Apprendre les consignes dans l’entretien d’explicitation. Les comprendre, les dépasser, s’en libérer. La cohérence des effets perlocutoires

Apprendre les consignes dans l’entretien d’explicitation.

les comprendre, les dépasser, s’en libérer,

La cohérence des effets perlocutoires.

 

L’apprentissage de l’entretien d’explicitation passe nécessairement par l’acquisition de nouvelles formulations des questions et des relances, ce que je nomme ici de façon globale « les consignes ». Puisqu’il s’agit d’une technique d’entretien, l’outil principal est la parole adressée à l’autre, et la difficulté la plus fréquente est que les formulations qui viennent spontanément sont tout à fait inadéquates pour obtenir les effets perlocutoires recherchés spécifiquement par l’entretien d’explicitation.

[Effets perlocutoires, c ‘est-à-dire le résultat produit par les mots que j’utilise : Qu’est-ce que je fais à l’autre avec mes mots ? Intentions perlocutoires : Quels sont les effets que j’ai le projet de produire sur l’autre avec mes mots ? Outils perlocutoires : Quels mots utiliser pour produire des effets particuliers sur l’autre ?]

Exemples d’effets perlocutoires précis : créer les conditions permettant l’accès à la mémoire passive par la mise en évocation, assurer le guidage discret vers la description plutôt que vers le commentaire, mener un accompagnement non inductif (au sens de ne pas suggérer de contenu), mais précis, vers la fragmentation de ce qui est décrit pour accéder à la connaissance des détails qui rendent l’action intelligible…etc.

Dans ce billet, je vais décortiquer un exemple pour montrer à quel point il est important de bien apprendre les consignes proposées dans le stage de base, ceci dans le but de souligner non seulement l’importance des consignes, mais tout autant souligner l’importance des buts qu’elles visent, des effets recherchés par le fait de s’exprimer de telle façon et pas de telle autre. Dans un second temps, je reviendrais sur l’importance de comprendre expérientiellement les effets perlocutoires.

Mon message principal est qu’une fois que vous avez intériorisé, maîtrisé, la compréhension des effets recherchés, alors vous êtes libres d’utiliser d’autres formulations qui les produisent effectivement de façon à ce que vous puissiez vous adapter aux circonstances particulières et au public visé dans le cadre de votre activité professionnelle spécifique.

Je touche là un problème commun à tout apprentissage : dans un premier temps pour faire découvrir, pour être efficace, il faut donner des consignes précises, et ce faisant, … elles aliènent l’apprenant en l’enfermant dans une cage pédagogique qui borne son horizon. Aussi, une fois la compétence acquise, une fois l’aisance de la pratique répétée advenant, il est alors temps de prendre conscience des effets recherchés et de se libérer de l’apprentissage initial des consignes strictes, au risque sinon de rester dans la répétition étroite de recettes soi-disant intangibles, alors qu’il faut sans cesse s’adapter à de nouvelles conditions, à de nouveaux publics, à de nouvelles personnes ! Ce qui restera constant, intangibles, ce seront les effets recherchés, les moyens pour les obtenir doivent juste être adéquats ! Et pour cela, il faut avoir une vraie compréhension expérientielle des effets perlocutoires. Il faut en avoir fait l’expérience comme sujet visé par ces effets, avoir été témoin des réussites surprenantes, ou des détails des échecs, et réciproquement avoir accumulé des expériences comme personne visant à produire ces effets sur l’autre, avec toutes les variations de réussites/ échecs que l’on rencontre avec l’infinie variété des personnes réelles ! J’y reviendrais en conclusion.

 

(Rappel : Toute formation est une ouverture et une cage. Une fois l’acquisition maîtrisée, sortez de la cage.)

 

► Un exemple détaillé de consigne.

Prenons comme exemple la consigne de guidage vers l’évocation, enseignée dans tous les stages de base pour créer les conditions d’un démarrage de l’entretien qui respectent les fondements de la technique.

Le formateur va présenter cette formulation comme une consigne à respecter strictement.

Il va la faire ressentir dans ses effets subjectifs pour chacun, il va vérifier que la personne qui guide apprenne à la dire lentement, avec douceur et fermeté tout en observant les effets non verbaux sur l’autre de façon à lui permettre de juger du résultat avant même que la personne ne s’exprime.

Voilà la consigne :

« Je vous propose, …, si vous en êtes d’accord, …, de … prendre …le …temps, …., de … laisser…revenir…, …, un moment où vous étiez en train de faire x (x= l’activité qui va faire l’objet d’une explicitation),…… , et vous me faites signe quand ça y est …… »

(Les points de suspension suggèrent un ralentissement de la voix, une respiration, une pause légère, l’énonciation s’adapte à l’écoute de l’autre, à ses micro expressions non verbales : hochement de tête, regard qui s’abstrait, détente … etc. ce qui suppose que l’intervieweur regarde attentivement l’interviewé pendant qu’il parle).

