Au-delà des limites de l’introspection descriptive

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Au-delà des limites de l’introspection descriptive :

 

l’inconscient organisationnel et les lois d’association.

 

 

Pierre Vermersch

  

 

1 Cet article se situe dans le cadre du programme général et historique que je poursuis depuis toujours, de l’élucidation de la conduite, et donc de sa description intime détaillée permettant d’accéder à son intelligibilité causale, autrement dit à la compréhension de son engendrement. Or nous (le GREX) en sommes à l’étape (2017) d’identifier clairement ce qui n’est pas intelligible (les N3) et, qui ne peut être, ne pourra pas être, éclairci par une description introspective encore plus complète parce que l’on se heurte(ra) aux limites de l’introspection, et donc aux limites structurelles du point de vue en première personne. Passionnant ! Non ? Sommes-nous à un point de blocage définitif ou bien à une nouvelle ouverture ?

2 Ces limites tiennent à l’impossibilité de décrire par le détail la production de réponses qui sont l’expression directe de l’inconscient organisationnel, inconscient non refoulé, non pathologique, qui sous-tend en permanence toutes nos actions.

3 L’exemple le plus simple est celui de l’émergence d’une réponse. C’est-à-dire le cas où entre la question et la réponse, il ne se passe rien d’apparent.

S’il n’y a rien, c’est qu’il y a quelque chose. Il n’y a pas d’effet sans cause.

Quand il n’y a rien à décrire, la cause est ailleurs que dans ce dont le sujet peut avoir la conscience réfléchie. Ça s’appelle l’inconscient. Sauf qu’au 20ème siècle (contrairement au 19ème siècle) le terme a été monopolisé par la référence à la psychanalyse, fondée sur un cadre médical de pratique clinique, et basée sur le concept de refoulement, pour expliquer les résistances du malade à la cure, et rendre compte de ce caractère inconscient en le connotant sans cesse au passage d’une dimension pathologique. Or il existe un inconscient organisationnel qui n’est pas censuré, parce qu’il est tout simplement le produit de la constitution passive permanente des effets de chaque moment de ma vie, considérés comme moments d’exercice (non pas pratiquer un exercice, mais à chaque moment je m’exerce, j’exerce des compétences, des actes, des identifications etc.). S’il n’y a rien à décrire, c’est que ce qui produit une réponse est à l’œuvre de façon cachée. C’est la démonstration du fonctionnement de l’inconscient comme Potentiel, ou encore comme dimension dynamique organisationnelle. Je prendrai le temps plus loin d’aller dans les types d’exemples qui démontrent la présence et la dynamique de l’inconscient organisationnel.

4 Cet article a pour but de clarifier la référence obligatoire à l’inconscient organisationnel dans l’élucidation de la conduite et s’appuie sur la logique des associations impliquées par les techniques que nous utilisons pour rendre accessibles les schèmes qui organisent la conduite.

Je vais procéder en quatre temps :

5 En guise d’introduction, je vais retracer brièvement les étapes par lesquelles nous sommes passés pour perfectionner l’entretien d’explicitation, jusqu’à rencontrer une limite descriptive qui nous paraît maintenant infranchissable parce qu’elle tient à la limite du conscientisable, à la limite de l’introspection.

6 Ensuite, ce sera intéressant de classer les différents types de vécus (N3) que nous avons déjà rencontrés dans tous nos entretiens, qui démontrent l’activité de l’inconscient organisationnel (N4) et pointent bien les limites de l’introspection auxquelles nous sommes maintenant confrontées. Dans tous les cas je montrerai comment ces activités pointent vers quelque chose qui est incompréhensible sans la prise en compte de l’activité normale de l’inconscient organisationnel. Les classer permettra de les reconnaître plus facilement et de comprendre comment dépasser les limites de l’introspection descriptive en utilisant de nouvelles techniques d’accompagnement du sujet.

7 Le temps suivant, présentera le cadre général dans lequel situer les fonctionnalités d’un inconscient organisationnel, qui sous-tend en permanence chaque moment de notre vie. Pour ce faire, il reviendra sur l’histoire du concept d’inconscient, en particulier dans la période préfreudienne au 19ème siècle. Pour montrer que l’inconscient normal inhérent au fonctionnement de l’esprit (on dirait maintenant de l’intelligence, de tous les actes) était parfaitement connu de tous.

8 Le quatrième temps, traitera précisément de ces techniques de relance sur les N3. Car, s’il est acquis que l’on ne peut pas les décrire pour en comprendre l’intelligibilité causale, cette même intelligibilité reste accessible si l’on peut mettre en évidence ce qui organise ces N3, c’est-à-dire quel est le schème inconscient qui est à l’œuvre, ou encore quel est le moule, la méthode, le script qui produit cette réponse. J’essaierai alors de poser les questions théoriques relatives à la logique des associations qui pourraient nous aider à comprendre ce que nous savons déjà pratiquement faire. Le programme de recherche sur les associations existent depuis très longtemps et a mobilisé tout le 19ème siècle, mais il a toujours été lié à une théorie générale sur la possibilité de la connaissance, sur la genèse de l’intelligence, d’où les doctrines associationnistes, mécanistes, atomistes, nativistes, interactionnistes, etc. Nous, nous ne cherchons qu’à aider la personne à retrouver ce qui organise son action et qui est nécessairement issu du passé, notre but n’est pas d’établir une théorie générale de la pensée et de sa construction.

9 N’oublions pas cependant que si l’aide à l’explicitation est une technique de recueil de données de verbalisation sur le vécu, pour ce faire, et en le faisant, elle devient aussi l’expression indirecte d’un programme de recherche psycho-phénoménologique d’étude de la subjectivité par ses moyens d’accès.

 

I – Introduction : dépasser les limites ! un programme de recherche !  

Mise en perspective : le cheminement du travail au sein du GREX depuis 30 ans.

 

10 En voulant étudier l’activité cognitive de résolution de problème (1970), j’ai rencontré les limites des recueils de données utilisées à l’époque : le résultat et le temps passé. J’ai voulu dépasser ces limites en utilisant la vidéo, pour m’informer du déroulement de l’action. Mais ce faisant, j’avançai d’un pas, et rencontrais une nouvelle limite : la vidéo n’allait pas recueillir d’information sur ce qui n’est pas manifeste, sur ce qui n’est pas observable, c’est-à-dire les actions mentales, les raisonnements, les prises d’information. Pour prendre en compte l’inobservable, j’ai eu l’idée, contre toutes les pratiques et opinions de l’époque, de revenir à l’usage de l’introspection comme mode de recueil des données subjectives. Mon expérience de praticien m’avait par ailleurs montré qu’il fallait aider la personne à pratiquer l’introspection, seule elle était largement incompétente. De là, découle l’idée de créer une nouvelle technique d’entretien, pour dépasser de nouvelles limites et ainsi accéder à l’inobservable (pour le chercheur ou le praticien) mais dont le sujet lui-même peut témoigner. Je l’ai nommée l’entretien d’explicitation.

11 Depuis le départ de cette création (on peut donner comme date repère 1986, soit il y a aujourd’hui trente ans), l’entretien d’explicitation repose toujours sur les mêmes outils fondamentaux (Vermersch 1994, 2016). Ils n’ont pas changé :

a- mise en place d’un contrat de communication permettant de négocier le consentement de l’interviewé, condition nécessaire pour qu’il accepte de partager sa subjectivité ;

b- visée stricte d’un vécu singulier, de façon à ne pas se perdre dans les généralités et risquer de recueillir la théorie ou les opinions plutôt qu’une description du vécu ;

c- remémoration du vécu par mobilisation indirecte de l’acte d’évocation, condition nécessaire à l’accès au détail du passé vécu, alors même que l’interviewé croit ne plus rien se rappeler ;

d- verbalisation descriptive du vécu, en évitant les commentaires, en contenant la verbalisation du contexte ou des circonstances ;

e- fragmentation de la description des actions pour accéder jusqu’au niveau de détail utile produisant l’élucidation du déroulement de l’action ;

f- amplification des qualifications, pour aller beaucoup plus loin que des jugements sommaires, comme « c’était bien », « c’était difficile », « c’était bon ».

g- accès à l’activité pré-réfléchie, révélant ce dont le sujet n’avait pas la conscience réfléchie au moment même où il le vivait et mobilisait cette activité ;

h- attention vigilante à la complétion du déroulement temporel comme guide privilégié pour savoir si l’on a bien couvert toute l’information nécessaire à la compréhension complète de l’action, du début à la fin, voire même de l’ante-début, à la post-fin ;

i- utilisation privilégiée de questions non inductives et même vides de contenu (mais pas vide de visée) de façon à ne surtout pas induire les réponses et aussi à ne pas créer de fausses mémoires ;

j- embrayeurs de relance (et au moment où …, et pendant que …) pour garder en prise l’attention sur le point qui est en cours d’explicitation.

k-Tout ça pour rechercher l’élucidation de l’engendrement des actions finalisées, c’est-à-dire en saisir la causalité fonctionnelle. Pour connaître et comprendre comment ces actions et par extension ces vécus ont été produits. Dès le départ ces outils ont bien fonctionné, souvent même au-delà de nos attentes !

12 Au fil des années, nous nous sommes cependant posés de nombreuses questions techniques, et nous y avons toujours répondu par le moyen d’une démarche d’exploration expérientielle. C’est-à-dire par le fait qu’à chaque Université d’été GREX depuis 23 ans, nous avons nous-mêmes pratiqué des entretiens, c’est-à-dire nous avons nous-mêmes été intervieweurs, interviewés, observateurs, nous avons nous-mêmes été vraiment impliqués dans nos propres vécus ! Mais ce n’est pas tout, car nous avons souvent enregistré ces entretiens, puis transcrit, réordonné, analysé et finalement écrit et publié. C’est ainsi, que nous avons développé une posture méthodologique et épistémologique originale : en pratiquant l’explicitation de l’explicitation[1], à propos de l’acte d’évocation, des effets perlocutoires, des modes d’adressage plus précis et de l’invention de nouvelles questions plus efficaces (Rappelez-vous, le remplacement des questions sensoriellement fondées –voir, entendre, sentir- par la formulation beaucoup plus simple, parce que recouvrant tous les possibles : Et là à quoi vous faites attention ? Et à ce moment qu’est-ce que vous prenez en compte ?).

13 Dans le même temps, la lecture d’Husserl, nous a ouvert à la distinction entre acte et contenu, (dans son langage entre noèse et noème), a clarifié la définition et le statut de l’action pré-réfléchie et de son possible accès a posteriori. Cet auteur nous a aussi permis de mieux cerner la structure du champ attentionnel (focus, remarqué secondaire, horizon), ce qui a attiré notre attention sur l’écart entre ce que l’interviewé décrivait en premier (le focus) et ce qui était accessible simplement en lâchant la prise sur le focus pour détourner le rayon attentionnel vers ce qui l’entoure (dé-scotchage de la visée attentionnelle). Tout aussi important, Husserl nous a aisé à comprendre et à prendre en compte la structure intentionnelle (ego ➔ acte ➔ objet). Cette structure sera la base pour comprendre la possibilité de questionner les actes, mais aussi la multiplicité des ego.

14 Dans une autre approche théorique, le concept d’effet perlocutoire (Austin) a structuré notre analyse des effets des relances et des questions : Qu’est-ce que je fais à l’autre avec mes mots ? Chacun de ces repères théoriques a nourrit notre démarche d’explicitation de l’explicitation.

15 Progressivement, l’utilisation de l’entretien d’explicitation dans des cadres de recherche très différents, a conduit à préciser que le vécu était composé d’une multitude de couches : en plus de tous ce qui concerne les actes, qui reste la dominante de notre approche, il faut prendre en compte, quand c’est nécessaire, la couche proprement corporelle, émotionnelle, ou encore celle qui se rapporte aux croyances ou à l’identité (Vermersch 2006). Souvent, chacune de ces couches demande pour être documentée un entretien avec des reprises successives, tous les aspects ne pouvant être abordés en même temps, même s’ils appartiennent au même moment vécu. Mais s’il y a bien une pluralité de couches de vécu, le vécu a bien une structure universelle fondée en priorité sur sa structure temporelle.

16  Puis, nous avons introduit le questionnement de « l’observateur de soi-même » qui est souvent présent pendant le déroulement de notre vécu, et que l’on peut aussi appeler : le témoin, en découvrant qu’il pouvait apporter des informations que celui « qui était assis sur la chaise » ne savait pas avoir. Pourquoi ? Nous n’avons toujours pas la réponse théorique, mais il est évident, qu’en faisant varier les points de vue, de nouvelles informations apparaissaient. Et depuis, nous n’avons cessé de progresser dans des techniques de changement de point de vue, de dissociation des ego, de dé-scotchage de l’attention !

17 Pour clarifier nos différentes pratiques et observations, nous avons dû définir une structure organisatrice générale des différents temps de travail, des différents Vécus correspondant : symbolisés par  la notation V1, V2, V3 (Vermersch 2006). Ainsi V1, est le vécu d’origine visé par l’entretien d’explicitation. Alors que V2 est précisément le vécu de l’entretien d’explicitation, et a donc pour but la description détaillée du déroulement de V1. Enfin V3, est un nouvel entretien d’explicitation, qui vise les actes réalisés pendant la pratique de l’entretien d’explicitation V2[2]. La recherche sur l’explicitation se fait donc en explorant les V2 (les vécus d’entretien d’explicitation) lors de la pratique de nouveaux entretiens V3. Distinctions simples et indispensables pour organiser la méthodologie réflexive et comprendre comment développer une explicitation de l’explicitation, comment prendre l’instrument comme objet d’étude. Ou encore étudier la subjectivité quand elle cherche à se saisir elle-même, autrement dit étudier la pratique de l’introspection !

18 Puis, progressivement, pour continuer à explorer les effets des décentrations[3] produit par des positions dissociées, nous avons rajouté au questionnement du témoin, des changements de positions externes largement inspirés par les techniques de la PNL, et en particulier par tous les exercices regroupés sous l’appellation de « stratégies des génies » développés par R. Dilts  (Dilts 1996) auxquels je m’étais formé directement auprès de lui et auxquels j’ai formé beaucoup de personnes depuis. Nous avons multiplié ces déplacements, puisque chacun de ces mouvements dans l’espace produisait des informations nouvelles. Nous les appelons maintenant : des exopositions (positions supplémentaires, matérielles ou imaginaires) et des métapositions (positions d’évaluation pouvant viser les exopositions). En poursuivant plus loin ces intentions de décentration, nous avons suggéré pour chacune de ces positions, des ego différents reconnus comme source d’agentivité momentanée, que ces ego soient des co-identités (des parties de nous-mêmes génériques ou spécifiques), des mentors, ou tout autre entité. Le but général était de dépasser les limites de finesse de la description des actions élémentaires que nous rencontrions quelques fois avec la technique classique. En particulier dans la description des moments très brefs comme des micro-transitions : par exemple des prises de décisions rapides, des recherches de réponses qui se concluent très rapidement.

19 Au milieu de ce travail très technique de raffinement des possibilités d’accéder à de nouvelles informations permettant de mieux cerner l’intelligibilité de l’engendrement causal du vécu étudié, nous avons eu besoin d’introduire une seconde structure organisatrice : les niveaux de description du vécu ; N1, N2, N3, N4 (Vermersch 2014). Tout d’abord N1 désigne la description globale du vécu ; N2 désigne le niveau de description détaillé de toute la succession des actions élémentaires (matérielles et mentales, productives et prise d’information) tel que l’entretien d’explicitation nous a appris à l’obtenir. N3, rassemble toutes les formes d’expression de l’action qui ne la décrivent pas dans son détail, mais la symbolisent, la signalent de façon implicite, indirecte ; N4, caractérise, non plus vraiment une description de l’action, mais son organisation, ou si l’on prend des synonymes – j’y reviendrai plus loin- : les moules de l’action, les schèmes mobilisés, l’algorithme qui organise, le style qui la particularise, la méthode mise en œuvre, le modèle suivi, etc.

