Scission et structure intentionnelle. Mieux comprendre le concept de dissocié.

Scission et structure intentionnelle

Mieux comprendre le concept de dissocié.

Pierre Vermersch

(Publié dans Expliciter,2016, 110, p 34-42)

 

Résumé

L’idée principale de cet article est d’essayer d’améliorer la compréhension des concepts de « dissocié » et de « dissociation », concepts que nous utilisons depuis quelques années dans toutes les techniques de l’entretien d’explicitation où nous créons et déplaçons de nouveaux ego pour créer des changements de point de vue et se décentrer, dans le but d’acquérir de nouvelles informations et aider à pousser plus loin dans le détail l’explicitation de l’action vécue.

Mon objectif est de montrer que toute conscience réfléchie est  basée sur la création de scissions nouvelles, qui sont positivement autant de nouvelles discriminations, de nouvelles distinctions d’un tout. Les seules scissions qui séparent un tout de façon destructrice sont les scissions matérielles (quand on a coupé une planche, on a deux planches), pas les scissions réflexives.

Ces scissions peuvent être comprises en les envisageant dans le cadre de la structure fondamentale de la conscience : la structure intentionnelle, composée de trois éléments de base :  1/ un pôle égoïque qui vise, 2/ un acte assurant la visée, 3/ le pôle de ce qui est visé. Le complément de cette présentation de la structure intentionnelle, est de montrer qu’elle n’est pas toute faite chez l’adulte, mais qu’elle se construit par étape chez l’enfant. Cet aspect a été étudié par l’œuvre magistrale de Piaget, dans le cadre non pas d’une psychologie de l’enfant, mais d’une épistémologie génétique, qui selon moi, a poursuivi un programme transcendantal visant les conditions de possibilités de la connaissance. Une fois établis ces points, il est alors possible de faire jouer la structure intentionnelle, et en particulier de montrer que non seulement on peut sans cesse changer d’acte et d’objet visés, ce qui paraît tout naturel, mais que l’on peut faire varier tout autant l’ego qui vise. Un des enjeux est de clarifier la distinction entre identité personnelle et multiplicité des pôles égoïques. Les techniques de dissociation font varier les ego par des scissions ne touchant pas l’identité personnelle. A partir de là, j’illustrerais les possibilités pratiques de ces idées par des exemples de techniques convoquant ou créant des ego différents.

 

1/ Scission réflexive ou scission du moi ?

On trouve fréquemment chez les philosophes[1] l’idée d’une scission du moi, associée par exemple à la mémoire. Je me souviens de moi hier, et quand je me souviens de moi,  il semble qu’on puisse dire légitimement qu’il y a deux moi. Kant signale cependant que cette scission n’implique pas qu’il y ait deux personnes distinctes. Mais la confusion demeure par l’utilisation du mot « moi » qui semble poser immédiatement une identité unique et constante, et du coup il paraît plein de bon sens de se demander : comment puis-je me couper en deux ? Comment peut-il y avoir deux moi ?  Alors que la réponse est simple. Se souvenir est un acte double, l’un actuel qui est celui de se rappeler (moi, maintenant, je me rappelle) et l’autre passé qui n’est plus qu’une représentation, qui certes me concerne puisque ce dont je me souviens c’est précisément un moment que j’ai vécu hier. Cette représentation de moi n’est pas moi (mais son thème est attaché à moi), le moi représenté dans mon évocation ne peut plus rien changer à ce qui a été vécu, il n’a plus d’agentivité. Il n’est plus que l’image de moi. Il n’y a pas de scission du moi ! En revanche, il y a une scission fondamentale entre celui qui vise (moi maintenant) et ce qui est visé (mon vécu passé), par le biais d’un acte particulier (l’évocation). Dire qu’il y a une scission signifie que chacun de ces aspects ne se confond pas avec les autres, ils peuvent varier indépendamment l’un de l’autre. La scission désigne avant tout une série de séparations fondamentales qui conditionnent la possibilité même de la réflexivité et donc de la conscience réfléchie. Juste ça. Pas plus …

 

2/ La structure intentionnelle de la conscience

Un des apports important de Brentano, repris par Husserl, est d’avoir clairement formulé que la propriété fondamentale de la conscience est d’être intentionnelle, c’est-à-dire que « toute conscience est conscience de quelque chose ». Beaucoup de raffinements philosophiques ont été apportés à cette idée de base. Ce n’est pas mon propos de les développer ici. Je voudrais me servir de l’intentionnalité comme schéma de base pour comprendre les phénomènes de scission produits par la réflexivité, par la prise de conscience.

Dans l’énoncé de départ de l’intentionnalité, ce qui est mis en évidence c’est la visée « d’un quelque chose », Husserl a rajouté la distinction entre acte et contenu, ou dans son langage entre noèse et noème. Mais pour que le schéma soit fonctionnel, il faut y rajouter un troisième terme « un sujet », ou de façon plus vague un pôle égoïque (un ego pour faire court), c’est-à-dire une origine qui est le point de départ de la visée, de l’acte.

On a donc un schéma de base à trois termes :

Ego ➜ acte, visée ➜ objet visé, contenu visé.

L’appellation « ego » a l’avantage d’ouvrir un flou par rapport à la fausse précision du mot « moi », il s’agit d’un des deux pôles de la structure intentionnelle, d’un côté une origine : l’ego, source d’initiative ; à l’autre bout le pôle de ce qui fait l’objet d’intérêt. On peut appeler ce pôle égoïque  de nombreuses façons, suivant l’intérêt que l’on a : par exemple, « sujet », mais cela entraîne toutes sortes de considérations éthiques attachées à ce vocable ; un terme générique relativement neutre est celui d’ « ego », et dans ce texte je vais beaucoup m’en servir par pure commodité ; ou bien, si l’on veut insister sur la dimension dynamique, on peut l’appeler « agent », ce qui souligne la propriété fondamentale d’agentivité (d’être la cause) ; on peut encore l’appeler « co-identité » ou « sub-personnalité », ou « parties du moi », si l’on tient à souligner la dimension identitaire de ce pôle ; quelques fois on peut l’appeler « entité » pour signaler que contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce pôle n’est pas nécessairement personnalisé, mais peut être vécu comme un objet, un animal, un élément, qui a néanmoins une valeur et un rôle d’agent : on peut l’appeler « instance », pour souligner qu’il s’agit d’une occurrence parmi d’autres. Je considère ici que toutes ces appellations sont synonymes, et qu’elles se différencient par ce sur quoi elles veulent mettre l’accent et par le cadre théorique ou pratique psychothérapique ou spirituelle qui leur est historiquement attaché.

On pourrait complexifier ce schéma à trois termes en rajoutant le fait que tout acte est modulé par l’attention (type de focalisation, largeur du champ attentionnel, intensité), ou que toute visée est portée par une motivation, des croyances, et bien sûr, que tout cela s’inscrit dans une histoire, une culture, un contexte, un avenir… Mais pour ce texte,  je me limiterais au schéma de base à trois termes : ego/acte/objet.

Il paraît évident que je peux distinguer entre l’acte et le contenu qu’il vise[2]. Pour un même acte (voir, imaginer, raisonner) l’objet viser peut changer. Réciproquement pour un même objet visé (une pomme, le concept de pomme, le souvenir d’une pomme, l’image d’une pomme etc.) l’acte qui le vise est différent, vision, palpation, réflexion, mémoire, vision d’une photo etc. Attention au fait que le terme objet est pris dans un sens générique « ce qui fait l’objet de la visée », et pas nécessairement au sens d’objet matériel, je peux viser cet objet avec des actes différents. Simple.

Ce que je rajoute avec le troisième terme, c’est la possibilité de penser que le pôle égoïque  est lui aussi mobile, mutable, que les ego sont multiples. Pour un même acte, visant un même objet, l’origine de la visée peut être très différente suivant les caractéristiques de l’ego qui vise, suivant ses intérêts, ce qu’il croit être ses obligations, les exercices qu’il a pratiqués et qui ont construit son répertoire de schèmes, et on le verra plus loin, suivant sa position, distance, posture par rapport à ce qu’il vise. Donc au sein d’une même identité personnelle il y a une multiplicité d’ego possible. J’y reviendrai.

Mais pour bien faire apparaître le lien entre le thème de la scission et le schéma de la structure intentionnelle, il me faut d’abord faire une digression. En effet, ce schéma est celui du fonctionnement adulte, et les scissions fonctionnelles qu’il contient vont être plus apparentes si l’on voit comment elles se sont constituées progressivement dans l’enfance. Et pour ce faire, je vais mobiliser mon auteur préféré : Piaget.

 

3/ De l’enfant à l’adulte : l’épistémologie génétique de Piaget vu comme un programme transcendantal des conditions de possibilité de la connaissance.

On a toujours tendance à prendre Piaget pour un psychologue de l’enfant, alors qu’il a étudié l’enfant toute sa vie pour se donner la possibilité de montrer comment la capacité à connaître (l’épistémologie) se construisait par étapes dans l’exercice de l’enfant avec son monde (perspective constructiviste).

En résumé, si l’on prend les deux livres complémentaires sur le bébé, « La naissance de l’intelligence chez l’enfant », et « La construction du réel chez l’enfant », on a tout d’abord la mise en évidence de la distinction progressive entre l’enfant et le monde, c’est-à-dire la sortie de l’égocentrisme fondé sur une absence de distinction entre le sujet et l’objet. C’est donc une première scission fondamentale qui permet la distinction ego/objet. Et de façon complémentaire, ce qui est visé se stabilise par la construction progressive du schème de l’objet permanent. La permanence, c’est le fait que -par exemple- lorsqu’on cache un objet devant l’enfant, dans un premier temps celui-ci le recherche seulement à l’endroit où il a disparu, puis par étape il arrive au point où il continue à le chercher partout. Cette conduite montre que l’objet continue à exister pour l’enfant, même quand il est caché. Il ne manque pas de psychologues de l’enfant qui ont établi des faits d’observation équivalents, mais le génie de Piaget est d’en faire une lecture, que je qualifierai de transcendantale, même si lui n’utilise pas ce vocabulaire. Je veux dire qu’il se place dans une posture théorique qui n’est pas contenue dans les faits observés, mais qui leur fait revêtir un sens nouveau, révélant en quoi ils sont les conditions de possibilités de la connaissance. Sans la scission entre le sujet et le monde, sans la permanence de ce monde, il n’y a pas de connaissance du monde. Ces conclusions relèvent d’un point de vue transcendantal.