 

À première vue, cette phrase est anodine, en faire une consigne stricte pour les débuts de l’apprentissage peut paraître excessif … Mais que contient-elle comme intentions perlocutoires ? Que cherche-t-elle à obtenir comme effets précis ? Que cherche-t-elle soigneusement à éviter comme effets indésirables ? (Se souvenir qu’il y a toujours à comprendre ce que l’on cherche à obtenir, mais aussi ce que l’on veut éviter ! Quelques fois ce que l’on cherche paraît bien banal, alors que ce qui prime c’est ce que l’on veut qui ne se passe pas !)

 

Reprenons étape par étape, et décortiquons.

 

►1/ « Je vous propose ». La motivation principale de cette formulation simple et directe est précisément d’éviter la confusion fréquente provoquée par le fait que l’intervieweur débutant n’a pas de formule toute prête pour démarrer, et improvise un discours plus ou moins compliqué et confus, qui laisse l’interviewé médusé, se demandant finalement ce qu’il doit faire et qu’est-ce qu’on lui demande au juste.

« Je vous propose », met simplement l’autre en attente d’une proposition ; il le suggère seulement, au sens où il n’exprime pas une contrainte, car il ne donne pas un ordre ; « Je vous propose » induit qu’une proposition venant de l’intervieweur va venir, il laisse déjà la place à ce que l’autre puisse considérer qu’il s’agit bien d’une proposition, et qu’il peut y consentir ou pas. On cherche donc un effet simple, direct, et doux : préparer une mise en mouvement, et de façon complémentaire, on cherche à éviter une réaction négative, soit de confusion, soit de rejet d’une autorité. Tout ça, juste avec : « Je vous propose … ».

L’effet perlocutoire recherché est donc un état particulier, c’est-à-dire une mise en attente ouverte et négociable dans son principe : ce n’est qu’une proposition qui va venir, et je vais exprimer cette proposition.

 

► 2/ Mais avant de donner un contenu à la proposition, il est important, qu’après une petite respiration qui souligne discrètement le passage, on glisse une demande de consentement : « Je vous propose … si vous en êtes d’accord … ».

Mine de rien, il y a là la tentative de respecter une condition cruciale, la condition de tout accès partagé à son monde intérieur, pour cela il faut y consentir, sinon ça bloque. Mais de plus cela prépare la proposition qui viendra ensuite et que l’on verra plus loin, « de laisser venir ».

Ce second temps, est là pour manifester le respect de l’autre par une demande d’accord, nul ne peut s’en dispenser, (quel que soit son statut social, et même s’il a un pouvoir hiérarchique !). C’est fondamental, on ne peut que s’appuyer sur le consentement de l’autre pour le guider dans l’exploration de son monde intérieur, ici son vécu passé ! Bien entendu, ce n’est pas exprimé de façon lourde, formelle, mais c’est le moment où il est possible de repérer dans l’expression non verbale si l’accord est donné ou pas. Et s’il ne paraît pas donné, il faudra y revenir et prendre plus de temps …

L’effet perlocutoire recherché est l’obtention du consentement de l’autre à partager sa vie intérieure, et pour cela, de marquer au passage que l’intervieweur en est bien conscient et y est attentif. On retrouve la fonction indirecte des questions de courtoisie : « Vous avez bien voyagé ? », « Vous n’êtes pas trop fatigué ? », qui ont pour but de manifester à l’autre qu’on lui porte une attention bienveillante. L’effet perlocutoire que l’on veut éviter, c’est de donner le sentiment à l’autre qu’il va être contraint ! Et l’on sait, qu’il ne peut pas être contraint sur ce point, on a besoin de son consentement.

 

► 3/ Puis, toujours dans ce langage incroyablement complexe … que nous avons appris à utiliser, on rajoute lentement, tranquillement : « de prendre le temps … de laisser revenir » …

Le moment est crucial, il s’agit de réussir une action paradoxale : induire de l’involontaire ; je ne peux absolument pas l’ordonner, puisqu’il s’agit de déclencher un acte involontaire de remémoration : ce que je nomme l’évocation. Pour cela, il faut à tout prix que j’évite directement ou indirectement de solliciter un effort de mémoire, je ne dis donc pas « essayez de vous rappeler, même si vous ne retrouvez pas tout tout de suite », je dis : « prenez le temps » (pas d’effort, tranquillité) « de laisser revenir », cette dernière formule est la porte d’entrée vers une passivité, autre façon de nommer l’involontaire. Je ne cherche pas à ce que l’autre se rappelle, je lui suggère qu’il consente à « laisser revenir ».

Mais comment « cela va-t-il revenir » ? En laissant revenir. Mais on m’a toujours appris à faire un effort de mémoire pour me rappeler ! Ben là, non, surtout pas d’effort. Mais alors je ne vais rien retrouver. Essayiez, laissez vous surprendre … laissez revenir ce qui revient …

Ce qui arrive souvent, c’est que l’intervieweur a peur que l’autre ne se souvienne pas, et veut le mettre à l’aise, en lui exprimant ce qu’il croie être des propos rassurants : « ça ne fait rien si vous ne vous rappelez pas de tout »…, « ne vous inquiétez pas » …, et toutes ces formulations ont un effet inverse à l’intention de celui qui les exprime. Elles visent un effet perlocutoire d’apaisement, et en fait, éveillent la possibilité d’être inquiet et de ne pas y arriver, du coup elles produisent un effet perlocutoire négatif. Exactement ce que l’on cherche à éviter !