20 Ce qui est vraiment nouveau (Université d’été 2015) et qui est apparu progressivement, c’est la conclusion que le détail des actes de production de ce qui émanait directement du Potentiel (de l’inconscient organisationnel, non pathologique a priori) comme par exemple des réponses émergentes sans antécédents perceptibles ou les sentiments intellectuels, était impénétrable à l’introspection. Comme si le détail de ce qui s’opère dans l’inconscient n’était pas accessible après coup, et ne relevait donc même pas de la conscience pré-réfléchie. (Mais cela reste une hypothèse, puisqu’on ne peut pas démontrer a priori une impossibilité empirique. Ce n’est donc qu’une limite pragmatique, il pourra toujours se faire que quelqu’un trouve un jour un cygne noir (Taleb 2012)). Il me semble que l’établissement de ce caractère impénétrable des actions élémentaires qui se produisent dans le Potentiel et qui sont à l’origine de la production de réponses émergentes ou autre N3 a joué un rôle important dans les nouveaux objectifs de perfectionnement de l’entretien d’explicitation. Si l’on ne peut obtenir la description factuelle des actions se déroulant dans l’inconscient, y a-t-il d’autres possibilités de s’informer ? Nous savons maintenant que oui, c’est possible, nous savons le faire : Pouvons-nous le justifier ?

21 Lors de l’Université d’été 2015, nous avons pu pénétrer les micro-transitions en faisant apparaître les « agents », les différentes sources d’agentivité[4] qui étaient à l’œuvre (que l’on peut nommer les « ego », en référence à la structure intentionnelle de base ego-acte-objet, dans laquelle il y a toujours un ego/agent à la source de l’acte). Ce n’était possible de documenter l’agentivité que parce qu’il y avait la possibilité de décomposer temporellement la micro-transition. Cependant, identifier les agents ne donne pas complétement la description des actions élémentaires, mais est plus tourné vers l’organisation du débat interne entre les différents agents qui se succèdent ou négocient entre eux en fonction des critères que chacun d’entre eux privilégie. Il me semble que cette année (2016) nous avons fait un pas de plus, en comprenant que si nous ne pouvions pas avoir accès à la description introspective des actions élémentaires qui se produisent de façon inconsciente dans le potentiel, en revanche, nous pouvions accéder à l’organisation de cette action, par le biais des schèmes organisateurs nécessairement mobilisés et identifiables. Ce qui pouvait nous faire accéder à la structure causale de l’engendrement de l’activité. On peut donc comprendre, élucider un déroulement de vécu par sa description introspective détaillée, et quand ce n’est pas possible, on peut encore accéder à l’intelligibilité causale par la recherche du schème organisateur inconscient qui a été mobilisé (N4) !

C’est le point où nous en sommes, et qui sera exploré, affiné, lors de la prochaine université d’été 2017.

 

22 Cet article a pour vocation première de revenir d’abord sur le sens de cette organisation de l’action (N4) en tant qu’inconscient organisationnel et ses implications par rapport à l’approfondissement de N2 et l’élucidation des informations des N3 spontanés ou provoqués. Mais on ne peut rien comprendre à cet inconscient organisationnel sans prendre en compte le mécanisme qui lie en permanence le passé sédimenté, organisé, et le présent c’est-à-dire le mécanisme des associations. Une fois clarifié ce point, il est alors possible de comprendre comment on peut viser l’inconscient organisationnel par des intentions éveillantes, ciblées par les mots qui les formulent en utilisant les associations de façon volontaire et non plus simplement accidentelle.

 

23 Ce qui m’est apparu progressivement en essayant d’écrire cet article, c’est qu’il fallait repartir d’un cadre global : celui d’une théorie générale de l’activité. J’étais dans la relecture de Burloud, Navratil, Dwelshauvers, Whyte, Binet et je prenais conscience que dans le premier tiers du 20ème siècle dans le prolongement de l’extraordinaire seconde partie du 19ème siècle, les chercheurs pratiquant l’introspection, visaient empiriquement -pour la première fois de la culture occidentale- l’étude de la pensée en action, pour mieux cerner le jugement, le raisonnement, les associations ; ces chercheurs avaient abouti au même point que là où nous en sommes, et leurs données, leurs conclusions étaient en correspondance directe avec notre propre réflexion. La différence majeure est que nous avons maintenant un outil qu’ils n’avaient pas : l’entretien d’explicitation. Et que du coup, contrairement à eux, qui n’osaient pas questionner, de peur de pousser le sujet à produire des explications d’après coup, ou d’inventer des faits qui n’avaient pas existé, nous, nous avons appris à questionner dans le détail sans induire de réponses, tout en aidant à la remémoration. Pour que cette technique innovante ait pu naître, se systématiser, et s’enseigner, il a fallu l’essor de toutes les techniques de travail intersubjectif développées après-guerre depuis les années 60, et la possibilité simple de s’y former et de les exporter hors de leur cadre de création : c’est-à-dire majoritairement les situations d’aide, qu’elle soit la psychothérapie ou la psychanalyse. Précisément, la nouvelle étape impose le concept d’inconscient. Et là encore, en revenant en arrière, en particulier dans la seconde moitié du 19ème siècle on va s’apercevoir que les conceptions de l’inconscient liées aux opérations de l’esprit étaient très familières et finalement très proches par beaucoup de points de celle que je vais présenter.

 

II – Typologie de l’expression de l’inconscient organisationnel : les N3

-       Classification de l’expression de l’inconscient organisationnel N3.

o   Émergence

o   Sentiment intellectuel

o   Symboles

o   Actes insensés

o   Confusions, erreurs.

 

24 J’ai déjà évoqué de manière allusive depuis le début de cet article différents exemples de conduite qui illustre clairement la présence, l’activité, la manifestation d’un inconscient organisationnel. Dans cette partie, je vous propose une catégorisation des différentes manifestations de ce niveau 3 de description (N3). J’ai organisé cette catégorisation, du plus évident au moins évident, même si cela repose sur un paradoxe, car plus l’action est apparemment intelligible, plus son organisation inconsciente est masquée et inversement.

 

Émergence :

25 Le premier cas de figure, le plus démonstratif, est quand il n’y a rien, quand il n’y a aucune action intermédiaire perceptible, la réponse qui surgit peut être alors qualifiée d’émergente. Rappelez-vous le « pouf » de Maryse, lors du déroulement d’un rêve éveillé dirigé. Il semble qu’il n’y ait aucune causalité d’engendrement. Et s’il n’y a rien d’apparent qui produit la réponse, c’est qu’il y a quelque chose qui l’engendre qui n’est pas apparent. Il n’y a pas d’effet sans cause. C’est le cas de figure le plus pur, de la manifestation de la production par l’inconscient d’une réponse organisée, sauf que là ce n’est manifestement pas la conscience réfléchie (moi) qui l’a produite, même si la réponse émane de « moi ». On a ainsi une démonstration de l’activité productive, organisée, de l’inconscient.

26 On n’aura pas accès au détail de cette production, à ses étapes, car précisément tout se déroule dans l’inconscient. Par contre, nous avons appris à avoir accès à son moule, au schème qui se manifeste par la réponse produite, nous verrons plus loin comment. Mais c’est possible, c’est assez simple, et c’est tout à fait cohérent avec ce que l’on peut comprendre des propriétés de l’inconscient et des lois d’association.

 

Sentiment intellectuel

27 Le second cas de figure, est celui où sans savoir ce qui se passe en moi dans le détail, j’ai la conscience non verbale, floue mais présente, d’une information partielle sur les propriétés de mon action (encore inconsciente) en cours, par exemple : je sais que je sais, alors même que je ne sais toujours pas quoi (le mot sur le bout de la langue en est un exemple familier) ; je sais (je sens) que je suis dans la bonne direction, ou je sais que ce que j’ai commencé convient (ou l’inverse). Les auteurs du début du 20ème ont appelé ça des sentiments intellectuels. Le mot sentiment étant utilisé, non pas comme synonyme d’une émotion, mais au sens plus ancien, d’une impression floue quoique présente, non verbale, non réfléchie, comme un jugement non fondé, non argumenté, mais qui est subjectivement présent en moi et dont je peux prendre conscience. C’est un peu comme si l’inconscient était doté de quelques voyants lumineux qui passent au vert, au rouge ou à l’orange, mais on n’en sait guère plus, sauf précisément qu’il s’agit de la manifestation « perceptible » d’une activité invisible qui se poursuit en-dehors de la conscience réfléchie. Ce cas démontre que même si je ne suis pas le maître du travail inconscient en cours, ce travail se fait, et je peux même en avoir quelques informations sur ses propriétés ! Et je pourrais savoir de quel moule ils sont l’expression, en prenant le temps d’interroger rétrospectivement mon vécu.

28 Le problème est qu’un sentiment intellectuel, nous donne l’information sur le fait que l’inconscient du sujet se manifeste à lui de façon allusive, mais dans la description rétrospective de l’explicitation cela n’avance pas beaucoup l’élucidation du détail fonctionnel de la production de la réponse. Que faire de cette information ? Elle n’est clairement pas du N2, mais elle indique que l’activité inconsciente se manifeste indirectement à la conscience du sujet, et peut lui servir de guide d’action, de confirmation de ses choix, de mise en garde. Peut-on en tirer plus d’information ? Et comment ?

 

Symbole, image, expression verbale, métaphore, analogie.

29 La troisième catégorie de manifestation de l’activité inconsciente est la plus connue, elle se manifeste par une expression codée de manière plus ou moins métaphorique, allégorique, analogique, que ce soit par une image, un objet, une expression verbale, un geste ou un mouvement, on peut la regrouper sous le terme général d’expression symbolique. Dans le précédent numéro d’Expliciter, Joëlle trouve une réponse symbolique sous la forme de l’image d’une boîte. L’expression symbolique est bien une autre manifestation de l’activité inconsciente, mais elle n’est toujours pas plus claire ! Il y a bien sûr la tentation de l’interpréter, mais pourrait-il y avoir aussi d’autres possibilités ? Accessible au sujet lui-même ? Permettant de comprendre comment cela éclaire l’organisation de l’action ?

 

Actes insensés

30 Le quatrième cas de figure n’est pas facile à détecter, c’est ce que j’appelle des actes insensés. Insensés, au sens de dénués de valeur causale apparente (alors que forcément ils en ont une pour celui qui se sent obligé de les accomplir).

31 Par exemple, lors d’un exercice fait cet été lors de l’Université d’été, Isabelle doit choisir un endroit, une position dans l’espace, à partir duquel elle pourra accéder à une ressource, elle choisit assez rapidement un lieu spécifique : le coin du perron sur la marche donc un peu en hauteur, adossée à la porte fenêtre, et tout de suite elle s’accroupit et lève la tête, le regard vers le haut. Dans l’entretien d’explicitation, il sera facile de faire décrire au niveau détaillé N2 chaque étape de son déplacement.  Mais avoir cette description fine, ne répond pas du tout à la question de savoir en quoi est-il important pour elle de choisir cet endroit et de se mettre dans cette posture corporelle. Qu’est-ce qui justifie cette façon de faire comme étant la réponse appropriée ? Ou encore, dans le fil de notre démarche, qu’est-ce qui organise ces actions ? Quel est le moule ou le schème qui les structure et en exige l’accomplissement ? La réponse viendra avec la mise en relation de ces choix, et ce qu’elle a fait précédemment dans l’exercice, où elle a trouvé par rapport à son passé de petite fille à l’école maternelle, une situation qui se donnait comme le sens d’une résolution du problème qu’elle se posait dans l’exercice. A savoir, un lieu un peu en retrait, adossé à un mur, où au milieu du chahut ambiant, elle est tout à fait tranquille, sécurisée, accroupie etc. Le sens du détail de ses actions actuelles, repose sur la mobilisation d’un schème associé à « la tranquillité au milieu du désordre des autres », et c’est celui qu’elle a reproduit. On n’a pas la description du détail du fonctionnement inconscient, mais on a la situation qui révèle la similitude de l’organisation de l’action, et donc la compréhension du schème mobilisé. Le N2 obtenu était peu utile, mais permet de fonder l’analogie dont on peut inférer le N4.

32 Une première difficulté est d’identifier ces actions comme étant insensées. Cela demande à l’intervieweur de suspendre sa lecture (trop) compréhensive de ce que dit l’interviewé pour saisir que ce qui est décrit n’explique rien. Pour faire ce diagnostic, nous avons dû dans notre groupe, interrompre l’entretien, récapituler ce que nous avions appris et ce que cela élucidait. Et là, il est apparu que la description ne nous permettait pas de comprendre la cohérence de la réponse fournie à la consigne. Quel était le moule d’action, le schème organisateur qui avait été mobilisé ? Et qui pourrait donner sens à toutes les déterminations de ce déplacement opéré en réponse à la proposition de trouver une position particulière pour répondre à la recherche d’une ressource.

33 Je prends un autre exemple. Je me souviens du temps où dans la formation de base, j’utilisais des tâches matérielles comme support d’exercice d’explicitation. Et en particulier, je faisais fabriquer un colis postal à partir des ébauches à plat vendues par la Poste. Sur ces ébauches, il y avait des points de colle très puissants, qui font que lorsqu’on on ouvre un panneau les autres suivent et développent le volume de la boîte mécaniquement. Une stagiaire, s’empare de l’ébauche, passe les pouces bien symétriquement et fait sauter systématiquement tous les points de colle (pourtant solides) en un effort bien net et efficace ! Action facile à décrire dans le détail (N2), mais actions insensées ! Quelle est la valeur causale de ces actions qui vont apparemment à l’inverse de toute commodité telle qu’elle a été conçue par le fournisseur ?  Qu’est-ce qui organise cette séquence d’actions ? Dans l’entretien d’explicitation, au moment où elle décrit la force qu’elle applique pour faire sauter les points de colle, en maintenant en prise sur la sensation des mains dans ce moment d’effort, lui vient une situation du passé, elle retrouve la sensation de ses doigts qui à la fin de l’année font sauter les points de colle des couvres cahiers de l’école primaire, pour pouvoir s’en resservir à la rentrée prochaine ! Elle avait appliquée au paquet poste, le schème de traitement des couvertures de cahiers en fin d’année à l’école. On aboutit à l’élucidation causale d’une séquence d’actes qui en tant que tel n’ont pas de sens causal.

34 Il vous vient immédiatement à l’esprit la question : qui juge du caractère insensé ou non ? Et selon quel(s) critères(s) ? La réponse est simple, sera qualifié « d’insensé » tout aspect de la conduite dont l’intervieweur ne perçoit pas la pertinence causale, ne comprend pas en quoi le fait de procéder ainsi est important pour la réussite de l’action en cours. Ce sont des moments facilement invisibles, qu’il faut apprendre à identifier.

Erreurs et confusions

35 Quand on a l’esprit ouvert au repérage des schèmes inconscients, il est facile d’apercevoir les dérapages issus du fait que ce n’est pas le bon schème qui s’est activé (voix passive) mais un autre qui a presque entièrement les mêmes caractéristiques. Lors de ma participation à une recherche comme sujet, j’étais au téléphone et je guidais à distance une personne qui achetait pour moi un objet. Un peu plus tard, dans la voiture qui nous conduit en banlieue au local où les entretiens vont être conduits, je suis au téléphone avec la propriétaire des lieux pour vérifier quelle est la bonne sortie d’autoroute à prendre. Ensuite pendant l’entretien, je suis en train de décrire ce que je faisais au téléphone lors de l’achat à distance, et d’un coup je m’aperçois que j’ai mélangé les deux situations téléphoniques : celle de l’achat et celle dans la voiture.

36 Plus percutant encore pour mon expérience subjective, je prends l’exemple d’une promenade dans un lieu où je sais que je ne suis jamais venu auparavant. Je m’avance, et je découvre de l’autre côté du vallon profond, un éperon qui s’avance comme une presqu’île, avec dessus un gros village, je vois bien la route horizontale qui y mène, et la route qui descend en zigzag pour aller plus loin. Je connais cet endroit, j’en suis sûr, j’y étais la semaine dernière ! Mais je n’ai pas vu de village ! Comment ai-je pu passer à côté ? Pourquoi, quand j’étais dans la partie horizontale, ne suis-je pas allé plus loin ? J’avais bien vu qu’il y avait de gros poteaux électriques, signes d’une activité importante. Comment est-ce possible ? Un malaise s’installe en moi, et je m’arrête pour bien regarder où est posé le village pour pouvoir y aller à une prochaine occasion. Mais progressivement, en marchant, un doute s’installe, ce n’est pas possible que je sois passé à côté de ce village. Puis d’un coup, je me rends compte, que ce que je vois ne peux pas être ce que je crois voire (la péninsule qui s’avance, avec ses deux routes), parce que je ne suis jamais venu ici, je n’ai jamais eu ce point de vue, et que la péninsule où je me suis promené est à vingt kilomètres de là. De là où je suis, je ne peux pas voir l’endroit où j’étais. Mon inconscient organisationnel a projeté un schème d’identification (vallon, péninsule, double route) analogue à la structure de l’endroit où j’étais. Mais ce n’est pas l’endroit où je me suis promené, et ce village n’est en aucun cas sur la péninsule en question. Je peux comprendre après coup comment l’analogie en structure de l’espace a déclenché une identification erronée.