Si l’on prend l’étape suivante, synthétisée par le livre « La formation du symbole chez l’enfant », on voit cette chose prodigieuse qui va autoriser tous les développements de la sémiotisation : la mise en place de la représentation. L’enfant n’est plus dépendant de la réalité présente à lui, mais peut l’évoquer en son absence. Cela se manifeste progressivement par l’imitation différée (je reproduit un modèle en son absence, donc j’en ai une représentation) ou le jeu symbolique. Nouvelle scission, la distinction enfin possible entre un objet, un référent et son représentant (image, mime, mot), qui ouvre la possibilité d’un ego qui développe des actes qui s’étayent sur la représentation, comme le langage, l’imagination, le raisonnement abstrait.

Je ne vais pas développer toute la genèse de l’intelligence, mais la lecture que nous en propose Piaget met en évidence que la structure intentionnelle de la conscience repose sur tout un ensemble de distinctions, qui sont autant de scissions internes nécessaires, qui se construisent par étapes.

 

4/ Réciprocité des effets : toute scission a deux pôles !

Ce qu’il faut bien voir maintenant, c’est la réciprocité des effets de la scission sur les deux pôles. Toute conscience est conscience de quelque chose, donc on a une séparation évidente qui est la condition pour saisir le « quelque chose ». Ego ne peux saisir que ce qu’il distingue, et parce qu’il s’en distingue.

Mais réciproquement, pour qu’un quelque chose soit saisit, il faut un ego qui ait une compétence, un intérêt, un savoir pour le viser et le distinguer. Si l’on confond l’identité personnelle générique et la multiplicité des ego en charge, la question ne peut pas apparaître, puisqu’on postule que c’est toujours le même pôle égoïque, qu’il n’y en a qu’un, et qu’il se confond donc avec l’identité personnelle. Si en revanche, l’on admet qu’à chaque moment se pose la question : quel est l’ego actuel ? Alors de nouvelles perspectives s’ouvrent : ainsi chaque distinction nouvelle qui advient est le produit d’une modification, voire d’un changement d’ego. Autrement dit encore, pour distinguer de nouveaux points de vue, il faut qu’un nouvel ego advienne (c’est le sens de l’accès à « l’ego transcendantal » dont parle Husserl, il faut pour ouvrir une visée transcendantale, devenir un ego qui a des intérêts transcendantaux, qui pose des actes de visée vers le domaine du transcendantal).

On a tendance à mettre l’accent sur l’effet de la scission relativement à l’apparition, à l’émergence, à la discrimination d’un contenu nouveau ; mais l’inverse est vrai : par le fait qu’un contenu nouveau apparaît, le pôle égoïque  se modifie, s’ouvre à un devenir où même la transformation du pôle égoïque  est la condition de nouvelles saisies/discriminations.

Ce qui ouvre aussi à de nouvelles possibilités, chaque ego qui prend l’initiative change l’intérêt porté à l’objet et ouvre à de nouvelles prises en compte. Chaque ego qui pourra être activé, suscité, va permettre pour un même objet de faire apparaître de nouvelles propriétés, indiscernables autrement. C’est un point que je vais reprendre plus loin à partir des techniques de scission égoïque.

Toute prise de conscience est une transformation à double face, fondée sur la nouvelle scission qui s’opère. Par exemple, par le fait de lire une transcription d’un entretien d’explicitation où j’étais A, mon vécu passé d’interviewé m’apparaît à nouveau par la lecture, en tant que tel il est un nouvel objet. Mais si je veux y discriminer des éléments nouveaux, par exemple pour en faire un commentaire, il faut en même temps que je devienne quelqu’un d’autre, avec de nouvelles catégories, de nouveaux intérêts. C’est ce dont témoignait Sylvie Bonnelles dans le précédent numéro d’Expliciter. Je propose là une nouvelle lecture des effets des reprises dans le modèle de la sémiose que j’ai développé (Vermersch 2012).

 

5/ Viser l’ego : scission identitaire, multiplication des ego, double attention ?

Faisons un pas de plus. Cette idée de la scission permet de voir que parmi toutes les cibles que je peux saisir pour en prendre conscience, il y a certes le contenu, et bien entendu je peux aussi discriminer l’acte, mais je peux viser aussi le pôle égoïque lui-même tel qu’il se manifeste actuellement, ou tel qu’il s’est manifesté par le passé, ou encore tel que je peux l’imaginer. Suis-je pour autant retombé sur la scission du moi, la scission de l’identité personnelle ? Sur la psychopathologie des personnalités multiples ? Sur une forme bégnine de schizophrénie ?

Nous avons déjà vu que se rapporter au souvenir de moi, n’est pas un dédoublement de la personnalité. Mais quand, dans le présent, j’ai par exemple un observateur de moi-même qui suit ce qui se passe ? Avons-nos affaire à deux identités personnelles, à deux ego, à une double attention ?

Le concept d’identité personnelle est complexe et aucun point de vue ne recueille actuellement l’unanimité. Si je prends comme base conceptuelle l’identité comme ce en quoi je me reconnais à partir de ma mémoire autobiographique, c’est une définition généralement acceptée (Klein, S. B. and S. Nichols (2012)) . Se rajoute, pour de nombreux auteurs l’idée qu’il y a un sentiment d’identité plus profond, qui fonde un sens intime de « mienneté », et qui est pré réfléchi (voir  sur ce thème D. Zahavi et toute sa bibliographie). Dans la perspective où je me place, la prise de conscience de différents ego au fil du temps, la création de nouveaux ego en temps réel, ne touche pas à l’identité personnelle, sauf précisément quand le sujet ne reconnaît pas un ego comme faisant partie de son identité personnelle, et là nous rentrons effectivement dans la pathologie.

Dans le présent, si je veux porter mon attention sur moi en train de vivre ce présent, il faut que je crée/qu’il se crée un nouvel ego2 qui peut viser cet ego1 en train de vivre, sinon je suis juste absorbé dans mon vécu, c ‘est-à-dire le plus souvent absorbé par l’objet de mon attention, et mes actes qui s’accomplissent et je ne m’occupe pas de « qui de moi » le vit et comment.

Mais ce nouvel ego2 qui vise l’ego1 en train de vivre, d’agir, est de fait devenu l’ego en train de vivre et de viser l’ego 1. Il y a donc plusieurs ego actifs, il y en a un qui contient par sa visée le premier qui pour autant continue à poursuivre ses intérêts. Pour que ego2 opère sa visée, il faut d’une part qu’il sache reconnaître son nouvel objet : l’ego1 (là aussi, c’est progressif tout au long de la genèse de l’enfant, cf. le stade du miroir), qu’il s’en distingue et qu’il y porte attention, c’est-à-dire qu’il ait un intérêt à cela. Attention, quand ego2 vise le vécu d’ego1, toute la structure intentionnelle (S1) est là, ego/acte/objet, pour viser ego1 spécifiquement, il faut le discriminer des actes dans lequel il se manifeste, et des objets auquel il s’intéresse. On a alors deux ego et une double attention, l’une issue de ego2 qui porte sur l’ego 1 en train d’agir, l’autre, celle de l’ego1 qui porte attention à l’action en cours.

Par exemple, je suis en train d’observer comment je réagis à ce que me dit mon patient. Je fais attention à lui (ego1), je l’écoute, je l’observe, et dans le même temps je (ego2) fais attention à comment je (ego1) réagis à ce qu’il me dit. Ce qui est la base de la reconnaissance du contre-transfert dans la pratique psychothérapique. Dans l’écoute psychothérapique, il y a apprentissage d’une double attention, de façon à ne pas perdre de vue comment le professionnel est affecté par ce que dit l’autre, et apprend à ne pas mélanger ses affects et l’histoire de l’autre.

On a donc deux ensembles d’actes distincts : d’une part les actes d’écoute, d’observation mobilisés par ego1 et d’autre part un acte d’introspection simultané opéré par ego2.

Cette scission ne repose pas sur une scission de l’identité personnelle, mais sur la possibilité de prendre pour objet d’attention «ego1 » en tant qu’agent en cours d’activité. On a en fait, une scission au sens où par le fait de viser l’ego en cours, je crée une discrimination, donc une séparation, une distinction, mais au moment où cela se fait, l’ego2 est un nouvel agent qui contient deux cibles attentionnelles. Il n’y a pas deux moi, il y a un agent qui tient et coordonne deux objets attentionnels, dont l’un est un égo.

Cette idée de double attention est très familière quand  on pense aux objets d’attention habituels : ainsi, il est courant de téléphoner tout en conduisant, ou en consultant l’écran de l’ordinateur, il y a deux cibles attentionnelles simultanées. Mais ce n’est pas très différent quand il y a observation de soi simultanément à la conduite d’une activité. Pratiquement, tout est question de compatibilité entre les deux actes simultanés. Par exemple, il est relativement facile d’écouter tout en suivant du regard autre chose (téléphoner en conduisant), il n’est pas trop difficile de pratiquer l’introspection tout en faisant attention au monde extérieur, mais il est presque impossible de suivre deux cibles visuelles en même temps (taper un sms en conduisant ! ), au mieux on alterne rapidement entre les deux.

On voit qu’il y a tout un espace conceptuel à explorer avec la scission particulière qui crée un nouvel ego2 qui vise celui qui est déjà en action (ego1). On peut aller beaucoup plus loin sur ce thème, et des praticiens célèbres bien avant nous, nous ont ouvert la voie et nous ont formés indirectement par des formateurs qui eux-mêmes s’en sont nourris ; depuis nous l’avons beaucoup développé ces dernières années au sein du GREX.

 

6/ La multiplication des pôles égoïques.

