ils ont une agentivité propre. Il ne s’agit pas du tout d’états pathologiques, mais du cas le plus commun, le plus familier, pour rendre compte de l’engendrement de certains actes, qui m’apparaissent subjectivement comme n’ayant pas été produits par « ma » décision, tout en se déroulant à partir de moi, de mon corps ou autre. Il faut bien penser qu’une partie du vocabulaire dont nous avons besoin a été produit par les seules spécialistes de la subjectivité qui ont eu le droit de s’exprimer (par force), c’est-à-dire la psychiatrie, pendant que la psychologie s’interdisait totalement la prise en compte de l’accès introspectif. Du coup, nous qui travaillons hors pathologie mentale, nous découvrons des phénomènes qui appellent des qualifications liées à la pathologie, mais qui ne sont pas du tout de la pathologie. C’est le cas pour les concepts de dissociations, de dissociés, d’agentivité, d’instances.

 

*Instances. Le concept d’agentivité permet du coup, de donner un critère pour distinguer ce qui pour moi a valeur d’agentivité dans mes délibérations internes.

Et j’appellerai « instance » précisément, ce qui dans mon expérience se distingue comme étant « une des origines » de mes décisions.

L’idée est que dans des prises de décision, dans des transitions très brèves, il peut y avoir négociations, dialogues, tiraillements non verbaux, entre plusieurs instances, qui se distinguent parce que chacune m’apparaît comme ayant une agentivité, et qui ne vont pas nécessairement dans le même sens.

Quelques fois je pose un acte, et « je » réalise que la décision a précédé l’acte, et que la décision n’est précisément pas issue de « je », mais (par exemple) de mon ventre, ou de mon cœur, ou d’un autre lieu. Il m’apparaît alors, qu’il y a (au moins) deux instances à l’œuvre en moi : d’une part « Je », d’autre part « mon ventre ». Il n’y a là aucune pathologie, juste la perception fine de ce qui se déroule en moi et qui est tout à fait accessible à l’introspection guidée et peut se verbaliser (plus ou moins facilement, suivant les difficultés à rendre compte des aspects non verbaux, qui demandent alors une « invention discursive »).

Lors des l’Universités d’été, nous avons souvent rencontrés des exemples où il y avait un conflit intérieur entre « je » qui hésite, qui a peur, qui n’ose pas et « une émotion » qui pousse à la réalisation, et « un corps » qui passe à l’action. Il y a alors trois instances qui ont un pouvoir d’agentivité, et l’action s’exécute à travers une négociation, un dialogue (pas nécessairement verbal) entre les trois instances.

Au lieu d’instance, j’aurais pu utiliser le mot agent. Mais il m’a semblé que ce mot présupposait un sujet, un self, une représentation en terme d’identité personnelle.

Le mot instance, vise de la façon la plus générale possible à parler d’une source d’agentivité que je distingue dans mon vécu, que je la vive de façon interne aux limites de mon corps (dans ma tête, mon corps, mon ventre, mon cœur, mes pieds, ou encore sans localisation définie) ou de façon péri corporelle (c’est comme un hologramme de moi qui est déjà en mouvement, comme un lieu qui parle à la place de Je) ou extra corporelle (par exemple un lieu m’attire).

Dans la pratique de l’entretien d’explicitation :

Avec ces nouveaux outils conceptuels d’agentivité et d’instance, nous avons découvert que les micros temporalités qui caractérisent les prises de décisions, et qui visent à décrire le passage d’une position à une autre, le temps de l’engagement dans un choix, sont beaucoup plus facile à fragmenter, non seulement en raffinant la micro temporalité (et juste avant, et après, et ensuite, …) mais en prenant en compte les instances qui se découvrent et en décrivant leurs échanges et leurs relations.

Cette idée d’une multiplicité de sources d’agentivité chez un même sujet, est cohérente avec l’idée du mode d’action propre au Potentiel. C’est-à-dire la totalité de nous qui n’est pas consciente, mais qui est affectée (reçoit des informations, mémorise, met en relation, s’auto-organise en réponse à chaque expérience vécue, assimile, s’accommode, cherche la stabilité, et bien plus encore). Cette totalité n’a rien à voir avec la pathologie, même si la pathologie ne peut pas ignorer cette dimension du potentiel. Mais réduire le Potentiel à la pathologie c’est se rendre aveugle, sourd, insensible et bien plus à tout ce qui est la délicate complexité du fonctionnement adaptatif normal !

 

Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l'entretien d'explicitation...

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