37 Husserl a de nombreux exemples de ce genre, qu’il nomme confusion, bigarrage de la mémoire. Nous avons tous des exemples d’identifications fausses, mais compréhensibles par l’analogie entre la source d’erreur et l’authentique. On a là une piste d’analyse des erreurs et des confusions dans le monde de la formation ou du travail. Mais on a aussi la démonstration que l’identification basée sur la ressemblance, l’analogie, est potentiellement source d’erreur, et que l’inconscient organisationnel n’est pas la source d’un savoir parfait, comme certains philosophes l’ont pensé. Tout fonctionnement cognitif basé sur le seul critère de ressemblance, d’enchaînement de contiguïté, ou causal, produit un résultat qui est effectivement lié par cette ressemblance, mais ne donne pas pour autant la certitude totale que ce résultat est celui recherché. La correction de mon erreur d’identification n’est pas le fruit d’un registre de fonctionnement intellectuel (Vermersch 1976) basé sur la ressemblance, mais basé sur un raisonnement en règle, qui pose une impossibilité, en découvre les conséquences, et accède à la compréhension de l’erreur.

38 Je ne prétends pas dans cette classification avoir fait le tour de toutes les catégories de N3 (qui devient synonyme d’expression de l’inconscient organisationnel). Mais pour notre pratique d’explicitation il y a là déjà beaucoup à apprendre à identifier en temps réel pendant que l’on guide l’entretien. Aujourd’hui, nous en sommes le plus souvent à l’étape où en reprenant des exemples d’entretien passé, nous percevons des N3 que nous n’avions pas identifiés lors de l’entretien. Et nous prenons conscience de la possibilité de questionner l’interviewé pour qu’il accède au vécu passé où le schème observé s’est constitué et permet alors de comprendre comment est organisée la conduite actuelle.

39 Maintenant que j’ai pris le temps de présenter le genre de matériaux qui expriment directement la manifestation de l’inconscient organisationnel, il est peut-être plus simple de venir sur des considérations théoriques permettant de comprendre les concepts de schème, d’organisation, et de bien différencier l’inconscient refoulé et l’inconscient organisationnel.

 

III – Organisation de l’action et inconscient (non refoulé)

Deux thèmes sont à éclaircir : celui de l’inconscient et celui de l’organisation de l’action. Restera à les coordonner, le tout dans une perspective très piagétienne. Puisque c’est un auteur majeur de l’inconscient (sic) et de l’organisation cognitive.

40 Le plus simple : le concept d’inconscient.

Quand on prend le temps de faire le tour de la littérature sur le sujet, on se rend compte que c’est un concept très présent sous ce terme dès le début du 19ème siècle[5], et si l’on en prend des termes équivalents, depuis toujours (Hartmann 1877, Whyte and Sitwell 1962, Brès 1985, Vaysse 1999). Mais notre époque est complétement dominée par le concept d’inconscient Freudien, associé principalement à la névrose, à la cure, à la pathologie. On sait maintenant qu’au moment où il développait ce concept, il était courant de considérer que notre pensée n’était pas contrôlée en permanence par la conscience, c’était même clairement l’inverse (cf. Binet, « La pensée est une activité inconsciente de l’esprit »). Freud dans sa pratique clinique rencontre alors les difficultés qu’ont les malades à se souvenir de leur vécu, difficultés qu’il qualifia de résistance, et pour rendre compte de cette résistance il inventa le concept de refoulement. Chez les malades, est inconscient ce qui a fait l’objet d’un refoulement (Brès 2010).

41 Dans la même époque, progressivement toutes les utilisations de l’introspection mettant en évidence des phénomènes inconscients, comme les sentiments intellectuels (cf. école de Würzburg). Mais tous ces travaux ont disparu, à la fois interrompus par deux guerres successives, et par le rejet progressif puis total de l’introspection au profit du point de vue en troisième personne, du béhaviorisme. Nous venons de passer 70 ans où les seuls professionnels encore penchés sur la subjectivité sont uniquement des cliniciens, des psychothérapeutes, des psychiatres ! Nous venons ces dernières années, avec le travail du GREX, de renouer avec la prise en compte de l’introspection comme mode de recueil des données, de redonner une légitimité scientifique au point de vue en première personne comme instrument de recherche. Et naturellement, nous rencontrons les mêmes observations qu’avaient fait avant nous les chercheurs prenant en compte le point de vue du sujet (heureusement qu’il en est ainsi ! sinon …).

42 Nous rejoignons ces idées fondamentales qu’à tout moment par le seul fait de vivre (c’est-à-dire d’agir, d’exercer ses compétences, de viser des buts, etc.) s’opère une mémorisation passive de ce vécu. Passif, voulant dire que nous ne cherchons pas à mémoriser à tout moment ce que nous vivons, cela se fait par un simple mécanisme de rétention. Cette mémorisation passive est si puissante qu’elle nous permet à chaque instant de coordonner notre vie, de savoir qui nous sommes, où nous sommes, qui nous connaissons. Quand cela cesse, comme dans la maladie d’Alzheimer, nous voyons toute la vie subjective s’effondrer.

43 C’est un premier fait extraordinaire que cette mémorisation passive, et il justifie l’existence largement inconsciente de tout ce que je sais faire. Il y a là un capital de connaissances inconscientes qui n’est pas le produit d’un refoulement, qui sont inconscientes essentiellement parce qu’elles n’ont jamais été amenées à la conscience réfléchie. Pour faire, et savoir faire, et reproduire ce que je sais faire, je n’ai pas besoin d’en avoir la conscience réfléchie, il suffit que ces savoirs aient été constitués en moi par le fait d’avoir été exercés et qu’ils soient sollicités par mes buts tels que je les identifie au moment même.

44 Car le second fait extraordinaire c’est que tout ce qui est ainsi mémorisé peut être éveillé ! Que chaque moment de ma vie, est l’occasion d’une reconnaissance inconsciente de ce qui s’est déjà présenté à moi par le passé, et qu’il y a un mécanisme puissant d’association qui met en relation par ressemblance, contiguïté, causalité, le présent et le passé mémorisé. A chaque instant, notre réponse à la vie est nécessairement basée sur l’inconscient qui s’est constitué en moi par le seul fait de vivre une multiplicité de situations et d’avoir ainsi exercé sans cesse mes acquis. Le point d’origine sont les schèmes innés qui permettent d’avoir les premières interactions avec le monde. Relisez Piaget, vous avez toute l’ontogénèse de la cognition depuis les schèmes réflexes innés du nourrisson. En ce sens, j’ai envie de dire maintenant que Piaget est un auteur fondamentalement tourné vers l’inconscient, même s’il ne le nomme pas. Tout ce qu’il observe, tout ce qu’il met en évidence tout au long de l’enfance, est le produit efficient d’une activité inconsciente d’elle-même. La construction de l’ensemble de la cognition est une construction inconsciente, et sa disponibilité le restera largement, jusqu’au moment où les outils inconscients seront pris comme objet d’étude.

45 Je propose donc de bien distinguer l’inconscient refoulé et l’inconscient organisationnel. Attention, on a alors deux points de vue : le premier théorique, sur le sens et la constitution de cet inconscient, l’un ne supprime pas l’intérêt de l’autre ; le second point de vue est pratique, il concerne la possibilité d’accéder à cet inconscient, et les techniques permettant de le faire. Ce que nous recherchons dans l’entretien d’explicitation ne relève pas de traumatismes passés censurés, mais l’organisation de l’action identifiable dans un autre moment vécu (passé) que celui (présent) que nous cherchons à élucider par l’explicitation.

46 Nous cherchons donc à élucider l’organisation de l’action, quand il y a impossibilité de l’obtenir par la seule description détaillée de l’action (N2).

47 Les concepts d’organisation ou de schème sont plus tordus qu’il n’y paraît. Dans le sens, où ils se rapportent à une réalité qui est inobservable. On n’observe jamais un schème, tout ce qui se manifeste n’en est au mieux que l’instanciation, l’exemplification. Autrement dit il faut avoir un point de comparaison, une seconde occurrence, pour pouvoir inférer qu’il y a un schème. Parce que les deux (ou plus) actions se ressemblent, mettent en jeu les mêmes actes, les mêmes successions, même s’il y a des variantes d’un vécu à l’autre. Il y a des variantes, mais la compétence est la même, le schème mis en œuvre est le même. Le schème n’est pas une succession statique, constante, d’étapes, mais une structure qui assimile la situation, et qui s’accommode dans certaines limites, autrement dit qui s’adapte à chaque situation particulière. L’image de l’algorithme, permet de le comprendre aussi. L’idée d’une succession de test, permettant de décider quelle est la branche suivante de l’organigramme qui sera suivie en fonction du résultat, et conduisant à un nouveau test pour savoir si le résultat est obtenu ou pas, etc. Mais on pourrait aussi bien utiliser un concept beaucoup plus grossier et approximatif, mais plus facile à saisir, de moule. Chaque action que nous exécution à chaque moment de notre vie, est l’application d’un moule constitué par le passé. Sauf qu’un tel langage, même s’il est facile à comprendre est trop statique pour rendre compte de la force adaptative que reflète le concept de schème tel que Piaget l’a développé. On pourrait aussi parler de méthode, qui serait très proche de l’idée de schème, d’organisation de l’action prévue, déjà constituée, sauf que ça lui rajoute une connotation un peu formelle de structure pré définie et même écrite et enseignée.

48 Mais dans tous les cas, vous n’observez pas une méthode, un moule, un algorithme, un schème, vous n’observez qu’une conduite qui se déroule. Et la description donnée ensuite dans un l’entretien d’explicitation décrit cette conduite, elle ne porte pas sur l’identification des schèmes mobilisés.

49 Certains métiers, certaines pratiques, certaines compétences au second ou au troisième degré permettent d’observer directement cette organisation de l’action. Mais parce que le professionnel a en tête, connaît très bien la variété des schèmes possibles, autrement dit il ne regarde pas un exemple, il regarde un exemple par comparaison avec tous les autres exemples qu’il connaît bien. Un entraîneur, un pratiquant avancé, un professionnel qualifié qui observe un autre pratiquer ou travailler, peut identifier facilement où il a été formé, quels genres de schèmes, de méthodes, de compétences l’ont éduqué. Quand je vais dans des stages de Tai Chi, je reconnais immédiatement avec quelle formatrice la personne a appris la séquence. Je ne vois pas seulement la posture, je vois les détails qui appartiennent à un mode de formation, je peux identifier le schème et son origine. Mais dans la pratique de l’entretien d’explicitation, je ne suis pas nécessairement compétent relativement à l’action qui est décrite par l’interviewé, et si Claudine doit absolument se déplacer latéralement en levant ses pieds et en les reposant de manière très particulière, je n’en comprends pas l’efficience causale. Pour l’obtenir, il me faudra questionner Claudine, pour l’amener à se mettre en relation avec le, les vécus, qui ont produit ce schème très particulier de déplacement et en quoi ils contribuent à l’efficience de ses actes relativement au but poursuivi.

50 L’organisation, les schèmes, les méthodes, les algorithmes, sont des réels abstraits, ils sont conceptuellement difficiles à saisir parce qu’ils ne tombent pas sous le regard au premier degré, parce qu’ils ne correspondent pas, jamais, à une expérience sensorielle directe. Pour les identifier, il faut toujours avoir un point de comparaison, au moins une seconde occurrence, pour pouvoir inférer l’existence d’un invariant, d’une structure sous-jacente qui organise le déroulement de l’action.

51 Il est temps de redevenir piagétien, l’idée d’inconscient organisationnel, mélange donc un concept d’inconscient non refoulé, et celui d’organisation. Contrairement aux empiristes et autres associationnistes (allez voir Wiki) l’unité élémentaire de la vie psychique n’est pas rabattue chez Piaget sur la sensation, mais sur le schème, et donc sur l’activité. Pourquoi ? Parce que selon moi, il a très rapidement envisagé l’activité cognitive comme une activité, comme la poursuite de but, comme la coordination de moyens pour l’atteindre, comme la perception d’un problème et l’évaluation de la solution. Piaget est fondamentalement interactionniste, même s’il a mis de côté l’influence du milieu (Ducret 1984), il ne s’est pas coincé dans des problématiques atomistes de recherche d’unités élémentaires, mais a recherché ce qui organisait l’action. Il a fait de l’activité du sujet le moteur totalement inconscient de la construction permanente de toutes les compétences (de toutes les structures cognitives). Bien sûr on le connaît pour le thème des structures opératoires, parce que son projet était celui d’une épistémologie génétique, et il n’a donc pas cherché à étudier tous les schèmes possibles et imaginables propres à chaque vie singulière. Lui s’est concentré sur le projet de rendre compte de la formation de toutes les formes de connaissances sur la base de la construction ontogénétique.

51 Nous avons donc le schéma d’un cadre théorique relativement à l’inconscient organisationnel. S’il fallait le développer complétement dans l’idée de produire une théorie complète de la connaissance, de toute la variété des formes d’adaptations, il faudrait beaucoup plus de détails, et il faudrait envisager de nombreux cas particuliers. Mais pour le moment, nous avons simplement besoin de comprendre que toute action est sous tendue, organisée, par l’inconscient organisationnel. Et qu’il est possible d’éveiller le(s) vécu(s) qui ont mis en place le schème mobilisé dans le V1 que nous cherchons à élucider, de telle façon que nous pourrons soit en décrire le détail jusqu’à élucidation complète, soit quand ce ne sera pas possible accéder à ce qui l’organise.

52 Nous allons maintenant examiner comment les lois d’association, leur utilisation délibérée, permettent de comprendre l’éveil sélectif de l’inconscient organisationnel et la clarification de l’organisation de l’action qui sous-tend les variétés de N3.

 

IV – L’importance des lois d’association

 

53 L’idée de départ est donc que l’inconscient organisationnel est une ressource permanente pour notre adaptation à chaque moment de notre vie. Il est une ressource parce qu’il est une mémoire permanente utile. Mais le complément de cette mémoire est qu’elle peut sans cesse être éveillée inconsciemment, par le simple fait de l’actualité de chaque moment de notre vie.

54 Donc la mémoire passive, quelle que soit l’impression d’oubli que l’on puisse ressentir, fonctionne sans cesse. Qu’est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire que chaque sensation actuelle, chaque but poursuivit, mobilise pour être identifié, pour rassembler les outils cognitifs nécessaires (les schèmes) les ressources correspondantes dans l’inconscient organisationnel et cela selon des lois d’associations, associations par ressemblance, par contiguïté, par causalité.

55 Ma formation à Aix, m’avait donné une impression très négative du concept d’association. Avec des connotations de système mécaniste, de théorie atomiste centrée sur la prise en compte de sensations élémentaires, d’associationnisme anglais complètement dépassé, vieille doctrine philosophique de l’empirisme etc. Mais en me mettant à jour dans tout ce domaine, en particulier par la lecture de Madelrieux (Madelrieux 2008) sur la critique que James adresse à l’associationnisme, je me suis rendu compte de deux choses :

A- la première, c’est que les lois d’association, et le fait de l’association étaient essentiellement pour tous les auteurs des arguments fondateurs pour développer une théorie générale de l’esprit, de l’intelligence, de la construction des connaissances ;

B- la seconde, est que depuis l’antiquité, jamais personne n’a remis en question l’existence des associations et la classification des types d’association (si, il y a eu dans le courant de la fin du 19ème siècle plein de bagarres sur la définition de la ressemblance, sur le fait que c’était ou pas la même chose que la contiguïté, mais ce n’est pas un problème pour nous).