Une fois rassuré sur le fait que la scission relative à la saisie du pôle égoïque  ne relève pas d’une pathologie… on peut alors comprendre toutes les techniques basées sur la dissociation de l’ego, que cette scission soit constatée ou créée. Je vais aborder successivement : a) la reconnaissance et l’identification de ce qui est appelé de façon générique la « multiplicité des moi » dans les techniques à vocation psychothérapique ou spirituelle (c’est le terme que l’on trouve partout, mais du coup ce serait plus juste de dire la multiplicité des ego)  ; b) d’autre part, non plus la constatation, mais l’actualisation d’ego non actuellement présents, soit qu’ils fassent déjà partie de mes ego, soit qu’ils soient créés pour les besoins d’un but particulier. Mais auparavant, je fais un petit récapitulatif historique.

 

a) La reconnaissance de la multiplicité des ego

Les publications sur le thème de la « multiplicité des moi » sont abondantes et relativement banales dans le domaine littéraire et en philosophie. Plus spécifiquement, dans le domaine psychothérapeutique de nombreux auteurs ont développé leurs propres appellations et techniques. L’idée principale qu’ils suivent est d’identifier dans des moments problématiques de la vie quel est l’ego qui s’exprime, qu’il soit appelé « sub-personnalité » (Stone) ou parties, ou sous-parties, ou moi (parties de moi, sous-moi).

Par exemple, dans la technique psychothérapeutique issue du Vedanta (A. Desjardins, Le Vedanta et l’inconscient), un aspect du travail hors des séances est de repérer des moments où la réponse à une situation banale est inadéquate, disproportionnée, comme signe de la manifestation d’un « autre moi-même » et d’identifier « qui de moi » à ce moment répond à la situation, c’est-à-dire qui d’autre que moi avec mon âge et mon expérience actuelle, répond de cette façon inappropriée (le plus souvent un ou des ego relevant de l’enfance). Le but est de se familiariser avec ces autres ego, d’apprendre à les reconnaître immédiatement dès qu’une réponse de ma part n’est pas congruente à la situation, de façon à reconnaître qui répond en moi,  dans le projet de désamorcer la réaction inappropriée et de revenir à l’ego non affecté.

Je pourrais prendre bien d’autres exemples dans d’autres techniques, mais d’une manière ou d’une autre elles visent toutes une régulation par la prise en compte d’autres parties de moi (d’autres ego) qui répondent à la situation présente, de façon à désamorcer leur influence pathogène. Mais, rappelez-vous que je ne cherche pas ici à rentrer dans la logique des stratégies de soin ou de développement personnel. Je continue à aller vers les pratiques de l’explicitation.

Tous les auteurs qui ont travaillé et développé cette prise en considération de la multiplicité des moi ont en même temps une théorie sur l’existence d’une instance plus centrale, plus permanente, que se soit le « soi », le « self », l’ « ego conscient », et dont la réhabilitation ou le libre fonctionnement est un but thérapeutique et/ou une quête spirituelle.

Ce qui m’intéresse, dans la perspective de l’aide à l’explicitation, c’est déjà d’attester que l’idée de la multiplicité des moi (des ego) est une idée courante, ancienne, reprise de sources multiples, en nous y référant nous ne faisons pas acte d’originalité. Notre originalité sera dans la façon dont nous mettrons en œuvre cette idée pour servir nos buts particuliers.

Techniquement, le point important, c’est que reconnaître dans son vécu cette multiplicité, n’est pas si facile. Cela rencontre comme difficulté principale, le fait que tout au long de notre journée nous passons d’un ego à un autre, sans nous en rendre compte, absorbé que nous sommes par la focalisation sur les tâches à accomplir, ou sur des spectacles qui nous captivent. Toutes les techniques qui travaillent avec la prise en compte de cette multiplicité d’ego, vont créer une condition de suspension, grâce à la médiation d’un tiers, donc par une transmission sociale. La condition est de suspendre le cours de l’engagement social habituel, c’est-à-dire de prendre un temps dédié à cette nouvelle activité, de telle façon que l’on crée les conditions pour faire coexister dans un même temps, des égo différents, qui s’aperçoivent enfin. Autrement dit pour que l’ego actuel puisse viser, reconnaître, donc prendre conscience d’autres ego qui eux, se manifestent à d’autres moments. Il faut rassembler les conditions d’un miroir subjectif, dans lequel le sujet découvre ses ego. Non pas que cette possibilité n’existe pas du tout dans la vie courante, mais elle est rare, et souvent liée à des circonstances problématiques (mais pourquoi j’ai réagi comme ça ? mais qu’est-ce qui m’a pris de … ? et autres) qui me font faire retour sur « qui de moi » a agi. Toutes les techniques que je vais passer en revue sont basées sur la réalisation de cette condition, créer un miroir, plus ou moins complexe, ce qui va permettre de reconnaître, de manipuler, voire de créer d’autres ego. Tout ce que je vais aborder repose donc sur une stratégie d’intervention de la part d’un tiers.

Le fil historique donnerait la primeur à la technique de la « hot chair » ou de la chaise vide, développée par Perls dans sa technique de la Gestalt. C’est-à-dire juste demander à quelqu’un de se lever de sa chaise pour aller s’asseoir sur une autre, de façon à avoir une vue différente de la personne qui a un problème et qui était assis sur la première chaise. C’est l’exemple même de créer un nouvel ego2 qui peut prendre pour objet d’attention le premier ego1 (celui de la première chaise) et tous les problèmes qui vont avec. C’est le premier thérapeute (à ma connaissance) à avoir introduit le déplacement spatial réel comme technique de scission, que l’on retrouvera systématiquement chez le formateur américain en PNL R. Dilts sous le concept de « psycho-géographie », mais que l’on trouve aussi chez les Stone de façon moins thématisée.

On a ensuite de nombreuses autres approches qui ont toutes créé des démarches d’identification de la multiplicité des egos, de leurs interrelations complexes et souvent conflictuelles. Ce qui est implicite dans ces démarches c’est le fait qu’elles visent toujours des egos supposés préexistants, ayant une racine biographique, comme dans le Système familial interne de Schwartz, ou le dialogue interne des Stone. Certaines de ces approches à base biographique, sont immémoriales parce qu’issues de traditions spirituelles (cf. Le vedanta et l’inconscient présenté par A. Desjardins par exemple, ou la multiplicité des moi chez Ouspenski).

D’autres approches récentes, comme l’analyse transactionnelle de Berne, ou certaines techniques de la PNL, ne vont pas chercher des ego préexistants, mais posent que par principe certains ego-types sont universels et donc existent chez tous le monde et peuvent être mobilisés. C’est le cas de la célèbre triade « Parent, Enfant, Adulte » en analyse transactionnelle, ou encore en PNL dans l’exercice de gestion de projets nommé par Dilts, le modèle de Walt Disney, dans lequel il propose de distinguer soigneusement un rêveur, un critique, un réaliste et de leur donner une place distincte en faisant attention à ne pas les confondre.

Dans l’entretien d’explicitation, formés que nous étions à toutes ces techniques, nous avons choisi de les mettre au service non pas de la résolution de problèmes personnels, ou de visée de développement personnel, mais comme toujours à l’amélioration de l’aide à l’explicitation du vécu passé.

Mais vous n’avez pas perdu de vue que chacune de ces techniques reposent sur la création d’une scission égoïque permettant soit la reconnaissance d’ego distincts préexistant en moi, soit la création de nouveaux ego permettant d’obtenir de nouveaux points de vue. Tout cela n’est possible que par la dissociation réflexive, c’est-à-dire par la scission permettant qu’un ego2 en vise un autre 1 et produise ce faisant de nouvelles informations. Ces techniques peuvent servir à des fins très différentes, pour nous il s’agit de créer les conditions d’une aide à l’explicitation de son vécu. Si l’on prend le temps de sortir de la cage des apprentissages dans lesquels les uns et les autres se sont formés (je parle pour moi aussi), si l’on quitte le souci du développement personnel, ou celui de l’aide à la résolution des problèmes psychologiques, alors on peut recomposer, remobiliser les différentes ressources qui ont bien souvent été historiquement créées et motivées par un cadre psychothérapique[3], pour les utiliser simplement pour expliciter le vécu d’une action finalisée !

De quelles ressources disposons-nous pour créer la scission du pôle égoïque ? L’efficacité du déplacement spatial, la création d’ego avec des missions particulières, la création d’ego avec des compétences inhabituelles, la création d’ego « surprises » répondant juste à une intention éveillante. Je vais reprendre quelques exemples pour illustrer ces techniques qui au GREX nous sont devenues familières, et qui font l’objet de la formation que j’anime en juillet en niveau 2 dans le but de les transposer à l’entretien d’explicitation.

 

– Appeler des compétences existantes : la fertilisation croisée, ou le Bateson de Dilts.

Classiquement on part d’une géographie spatiale définie, d’une part une place où la personne se situe pour parler de ce qui lui pose problème (ego1), puis la première scission se fait en trouvant une seconde place (ego2), distincte, choisie par la personne elle-même et dont on se souviendra (chaque place appartient à un ego différent, afin d’éviter les amalgames ou les contaminations, ce qui serait contre productif). C’est un canevas de base que l’on va retrouver souvent et qui est vraiment inspiré par Dilts. Sur cette seconde place, il est proposé à la personne de prendre le temps de contacter en elle un domaine de sa vie où elle se sait vraiment compétente, quel qu’il soit.

C’est-à-dire une compétence qui n’a aucun rapport avec le problème soulevé. J’ai un problème relationnel dans mon couple. Ok. Dans quel domaine êtes-vous particulièrement compétent ? La pêche à l’anguille. OK. (histoire vraie).

Donc la scission repose : 1/ sur une dissociation spatiale, 2/ sur l’actualisation d’un ego existant déjà chez le sujet mais qui n’était pas présent et dont la caractéristique principale est d’être compétent. Une fois installé ce cadre, on demande à l’ego2 de considérer le problème de l’ego1 avec ses propres filtres, et d’en imaginer une solution (et si c’était un problème de pêche à l’anguille ?). La procédure peut être répétée, avec la création d’un ego3, affecté à une nouvelle place, et ayant une autre compétence avérée. Pour finir il est possible de créer une nouvelle exoposition pour un ego4, qui prend du recul et évalue ce que ego2 et ego3 ont proposé à ego1, et peut-être aussi comment ego1 peut recevoir et utiliser ces propositions.