56 Le résultat est que nous pouvons nous appuyer sur la réalité du principe d’association, sur son utilisation, parce que nous ne sommes pas du tout dans un travail de construction d’une théorie générale de l’intelligence. Nous sommes dans un travail, a posteriori, d’élucidation de la causalité d’engendrement d’une conduite finalisée ayant réellement existée, pour une personne donnée, à un moment unique de sa vie. Du coup, nous pouvons suivre sans problème l’idée de Binet (présentée dans le numéro précédent par M. Maurel) qui souligne que chaque perception, repose sur une sensation  O (pour orange par exemple), qui par ressemblance, éveille le vécu d’avoir touché, vu, gouté une orange précédemment o , et que c’est o qui donne du sens « s » à la sensation O, qui fait que je l’identifie comme telle, que je me souviens de son goût, des gestes qu’il faut accomplir pour la peler ou en séparer les quartiers, de la vision des petits morceaux blancs qu’il faut éliminer pour avoir un meilleur goût etc. O ne m’est donné comme orange, que parce qu’il y a eu o auparavant, et que la sensation visuelle a éveillé les expériences passées qui me permettent de passer de la sensation O à la perception, c’est-à-dire à l’identification de l’orange et de tout ce qui lui est lié, à la mesure de mon expérience passée.

57 Mais cet exemple est insuffisant parce qu’il ne prend en compte que la sensation. Si l’on rajoute la dimension sémiotique (le fait qu’un représentant –mot, image, symbole- soit présent, ainsi que le signifié dont il est porteur, et le lien avec le référent d’où il s’origine dans sa fonction de représentation), les possibilités d’associations explosent.

58 Le représentant, pour le mot le signifiant, va faire fonctionner les lois d’association par sa dimension sensorielle auditive, visuelle, motrice (le geste graphique pour le produire), voire tactile pour les non-voyants. D’entendre le mot « signifiant » va peut-être évoquer le mot « confiant » par la seule rime finale ? Le signifié, va élargir les possibilités d’association à la totalité du monde des idées, des concepts. L’idée d’assimilation, va me faire penser à Piaget et à la théorie de l’équilibration, ou à la digestion etc. Enfin, essentiel pour nous, on le verra plus loin, le référent va créer des associations avec des moments vécus. En même temps que j’aperçois une orange, que je la reconnais, que je sais la désigner, peut-être que cela me met en contact avec un moment vécu passé particulier lié à la consommation d’orange, à la découverte des oranges, à la première occasion où j’ai gouté une orange, et par association de contiguïté avec le lieu, l’atmosphère, les personnes, les circonstances. L’association par le référent devient alors une piste privilégiée pour accéder à un vécu passé en connexion pertinente (en association) avec le vécu actuel. Le monde de la sémiotisation ouvre un champ de connexion associative immense !

59 Mais pour aller plus loin, il nous faut introduire une distinction essentielle pour notre pratique entre association spontanée et association provoquée au sens d’association intentionnelle ou délibérée. Toutes les références que nous avons mobilisées pour le moment repose sur le schéma d’un déclenchement spontané, c’est-à-dire ce qui se passe à tout moment dans notre vie quotidienne. Les pratiques relationnelles développées depuis soixante ans ont appris à mobiliser le cheminement associatif non plus spontané, mais volontaire. En particulier, un praticien peut par le seul fait de nommer, choisir de provoquer une association qui sera pertinente pour la personne. Par la puissance des associations provoquées par la sémiose, un passé pertinent peut être facilement éveillé !

60 Quand nous utilisons la phrase d’induction du geste évocatif pour aller vers une mémoire spécifique qui va permettre de mener un l’entretien d’explicitation pertinent, par le seul fait de dire : « je te propose de laisser revenir, un moment de ton activité professionnelle où tu as rencontré un problème dont tu souhaiterais parler ». Je crée une « orange » sémiotique, en suggérant qu’elle concerne « l’activité professionnelle », avec un premier critère « il s’agit de quelque chose qui pour toi est classé comme problème », et un second « qui t’intéresse et que tu souhaites aborder ». Ces trois critères vont éveiller par association de ressemblance sémiotique l’accès à une situation passée spécifique pertinente aux intérêts de la personne interviewée.

61 Revenons maintenant à notre problème en cours : accéder à la ressource qui a organisée l’action explicitée, quand elle se présente comme un N3, et que sa description, même si elle est possible (comme dans le cas des actions insensées) ne produit aucune élucidation causale. Nous savons avec certitude que cette action, toute action, est organisée par l’inconscient, c’est-à-dire par le répertoire mémorisé de toutes nos actions passées organisées en schèmes. Comment atteindre, éveiller, rendre   conscient ce schème ?

62 La démarche se révèle indirecte, il n’y aura pas un temps, mais deux.

Le premier est d’éveiller le vécu passé pertinent, c’est-à-dire qui est dans une relation d’association par ressemblance, par contiguïté, ou par relation causale avec le vécu actuel, objet de l’entretien d’explicitation. Pour ce faire, ce qui semble –paradoxalement- le plus efficace est d’aller chercher l’ego associé, et non pas la situation directement. Autrement dit, de poser la question de « qui ». Mais attention ! Pas le « qui » tout seul ! Mais comme nous savons bien le faire pour les relances, en prenant soin de renommer la cible, en donnant à la personne, les critères qui vont éveiller la pertinence de l’association. Ainsi, ce sera « qui es-tu au moment où tu te déplaces de cette façon si délicate ? « , ou bien « qui es-tu quand tu crées un pont dans ton rêve éveillé dirigé ? « . L’utilisation du « qui » ne va pas sans la désignation des critères associés. Regardez bien les effets perlocutoires engagés. Nous ne faisons pas que parler, nous déclenchons par notre parole des associations pertinentes chez l’autre. Et il faut être très attentif à ce qui va orienter ces associations.

63 Le fait de poser une question en « qui », va avoir un effet indirect, celui de remettre en contact avec le vécu passé, dans toute sa richesse. L’ego, l’agent, qui va se redonner, sera souvent d’un âge différent, il va se livrer avec un contexte, des personnages, une atmosphère, des buts, des circonstances, et bien entendu, c’est ce qui nous intéresse au premier chef dans l’explicitation, avec les actes qui sont accomplis dans ce cadre par cet ego. Donc le questionnement en « qui » + les critères pertinents, produit un accès non pas seulement à un ego du passé, mais à la totalité des composantes du vécu passé et en particulier aux actes accomplis alors.

64 C’est ce qui rend nécessaire le second temps. Nous avons maintenant deux vécus, l’un actuel V1, l’autre passé Vp, qui a été éveillé par son lien associatif pertinent avec V1. Pour accéder au schème organisateur que l’on recherche depuis le début, il faut que A, aussi bien que B, compare V1 et Vp, et de cette comparaison apparaît l’invariant, le ressemblant, qui permet de comprendre comment V1 a été organisé par l’inconscient organisationnel mobilisant par association un schème créé, actualisé, mobilisé en Vp. C’est ce temps de comparaison qui va nous donner l’information pertinente pour comprendre la causalité inhérente au déroulement de V1. Il y a donc un temps de prise de conscience du vécu passé, éveillé par association, et un second temps d’inférence sur la base de la comparaison des deux vécus V1 et Vp.

65 Vous voyez maintenant comment nous avons successivement mobilisé l’idée de la mémoire passive, comme constitutive de l’inconscient organisationnel (qui lui n’a rien de passif !), et comment cet inconscient est sans cesse éveillé, mobilisé, par des liens d’associations fondés sur différents critères (ressemblances, contiguïté, causalité). Et l’étape suivante est de comprendre que l’on peut délibérément chercher à éveiller un passé pertinent par le fait de nommer la cible, soit directement par la sensorialité, soit indirectement par des mots, des critères.

66 Cependant le mécanisme de l’association est suffisamment souple, pour qu’on puisse considérer que le questionnement en « qui »+ critères, n’est pas le seul procédé utilisable. L’exploration des possibilités techniques d’éveil du passé pertinent est ouverte.

67 Par exemple, en PNL, il existe un exercice d’aide qui se nomme « le changement d’histoire ». La première étape est de partir d’une situation problème avec l’intention de remonter jusqu’à la première occurrence de sa manifestation dans le vécu du consultant. Pour accéder à ce vécu passé, la technique est de questionner la situation actuelle, pour en extraire la structure sensorielle, par le questionnement en sous-modalités sensorielles, inventés par la PNL. Ensuite, précisément, on demande à la personne de se laisser revenir à une expérience antérieure ayant les mêmes caractéristiques sensorielles, la même structure. Et ça peut être reproduit plusieurs fois, jusqu’à une toute première occurrence. Ça marche très bien. Je l’ai appris comme un procédé, sans explication de la part du formateur. Mais on voit là qu’il y a un mixte de sensation et de sémiotisation qui sert de base à la recherche d’association de ressemblance. La suite de l’intervention ne relève pas de l’élucidation, et n’a plus rien à voir avec l’explicitation, je ne la développe pas puisqu’il s’agit d’une technique d’intervention.

68 Si on regarde des techniques psychothérapeutiques sous l’angle de la création d’association volontaire pour aller chercher des événements marquants, importants, voire traumatiques. On peut voir d’innombrables inventions faites dans ce cadre si libre d’initiatives et source inépuisable d’une connaissance pratique de la subjectivité qui demande maintenant à être formalisée.

69 J’avais donné l’exemple dans le temps, de la technique où dans un groupe, on commence par choisir une personne qui évoque un membre de sa famille qui a été important. Puis en le regardant bien dans les yeux, le dos au mur, on descend progressivement sur les genoux, avec la tête qui se lève de plus en plus vers le haut pour garder le lien avec le regard de l’autre, jusqu’à rejoindre l’angle correspondant à un âge de l’enfant que j’ai été. L’association sensorielle provoquée par l’accès au mode de vision de l’enfant vis à vis d’un adulte est très efficace.

70 On pourrait encore aller plus loin dans l’association déclenchée de façon purement sensorielle, par les techniques d’induction de vécu de naissance. La personne est recroquevillée sur le sol, une couverture ou un matelas posé sur elle, ce qui la met à la fois dans le noir et au chaud. Et le thérapeute, l’enveloppe avec ses bras, une main appuyant sur le sommet de la tête, l’autre sur la plante des pieds. Il ne faut guère que quelques minutes de ce dispositif sensoriel pour que le corps se mette à pulser, au rythme des contractions, et pousse de la tête pour chercher la sortie, reproduisant sans le savoir les caractéristiques d’un accouchement traumatique par exemple (cordon enroulé ou autre).

71 L’idée fondamentale est de produire le déclencheur sensoriel, verbal, qui va éveiller l’association pertinente pour accéder à un vécu passé qui est en relation avec le vécu présent. Il ne s’agit donc pas de vouloir à tout prix se cantonner dans la formule « qui + critères », on pourra explorer d’autres inductions. Mais pour comprendre ce que nous cherchons à faire, et pour pouvoir le réaliser pratiquement, les mots ne suffisent pas, il faut envisager un autre aspect tout aussi important et complémentaire : association et lâcher prise.

72 Le fil d’exposition que j’ai suivi jusqu’à présent, repose sur la logique de l’association, c’est-à-dire qu’elle valorise la démonstration du lien entre le déclencheur actuel et l’éveil du passé. Le « qui » fait telle chose à ce moment, éveille un ego passé, et révèle un vécu dans toutes ses facettes et en particulier les actes posés. Mais pour que cela soit possible, il faut que l’association puisse « fonctionner ». Or, il est possible de lancer l’intention, de chercher à déclencher l’association par un adressage pertinent, mais l’acte qui produit le résultat est lui-même un acte involontaire, engendré par la mobilisation de l’inconscient organisationnel. Et la condition pour que cela se produise, pour que le résultat advienne, c’est l’absence d’effort, le lâcher-prise du raisonnement, de la volonté d’y arriver. Quelqu’un qui face à cette relance « qui es-tu quand tu fais etc. « , s’arrête pour se demander si la question a un sens, s’il est capable d’y répondre, ou qu’est-ce qui lui laisserait penser qu’il aurait la capacité d’y répondre, va bloquer l’espace nécessaire au libre fonctionnement de l’association. On a affaire à deux fonctionnements exclusifs l’un de l’autre. Toutes ces relances pour mobiliser le lien associatif vers le passé suppose le consentement de la personne à qui on s’adresse, et le fait qu’elle ne cherche pas à en contrôler le processus. Et cela ne va pas toujours de soi ! Un symptôme du contrôle de la personne, est que sa réponse est convenue, qu’elle n’apporte rien de nouveau.

73 Récapitulons.

La démarche dans laquelle je me suis engagée est d’élucider les déroulements de vécus. Pour ce faire, j’ai sans cesse cherché à dépasser les limites rencontrées, jusqu’à découvrir une limite indépassable : il n’est pas possible de décrire dans un point de vue en première personne le fonctionnement de l’inconscient.

Aller encore plus loin, c’est apprendre à repérer comment ce fonctionnement se manifeste : les N3, et que faire pour les comprendre, pour saisir leur valeur causale.

Pour agir de façon pertinente, il a fallu passer de la description fine des vécus (N2) à la mise en évidence de l’organisation de l’action (N4) : schème, moule, méthode, script, algorithme, etc.

Pour comprendre, comment cette mise en évidence est possible, il est nécessaire de comprendre comment la mémorisation passive permanente crée un inconscient organisationnel non basé sur le refoulement, qui a comme propriété de conserver le passé, de s’organiser en schème, et d’être éveillable à tout moment.

Cet éveil du passé de l’inconscient, est spontané mais peut aussi être provoqué. Dans tous les cas cela s’opère selon les lois d’association. Toute relance devra être conforme à ces lois d’association.

Nous aurons certainement l’occasion d’y revenir plus en détail, et se donner l’occasion de pratiquer, d’innover, d’explorer lors de l’Université d’été 2017.

 

Brès, Y. (1985). Critique des raisons psychanalytiques. Paris, Presses universitaires de France.

Brès, Y. (2010). L’inconscient. Paris, Ellipses.

Dilts, R. (1996). Aristote et Einstein stratégies du génie. Paris, La Méridienne.

Ducret, J.-C. (1984). Jean Piaget savant et philosophe. Genève, Droz.

Hartmann, E. v. (1877). Philosophie de l’inconscient. Paris, Baillière.

Madelrieux, S. (2008). William James, l’attitude empiriste. Paris, Presses universitaires de France.

Taleb, N. (2012). Le cygne noir : la puissance de l’imprévisible. Paris, Les Belles Lettres.

Vaysse, J.-M. (1999). L’inconscient des modernes : essai sur l’origine métaphysique de la psychanalyse. Paris, Gallimard.

Vermersch, P. (1994, 2016). L’entretien d’explicitation. Paris, ESF.

Vermersch, P. (2006). « Vécus et couches des vécus. » Expliciter(66): 32-47.

Vermersch, P. (2014). « Description et niveaux de description du vécu. » Expliciter(104): 51-55.

Whyte, L. L. and E. Sitwell (1962). The Unconscious before Freud . Lancelot Law Whyte… Foreword by Edith Sitwell. London, Tavistock publications.

 

 

 

[1] Ce qui est quand même fou, c’est que nous sommes les seuls (à ma connaissance) à avoir appliquer nos outils à l’utilisation de nos outils !!! aux effets de nos outils ! Les seuls à avoir mener des entretiens sur les effets de l’entretien, sur ce qui était mobilisé par l’entretien, sur la subjectivité interne à la situation d’entretien.

[2] Rappel : dans tout vécu d’entretien d’explicitation (V2) il y a toujours deux couches de vécu, 1/ les actes accomplis en V1 qui sont remémorés, et 2/ les actes accomplis actuellement pendant l’entretien. V3, visera toujours 2/, sinon on est ramené à un nouvel entretien d’explicitation sur V1.

[3] Dossier qui rassemble des articles sur ce thème à cette adresse internet https://www.grex2.com/assets/files/Dossiers/DOSSIERDISSOCIES.pdf

[4] Le concept d’agent, et d’agentivité renvoie à ce qui subjectivement apparaît au sujet comme étant l’ego qui est cause, responsable de son action, ou qui est une partie des ego en négociation interne dans une prise de décision délicate.

[5] Le livre de Von Hartmann, à l’origine en allemand, est accessible en français pour pas très cher en fac-similé. De son temps, il a été vendu en allemand, anglais, français, à 50 000 exemplaires, ce qui veut dire que la quasi-totalité des intellectuels, universitaires, chercheurs de l’époque l’avaient lu (cf. Whyte).

 

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Au-delà des limites de l’introspection descriptive :

 

l’inconscient organisationnel et les lois d’association.

 

 

Pierre Vermersch

  

 

1 Cet article se situe dans le cadre du programme général et historique que je poursuis depuis toujours, de l’élucidation de la conduite, et donc de sa description intime détaillée permettant d’accéder à son intelligibilité causale, autrement dit à la compréhension de son engendrement. Or nous (le GREX) en sommes à l’étape (2017) d’identifier clairement ce qui n’est pas intelligible (les N3) et, qui ne peut être, ne pourra pas être, éclairci par une description introspective encore plus complète parce que l’on se heurte(ra) aux limites de l’introspection, et donc aux limites structurelles du point de vue en première personne. Passionnant ! Non ? Sommes-nous à un point de blocage définitif ou bien à une nouvelle ouverture ?

2 Ces limites tiennent à l’impossibilité de décrire par le détail la production de réponses qui sont l’expression directe de l’inconscient organisationnel, inconscient non refoulé, non pathologique, qui sous-tend en permanence toutes nos actions.

3 L’exemple le plus simple est celui de l’émergence d’une réponse. C’est-à-dire le cas où entre la question et la réponse, il ne se passe rien d’apparent.

S’il n’y a rien, c’est qu’il y a quelque chose. Il n’y a pas d’effet sans cause.

Quand il n’y a rien à décrire, la cause est ailleurs que dans ce dont le sujet peut avoir la conscience réfléchie. Ça s’appelle l’inconscient. Sauf qu’au 20ème siècle (contrairement au 19ème siècle) le terme a été monopolisé par la référence à la psychanalyse, fondée sur un cadre médical de pratique clinique, et basée sur le concept de refoulement, pour expliquer les résistances du malade à la cure, et rendre compte de ce caractère inconscient en le connotant sans cesse au passage d’une dimension pathologique. Or il existe un inconscient organisationnel qui n’est pas censuré, parce qu’il est tout simplement le produit de la constitution passive permanente des effets de chaque moment de ma vie, considérés comme moments d’exercice (non pas pratiquer un exercice, mais à chaque moment je m’exerce, j’exerce des compétences, des actes, des identifications etc.). S’il n’y a rien à décrire, c’est que ce qui produit une réponse est à l’œuvre de façon cachée. C’est la démonstration du fonctionnement de l’inconscient comme Potentiel, ou encore comme dimension dynamique organisationnelle. Je prendrai le temps plus loin d’aller dans les types d’exemples qui démontrent la présence et la dynamique de l’inconscient organisationnel.

4 Cet article a pour but de clarifier la référence obligatoire à l’inconscient organisationnel dans l’élucidation de la conduite et s’appuie sur la logique des associations impliquées par les techniques que nous utilisons pour rendre accessibles les schèmes qui organisent la conduite.

Je vais procéder en quatre temps :

5 En guise d’introduction, je vais retracer brièvement les étapes par lesquelles nous sommes passés pour perfectionner l’entretien d’explicitation, jusqu’à rencontrer une limite descriptive qui nous paraît maintenant infranchissable parce qu’elle tient à la limite du conscientisable, à la limite de l’introspection.

6 Ensuite, ce sera intéressant de classer les différents types de vécus (N3) que nous avons déjà rencontrés dans tous nos entretiens, qui démontrent l’activité de l’inconscient organisationnel (N4) et pointent bien les limites de l’introspection auxquelles nous sommes maintenant confrontées. Dans tous les cas je montrerai comment ces activités pointent vers quelque chose qui est incompréhensible sans la prise en compte de l’activité normale de l’inconscient organisationnel. Les classer permettra de les reconnaître plus facilement et de comprendre comment dépasser les limites de l’introspection descriptive en utilisant de nouvelles techniques d’accompagnement du sujet.

7 Le temps suivant, présentera le cadre général dans lequel situer les fonctionnalités d’un inconscient organisationnel, qui sous-tend en permanence chaque moment de notre vie. Pour ce faire, il reviendra sur l’histoire du concept d’inconscient, en particulier dans la période préfreudienne au 19ème siècle. Pour montrer que l’inconscient normal inhérent au fonctionnement de l’esprit (on dirait maintenant de l’intelligence, de tous les actes) était parfaitement connu de tous.

8 Le quatrième temps, traitera précisément de ces techniques de relance sur les N3. Car, s’il est acquis que l’on ne peut pas les décrire pour en comprendre l’intelligibilité causale, cette même intelligibilité reste accessible si l’on peut mettre en évidence ce qui organise ces N3, c’est-à-dire quel est le schème inconscient qui est à l’œuvre, ou encore quel est le moule, la méthode, le script qui produit cette réponse. J’essaierai alors de poser les questions théoriques relatives à la logique des associations qui pourraient nous aider à comprendre ce que nous savons déjà pratiquement faire. Le programme de recherche sur les associations existent depuis très longtemps et a mobilisé tout le 19ème siècle, mais il a toujours été lié à une théorie générale sur la possibilité de la connaissance, sur la genèse de l’intelligence, d’où les doctrines associationnistes, mécanistes, atomistes, nativistes, interactionnistes, etc. Nous, nous ne cherchons qu’à aider la personne à retrouver ce qui organise son action et qui est nécessairement issu du passé, notre but n’est pas d’établir une théorie générale de la pensée et de sa construction.

9 N’oublions pas cependant que si l’aide à l’explicitation est une technique de recueil de données de verbalisation sur le vécu, pour ce faire, et en le faisant, elle devient aussi l’expression indirecte d’un programme de recherche psycho-phénoménologique d’étude de la subjectivité par ses moyens d’accès.

 

I – Introduction : dépasser les limites ! un programme de recherche !  

Mise en perspective : le cheminement du travail au sein du GREX depuis 30 ans.

 

10 En voulant étudier l’activité cognitive de résolution de problème (1970), j’ai rencontré les limites des recueils de données utilisées à l’époque : le résultat et le temps passé. J’ai voulu dépasser ces limites en utilisant la vidéo, pour m’informer du déroulement de l’action. Mais ce faisant, j’avançai d’un pas, et rencontrais une nouvelle limite : la vidéo n’allait pas recueillir d’information sur ce qui n’est pas manifeste, sur ce qui n’est pas observable, c’est-à-dire les actions mentales, les raisonnements, les prises d’information. Pour prendre en compte l’inobservable, j’ai eu l’idée, contre toutes les pratiques et opinions de l’époque, de revenir à l’usage de l’introspection comme mode de recueil des données subjectives. Mon expérience de praticien m’avait par ailleurs montré qu’il fallait aider la personne à pratiquer l’introspection, seule elle était largement incompétente. De là, découle l’idée de créer une nouvelle technique d’entretien, pour dépasser de nouvelles limites et ainsi accéder à l’inobservable (pour le chercheur ou le praticien) mais dont le sujet lui-même peut témoigner. Je l’ai nommée l’entretien d’explicitation.

11 Depuis le départ de cette création (on peut donner comme date repère 1986, soit il y a aujourd’hui trente ans), l’entretien d’explicitation repose toujours sur les mêmes outils fondamentaux (Vermersch 1994, 2016). Ils n’ont pas changé :

a- mise en place d’un contrat de communication permettant de négocier le consentement de l’interviewé, condition nécessaire pour qu’il accepte de partager sa subjectivité ;

b- visée stricte d’un vécu singulier, de façon à ne pas se perdre dans les généralités et risquer de recueillir la théorie ou les opinions plutôt qu’une description du vécu ;

c- remémoration du vécu par mobilisation indirecte de l’acte d’évocation, condition nécessaire à l’accès au détail du passé vécu, alors même que l’interviewé croit ne plus rien se rappeler ;

d- verbalisation descriptive du vécu, en évitant les commentaires, en contenant la verbalisation du contexte ou des circonstances ;

e- fragmentation de la description des actions pour accéder jusqu’au niveau de détail utile produisant l’élucidation du déroulement de l’action ;

f- amplification des qualifications, pour aller beaucoup plus loin que des jugements sommaires, comme « c’était bien », « c’était difficile », « c’était bon ».

g- accès à l’activité pré-réfléchie, révélant ce dont le sujet n’avait pas la conscience réfléchie au moment même où il le vivait et mobilisait cette activité ;

h- attention vigilante à la complétion du déroulement temporel comme guide privilégié pour savoir si l’on a bien couvert toute l’information nécessaire à la compréhension complète de l’action, du début à la fin, voire même de l’ante-début, à la post-fin ;

i- utilisation privilégiée de questions non inductives et même vides de contenu (mais pas vide de visée) de façon à ne surtout pas induire les réponses et aussi à ne pas créer de fausses mémoires ;

j- embrayeurs de relance (et au moment où …, et pendant que …) pour garder en prise l’attention sur le point qui est en cours d’explicitation.

k-Tout ça pour rechercher l’élucidation de l’engendrement des actions finalisées, c’est-à-dire en saisir la causalité fonctionnelle. Pour connaître et comprendre comment ces actions et par extension ces vécus ont été produits. Dès le départ ces outils ont bien fonctionné, souvent même au-delà de nos attentes !

12 Au fil des années, nous nous sommes cependant posés de nombreuses questions techniques, et nous y avons toujours répondu par le moyen d’une démarche d’exploration expérientielle. C’est-à-dire par le fait qu’à chaque Université d’été GREX depuis 23 ans, nous avons nous-mêmes pratiqué des entretiens, c’est-à-dire nous avons nous-mêmes été intervieweurs, interviewés, observateurs, nous avons nous-mêmes été vraiment impliqués dans nos propres vécus ! Mais ce n’est pas tout, car nous avons souvent enregistré ces entretiens, puis transcrit, réordonné, analysé et finalement écrit et publié. C’est ainsi, que nous avons développé une posture méthodologique et épistémologique originale : en pratiquant l’explicitation de l’explicitation[1], à propos de l’acte d’évocation, des effets perlocutoires, des modes d’adressage plus précis et de l’invention de nouvelles questions plus efficaces (Rappelez-vous, le remplacement des questions sensoriellement fondées –voir, entendre, sentir- par la formulation beaucoup plus simple, parce que recouvrant tous les possibles : Et là à quoi vous faites attention ? Et à ce moment qu’est-ce que vous prenez en compte ?).

13 Dans le même temps, la lecture d’Husserl, nous a ouvert à la distinction entre acte et contenu, (dans son langage entre noèse et noème), a clarifié la définition et le statut de l’action pré-réfléchie et de son possible accès a posteriori. Cet auteur nous a aussi permis de mieux cerner la structure du champ attentionnel (focus, remarqué secondaire, horizon), ce qui a attiré notre attention sur l’écart entre ce que l’interviewé décrivait en premier (le focus) et ce qui était accessible simplement en lâchant la prise sur le focus pour détourner le rayon attentionnel vers ce qui l’entoure (dé-scotchage de la visée attentionnelle). Tout aussi important, Husserl nous a aisé à comprendre et à prendre en compte la structure intentionnelle (ego ➔ acte ➔ objet). Cette structure sera la base pour comprendre la possibilité de questionner les actes, mais aussi la multiplicité des ego.

14 Dans une autre approche théorique, le concept d’effet perlocutoire (Austin) a structuré notre analyse des effets des relances et des questions : Qu’est-ce que je fais à l’autre avec mes mots ? Chacun de ces repères théoriques a nourrit notre démarche d’explicitation de l’explicitation.

15 Progressivement, l’utilisation de l’entretien d’explicitation dans des cadres de recherche très différents, a conduit à préciser que le vécu était composé d’une multitude de couches : en plus de tous ce qui concerne les actes, qui reste la dominante de notre approche, il faut prendre en compte, quand c’est nécessaire, la couche proprement corporelle, émotionnelle, ou encore celle qui se rapporte aux croyances ou à l’identité (Vermersch 2006). Souvent, chacune de ces couches demande pour être documentée un entretien avec des reprises successives, tous les aspects ne pouvant être abordés en même temps, même s’ils appartiennent au même moment vécu. Mais s’il y a bien une pluralité de couches de vécu, le vécu a bien une structure universelle fondée en priorité sur sa structure temporelle.

16  Puis, nous avons introduit le questionnement de « l’observateur de soi-même » qui est souvent présent pendant le déroulement de notre vécu, et que l’on peut aussi appeler : le témoin, en découvrant qu’il pouvait apporter des informations que celui « qui était assis sur la chaise » ne savait pas avoir. Pourquoi ? Nous n’avons toujours pas la réponse théorique, mais il est évident, qu’en faisant varier les points de vue, de nouvelles informations apparaissaient. Et depuis, nous n’avons cessé de progresser dans des techniques de changement de point de vue, de dissociation des ego, de dé-scotchage de l’attention !

17 Pour clarifier nos différentes pratiques et observations, nous avons dû définir une structure organisatrice générale des différents temps de travail, des différents Vécus correspondant : symbolisés par  la notation V1, V2, V3 (Vermersch 2006). Ainsi V1, est le vécu d’origine visé par l’entretien d’explicitation. Alors que V2 est précisément le vécu de l’entretien d’explicitation, et a donc pour but la description détaillée du déroulement de V1. Enfin V3, est un nouvel entretien d’explicitation, qui vise les actes réalisés pendant la pratique de l’entretien d’explicitation V2[2]. La recherche sur l’explicitation se fait donc en explorant les V2 (les vécus d’entretien d’explicitation) lors de la pratique de nouveaux entretiens V3. Distinctions simples et indispensables pour organiser la méthodologie réflexive et comprendre comment développer une explicitation de l’explicitation, comment prendre l’instrument comme objet d’étude. Ou encore étudier la subjectivité quand elle cherche à se saisir elle-même, autrement dit étudier la pratique de l’introspection !

18 Puis, progressivement, pour continuer à explorer les effets des décentrations[3] produit par des positions dissociées, nous avons rajouté au questionnement du témoin, des changements de positions externes largement inspirés par les techniques de la PNL, et en particulier par tous les exercices regroupés sous l’appellation de « stratégies des génies » développés par R. Dilts  (Dilts 1996) auxquels je m’étais formé directement auprès de lui et auxquels j’ai formé beaucoup de personnes depuis. Nous avons multiplié ces déplacements, puisque chacun de ces mouvements dans l’espace produisait des informations nouvelles. Nous les appelons maintenant : des exopositions (positions supplémentaires, matérielles ou imaginaires) et des métapositions (positions d’évaluation pouvant viser les exopositions). En poursuivant plus loin ces intentions de décentration, nous avons suggéré pour chacune de ces positions, des ego différents reconnus comme source d’agentivité momentanée, que ces ego soient des co-identités (des parties de nous-mêmes génériques ou spécifiques), des mentors, ou tout autre entité. Le but général était de dépasser les limites de finesse de la description des actions élémentaires que nous rencontrions quelques fois avec la technique classique. En particulier dans la description des moments très brefs comme des micro-transitions : par exemple des prises de décisions rapides, des recherches de réponses qui se concluent très rapidement.

19 Au milieu de ce travail très technique de raffinement des possibilités d’accéder à de nouvelles informations permettant de mieux cerner l’intelligibilité de l’engendrement causal du vécu étudié, nous avons eu besoin d’introduire une seconde structure organisatrice : les niveaux de description du vécu ; N1, N2, N3, N4 (Vermersch 2014). Tout d’abord N1 désigne la description globale du vécu ; N2 désigne le niveau de description détaillé de toute la succession des actions élémentaires (matérielles et mentales, productives et prise d’information) tel que l’entretien d’explicitation nous a appris à l’obtenir. N3, rassemble toutes les formes d’expression de l’action qui ne la décrivent pas dans son détail, mais la symbolisent, la signalent de façon implicite, indirecte ; N4, caractérise, non plus vraiment une description de l’action, mais son organisation, ou si l’on prend des synonymes – j’y reviendrai plus loin- : les moules de l’action, les schèmes mobilisés, l’algorithme qui organise, le style qui la particularise, la méthode mise en œuvre, le modèle suivi, etc.