 

– Séparer fermement les points de vue sur un projet : le Walt Disney de Dilts.

On repart de la même disposition, une place est choisie ou ego1 se connecte cette fois-ci à un projet qu’il souhaite entreprendre. Mais au lieu de rendre présents des ego préexistants, on propose d’attribuer une place différente et d’investir successivement trois ego différents : la première place est celle du rêveur (ego2) qui peut tout s’autoriser en imagination, sans aucune limite ; la seconde est celle du critique (ego3) qui  juge l’intérêt, la possibilité, le sens, des propositions du rêveur relativement au projet ; la troisième est celle du réaliste (ego4) qui évalue les conditions pratiques, les moyens à rassembler pour réaliser le projet. La personne est déplacée et questionnée plusieurs fois dans les trois positions, en faisant bien attention à respecter précisément la correspondance entre les ego et ces positions (pas de flou, pas de contamination), et en observant attentivement le non-verbal, de façon à repérer qu’il n’y ait pas de contamination d’un ego par un autre. Toute la logique de la démarche est de séparer les ego, d’une part de la confusion globale de ego1, mais surtout, d’autre part, d’empêcher (ce qui est le plus habituel) que le critique n’intervienne dans la posture du rêveur et ne tue le projet avant même de l’avoir imaginé. Là encore, il est possible à la fin de rajouter une nouvelle position, un ego5, qui supervise les apports des autres ego et la réception qu’en a ego1.

Une fois de plus, on a mobilisé soigneusement la dissociation spatiale, une place différente pour chaque ego, et des ego ayant des fonctions précises, bien différenciées. Ce mode de travail repose sur l’idée que toute personne a en soi des ego mobilisables autour des caractéristiques du rêveur, du critique, du réaliste. Même si ces ego n’avaient jamais été clairement mobilisés en tant que tel, de façon distincte, dans la vie du sujet. A l’écrire ainsi, sous forme résumée, cela semble d’une simplicité enfantine, et ça l’est. A partir du moment, où vous avez compris la possibilité de créer de nouveaux pôles égoïques, il sera aisé de les mobiliser de façon adaptée en dehors du cadre de la PNL. Il s’agit bien à chaque fois d’installer de nouvelles scissions égoïques adaptées à des buts différents. Elargissons encore les possibles.

 

– Scission du pôle égoïque pour appeler des compétences inédites : le Feldenkrais de Dilts.

Sur le même canevas de départ : une position spatiale pour ego1 qui parle d’un problème, puis une seconde position pour ego2 qui va diagnostiquer le problème. Ce que l’on rajoute et qui a une valeur générique que l’on pourra transposer, c’est que l’on suggère de nouvelles compétences pour l’ego2, c’est-à-dire qu’ici on va exclure toute appréhension verbale du problème d’ego1, de telle façon qu’il puisse considérer le problème juste comme des formes, des couleurs, du mouvement. Cette idée est forte, il est possible de suggérer la mise en place d’ego qui ont des compétences particulières, inédites, inhabituelles, voire inconnues du sujet. La porte est ouverte à la transposition à d’autres compétences et dans le cadre du GREX nous ne nous en sommes pas privés.

La difficulté avec cette compétence percevant uniquement en termes de formes, de couleurs et de mouvement, c’est qu’une fois que le problème est ainsi diagnostiqué, il faut encore une traduction verbale pour en fournir le sens. Dans notre langage, une fois produit du N3, c’est-à-dire du sentiment intellectuel qui est l’expression directe du Potentiel sous une forme plus ou moins cryptée, il demande à être développé dans un langage qui en délivre le sens (qu’est-ce que ça veut dire que mon problème ressemble à une boule rouge en expansion depuis la base ? qu’est-ce que ça m’apprend sur mon problème? ). Bien entendu, là aussi, il sera possible de rajouter une seconde position ego3, donnant un autre point de vue, et à la fin une exoposition ego4 qui tire la leçon de ce qu’ont apporté ego2 et ego3.

 

– Scinder pour laisser venir d’autres ego : d’autres soi-même, d’autres personnes, d’autres entités, des jokers. La « marelle » de Dilts.

On peut aussi travailler plus largement avec des ego différents. Dans l’exercice de la « marelle », nommée ainsi parce qu’on utilise spatialement l’idée d’une grille à 9 cases, on place ego1 qui doit prendre une décision au centre (place 5 si on prend comme référence spatiale le clavier numérique d’un ordinateur avec le 1 en bas). Du coup la place 8, signera la décision positive, qui se traduira en fin de travail par le fait que ego1 fera (solennellement) un pas en avant pour rejoindre la case 8, si telle est sa décision. Sinon il décidera ne pas décider et restera en 1. A droite, on peut -par exemple- faire intervenir des ego qui seront autant de parties de moi, différenciées par l’âge. Ainsi, en 3 il y aura un ego2 plus jeune (c’est ego1 qui choisit l’âge), en 6 un ego3, de mon âge, qui se démarquera d’ego1 par une position extérieure à lui et/ou d’autres compétences, d’autres postures corporelles, et en 9 un ego4 de l’avenir (à déterminer par le sujet l’âge qu’il choisit pour voir sa décision depuis un avenir plus ou moins lointain). A gauche, on mettra successivement en place en 1, 4, 7 des personnes de références, de sa famille par exemple, ou des personnes qui ont été importantes pour nous dans d’autres cadres de vie (professeur, mentor, réels ou tirés de lecture). Et à chaque fois on prend le temps de voir, de sentir et de formuler qu’est-ce qu’elles peuvent dire sur la décision à prendre. Enfin, en 2, il y a la proposition de se laisser surprendre par un joker « ego8», imprévu. Le format de la grille peut laisser à penser qu’il s’agit d’une grille carrée bien orthogonale, mais ce n’est qu’un aide mémoire, il est possible pour chaque case de choisir sa situation (localisation, distance, hauteur, posture corporelle …) par rapport à la case centrale immuable. Au final, ego1, choisit de franchir le pas en 8 ou pas. A chaque moment il est possible de rajouter une méta position, qui évalue la relation entre un ego n, et l’ego1 ou autre. Cette exploration est très puissante psychologiquement. Mais le point important que je veux souligner avec cette exemple, c’est l’ouverture indéfinie des ego qui peuvent être mobilisés pour donner un nouveau point de vue, de nouvelles informations sur l’objet d’intérêt principal, serait-il tout simplement la description approfondie d’un vécu passé.

 

– Dans l’entretien d’explicitation

De fait, dans la pratique de l’entretien d’explicitation, dès qu’il y a une limitation, un blocage dans la capacité à détailler un moment, il est possible sans trop de difficultés, de proposer la mise en place d’un nouvel ego, ce que nous appelons « un dissocié », à une nouvelle place réelle ou imaginée.

Ce nouvel ego, ce « dissocié »,  sera investi d’une mission (on lui donne un but particulier) relativement à la description du vécu. Il peut viser, soit le vécu de référence passé V1 pour en décrire de nouveaux détails, soit s’intéresser au vécu d’explicitation actuel (V2) pour diagnostiquer, conseiller ego1 en train d’expliciter. Mais il faut bien voir que ce nouvel ego, peut être choisi, déterminé avec d’infinies possibilités de variantes : vais-je choisir un ego universel (parent, enseignant, enfant, critique, saboteur, rêveur etc. )  qui sera investi d’un rôle particulier ? vais-je choisir un ego pré existant dans ma vie qui se sait être particulièrement compétent et qui va regarder ce vécu sous un nouvel angle ? vais-je choisir de mobiliser une personne de référence réelle ou imaginaire ? vais-je choisir un autre moi-même mais d’un âge différent ? vais-je me demander de laisser venir n’importe quel ego joker qui sera particulièrement pertinent et utile pour décrire le vécu ?

Une fois que l’on a comprit le mécanisme de la scission de l’ego, le plus difficile est de trouver les mots justes pour guider la personne dans le choix d’une place, d’une posture, et dans l’accès à un autre ego qui va être une ressource. Le fait même de mettre en place un nouvel ego ne pose généralement pas de problème.

* * *

 

Cette réflexion sur la scission comme enrichissement du tout par l’accroissement des discriminations, essaie d’éclairer la cohérence de nos nouvelles pratiques dans l’entretien d’explicitation. En même temps, fondamentalement, dans le cadre de l’élaboration d’une psycho phénoménologie, elle vise à renouveler notre conception de la conscience, à la voir comme organisée par une structure intentionnelle infiniment scindable, sans perte dans toutes ses parties qui la compose.

 

 

[1] Les temps changent, je vais mettre très peu de références bibliographiques précises, mais tout peut être facilement retrouvé sur le net avec les mots clefs. Par exemple si vous tapez « Kant », « scission du moi », vous trouverez le passage, la citation, la référence, et ainsi de suite pour tout ce que vous trouverez intéressant à approfondir …

[2] En même temps, rappelez-vous que cette distinction acte/contenu n’a pas été si facile à assimiler quand on l’a introduite au sein du GREX, avec la phénoménologie ! Opérer la scission entre les deux demandes précisément de séparer ce qui est donné (l’objet visé) et l’acte qui le vise, alors que les deux sont toujours amalgamées.

[3] Je m’en suis déjà souvent expliqué : souvent les découvertes sur la subjectivité sont issues des praticiens, et tout particulièrement des praticiens de la psychothérapie qui avaient le plus de liberté pour créer de nouvelles techniques. On ne risquait pas de trouver de telles avancées dans la recherche ! Mais une fois ces techniques créées et enseignées, il n’est pas obligatoire de les restreindre au cadre d’aide à la personne, au sens psychothérapique ou spirituel. On peut aussi lire toutes ces innovations comme autant de moyen de mieux découvrir et décrire la subjectivité en action, et nourrir le développement de la psychophénoménologie !!

Print Friendly

Scission et structure intentionnelle

Mieux comprendre le concept de dissocié.

Pierre Vermersch

(Publié dans Expliciter,2016, 110, p 34-42)

 

Résumé

L’idée principale de cet article est d’essayer d’améliorer la compréhension des concepts de « dissocié » et de « dissociation », concepts que nous utilisons depuis quelques années dans toutes les techniques de l’entretien d’explicitation où nous créons et déplaçons de nouveaux ego pour créer des changements de point de vue et se décentrer, dans le but d’acquérir de nouvelles informations et aider à pousser plus loin dans le détail l’explicitation de l’action vécue.

Mon objectif est de montrer que toute conscience réfléchie est  basée sur la création de scissions nouvelles, qui sont positivement autant de nouvelles discriminations, de nouvelles distinctions d’un tout. Les seules scissions qui séparent un tout de façon destructrice sont les scissions matérielles (quand on a coupé une planche, on a deux planches), pas les scissions réflexives.

Ces scissions peuvent être comprises en les envisageant dans le cadre de la structure fondamentale de la conscience : la structure intentionnelle, composée de trois éléments de base :  1/ un pôle égoïque qui vise, 2/ un acte assurant la visée, 3/ le pôle de ce qui est visé. Le complément de cette présentation de la structure intentionnelle, est de montrer qu’elle n’est pas toute faite chez l’adulte, mais qu’elle se construit par étape chez l’enfant. Cet aspect a été étudié par l’œuvre magistrale de Piaget, dans le cadre non pas d’une psychologie de l’enfant, mais d’une épistémologie génétique, qui selon moi, a poursuivi un programme transcendantal visant les conditions de possibilités de la connaissance. Une fois établis ces points, il est alors possible de faire jouer la structure intentionnelle, et en particulier de montrer que non seulement on peut sans cesse changer d’acte et d’objet visés, ce qui paraît tout naturel, mais que l’on peut faire varier tout autant l’ego qui vise. Un des enjeux est de clarifier la distinction entre identité personnelle et multiplicité des pôles égoïques. Les techniques de dissociation font varier les ego par des scissions ne touchant pas l’identité personnelle. A partir de là, j’illustrerais les possibilités pratiques de ces idées par des exemples de techniques convoquant ou créant des ego différents.

 

1/ Scission réflexive ou scission du moi ?

On trouve fréquemment chez les philosophes[1] l’idée d’une scission du moi, associée par exemple à la mémoire. Je me souviens de moi hier, et quand je me souviens de moi,  il semble qu’on puisse dire légitimement qu’il y a deux moi. Kant signale cependant que cette scission n’implique pas qu’il y ait deux personnes distinctes. Mais la confusion demeure par l’utilisation du mot « moi » qui semble poser immédiatement une identité unique et constante, et du coup il paraît plein de bon sens de se demander : comment puis-je me couper en deux ? Comment peut-il y avoir deux moi ?  Alors que la réponse est simple. Se souvenir est un acte double, l’un actuel qui est celui de se rappeler (moi, maintenant, je me rappelle) et l’autre passé qui n’est plus qu’une représentation, qui certes me concerne puisque ce dont je me souviens c’est précisément un moment que j’ai vécu hier. Cette représentation de moi n’est pas moi (mais son thème est attaché à moi), le moi représenté dans mon évocation ne peut plus rien changer à ce qui a été vécu, il n’a plus d’agentivité. Il n’est plus que l’image de moi. Il n’y a pas de scission du moi ! En revanche, il y a une scission fondamentale entre celui qui vise (moi maintenant) et ce qui est visé (mon vécu passé), par le biais d’un acte particulier (l’évocation). Dire qu’il y a une scission signifie que chacun de ces aspects ne se confond pas avec les autres, ils peuvent varier indépendamment l’un de l’autre. La scission désigne avant tout une série de séparations fondamentales qui conditionnent la possibilité même de la réflexivité et donc de la conscience réfléchie. Juste ça. Pas plus …

 

2/ La structure intentionnelle de la conscience

Un des apports important de Brentano, repris par Husserl, est d’avoir clairement formulé que la propriété fondamentale de la conscience est d’être intentionnelle, c’est-à-dire que « toute conscience est conscience de quelque chose ». Beaucoup de raffinements philosophiques ont été apportés à cette idée de base. Ce n’est pas mon propos de les développer ici. Je voudrais me servir de l’intentionnalité comme schéma de base pour comprendre les phénomènes de scission produits par la réflexivité, par la prise de conscience.

Dans l’énoncé de départ de l’intentionnalité, ce qui est mis en évidence c’est la visée « d’un quelque chose », Husserl a rajouté la distinction entre acte et contenu, ou dans son langage entre noèse et noème. Mais pour que le schéma soit fonctionnel, il faut y rajouter un troisième terme « un sujet », ou de façon plus vague un pôle égoïque (un ego pour faire court), c’est-à-dire une origine qui est le point de départ de la visée, de l’acte.

On a donc un schéma de base à trois termes :

Ego ➜ acte, visée ➜ objet visé, contenu visé.

L’appellation « ego » a l’avantage d’ouvrir un flou par rapport à la fausse précision du mot « moi », il s’agit d’un des deux pôles de la structure intentionnelle, d’un côté une origine : l’ego, source d’initiative ; à l’autre bout le pôle de ce qui fait l’objet d’intérêt. On peut appeler ce pôle égoïque  de nombreuses façons, suivant l’intérêt que l’on a : par exemple, « sujet », mais cela entraîne toutes sortes de considérations éthiques attachées à ce vocable ; un terme générique relativement neutre est celui d’ « ego », et dans ce texte je vais beaucoup m’en servir par pure commodité ; ou bien, si l’on veut insister sur la dimension dynamique, on peut l’appeler « agent », ce qui souligne la propriété fondamentale d’agentivité (d’être la cause) ; on peut encore l’appeler « co-identité » ou « sub-personnalité », ou « parties du moi », si l’on tient à souligner la dimension identitaire de ce pôle ; quelques fois on peut l’appeler « entité » pour signaler que contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce pôle n’est pas nécessairement personnalisé, mais peut être vécu comme un objet, un animal, un élément, qui a néanmoins une valeur et un rôle d’agent : on peut l’appeler « instance », pour souligner qu’il s’agit d’une occurrence parmi d’autres. Je considère ici que toutes ces appellations sont synonymes, et qu’elles se différencient par ce sur quoi elles veulent mettre l’accent et par le cadre théorique ou pratique psychothérapique ou spirituelle qui leur est historiquement attaché.

On pourrait complexifier ce schéma à trois termes en rajoutant le fait que tout acte est modulé par l’attention (type de focalisation, largeur du champ attentionnel, intensité), ou que toute visée est portée par une motivation, des croyances, et bien sûr, que tout cela s’inscrit dans une histoire, une culture, un contexte, un avenir… Mais pour ce texte,  je me limiterais au schéma de base à trois termes : ego/acte/objet.

Il paraît évident que je peux distinguer entre l’acte et le contenu qu’il vise[2]. Pour un même acte (voir, imaginer, raisonner) l’objet viser peut changer. Réciproquement pour un même objet visé (une pomme, le concept de pomme, le souvenir d’une pomme, l’image d’une pomme etc.) l’acte qui le vise est différent, vision, palpation, réflexion, mémoire, vision d’une photo etc. Attention au fait que le terme objet est pris dans un sens générique « ce qui fait l’objet de la visée », et pas nécessairement au sens d’objet matériel, je peux viser cet objet avec des actes différents. Simple.

Ce que je rajoute avec le troisième terme, c’est la possibilité de penser que le pôle égoïque  est lui aussi mobile, mutable, que les ego sont multiples. Pour un même acte, visant un même objet, l’origine de la visée peut être très différente suivant les caractéristiques de l’ego qui vise, suivant ses intérêts, ce qu’il croit être ses obligations, les exercices qu’il a pratiqués et qui ont construit son répertoire de schèmes, et on le verra plus loin, suivant sa position, distance, posture par rapport à ce qu’il vise. Donc au sein d’une même identité personnelle il y a une multiplicité d’ego possible. J’y reviendrai.

Mais pour bien faire apparaître le lien entre le thème de la scission et le schéma de la structure intentionnelle, il me faut d’abord faire une digression. En effet, ce schéma est celui du fonctionnement adulte, et les scissions fonctionnelles qu’il contient vont être plus apparentes si l’on voit comment elles se sont constituées progressivement dans l’enfance. Et pour ce faire, je vais mobiliser mon auteur préféré : Piaget.

 

3/ De l’enfant à l’adulte : l’épistémologie génétique de Piaget vu comme un programme transcendantal des conditions de possibilité de la connaissance.

On a toujours tendance à prendre Piaget pour un psychologue de l’enfant, alors qu’il a étudié l’enfant toute sa vie pour se donner la possibilité de montrer comment la capacité à connaître (l’épistémologie) se construisait par étapes dans l’exercice de l’enfant avec son monde (perspective constructiviste).

En résumé, si l’on prend les deux livres complémentaires sur le bébé, « La naissance de l’intelligence chez l’enfant », et « La construction du réel chez l’enfant », on a tout d’abord la mise en évidence de la distinction progressive entre l’enfant et le monde, c’est-à-dire la sortie de l’égocentrisme fondé sur une absence de distinction entre le sujet et l’objet. C’est donc une première scission fondamentale qui permet la distinction ego/objet. Et de façon complémentaire, ce qui est visé se stabilise par la construction progressive du schème de l’objet permanent. La permanence, c’est le fait que -par exemple- lorsqu’on cache un objet devant l’enfant, dans un premier temps celui-ci le recherche seulement à l’endroit où il a disparu, puis par étape il arrive au point où il continue à le chercher partout. Cette conduite montre que l’objet continue à exister pour l’enfant, même quand il est caché. Il ne manque pas de psychologues de l’enfant qui ont établi des faits d’observation équivalents, mais le génie de Piaget est d’en faire une lecture, que je qualifierai de transcendantale, même si lui n’utilise pas ce vocabulaire. Je veux dire qu’il se place dans une posture théorique qui n’est pas contenue dans les faits observés, mais qui leur fait revêtir un sens nouveau, révélant en quoi ils sont les conditions de possibilités de la connaissance. Sans la scission entre le sujet et le monde, sans la permanence de ce monde, il n’y a pas de connaissance du monde. Ces conclusions relèvent d’un point de vue transcendantal.