20 Ce qui est vraiment nouveau (Université d’été 2015) et qui est apparu progressivement, c’est la conclusion que le détail des actes de production de ce qui émanait directement du Potentiel (de l’inconscient organisationnel, non pathologique a priori) comme par exemple des réponses émergentes sans antécédents perceptibles ou les sentiments intellectuels, était impénétrable à l’introspection. Comme si le détail de ce qui s’opère dans l’inconscient n’était pas accessible après coup, et ne relevait donc même pas de la conscience pré-réfléchie. (Mais cela reste une hypothèse, puisqu’on ne peut pas démontrer a priori une impossibilité empirique. Ce n’est donc qu’une limite pragmatique, il pourra toujours se faire que quelqu’un trouve un jour un cygne noir (Taleb 2012)). Il me semble que l’établissement de ce caractère impénétrable des actions élémentaires qui se produisent dans le Potentiel et qui sont à l’origine de la production de réponses émergentes ou autre N3 a joué un rôle important dans les nouveaux objectifs de perfectionnement de l’entretien d’explicitation. Si l’on ne peut obtenir la description factuelle des actions se déroulant dans l’inconscient, y a-t-il d’autres possibilités de s’informer ? Nous savons maintenant que oui, c’est possible, nous savons le faire : Pouvons-nous le justifier ?

21 Lors de l’Université d’été 2015, nous avons pu pénétrer les micro-transitions en faisant apparaître les « agents », les différentes sources d’agentivité[4] qui étaient à l’œuvre (que l’on peut nommer les « ego », en référence à la structure intentionnelle de base ego-acte-objet, dans laquelle il y a toujours un ego/agent à la source de l’acte). Ce n’était possible de documenter l’agentivité que parce qu’il y avait la possibilité de décomposer temporellement la micro-transition. Cependant, identifier les agents ne donne pas complétement la description des actions élémentaires, mais est plus tourné vers l’organisation du débat interne entre les différents agents qui se succèdent ou négocient entre eux en fonction des critères que chacun d’entre eux privilégie. Il me semble que cette année (2016) nous avons fait un pas de plus, en comprenant que si nous ne pouvions pas avoir accès à la description introspective des actions élémentaires qui se produisent de façon inconsciente dans le potentiel, en revanche, nous pouvions accéder à l’organisation de cette action, par le biais des schèmes organisateurs nécessairement mobilisés et identifiables. Ce qui pouvait nous faire accéder à la structure causale de l’engendrement de l’activité. On peut donc comprendre, élucider un déroulement de vécu par sa description introspective détaillée, et quand ce n’est pas possible, on peut encore accéder à l’intelligibilité causale par la recherche du schème organisateur inconscient qui a été mobilisé (N4) !

C’est le point où nous en sommes, et qui sera exploré, affiné, lors de la prochaine université d’été 2017.

 

22 Cet article a pour vocation première de revenir d’abord sur le sens de cette organisation de l’action (N4) en tant qu’inconscient organisationnel et ses implications par rapport à l’approfondissement de N2 et l’élucidation des informations des N3 spontanés ou provoqués. Mais on ne peut rien comprendre à cet inconscient organisationnel sans prendre en compte le mécanisme qui lie en permanence le passé sédimenté, organisé, et le présent c’est-à-dire le mécanisme des associations. Une fois clarifié ce point, il est alors possible de comprendre comment on peut viser l’inconscient organisationnel par des intentions éveillantes, ciblées par les mots qui les formulent en utilisant les associations de façon volontaire et non plus simplement accidentelle.

 

23 Ce qui m’est apparu progressivement en essayant d’écrire cet article, c’est qu’il fallait repartir d’un cadre global : celui d’une théorie générale de l’activité. J’étais dans la relecture de Burloud, Navratil, Dwelshauvers, Whyte, Binet et je prenais conscience que dans le premier tiers du 20ème siècle dans le prolongement de l’extraordinaire seconde partie du 19ème siècle, les chercheurs pratiquant l’introspection, visaient empiriquement -pour la première fois de la culture occidentale- l’étude de la pensée en action, pour mieux cerner le jugement, le raisonnement, les associations ; ces chercheurs avaient abouti au même point que là où nous en sommes, et leurs données, leurs conclusions étaient en correspondance directe avec notre propre réflexion. La différence majeure est que nous avons maintenant un outil qu’ils n’avaient pas : l’entretien d’explicitation. Et que du coup, contrairement à eux, qui n’osaient pas questionner, de peur de pousser le sujet à produire des explications d’après coup, ou d’inventer des faits qui n’avaient pas existé, nous, nous avons appris à questionner dans le détail sans induire de réponses, tout en aidant à la remémoration. Pour que cette technique innovante ait pu naître, se systématiser, et s’enseigner, il a fallu l’essor de toutes les techniques de travail intersubjectif développées après-guerre depuis les années 60, et la possibilité simple de s’y former et de les exporter hors de leur cadre de création : c’est-à-dire majoritairement les situations d’aide, qu’elle soit la psychothérapie ou la psychanalyse. Précisément, la nouvelle étape impose le concept d’inconscient. Et là encore, en revenant en arrière, en particulier dans la seconde moitié du 19ème siècle on va s’apercevoir que les conceptions de l’inconscient liées aux opérations de l’esprit étaient très familières et finalement très proches par beaucoup de points de celle que je vais présenter.

 

II – Typologie de l’expression de l’inconscient organisationnel : les N3

-       Classification de l’expression de l’inconscient organisationnel N3.

o   Émergence

o   Sentiment intellectuel

o   Symboles

o   Actes insensés

o   Confusions, erreurs.

 

24 J’ai déjà évoqué de manière allusive depuis le début de cet article différents exemples de conduite qui illustre clairement la présence, l’activité, la manifestation d’un inconscient organisationnel. Dans cette partie, je vous propose une catégorisation des différentes manifestations de ce niveau 3 de description (N3). J’ai organisé cette catégorisation, du plus évident au moins évident, même si cela repose sur un paradoxe, car plus l’action est apparemment intelligible, plus son organisation inconsciente est masquée et inversement.

 

Émergence :

25 Le premier cas de figure, le plus démonstratif, est quand il n’y a rien, quand il n’y a aucune action intermédiaire perceptible, la réponse qui surgit peut être alors qualifiée d’émergente. Rappelez-vous le « pouf » de Maryse, lors du déroulement d’un rêve éveillé dirigé. Il semble qu’il n’y ait aucune causalité d’engendrement. Et s’il n’y a rien d’apparent qui produit la réponse, c’est qu’il y a quelque chose qui l’engendre qui n’est pas apparent. Il n’y a pas d’effet sans cause. C’est le cas de figure le plus pur, de la manifestation de la production par l’inconscient d’une réponse organisée, sauf que là ce n’est manifestement pas la conscience réfléchie (moi) qui l’a produite, même si la réponse émane de « moi ». On a ainsi une démonstration de l’activité productive, organisée, de l’inconscient.

26 On n’aura pas accès au détail de cette production, à ses étapes, car précisément tout se déroule dans l’inconscient. Par contre, nous avons appris à avoir accès à son moule, au schème qui se manifeste par la réponse produite, nous verrons plus loin comment. Mais c’est possible, c’est assez simple, et c’est tout à fait cohérent avec ce que l’on peut comprendre des propriétés de l’inconscient et des lois d’association.

 

Sentiment intellectuel

27 Le second cas de figure, est celui où sans savoir ce qui se passe en moi dans le détail, j’ai la conscience non verbale, floue mais présente, d’une information partielle sur les propriétés de mon action (encore inconsciente) en cours, par exemple : je sais que je sais, alors même que je ne sais toujours pas quoi (le mot sur le bout de la langue en est un exemple familier) ; je sais (je sens) que je suis dans la bonne direction, ou je sais que ce que j’ai commencé convient (ou l’inverse). Les auteurs du début du 20ème ont appelé ça des sentiments intellectuels. Le mot sentiment étant utilisé, non pas comme synonyme d’une émotion, mais au sens plus ancien, d’une impression floue quoique présente, non verbale, non réfléchie, comme un jugement non fondé, non argumenté, mais qui est subjectivement présent en moi et dont je peux prendre conscience. C’est un peu comme si l’inconscient était doté de quelques voyants lumineux qui passent au vert, au rouge ou à l’orange, mais on n’en sait guère plus, sauf précisément qu’il s’agit de la manifestation « perceptible » d’une activité invisible qui se poursuit en-dehors de la conscience réfléchie. Ce cas démontre que même si je ne suis pas le maître du travail inconscient en cours, ce travail se fait, et je peux même en avoir quelques informations sur ses propriétés ! Et je pourrais savoir de quel moule ils sont l’expression, en prenant le temps d’interroger rétrospectivement mon vécu.

28 Le problème est qu’un sentiment intellectuel, nous donne l’information sur le fait que l’inconscient du sujet se manifeste à lui de façon allusive, mais dans la description rétrospective de l’explicitation cela n’avance pas beaucoup l’élucidation du détail fonctionnel de la production de la réponse. Que faire de cette information ? Elle n’est clairement pas du N2, mais elle indique que l’activité inconsciente se manifeste indirectement à la conscience du sujet, et peut lui servir de guide d’action, de confirmation de ses choix, de mise en garde. Peut-on en tirer plus d’information ? Et comment ?

 

Symbole, image, expression verbale, métaphore, analogie.

29 La troisième catégorie de manifestation de l’activité inconsciente est la plus connue, elle se manifeste par une expression codée de manière plus ou moins métaphorique, allégorique, analogique, que ce soit par une image, un objet, une expression verbale, un geste ou un mouvement, on peut la regrouper sous le terme général d’expression symbolique. Dans le précédent numéro d’Expliciter, Joëlle trouve une réponse symbolique sous la forme de l’image d’une boîte. L’expression symbolique est bien une autre manifestation de l’activité inconsciente, mais elle n’est toujours pas plus claire ! Il y a bien sûr la tentation de l’interpréter, mais pourrait-il y avoir aussi d’autres possibilités ? Accessible au sujet lui-même ? Permettant de comprendre comment cela éclaire l’organisation de l’action ?

 

Actes insensés

30 Le quatrième cas de figure n’est pas facile à détecter, c’est ce que j’appelle des actes insensés. Insensés, au sens de dénués de valeur causale apparente (alors que forcément ils en ont une pour celui qui se sent obligé de les accomplir).

31 Par exemple, lors d’un exercice fait cet été lors de l’Université d’été, Isabelle doit choisir un endroit, une position dans l’espace, à partir duquel elle pourra accéder à une ressource, elle choisit assez rapidement un lieu spécifique : le coin du perron sur la marche donc un peu en hauteur, adossée à la porte fenêtre, et tout de suite elle s’accroupit et lève la tête, le regard vers le haut. Dans l’entretien d’explicitation, il sera facile de faire décrire au niveau détaillé N2 chaque étape de son déplacement.  Mais avoir cette description fine, ne répond pas du tout à la question de savoir en quoi est-il important pour elle de choisir cet endroit et de se mettre dans cette posture corporelle. Qu’est-ce qui justifie cette façon de faire comme étant la réponse appropriée ? Ou encore, dans le fil de notre démarche, qu’est-ce qui organise ces actions ? Quel est le moule ou le schème qui les structure et en exige l’accomplissement ? La réponse viendra avec la mise en relation de ces choix, et ce qu’elle a fait précédemment dans l’exercice, où elle a trouvé par rapport à son passé de petite fille à l’école maternelle, une situation qui se donnait comme le sens d’une résolution du problème qu’elle se posait dans l’exercice. A savoir, un lieu un peu en retrait, adossé à un mur, où au milieu du chahut ambiant, elle est tout à fait tranquille, sécurisée, accroupie etc. Le sens du détail de ses actions actuelles, repose sur la mobilisation d’un schème associé à « la tranquillité au milieu du désordre des autres », et c’est celui qu’elle a reproduit. On n’a pas la description du détail du fonctionnement inconscient, mais on a la situation qui révèle la similitude de l’organisation de l’action, et donc la compréhension du schème mobilisé. Le N2 obtenu était peu utile, mais permet de fonder l’analogie dont on peut inférer le N4.

32 Une première difficulté est d’identifier ces actions comme étant insensées. Cela demande à l’intervieweur de suspendre sa lecture (trop) compréhensive de ce que dit l’interviewé pour saisir que ce qui est décrit n’explique rien. Pour faire ce diagnostic, nous avons dû dans notre groupe, interrompre l’entretien, récapituler ce que nous avions appris et ce que cela élucidait. Et là, il est apparu que la description ne nous permettait pas de comprendre la cohérence de la réponse fournie à la consigne. Quel était le moule d’action, le schème organisateur qui avait été mobilisé ? Et qui pourrait donner sens à toutes les déterminations de ce déplacement opéré en réponse à la proposition de trouver une position particulière pour répondre à la recherche d’une ressource.

33 Je prends un autre exemple. Je me souviens du temps où dans la formation de base, j’utilisais des tâches matérielles comme support d’exercice d’explicitation. Et en particulier, je faisais fabriquer un colis postal à partir des ébauches à plat vendues par la Poste. Sur ces ébauches, il y avait des points de colle très puissants, qui font que lorsqu’on on ouvre un panneau les autres suivent et développent le volume de la boîte mécaniquement. Une stagiaire, s’empare de l’ébauche, passe les pouces bien symétriquement et fait sauter systématiquement tous les points de colle (pourtant solides) en un effort bien net et efficace ! Action facile à décrire dans le détail (N2), mais actions insensées ! Quelle est la valeur causale de ces actions qui vont apparemment à l’inverse de toute commodité telle qu’elle a été conçue par le fournisseur ?  Qu’est-ce qui organise cette séquence d’actions ? Dans l’entretien d’explicitation, au moment où elle décrit la force qu’elle applique pour faire sauter les points de colle, en maintenant en prise sur la sensation des mains dans ce moment d’effort, lui vient une situation du passé, elle retrouve la sensation de ses doigts qui à la fin de l’année font sauter les points de colle des couvres cahiers de l’école primaire, pour pouvoir s’en resservir à la rentrée prochaine ! Elle avait appliquée au paquet poste, le schème de traitement des couvertures de cahiers en fin d’année à l’école. On aboutit à l’élucidation causale d’une séquence d’actes qui en tant que tel n’ont pas de sens causal.

34 Il vous vient immédiatement à l’esprit la question : qui juge du caractère insensé ou non ? Et selon quel(s) critères(s) ? La réponse est simple, sera qualifié « d’insensé » tout aspect de la conduite dont l’intervieweur ne perçoit pas la pertinence causale, ne comprend pas en quoi le fait de procéder ainsi est important pour la réussite de l’action en cours. Ce sont des moments facilement invisibles, qu’il faut apprendre à identifier.

Erreurs et confusions

35 Quand on a l’esprit ouvert au repérage des schèmes inconscients, il est facile d’apercevoir les dérapages issus du fait que ce n’est pas le bon schème qui s’est activé (voix passive) mais un autre qui a presque entièrement les mêmes caractéristiques. Lors de ma participation à une recherche comme sujet, j’étais au téléphone et je guidais à distance une personne qui achetait pour moi un objet. Un peu plus tard, dans la voiture qui nous conduit en banlieue au local où les entretiens vont être conduits, je suis au téléphone avec la propriétaire des lieux pour vérifier quelle est la bonne sortie d’autoroute à prendre. Ensuite pendant l’entretien, je suis en train de décrire ce que je faisais au téléphone lors de l’achat à distance, et d’un coup je m’aperçois que j’ai mélangé les deux situations téléphoniques : celle de l’achat et celle dans la voiture.

36 Plus percutant encore pour mon expérience subjective, je prends l’exemple d’une promenade dans un lieu où je sais que je ne suis jamais venu auparavant. Je m’avance, et je découvre de l’autre côté du vallon profond, un éperon qui s’avance comme une presqu’île, avec dessus un gros village, je vois bien la route horizontale qui y mène, et la route qui descend en zigzag pour aller plus loin. Je connais cet endroit, j’en suis sûr, j’y étais la semaine dernière ! Mais je n’ai pas vu de village ! Comment ai-je pu passer à côté ? Pourquoi, quand j’étais dans la partie horizontale, ne suis-je pas allé plus loin ? J’avais bien vu qu’il y avait de gros poteaux électriques, signes d’une activité importante. Comment est-ce possible ? Un malaise s’installe en moi, et je m’arrête pour bien regarder où est posé le village pour pouvoir y aller à une prochaine occasion. Mais progressivement, en marchant, un doute s’installe, ce n’est pas possible que je sois passé à côté de ce village. Puis d’un coup, je me rends compte, que ce que je vois ne peux pas être ce que je crois voire (la péninsule qui s’avance, avec ses deux routes), parce que je ne suis jamais venu ici, je n’ai jamais eu ce point de vue, et que la péninsule où je me suis promené est à vingt kilomètres de là. De là où je suis, je ne peux pas voir l’endroit où j’étais. Mon inconscient organisationnel a projeté un schème d’identification (vallon, péninsule, double route) analogue à la structure de l’endroit où j’étais. Mais ce n’est pas l’endroit où je me suis promené, et ce village n’est en aucun cas sur la péninsule en question. Je peux comprendre après coup comment l’analogie en structure de l’espace a déclenché une identification erronée.

37 Husserl a de nombreux exemples de ce genre, qu’il nomme confusion, bigarrage de la mémoire. Nous avons tous des exemples d’identifications fausses, mais compréhensibles par l’analogie entre la source d’erreur et l’authentique. On a là une piste d’analyse des erreurs et des confusions dans le monde de la formation ou du travail. Mais on a aussi la démonstration que l’identification basée sur la ressemblance, l’analogie, est potentiellement source d’erreur, et que l’inconscient organisationnel n’est pas la source d’un savoir parfait, comme certains philosophes l’ont pensé. Tout fonctionnement cognitif basé sur le seul critère de ressemblance, d’enchaînement de contiguïté, ou causal, produit un résultat qui est effectivement lié par cette ressemblance, mais ne donne pas pour autant la certitude totale que ce résultat est celui recherché. La correction de mon erreur d’identification n’est pas le fruit d’un registre de fonctionnement intellectuel (Vermersch 1976) basé sur la ressemblance, mais basé sur un raisonnement en règle, qui pose une impossibilité, en découvre les conséquences, et accède à la compréhension de l’erreur.

38 Je ne prétends pas dans cette classification avoir fait le tour de toutes les catégories de N3 (qui devient synonyme d’expression de l’inconscient organisationnel). Mais pour notre pratique d’explicitation il y a là déjà beaucoup à apprendre à identifier en temps réel pendant que l’on guide l’entretien. Aujourd’hui, nous en sommes le plus souvent à l’étape où en reprenant des exemples d’entretien passé, nous percevons des N3 que nous n’avions pas identifiés lors de l’entretien. Et nous prenons conscience de la possibilité de questionner l’interviewé pour qu’il accède au vécu passé où le schème observé s’est constitué et permet alors de comprendre comment est organisée la conduite actuelle.

39 Maintenant que j’ai pris le temps de présenter le genre de matériaux qui expriment directement la manifestation de l’inconscient organisationnel, il est peut-être plus simple de venir sur des considérations théoriques permettant de comprendre les concepts de schème, d’organisation, et de bien différencier l’inconscient refoulé et l’inconscient organisationnel.

 

III – Organisation de l’action et inconscient (non refoulé)

Deux thèmes sont à éclaircir : celui de l’inconscient et celui de l’organisation de l’action. Restera à les coordonner, le tout dans une perspective très piagétienne. Puisque c’est un auteur majeur de l’inconscient (sic) et de l’organisation cognitive.

40 Le plus simple : le concept d’inconscient.

Quand on prend le temps de faire le tour de la littérature sur le sujet, on se rend compte que c’est un concept très présent sous ce terme dès le début du 19ème siècle[5], et si l’on en prend des termes équivalents, depuis toujours (Hartmann 1877, Whyte and Sitwell 1962, Brès 1985, Vaysse 1999). Mais notre époque est complétement dominée par le concept d’inconscient Freudien, associé principalement à la névrose, à la cure, à la pathologie. On sait maintenant qu’au moment où il développait ce concept, il était courant de considérer que notre pensée n’était pas contrôlée en permanence par la conscience, c’était même clairement l’inverse (cf. Binet, « La pensée est une activité inconsciente de l’esprit »). Freud dans sa pratique clinique rencontre alors les difficultés qu’ont les malades à se souvenir de leur vécu, difficultés qu’il qualifia de résistance, et pour rendre compte de cette résistance il inventa le concept de refoulement. Chez les malades, est inconscient ce qui a fait l’objet d’un refoulement (Brès 2010).

41 Dans la même époque, progressivement toutes les utilisations de l’introspection mettant en évidence des phénomènes inconscients, comme les sentiments intellectuels (cf. école de Würzburg). Mais tous ces travaux ont disparu, à la fois interrompus par deux guerres successives, et par le rejet progressif puis total de l’introspection au profit du point de vue en troisième personne, du béhaviorisme. Nous venons de passer 70 ans où les seuls professionnels encore penchés sur la subjectivité sont uniquement des cliniciens, des psychothérapeutes, des psychiatres ! Nous venons ces dernières années, avec le travail du GREX, de renouer avec la prise en compte de l’introspection comme mode de recueil des données, de redonner une légitimité scientifique au point de vue en première personne comme instrument de recherche. Et naturellement, nous rencontrons les mêmes observations qu’avaient fait avant nous les chercheurs prenant en compte le point de vue du sujet (heureusement qu’il en est ainsi ! sinon …).

42 Nous rejoignons ces idées fondamentales qu’à tout moment par le seul fait de vivre (c’est-à-dire d’agir, d’exercer ses compétences, de viser des buts, etc.) s’opère une mémorisation passive de ce vécu. Passif, voulant dire que nous ne cherchons pas à mémoriser à tout moment ce que nous vivons, cela se fait par un simple mécanisme de rétention. Cette mémorisation passive est si puissante qu’elle nous permet à chaque instant de coordonner notre vie, de savoir qui nous sommes, où nous sommes, qui nous connaissons. Quand cela cesse, comme dans la maladie d’Alzheimer, nous voyons toute la vie subjective s’effondrer.

43 C’est un premier fait extraordinaire que cette mémorisation passive, et il justifie l’existence largement inconsciente de tout ce que je sais faire. Il y a là un capital de connaissances inconscientes qui n’est pas le produit d’un refoulement, qui sont inconscientes essentiellement parce qu’elles n’ont jamais été amenées à la conscience réfléchie. Pour faire, et savoir faire, et reproduire ce que je sais faire, je n’ai pas besoin d’en avoir la conscience réfléchie, il suffit que ces savoirs aient été constitués en moi par le fait d’avoir été exercés et qu’ils soient sollicités par mes buts tels que je les identifie au moment même.

44 Car le second fait extraordinaire c’est que tout ce qui est ainsi mémorisé peut être éveillé ! Que chaque moment de ma vie, est l’occasion d’une reconnaissance inconsciente de ce qui s’est déjà présenté à moi par le passé, et qu’il y a un mécanisme puissant d’association qui met en relation par ressemblance, contiguïté, causalité, le présent et le passé mémorisé. A chaque instant, notre réponse à la vie est nécessairement basée sur l’inconscient qui s’est constitué en moi par le seul fait de vivre une multiplicité de situations et d’avoir ainsi exercé sans cesse mes acquis. Le point d’origine sont les schèmes innés qui permettent d’avoir les premières interactions avec le monde. Relisez Piaget, vous avez toute l’ontogénèse de la cognition depuis les schèmes réflexes innés du nourrisson. En ce sens, j’ai envie de dire maintenant que Piaget est un auteur fondamentalement tourné vers l’inconscient, même s’il ne le nomme pas. Tout ce qu’il observe, tout ce qu’il met en évidence tout au long de l’enfance, est le produit efficient d’une activité inconsciente d’elle-même. La construction de l’ensemble de la cognition est une construction inconsciente, et sa disponibilité le restera largement, jusqu’au moment où les outils inconscients seront pris comme objet d’étude.

45 Je propose donc de bien distinguer l’inconscient refoulé et l’inconscient organisationnel. Attention, on a alors deux points de vue : le premier théorique, sur le sens et la constitution de cet inconscient, l’un ne supprime pas l’intérêt de l’autre ; le second point de vue est pratique, il concerne la possibilité d’accéder à cet inconscient, et les techniques permettant de le faire. Ce que nous recherchons dans l’entretien d’explicitation ne relève pas de traumatismes passés censurés, mais l’organisation de l’action identifiable dans un autre moment vécu (passé) que celui (présent) que nous cherchons à élucider par l’explicitation.

46 Nous cherchons donc à élucider l’organisation de l’action, quand il y a impossibilité de l’obtenir par la seule description détaillée de l’action (N2).

47 Les concepts d’organisation ou de schème sont plus tordus qu’il n’y paraît. Dans le sens, où ils se rapportent à une réalité qui est inobservable. On n’observe jamais un schème, tout ce qui se manifeste n’en est au mieux que l’instanciation, l’exemplification. Autrement dit il faut avoir un point de comparaison, une seconde occurrence, pour pouvoir inférer qu’il y a un schème. Parce que les deux (ou plus) actions se ressemblent, mettent en jeu les mêmes actes, les mêmes successions, même s’il y a des variantes d’un vécu à l’autre. Il y a des variantes, mais la compétence est la même, le schème mis en œuvre est le même. Le schème n’est pas une succession statique, constante, d’étapes, mais une structure qui assimile la situation, et qui s’accommode dans certaines limites, autrement dit qui s’adapte à chaque situation particulière. L’image de l’algorithme, permet de le comprendre aussi. L’idée d’une succession de test, permettant de décider quelle est la branche suivante de l’organigramme qui sera suivie en fonction du résultat, et conduisant à un nouveau test pour savoir si le résultat est obtenu ou pas, etc. Mais on pourrait aussi bien utiliser un concept beaucoup plus grossier et approximatif, mais plus facile à saisir, de moule. Chaque action que nous exécution à chaque moment de notre vie, est l’application d’un moule constitué par le passé. Sauf qu’un tel langage, même s’il est facile à comprendre est trop statique pour rendre compte de la force adaptative que reflète le concept de schème tel que Piaget l’a développé. On pourrait aussi parler de méthode, qui serait très proche de l’idée de schème, d’organisation de l’action prévue, déjà constituée, sauf que ça lui rajoute une connotation un peu formelle de structure pré définie et même écrite et enseignée.

48 Mais dans tous les cas, vous n’observez pas une méthode, un moule, un algorithme, un schème, vous n’observez qu’une conduite qui se déroule. Et la description donnée ensuite dans un l’entretien d’explicitation décrit cette conduite, elle ne porte pas sur l’identification des schèmes mobilisés.

49 Certains métiers, certaines pratiques, certaines compétences au second ou au troisième degré permettent d’observer directement cette organisation de l’action. Mais parce que le professionnel a en tête, connaît très bien la variété des schèmes possibles, autrement dit il ne regarde pas un exemple, il regarde un exemple par comparaison avec tous les autres exemples qu’il connaît bien. Un entraîneur, un pratiquant avancé, un professionnel qualifié qui observe un autre pratiquer ou travailler, peut identifier facilement où il a été formé, quels genres de schèmes, de méthodes, de compétences l’ont éduqué. Quand je vais dans des stages de Tai Chi, je reconnais immédiatement avec quelle formatrice la personne a appris la séquence. Je ne vois pas seulement la posture, je vois les détails qui appartiennent à un mode de formation, je peux identifier le schème et son origine. Mais dans la pratique de l’entretien d’explicitation, je ne suis pas nécessairement compétent relativement à l’action qui est décrite par l’interviewé, et si Claudine doit absolument se déplacer latéralement en levant ses pieds et en les reposant de manière très particulière, je n’en comprends pas l’efficience causale. Pour l’obtenir, il me faudra questionner Claudine, pour l’amener à se mettre en relation avec le, les vécus, qui ont produit ce schème très particulier de déplacement et en quoi ils contribuent à l’efficience de ses actes relativement au but poursuivi.

50 L’organisation, les schèmes, les méthodes, les algorithmes, sont des réels abstraits, ils sont conceptuellement difficiles à saisir parce qu’ils ne tombent pas sous le regard au premier degré, parce qu’ils ne correspondent pas, jamais, à une expérience sensorielle directe. Pour les identifier, il faut toujours avoir un point de comparaison, au moins une seconde occurrence, pour pouvoir inférer l’existence d’un invariant, d’une structure sous-jacente qui organise le déroulement de l’action.

51 Il est temps de redevenir piagétien, l’idée d’inconscient organisationnel, mélange donc un concept d’inconscient non refoulé, et celui d’organisation. Contrairement aux empiristes et autres associationnistes (allez voir Wiki) l’unité élémentaire de la vie psychique n’est pas rabattue chez Piaget sur la sensation, mais sur le schème, et donc sur l’activité. Pourquoi ? Parce que selon moi, il a très rapidement envisagé l’activité cognitive comme une activité, comme la poursuite de but, comme la coordination de moyens pour l’atteindre, comme la perception d’un problème et l’évaluation de la solution. Piaget est fondamentalement interactionniste, même s’il a mis de côté l’influence du milieu (Ducret 1984), il ne s’est pas coincé dans des problématiques atomistes de recherche d’unités élémentaires, mais a recherché ce qui organisait l’action. Il a fait de l’activité du sujet le moteur totalement inconscient de la construction permanente de toutes les compétences (de toutes les structures cognitives). Bien sûr on le connaît pour le thème des structures opératoires, parce que son projet était celui d’une épistémologie génétique, et il n’a donc pas cherché à étudier tous les schèmes possibles et imaginables propres à chaque vie singulière. Lui s’est concentré sur le projet de rendre compte de la formation de toutes les formes de connaissances sur la base de la construction ontogénétique.

51 Nous avons donc le schéma d’un cadre théorique relativement à l’inconscient organisationnel. S’il fallait le développer complétement dans l’idée de produire une théorie complète de la connaissance, de toute la variété des formes d’adaptations, il faudrait beaucoup plus de détails, et il faudrait envisager de nombreux cas particuliers. Mais pour le moment, nous avons simplement besoin de comprendre que toute action est sous tendue, organisée, par l’inconscient organisationnel. Et qu’il est possible d’éveiller le(s) vécu(s) qui ont mis en place le schème mobilisé dans le V1 que nous cherchons à élucider, de telle façon que nous pourrons soit en décrire le détail jusqu’à élucidation complète, soit quand ce ne sera pas possible accéder à ce qui l’organise.

52 Nous allons maintenant examiner comment les lois d’association, leur utilisation délibérée, permettent de comprendre l’éveil sélectif de l’inconscient organisationnel et la clarification de l’organisation de l’action qui sous-tend les variétés de N3.

 

IV – L’importance des lois d’association

 

53 L’idée de départ est donc que l’inconscient organisationnel est une ressource permanente pour notre adaptation à chaque moment de notre vie. Il est une ressource parce qu’il est une mémoire permanente utile. Mais le complément de cette mémoire est qu’elle peut sans cesse être éveillée inconsciemment, par le simple fait de l’actualité de chaque moment de notre vie.

54 Donc la mémoire passive, quelle que soit l’impression d’oubli que l’on puisse ressentir, fonctionne sans cesse. Qu’est-ce que ça veut dire ? Cela veut dire que chaque sensation actuelle, chaque but poursuivit, mobilise pour être identifié, pour rassembler les outils cognitifs nécessaires (les schèmes) les ressources correspondantes dans l’inconscient organisationnel et cela selon des lois d’associations, associations par ressemblance, par contiguïté, par causalité.

55 Ma formation à Aix, m’avait donné une impression très négative du concept d’association. Avec des connotations de système mécaniste, de théorie atomiste centrée sur la prise en compte de sensations élémentaires, d’associationnisme anglais complètement dépassé, vieille doctrine philosophique de l’empirisme etc. Mais en me mettant à jour dans tout ce domaine, en particulier par la lecture de Madelrieux (Madelrieux 2008) sur la critique que James adresse à l’associationnisme, je me suis rendu compte de deux choses :

A- la première, c’est que les lois d’association, et le fait de l’association étaient essentiellement pour tous les auteurs des arguments fondateurs pour développer une théorie générale de l’esprit, de l’intelligence, de la construction des connaissances ;

B- la seconde, est que depuis l’antiquité, jamais personne n’a remis en question l’existence des associations et la classification des types d’association (si, il y a eu dans le courant de la fin du 19ème siècle plein de bagarres sur la définition de la ressemblance, sur le fait que c’était ou pas la même chose que la contiguïté, mais ce n’est pas un problème pour nous).