Si l’on prend l’étape suivante, synthétisée par le livre « La formation du symbole chez l’enfant », on voit cette chose prodigieuse qui va autoriser tous les développements de la sémiotisation : la mise en place de la représentation. L’enfant n’est plus dépendant de la réalité présente à lui, mais peut l’évoquer en son absence. Cela se manifeste progressivement par l’imitation différée (je reproduit un modèle en son absence, donc j’en ai une représentation) ou le jeu symbolique. Nouvelle scission, la distinction enfin possible entre un objet, un référent et son représentant (image, mime, mot), qui ouvre la possibilité d’un ego qui développe des actes qui s’étayent sur la représentation, comme le langage, l’imagination, le raisonnement abstrait.

Je ne vais pas développer toute la genèse de l’intelligence, mais la lecture que nous en propose Piaget met en évidence que la structure intentionnelle de la conscience repose sur tout un ensemble de distinctions, qui sont autant de scissions internes nécessaires, qui se construisent par étapes.

 

4/ Réciprocité des effets : toute scission a deux pôles !

Ce qu’il faut bien voir maintenant, c’est la réciprocité des effets de la scission sur les deux pôles. Toute conscience est conscience de quelque chose, donc on a une séparation évidente qui est la condition pour saisir le « quelque chose ». Ego ne peux saisir que ce qu’il distingue, et parce qu’il s’en distingue.

Mais réciproquement, pour qu’un quelque chose soit saisit, il faut un ego qui ait une compétence, un intérêt, un savoir pour le viser et le distinguer. Si l’on confond l’identité personnelle générique et la multiplicité des ego en charge, la question ne peut pas apparaître, puisqu’on postule que c’est toujours le même pôle égoïque, qu’il n’y en a qu’un, et qu’il se confond donc avec l’identité personnelle. Si en revanche, l’on admet qu’à chaque moment se pose la question : quel est l’ego actuel ? Alors de nouvelles perspectives s’ouvrent : ainsi chaque distinction nouvelle qui advient est le produit d’une modification, voire d’un changement d’ego. Autrement dit encore, pour distinguer de nouveaux points de vue, il faut qu’un nouvel ego advienne (c’est le sens de l’accès à « l’ego transcendantal » dont parle Husserl, il faut pour ouvrir une visée transcendantale, devenir un ego qui a des intérêts transcendantaux, qui pose des actes de visée vers le domaine du transcendantal).

On a tendance à mettre l’accent sur l’effet de la scission relativement à l’apparition, à l’émergence, à la discrimination d’un contenu nouveau ; mais l’inverse est vrai : par le fait qu’un contenu nouveau apparaît, le pôle égoïque  se modifie, s’ouvre à un devenir où même la transformation du pôle égoïque  est la condition de nouvelles saisies/discriminations.

Ce qui ouvre aussi à de nouvelles possibilités, chaque ego qui prend l’initiative change l’intérêt porté à l’objet et ouvre à de nouvelles prises en compte. Chaque ego qui pourra être activé, suscité, va permettre pour un même objet de faire apparaître de nouvelles propriétés, indiscernables autrement. C’est un point que je vais reprendre plus loin à partir des techniques de scission égoïque.

Toute prise de conscience est une transformation à double face, fondée sur la nouvelle scission qui s’opère. Par exemple, par le fait de lire une transcription d’un entretien d’explicitation où j’étais A, mon vécu passé d’interviewé m’apparaît à nouveau par la lecture, en tant que tel il est un nouvel objet. Mais si je veux y discriminer des éléments nouveaux, par exemple pour en faire un commentaire, il faut en même temps que je devienne quelqu’un d’autre, avec de nouvelles catégories, de nouveaux intérêts. C’est ce dont témoignait Sylvie Bonnelles dans le précédent numéro d’Expliciter. Je propose là une nouvelle lecture des effets des reprises dans le modèle de la sémiose que j’ai développé (Vermersch 2012).

 

5/ Viser l’ego : scission identitaire, multiplication des ego, double attention ?

Faisons un pas de plus. Cette idée de la scission permet de voir que parmi toutes les cibles que je peux saisir pour en prendre conscience, il y a certes le contenu, et bien entendu je peux aussi discriminer l’acte, mais je peux viser aussi le pôle égoïque lui-même tel qu’il se manifeste actuellement, ou tel qu’il s’est manifesté par le passé, ou encore tel que je peux l’imaginer. Suis-je pour autant retombé sur la scission du moi, la scission de l’identité personnelle ? Sur la psychopathologie des personnalités multiples ? Sur une forme bégnine de schizophrénie ?

Nous avons déjà vu que se rapporter au souvenir de moi, n’est pas un dédoublement de la personnalité. Mais quand, dans le présent, j’ai par exemple un observateur de moi-même qui suit ce qui se passe ? Avons-nos affaire à deux identités personnelles, à deux ego, à une double attention ?

Le concept d’identité personnelle est complexe et aucun point de vue ne recueille actuellement l’unanimité. Si je prends comme base conceptuelle l’identité comme ce en quoi je me reconnais à partir de ma mémoire autobiographique, c’est une définition généralement acceptée (Klein, S. B. and S. Nichols (2012)) . Se rajoute, pour de nombreux auteurs l’idée qu’il y a un sentiment d’identité plus profond, qui fonde un sens intime de « mienneté », et qui est pré réfléchi (voir  sur ce thème D. Zahavi et toute sa bibliographie). Dans la perspective où je me place, la prise de conscience de différents ego au fil du temps, la création de nouveaux ego en temps réel, ne touche pas à l’identité personnelle, sauf précisément quand le sujet ne reconnaît pas un ego comme faisant partie de son identité personnelle, et là nous rentrons effectivement dans la pathologie.

Dans le présent, si je veux porter mon attention sur moi en train de vivre ce présent, il faut que je crée/qu’il se crée un nouvel ego2 qui peut viser cet ego1 en train de vivre, sinon je suis juste absorbé dans mon vécu, c ‘est-à-dire le plus souvent absorbé par l’objet de mon attention, et mes actes qui s’accomplissent et je ne m’occupe pas de « qui de moi » le vit et comment.

Mais ce nouvel ego2 qui vise l’ego1 en train de vivre, d’agir, est de fait devenu l’ego en train de vivre et de viser l’ego 1. Il y a donc plusieurs ego actifs, il y en a un qui contient par sa visée le premier qui pour autant continue à poursuivre ses intérêts. Pour que ego2 opère sa visée, il faut d’une part qu’il sache reconnaître son nouvel objet : l’ego1 (là aussi, c’est progressif tout au long de la genèse de l’enfant, cf. le stade du miroir), qu’il s’en distingue et qu’il y porte attention, c’est-à-dire qu’il ait un intérêt à cela. Attention, quand ego2 vise le vécu d’ego1, toute la structure intentionnelle (S1) est là, ego/acte/objet, pour viser ego1 spécifiquement, il faut le discriminer des actes dans lequel il se manifeste, et des objets auquel il s’intéresse. On a alors deux ego et une double attention, l’une issue de ego2 qui porte sur l’ego 1 en train d’agir, l’autre, celle de l’ego1 qui porte attention à l’action en cours.

Par exemple, je suis en train d’observer comment je réagis à ce que me dit mon patient. Je fais attention à lui (ego1), je l’écoute, je l’observe, et dans le même temps je (ego2) fais attention à comment je (ego1) réagis à ce qu’il me dit. Ce qui est la base de la reconnaissance du contre-transfert dans la pratique psychothérapique. Dans l’écoute psychothérapique, il y a apprentissage d’une double attention, de façon à ne pas perdre de vue comment le professionnel est affecté par ce que dit l’autre, et apprend à ne pas mélanger ses affects et l’histoire de l’autre.

On a donc deux ensembles d’actes distincts : d’une part les actes d’écoute, d’observation mobilisés par ego1 et d’autre part un acte d’introspection simultané opéré par ego2.

Cette scission ne repose pas sur une scission de l’identité personnelle, mais sur la possibilité de prendre pour objet d’attention «ego1 » en tant qu’agent en cours d’activité. On a en fait, une scission au sens où par le fait de viser l’ego en cours, je crée une discrimination, donc une séparation, une distinction, mais au moment où cela se fait, l’ego2 est un nouvel agent qui contient deux cibles attentionnelles. Il n’y a pas deux moi, il y a un agent qui tient et coordonne deux objets attentionnels, dont l’un est un égo.

Cette idée de double attention est très familière quand  on pense aux objets d’attention habituels : ainsi, il est courant de téléphoner tout en conduisant, ou en consultant l’écran de l’ordinateur, il y a deux cibles attentionnelles simultanées. Mais ce n’est pas très différent quand il y a observation de soi simultanément à la conduite d’une activité. Pratiquement, tout est question de compatibilité entre les deux actes simultanés. Par exemple, il est relativement facile d’écouter tout en suivant du regard autre chose (téléphoner en conduisant), il n’est pas trop difficile de pratiquer l’introspection tout en faisant attention au monde extérieur, mais il est presque impossible de suivre deux cibles visuelles en même temps (taper un sms en conduisant ! ), au mieux on alterne rapidement entre les deux.

On voit qu’il y a tout un espace conceptuel à explorer avec la scission particulière qui crée un nouvel ego2 qui vise celui qui est déjà en action (ego1). On peut aller beaucoup plus loin sur ce thème, et des praticiens célèbres bien avant nous, nous ont ouvert la voie et nous ont formés indirectement par des formateurs qui eux-mêmes s’en sont nourris ; depuis nous l’avons beaucoup développé ces dernières années au sein du GREX.

 

6/ La multiplication des pôles égoïques.

Une fois rassuré sur le fait que la scission relative à la saisie du pôle égoïque  ne relève pas d’une pathologie… on peut alors comprendre toutes les techniques basées sur la dissociation de l’ego, que cette scission soit constatée ou créée. Je vais aborder successivement : a) la reconnaissance et l’identification de ce qui est appelé de façon générique la « multiplicité des moi » dans les techniques à vocation psychothérapique ou spirituelle (c’est le terme que l’on trouve partout, mais du coup ce serait plus juste de dire la multiplicité des ego)  ; b) d’autre part, non plus la constatation, mais l’actualisation d’ego non actuellement présents, soit qu’ils fassent déjà partie de mes ego, soit qu’ils soient créés pour les besoins d’un but particulier. Mais auparavant, je fais un petit récapitulatif historique.

 

a) La reconnaissance de la multiplicité des ego

Les publications sur le thème de la « multiplicité des moi » sont abondantes et relativement banales dans le domaine littéraire et en philosophie. Plus spécifiquement, dans le domaine psychothérapeutique de nombreux auteurs ont développé leurs propres appellations et techniques. L’idée principale qu’ils suivent est d’identifier dans des moments problématiques de la vie quel est l’ego qui s’exprime, qu’il soit appelé « sub-personnalité » (Stone) ou parties, ou sous-parties, ou moi (parties de moi, sous-moi).

Par exemple, dans la technique psychothérapeutique issue du Vedanta (A. Desjardins, Le Vedanta et l’inconscient), un aspect du travail hors des séances est de repérer des moments où la réponse à une situation banale est inadéquate, disproportionnée, comme signe de la manifestation d’un « autre moi-même » et d’identifier « qui de moi » à ce moment répond à la situation, c’est-à-dire qui d’autre que moi avec mon âge et mon expérience actuelle, répond de cette façon inappropriée (le plus souvent un ou des ego relevant de l’enfance). Le but est de se familiariser avec ces autres ego, d’apprendre à les reconnaître immédiatement dès qu’une réponse de ma part n’est pas congruente à la situation, de façon à reconnaître qui répond en moi,  dans le projet de désamorcer la réaction inappropriée et de revenir à l’ego non affecté.

Je pourrais prendre bien d’autres exemples dans d’autres techniques, mais d’une manière ou d’une autre elles visent toutes une régulation par la prise en compte d’autres parties de moi (d’autres ego) qui répondent à la situation présente, de façon à désamorcer leur influence pathogène. Mais, rappelez-vous que je ne cherche pas ici à rentrer dans la logique des stratégies de soin ou de développement personnel. Je continue à aller vers les pratiques de l’explicitation.

Tous les auteurs qui ont travaillé et développé cette prise en considération de la multiplicité des moi ont en même temps une théorie sur l’existence d’une instance plus centrale, plus permanente, que se soit le « soi », le « self », l’ « ego conscient », et dont la réhabilitation ou le libre fonctionnement est un but thérapeutique et/ou une quête spirituelle.

Ce qui m’intéresse, dans la perspective de l’aide à l’explicitation, c’est déjà d’attester que l’idée de la multiplicité des moi (des ego) est une idée courante, ancienne, reprise de sources multiples, en nous y référant nous ne faisons pas acte d’originalité. Notre originalité sera dans la façon dont nous mettrons en œuvre cette idée pour servir nos buts particuliers.

Techniquement, le point important, c’est que reconnaître dans son vécu cette multiplicité, n’est pas si facile. Cela rencontre comme difficulté principale, le fait que tout au long de notre journée nous passons d’un ego à un autre, sans nous en rendre compte, absorbé que nous sommes par la focalisation sur les tâches à accomplir, ou sur des spectacles qui nous captivent. Toutes les techniques qui travaillent avec la prise en compte de cette multiplicité d’ego, vont créer une condition de suspension, grâce à la médiation d’un tiers, donc par une transmission sociale. La condition est de suspendre le cours de l’engagement social habituel, c’est-à-dire de prendre un temps dédié à cette nouvelle activité, de telle façon que l’on crée les conditions pour faire coexister dans un même temps, des égo différents, qui s’aperçoivent enfin. Autrement dit pour que l’ego actuel puisse viser, reconnaître, donc prendre conscience d’autres ego qui eux, se manifestent à d’autres moments. Il faut rassembler les conditions d’un miroir subjectif, dans lequel le sujet découvre ses ego. Non pas que cette possibilité n’existe pas du tout dans la vie courante, mais elle est rare, et souvent liée à des circonstances problématiques (mais pourquoi j’ai réagi comme ça ? mais qu’est-ce qui m’a pris de … ? et autres) qui me font faire retour sur « qui de moi » a agi. Toutes les techniques que je vais passer en revue sont basées sur la réalisation de cette condition, créer un miroir, plus ou moins complexe, ce qui va permettre de reconnaître, de manipuler, voire de créer d’autres ego. Tout ce que je vais aborder repose donc sur une stratégie d’intervention de la part d’un tiers.

Le fil historique donnerait la primeur à la technique de la « hot chair » ou de la chaise vide, développée par Perls dans sa technique de la Gestalt. C’est-à-dire juste demander à quelqu’un de se lever de sa chaise pour aller s’asseoir sur une autre, de façon à avoir une vue différente de la personne qui a un problème et qui était assis sur la première chaise. C’est l’exemple même de créer un nouvel ego2 qui peut prendre pour objet d’attention le premier ego1 (celui de la première chaise) et tous les problèmes qui vont avec. C’est le premier thérapeute (à ma connaissance) à avoir introduit le déplacement spatial réel comme technique de scission, que l’on retrouvera systématiquement chez le formateur américain en PNL R. Dilts sous le concept de « psycho-géographie », mais que l’on trouve aussi chez les Stone de façon moins thématisée.

On a ensuite de nombreuses autres approches qui ont toutes créé des démarches d’identification de la multiplicité des egos, de leurs interrelations complexes et souvent conflictuelles. Ce qui est implicite dans ces démarches c’est le fait qu’elles visent toujours des egos supposés préexistants, ayant une racine biographique, comme dans le Système familial interne de Schwartz, ou le dialogue interne des Stone. Certaines de ces approches à base biographique, sont immémoriales parce qu’issues de traditions spirituelles (cf. Le vedanta et l’inconscient présenté par A. Desjardins par exemple, ou la multiplicité des moi chez Ouspenski).

D’autres approches récentes, comme l’analyse transactionnelle de Berne, ou certaines techniques de la PNL, ne vont pas chercher des ego préexistants, mais posent que par principe certains ego-types sont universels et donc existent chez tous le monde et peuvent être mobilisés. C’est le cas de la célèbre triade « Parent, Enfant, Adulte » en analyse transactionnelle, ou encore en PNL dans l’exercice de gestion de projets nommé par Dilts, le modèle de Walt Disney, dans lequel il propose de distinguer soigneusement un rêveur, un critique, un réaliste et de leur donner une place distincte en faisant attention à ne pas les confondre.

Dans l’entretien d’explicitation, formés que nous étions à toutes ces techniques, nous avons choisi de les mettre au service non pas de la résolution de problèmes personnels, ou de visée de développement personnel, mais comme toujours à l’amélioration de l’aide à l’explicitation du vécu passé.

Mais vous n’avez pas perdu de vue que chacune de ces techniques reposent sur la création d’une scission égoïque permettant soit la reconnaissance d’ego distincts préexistant en moi, soit la création de nouveaux ego permettant d’obtenir de nouveaux points de vue. Tout cela n’est possible que par la dissociation réflexive, c’est-à-dire par la scission permettant qu’un ego2 en vise un autre 1 et produise ce faisant de nouvelles informations. Ces techniques peuvent servir à des fins très différentes, pour nous il s’agit de créer les conditions d’une aide à l’explicitation de son vécu. Si l’on prend le temps de sortir de la cage des apprentissages dans lesquels les uns et les autres se sont formés (je parle pour moi aussi), si l’on quitte le souci du développement personnel, ou celui de l’aide à la résolution des problèmes psychologiques, alors on peut recomposer, remobiliser les différentes ressources qui ont bien souvent été historiquement créées et motivées par un cadre psychothérapique[3], pour les utiliser simplement pour expliciter le vécu d’une action finalisée !

De quelles ressources disposons-nous pour créer la scission du pôle égoïque ? L’efficacité du déplacement spatial, la création d’ego avec des missions particulières, la création d’ego avec des compétences inhabituelles, la création d’ego « surprises » répondant juste à une intention éveillante. Je vais reprendre quelques exemples pour illustrer ces techniques qui au GREX nous sont devenues familières, et qui font l’objet de la formation que j’anime en juillet en niveau 2 dans le but de les transposer à l’entretien d’explicitation.

 

– Appeler des compétences existantes : la fertilisation croisée, ou le Bateson de Dilts.

Classiquement on part d’une géographie spatiale définie, d’une part une place où la personne se situe pour parler de ce qui lui pose problème (ego1), puis la première scission se fait en trouvant une seconde place (ego2), distincte, choisie par la personne elle-même et dont on se souviendra (chaque place appartient à un ego différent, afin d’éviter les amalgames ou les contaminations, ce qui serait contre productif). C’est un canevas de base que l’on va retrouver souvent et qui est vraiment inspiré par Dilts. Sur cette seconde place, il est proposé à la personne de prendre le temps de contacter en elle un domaine de sa vie où elle se sait vraiment compétente, quel qu’il soit.

C’est-à-dire une compétence qui n’a aucun rapport avec le problème soulevé. J’ai un problème relationnel dans mon couple. Ok. Dans quel domaine êtes-vous particulièrement compétent ? La pêche à l’anguille. OK. (histoire vraie).

Donc la scission repose : 1/ sur une dissociation spatiale, 2/ sur l’actualisation d’un ego existant déjà chez le sujet mais qui n’était pas présent et dont la caractéristique principale est d’être compétent. Une fois installé ce cadre, on demande à l’ego2 de considérer le problème de l’ego1 avec ses propres filtres, et d’en imaginer une solution (et si c’était un problème de pêche à l’anguille ?). La procédure peut être répétée, avec la création d’un ego3, affecté à une nouvelle place, et ayant une autre compétence avérée. Pour finir il est possible de créer une nouvelle exoposition pour un ego4, qui prend du recul et évalue ce que ego2 et ego3 ont proposé à ego1, et peut-être aussi comment ego1 peut recevoir et utiliser ces propositions.