56 Le résultat est que nous pouvons nous appuyer sur la réalité du principe d’association, sur son utilisation, parce que nous ne sommes pas du tout dans un travail de construction d’une théorie générale de l’intelligence. Nous sommes dans un travail, a posteriori, d’élucidation de la causalité d’engendrement d’une conduite finalisée ayant réellement existée, pour une personne donnée, à un moment unique de sa vie. Du coup, nous pouvons suivre sans problème l’idée de Binet (présentée dans le numéro précédent par M. Maurel) qui souligne que chaque perception, repose sur une sensation  O (pour orange par exemple), qui par ressemblance, éveille le vécu d’avoir touché, vu, gouté une orange précédemment o , et que c’est o qui donne du sens « s » à la sensation O, qui fait que je l’identifie comme telle, que je me souviens de son goût, des gestes qu’il faut accomplir pour la peler ou en séparer les quartiers, de la vision des petits morceaux blancs qu’il faut éliminer pour avoir un meilleur goût etc. O ne m’est donné comme orange, que parce qu’il y a eu o auparavant, et que la sensation visuelle a éveillé les expériences passées qui me permettent de passer de la sensation O à la perception, c’est-à-dire à l’identification de l’orange et de tout ce qui lui est lié, à la mesure de mon expérience passée.

57 Mais cet exemple est insuffisant parce qu’il ne prend en compte que la sensation. Si l’on rajoute la dimension sémiotique (le fait qu’un représentant –mot, image, symbole- soit présent, ainsi que le signifié dont il est porteur, et le lien avec le référent d’où il s’origine dans sa fonction de représentation), les possibilités d’associations explosent.

58 Le représentant, pour le mot le signifiant, va faire fonctionner les lois d’association par sa dimension sensorielle auditive, visuelle, motrice (le geste graphique pour le produire), voire tactile pour les non-voyants. D’entendre le mot « signifiant » va peut-être évoquer le mot « confiant » par la seule rime finale ? Le signifié, va élargir les possibilités d’association à la totalité du monde des idées, des concepts. L’idée d’assimilation, va me faire penser à Piaget et à la théorie de l’équilibration, ou à la digestion etc. Enfin, essentiel pour nous, on le verra plus loin, le référent va créer des associations avec des moments vécus. En même temps que j’aperçois une orange, que je la reconnais, que je sais la désigner, peut-être que cela me met en contact avec un moment vécu passé particulier lié à la consommation d’orange, à la découverte des oranges, à la première occasion où j’ai gouté une orange, et par association de contiguïté avec le lieu, l’atmosphère, les personnes, les circonstances. L’association par le référent devient alors une piste privilégiée pour accéder à un vécu passé en connexion pertinente (en association) avec le vécu actuel. Le monde de la sémiotisation ouvre un champ de connexion associative immense !

59 Mais pour aller plus loin, il nous faut introduire une distinction essentielle pour notre pratique entre association spontanée et association provoquée au sens d’association intentionnelle ou délibérée. Toutes les références que nous avons mobilisées pour le moment repose sur le schéma d’un déclenchement spontané, c’est-à-dire ce qui se passe à tout moment dans notre vie quotidienne. Les pratiques relationnelles développées depuis soixante ans ont appris à mobiliser le cheminement associatif non plus spontané, mais volontaire. En particulier, un praticien peut par le seul fait de nommer, choisir de provoquer une association qui sera pertinente pour la personne. Par la puissance des associations provoquées par la sémiose, un passé pertinent peut être facilement éveillé !

60 Quand nous utilisons la phrase d’induction du geste évocatif pour aller vers une mémoire spécifique qui va permettre de mener un l’entretien d’explicitation pertinent, par le seul fait de dire : « je te propose de laisser revenir, un moment de ton activité professionnelle où tu as rencontré un problème dont tu souhaiterais parler ». Je crée une « orange » sémiotique, en suggérant qu’elle concerne « l’activité professionnelle », avec un premier critère « il s’agit de quelque chose qui pour toi est classé comme problème », et un second « qui t’intéresse et que tu souhaites aborder ». Ces trois critères vont éveiller par association de ressemblance sémiotique l’accès à une situation passée spécifique pertinente aux intérêts de la personne interviewée.

61 Revenons maintenant à notre problème en cours : accéder à la ressource qui a organisée l’action explicitée, quand elle se présente comme un N3, et que sa description, même si elle est possible (comme dans le cas des actions insensées) ne produit aucune élucidation causale. Nous savons avec certitude que cette action, toute action, est organisée par l’inconscient, c’est-à-dire par le répertoire mémorisé de toutes nos actions passées organisées en schèmes. Comment atteindre, éveiller, rendre   conscient ce schème ?

62 La démarche se révèle indirecte, il n’y aura pas un temps, mais deux.

Le premier est d’éveiller le vécu passé pertinent, c’est-à-dire qui est dans une relation d’association par ressemblance, par contiguïté, ou par relation causale avec le vécu actuel, objet de l’entretien d’explicitation. Pour ce faire, ce qui semble –paradoxalement- le plus efficace est d’aller chercher l’ego associé, et non pas la situation directement. Autrement dit, de poser la question de « qui ». Mais attention ! Pas le « qui » tout seul ! Mais comme nous savons bien le faire pour les relances, en prenant soin de renommer la cible, en donnant à la personne, les critères qui vont éveiller la pertinence de l’association. Ainsi, ce sera « qui es-tu au moment où tu te déplaces de cette façon si délicate ? « , ou bien « qui es-tu quand tu crées un pont dans ton rêve éveillé dirigé ? « . L’utilisation du « qui » ne va pas sans la désignation des critères associés. Regardez bien les effets perlocutoires engagés. Nous ne faisons pas que parler, nous déclenchons par notre parole des associations pertinentes chez l’autre. Et il faut être très attentif à ce qui va orienter ces associations.

63 Le fait de poser une question en « qui », va avoir un effet indirect, celui de remettre en contact avec le vécu passé, dans toute sa richesse. L’ego, l’agent, qui va se redonner, sera souvent d’un âge différent, il va se livrer avec un contexte, des personnages, une atmosphère, des buts, des circonstances, et bien entendu, c’est ce qui nous intéresse au premier chef dans l’explicitation, avec les actes qui sont accomplis dans ce cadre par cet ego. Donc le questionnement en « qui » + les critères pertinents, produit un accès non pas seulement à un ego du passé, mais à la totalité des composantes du vécu passé et en particulier aux actes accomplis alors.

64 C’est ce qui rend nécessaire le second temps. Nous avons maintenant deux vécus, l’un actuel V1, l’autre passé Vp, qui a été éveillé par son lien associatif pertinent avec V1. Pour accéder au schème organisateur que l’on recherche depuis le début, il faut que A, aussi bien que B, compare V1 et Vp, et de cette comparaison apparaît l’invariant, le ressemblant, qui permet de comprendre comment V1 a été organisé par l’inconscient organisationnel mobilisant par association un schème créé, actualisé, mobilisé en Vp. C’est ce temps de comparaison qui va nous donner l’information pertinente pour comprendre la causalité inhérente au déroulement de V1. Il y a donc un temps de prise de conscience du vécu passé, éveillé par association, et un second temps d’inférence sur la base de la comparaison des deux vécus V1 et Vp.

65 Vous voyez maintenant comment nous avons successivement mobilisé l’idée de la mémoire passive, comme constitutive de l’inconscient organisationnel (qui lui n’a rien de passif !), et comment cet inconscient est sans cesse éveillé, mobilisé, par des liens d’associations fondés sur différents critères (ressemblances, contiguïté, causalité). Et l’étape suivante est de comprendre que l’on peut délibérément chercher à éveiller un passé pertinent par le fait de nommer la cible, soit directement par la sensorialité, soit indirectement par des mots, des critères.

66 Cependant le mécanisme de l’association est suffisamment souple, pour qu’on puisse considérer que le questionnement en « qui »+ critères, n’est pas le seul procédé utilisable. L’exploration des possibilités techniques d’éveil du passé pertinent est ouverte.

67 Par exemple, en PNL, il existe un exercice d’aide qui se nomme « le changement d’histoire ». La première étape est de partir d’une situation problème avec l’intention de remonter jusqu’à la première occurrence de sa manifestation dans le vécu du consultant. Pour accéder à ce vécu passé, la technique est de questionner la situation actuelle, pour en extraire la structure sensorielle, par le questionnement en sous-modalités sensorielles, inventés par la PNL. Ensuite, précisément, on demande à la personne de se laisser revenir à une expérience antérieure ayant les mêmes caractéristiques sensorielles, la même structure. Et ça peut être reproduit plusieurs fois, jusqu’à une toute première occurrence. Ça marche très bien. Je l’ai appris comme un procédé, sans explication de la part du formateur. Mais on voit là qu’il y a un mixte de sensation et de sémiotisation qui sert de base à la recherche d’association de ressemblance. La suite de l’intervention ne relève pas de l’élucidation, et n’a plus rien à voir avec l’explicitation, je ne la développe pas puisqu’il s’agit d’une technique d’intervention.

68 Si on regarde des techniques psychothérapeutiques sous l’angle de la création d’association volontaire pour aller chercher des événements marquants, importants, voire traumatiques. On peut voir d’innombrables inventions faites dans ce cadre si libre d’initiatives et source inépuisable d’une connaissance pratique de la subjectivité qui demande maintenant à être formalisée.

69 J’avais donné l’exemple dans le temps, de la technique où dans un groupe, on commence par choisir une personne qui évoque un membre de sa famille qui a été important. Puis en le regardant bien dans les yeux, le dos au mur, on descend progressivement sur les genoux, avec la tête qui se lève de plus en plus vers le haut pour garder le lien avec le regard de l’autre, jusqu’à rejoindre l’angle correspondant à un âge de l’enfant que j’ai été. L’association sensorielle provoquée par l’accès au mode de vision de l’enfant vis à vis d’un adulte est très efficace.

70 On pourrait encore aller plus loin dans l’association déclenchée de façon purement sensorielle, par les techniques d’induction de vécu de naissance. La personne est recroquevillée sur le sol, une couverture ou un matelas posé sur elle, ce qui la met à la fois dans le noir et au chaud. Et le thérapeute, l’enveloppe avec ses bras, une main appuyant sur le sommet de la tête, l’autre sur la plante des pieds. Il ne faut guère que quelques minutes de ce dispositif sensoriel pour que le corps se mette à pulser, au rythme des contractions, et pousse de la tête pour chercher la sortie, reproduisant sans le savoir les caractéristiques d’un accouchement traumatique par exemple (cordon enroulé ou autre).

71 L’idée fondamentale est de produire le déclencheur sensoriel, verbal, qui va éveiller l’association pertinente pour accéder à un vécu passé qui est en relation avec le vécu présent. Il ne s’agit donc pas de vouloir à tout prix se cantonner dans la formule « qui + critères », on pourra explorer d’autres inductions. Mais pour comprendre ce que nous cherchons à faire, et pour pouvoir le réaliser pratiquement, les mots ne suffisent pas, il faut envisager un autre aspect tout aussi important et complémentaire : association et lâcher prise.

72 Le fil d’exposition que j’ai suivi jusqu’à présent, repose sur la logique de l’association, c’est-à-dire qu’elle valorise la démonstration du lien entre le déclencheur actuel et l’éveil du passé. Le « qui » fait telle chose à ce moment, éveille un ego passé, et révèle un vécu dans toutes ses facettes et en particulier les actes posés. Mais pour que cela soit possible, il faut que l’association puisse « fonctionner ». Or, il est possible de lancer l’intention, de chercher à déclencher l’association par un adressage pertinent, mais l’acte qui produit le résultat est lui-même un acte involontaire, engendré par la mobilisation de l’inconscient organisationnel. Et la condition pour que cela se produise, pour que le résultat advienne, c’est l’absence d’effort, le lâcher-prise du raisonnement, de la volonté d’y arriver. Quelqu’un qui face à cette relance « qui es-tu quand tu fais etc. « , s’arrête pour se demander si la question a un sens, s’il est capable d’y répondre, ou qu’est-ce qui lui laisserait penser qu’il aurait la capacité d’y répondre, va bloquer l’espace nécessaire au libre fonctionnement de l’association. On a affaire à deux fonctionnements exclusifs l’un de l’autre. Toutes ces relances pour mobiliser le lien associatif vers le passé suppose le consentement de la personne à qui on s’adresse, et le fait qu’elle ne cherche pas à en contrôler le processus. Et cela ne va pas toujours de soi ! Un symptôme du contrôle de la personne, est que sa réponse est convenue, qu’elle n’apporte rien de nouveau.

73 Récapitulons.

La démarche dans laquelle je me suis engagée est d’élucider les déroulements de vécus. Pour ce faire, j’ai sans cesse cherché à dépasser les limites rencontrées, jusqu’à découvrir une limite indépassable : il n’est pas possible de décrire dans un point de vue en première personne le fonctionnement de l’inconscient.

Aller encore plus loin, c’est apprendre à repérer comment ce fonctionnement se manifeste : les N3, et que faire pour les comprendre, pour saisir leur valeur causale.

Pour agir de façon pertinente, il a fallu passer de la description fine des vécus (N2) à la mise en évidence de l’organisation de l’action (N4) : schème, moule, méthode, script, algorithme, etc.

Pour comprendre, comment cette mise en évidence est possible, il est nécessaire de comprendre comment la mémorisation passive permanente crée un inconscient organisationnel non basé sur le refoulement, qui a comme propriété de conserver le passé, de s’organiser en schème, et d’être éveillable à tout moment.

Cet éveil du passé de l’inconscient, est spontané mais peut aussi être provoqué. Dans tous les cas cela s’opère selon les lois d’association. Toute relance devra être conforme à ces lois d’association.

Nous aurons certainement l’occasion d’y revenir plus en détail, et se donner l’occasion de pratiquer, d’innover, d’explorer lors de l’Université d’été 2017.

 

Brès, Y. (1985). Critique des raisons psychanalytiques. Paris, Presses universitaires de France.

Brès, Y. (2010). L’inconscient. Paris, Ellipses.

Dilts, R. (1996). Aristote et Einstein stratégies du génie. Paris, La Méridienne.

Ducret, J.-C. (1984). Jean Piaget savant et philosophe. Genève, Droz.

Hartmann, E. v. (1877). Philosophie de l’inconscient. Paris, Baillière.

Madelrieux, S. (2008). William James, l’attitude empiriste. Paris, Presses universitaires de France.

Taleb, N. (2012). Le cygne noir : la puissance de l’imprévisible. Paris, Les Belles Lettres.

Vaysse, J.-M. (1999). L’inconscient des modernes : essai sur l’origine métaphysique de la psychanalyse. Paris, Gallimard.

Vermersch, P. (1994, 2016). L’entretien d’explicitation. Paris, ESF.

Vermersch, P. (2006). « Vécus et couches des vécus. » Expliciter(66): 32-47.

Vermersch, P. (2014). « Description et niveaux de description du vécu. » Expliciter(104): 51-55.

Whyte, L. L. and E. Sitwell (1962). The Unconscious before Freud . Lancelot Law Whyte… Foreword by Edith Sitwell. London, Tavistock publications.

 

 

 

[1] Ce qui est quand même fou, c’est que nous sommes les seuls (à ma connaissance) à avoir appliquer nos outils à l’utilisation de nos outils !!! aux effets de nos outils ! Les seuls à avoir mener des entretiens sur les effets de l’entretien, sur ce qui était mobilisé par l’entretien, sur la subjectivité interne à la situation d’entretien.

[2] Rappel : dans tout vécu d’entretien d’explicitation (V2) il y a toujours deux couches de vécu, 1/ les actes accomplis en V1 qui sont remémorés, et 2/ les actes accomplis actuellement pendant l’entretien. V3, visera toujours 2/, sinon on est ramené à un nouvel entretien d’explicitation sur V1.

[3] Dossier qui rassemble des articles sur ce thème à cette adresse internet https://www.grex2.com/assets/files/Dossiers/DOSSIERDISSOCIES.pdf

[4] Le concept d’agent, et d’agentivité renvoie à ce qui subjectivement apparaît au sujet comme étant l’ego qui est cause, responsable de son action, ou qui est une partie des ego en négociation interne dans une prise de décision délicate.

[5] Le livre de Von Hartmann, à l’origine en allemand, est accessible en français pour pas très cher en fac-similé. De son temps, il a été vendu en allemand, anglais, français, à 50 000 exemplaires, ce qui veut dire que la quasi-totalité des intellectuels, universitaires, chercheurs de l’époque l’avaient lu (cf. Whyte).

 

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