 

– Séparer fermement les points de vue sur un projet : le Walt Disney de Dilts.

On repart de la même disposition, une place est choisie ou ego1 se connecte cette fois-ci à un projet qu’il souhaite entreprendre. Mais au lieu de rendre présents des ego préexistants, on propose d’attribuer une place différente et d’investir successivement trois ego différents : la première place est celle du rêveur (ego2) qui peut tout s’autoriser en imagination, sans aucune limite ; la seconde est celle du critique (ego3) qui  juge l’intérêt, la possibilité, le sens, des propositions du rêveur relativement au projet ; la troisième est celle du réaliste (ego4) qui évalue les conditions pratiques, les moyens à rassembler pour réaliser le projet. La personne est déplacée et questionnée plusieurs fois dans les trois positions, en faisant bien attention à respecter précisément la correspondance entre les ego et ces positions (pas de flou, pas de contamination), et en observant attentivement le non-verbal, de façon à repérer qu’il n’y ait pas de contamination d’un ego par un autre. Toute la logique de la démarche est de séparer les ego, d’une part de la confusion globale de ego1, mais surtout, d’autre part, d’empêcher (ce qui est le plus habituel) que le critique n’intervienne dans la posture du rêveur et ne tue le projet avant même de l’avoir imaginé. Là encore, il est possible à la fin de rajouter une nouvelle position, un ego5, qui supervise les apports des autres ego et la réception qu’en a ego1.

Une fois de plus, on a mobilisé soigneusement la dissociation spatiale, une place différente pour chaque ego, et des ego ayant des fonctions précises, bien différenciées. Ce mode de travail repose sur l’idée que toute personne a en soi des ego mobilisables autour des caractéristiques du rêveur, du critique, du réaliste. Même si ces ego n’avaient jamais été clairement mobilisés en tant que tel, de façon distincte, dans la vie du sujet. A l’écrire ainsi, sous forme résumée, cela semble d’une simplicité enfantine, et ça l’est. A partir du moment, où vous avez compris la possibilité de créer de nouveaux pôles égoïques, il sera aisé de les mobiliser de façon adaptée en dehors du cadre de la PNL. Il s’agit bien à chaque fois d’installer de nouvelles scissions égoïques adaptées à des buts différents. Elargissons encore les possibles.

 

– Scission du pôle égoïque pour appeler des compétences inédites : le Feldenkrais de Dilts.

Sur le même canevas de départ : une position spatiale pour ego1 qui parle d’un problème, puis une seconde position pour ego2 qui va diagnostiquer le problème. Ce que l’on rajoute et qui a une valeur générique que l’on pourra transposer, c’est que l’on suggère de nouvelles compétences pour l’ego2, c’est-à-dire qu’ici on va exclure toute appréhension verbale du problème d’ego1, de telle façon qu’il puisse considérer le problème juste comme des formes, des couleurs, du mouvement. Cette idée est forte, il est possible de suggérer la mise en place d’ego qui ont des compétences particulières, inédites, inhabituelles, voire inconnues du sujet. La porte est ouverte à la transposition à d’autres compétences et dans le cadre du GREX nous ne nous en sommes pas privés.

La difficulté avec cette compétence percevant uniquement en termes de formes, de couleurs et de mouvement, c’est qu’une fois que le problème est ainsi diagnostiqué, il faut encore une traduction verbale pour en fournir le sens. Dans notre langage, une fois produit du N3, c’est-à-dire du sentiment intellectuel qui est l’expression directe du Potentiel sous une forme plus ou moins cryptée, il demande à être développé dans un langage qui en délivre le sens (qu’est-ce que ça veut dire que mon problème ressemble à une boule rouge en expansion depuis la base ? qu’est-ce que ça m’apprend sur mon problème? ). Bien entendu, là aussi, il sera possible de rajouter une seconde position ego3, donnant un autre point de vue, et à la fin une exoposition ego4 qui tire la leçon de ce qu’ont apporté ego2 et ego3.

 

– Scinder pour laisser venir d’autres ego : d’autres soi-même, d’autres personnes, d’autres entités, des jokers. La « marelle » de Dilts.

On peut aussi travailler plus largement avec des ego différents. Dans l’exercice de la « marelle », nommée ainsi parce qu’on utilise spatialement l’idée d’une grille à 9 cases, on place ego1 qui doit prendre une décision au centre (place 5 si on prend comme référence spatiale le clavier numérique d’un ordinateur avec le 1 en bas). Du coup la place 8, signera la décision positive, qui se traduira en fin de travail par le fait que ego1 fera (solennellement) un pas en avant pour rejoindre la case 8, si telle est sa décision. Sinon il décidera ne pas décider et restera en 1. A droite, on peut -par exemple- faire intervenir des ego qui seront autant de parties de moi, différenciées par l’âge. Ainsi, en 3 il y aura un ego2 plus jeune (c’est ego1 qui choisit l’âge), en 6 un ego3, de mon âge, qui se démarquera d’ego1 par une position extérieure à lui et/ou d’autres compétences, d’autres postures corporelles, et en 9 un ego4 de l’avenir (à déterminer par le sujet l’âge qu’il choisit pour voir sa décision depuis un avenir plus ou moins lointain). A gauche, on mettra successivement en place en 1, 4, 7 des personnes de références, de sa famille par exemple, ou des personnes qui ont été importantes pour nous dans d’autres cadres de vie (professeur, mentor, réels ou tirés de lecture). Et à chaque fois on prend le temps de voir, de sentir et de formuler qu’est-ce qu’elles peuvent dire sur la décision à prendre. Enfin, en 2, il y a la proposition de se laisser surprendre par un joker « ego8», imprévu. Le format de la grille peut laisser à penser qu’il s’agit d’une grille carrée bien orthogonale, mais ce n’est qu’un aide mémoire, il est possible pour chaque case de choisir sa situation (localisation, distance, hauteur, posture corporelle …) par rapport à la case centrale immuable. Au final, ego1, choisit de franchir le pas en 8 ou pas. A chaque moment il est possible de rajouter une méta position, qui évalue la relation entre un ego n, et l’ego1 ou autre. Cette exploration est très puissante psychologiquement. Mais le point important que je veux souligner avec cette exemple, c’est l’ouverture indéfinie des ego qui peuvent être mobilisés pour donner un nouveau point de vue, de nouvelles informations sur l’objet d’intérêt principal, serait-il tout simplement la description approfondie d’un vécu passé.

 

– Dans l’entretien d’explicitation

De fait, dans la pratique de l’entretien d’explicitation, dès qu’il y a une limitation, un blocage dans la capacité à détailler un moment, il est possible sans trop de difficultés, de proposer la mise en place d’un nouvel ego, ce que nous appelons « un dissocié », à une nouvelle place réelle ou imaginée.

Ce nouvel ego, ce « dissocié »,  sera investi d’une mission (on lui donne un but particulier) relativement à la description du vécu. Il peut viser, soit le vécu de référence passé V1 pour en décrire de nouveaux détails, soit s’intéresser au vécu d’explicitation actuel (V2) pour diagnostiquer, conseiller ego1 en train d’expliciter. Mais il faut bien voir que ce nouvel ego, peut être choisi, déterminé avec d’infinies possibilités de variantes : vais-je choisir un ego universel (parent, enseignant, enfant, critique, saboteur, rêveur etc. )  qui sera investi d’un rôle particulier ? vais-je choisir un ego pré existant dans ma vie qui se sait être particulièrement compétent et qui va regarder ce vécu sous un nouvel angle ? vais-je choisir de mobiliser une personne de référence réelle ou imaginaire ? vais-je choisir un autre moi-même mais d’un âge différent ? vais-je me demander de laisser venir n’importe quel ego joker qui sera particulièrement pertinent et utile pour décrire le vécu ?

Une fois que l’on a comprit le mécanisme de la scission de l’ego, le plus difficile est de trouver les mots justes pour guider la personne dans le choix d’une place, d’une posture, et dans l’accès à un autre ego qui va être une ressource. Le fait même de mettre en place un nouvel ego ne pose généralement pas de problème.

* * *

 

Cette réflexion sur la scission comme enrichissement du tout par l’accroissement des discriminations, essaie d’éclairer la cohérence de nos nouvelles pratiques dans l’entretien d’explicitation. En même temps, fondamentalement, dans le cadre de l’élaboration d’une psycho phénoménologie, elle vise à renouveler notre conception de la conscience, à la voir comme organisée par une structure intentionnelle infiniment scindable, sans perte dans toutes ses parties qui la compose.

 

 

[1] Les temps changent, je vais mettre très peu de références bibliographiques précises, mais tout peut être facilement retrouvé sur le net avec les mots clefs. Par exemple si vous tapez « Kant », « scission du moi », vous trouverez le passage, la citation, la référence, et ainsi de suite pour tout ce que vous trouverez intéressant à approfondir …

[2] En même temps, rappelez-vous que cette distinction acte/contenu n’a pas été si facile à assimiler quand on l’a introduite au sein du GREX, avec la phénoménologie ! Opérer la scission entre les deux demandes précisément de séparer ce qui est donné (l’objet visé) et l’acte qui le vise, alors que les deux sont toujours amalgamées.

[3] Je m’en suis déjà souvent expliqué : souvent les découvertes sur la subjectivité sont issues des praticiens, et tout particulièrement des praticiens de la psychothérapie qui avaient le plus de liberté pour créer de nouvelles techniques. On ne risquait pas de trouver de telles avancées dans la recherche ! Mais une fois ces techniques créées et enseignées, il n’est pas obligatoire de les restreindre au cadre d’aide à la personne, au sens psychothérapique ou spirituel. On peut aussi lire toutes ces innovations comme autant de moyen de mieux découvrir et décrire la subjectivité en action, et nourrir le développement de la psychophénoménologie !!

Print Friendly

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.