Avec le « laisser revenir » (en prenant tout son temps), ce qui est proposé c’est le début d’une intention éveillante, je lance une intention en direction de ce qui en moi a mémorisé sans le savoir ce que j’ai vécu. Comprendre ces effets perlocutoires d’éveil de la mémoire passive ciblée, suppose que l’on ait une approche fine de la subjectivité agissante en suivant un point de vue en première personne ! Se rappeler et évoquer sont deux gestes mentaux exclusifs l’un de l’autre, le premier est basé sur un effort et un contrôle, le second sur un lâcher prise et une découverte.

Qu’importe la consigne, ce que nous voulons c’est induire un lâcher prise et une confiance tranquille dans ce qui va advenir.

Bien sûr, mon décorticage minutieux, fait que la phrase que nous venons d’examiner est incomplète : laisser revenir oui, mais quoi ? Il faut maintenant donner une cible à ce geste.

 

► 4/ Car ce mouvement de lâcher prise, ce geste intérieur de laisser revenir la mémoire passive, doit avoir une visée pour être utile, l’intention éveillante est éveillante d’un passé spécifié. Mais pour le viser, je ne peux pas le nommer en tant que tel, parce que je ne connais pas encore ce qui va se donner à l’interviewé. Si je le nommais précisément, je créerais une contrainte, qui d’une part risquerais de déclencher un effort (ce que l’on veut éviter à tout prix), d’autre part, risquerais d’induire mon propre choix d’intervieweur, et presque automatiquement la dimension involontaire ne serait pas mobilisée pour pouvoir répondre aux contraintes de ma demande. Je vais donc faire une demande relativement peu contraignante, je nommer cette cible comme un cadre en partie déterminé par un thème (un moment, un exercice, un stage, une période, un type d’activité), en rajoutant souvent un critère (ce qui vous a intéressé, ce qui a été important, ce qui se détache). Je vais donc dire :

« Je vous propose, si vous en êtes d’accord, de prendre le temps … de laisser revenir… un moment où … »

Et  là, on a beaucoup de choix de formulations suivant le but qui est poursuivi : par exemple dans les premiers exercices on désigne une qualité (agréable) et un cadre temporel (ce matin) « laisser revenir … un moment agréable de ce matin… », «  laisser revenir … un moment du trajet que vous avez fait pour venir au stage » ; plus tard dans la formation de base, après avoir fait un exercice, on va simplement désigner le cadre de cet exercice, mais on pourra rajouter un critère, « laisser revenir un moment où vous faisiez l’exercice et qui a été important pour vous », « laisser revenir un moment de l’exercice qui vous a posé question » ; dans une analyse de pratique, on va cibler un critère (intérêt) et un cadre temporel (dans le stage) « un moment qui vous a intéressé quand vous étiez dans l’animation du stage », ou peut-être : « un moment du stage où vous avez rencontré une difficulté » etc.

L’effet perlocutoire recherché est l’éveil involontaire d’un moment relativement ciblé du passé, la mise en contact, le revécu, avec un moment spécifié qui va se révéler, puis se déployer.

Ce que l’on cherche à éviter c’est un effort de rappel, mais aussi les risques de confusion entre différentes situations passées, ou les risques de généralisation à plusieurs situations.

 

► 5/ Une fois délivrée cette phrase, l’intervieweur a lancé une activité intime chez l’interviewé, il accompagne cette activité de sa présence attentive, mais n’a plus aucun pouvoir sur ce qui se passe ou pas dans la tête du sujet. Tout au plus, s’il voit l’interviewé se tourner vers lui, le regarder, il peut lui demander « qu’est ce qui se passe là, pour vous ? » avec le projet de l’aider à gérer ce qui est en train de se passer dans la tête de l’interviewé.

Donc une fois la consigne lancée, l’intervieweur rajoute : «  et vous me faites signe quand vous y êtes », de façon à clarifier pour l’interviewé comment se fera l’enchaînement du travail. Ce faisant il donne un signe complémentaire relativement à la qualité du processus involontaire du « laisser revenir un moment passé ».

L’effet perlocutoire recherché est tout simplement une gestion claire et simple de l’interaction qui indique à l’interviewé comment il va revenir dans le flux de l’échange. Consigne simple qui vise à supprimer les causes potentielles de malaise d’un interviewé qui se demande ce qu’il doit faire. Quand la situation passée se redonne à lui, il fait signe, et, commence alors une autre phase de l’entretien, qui va à la fois faire développer la description des actions de la situation passée, mais va aussi conduire à évaluer si l’interviewé est bien en évocation, s’il est bien en contact avec un vécu spécifié, etc. Bref, toute la suite d’un entretien d’explicitation.

 

* * *

Si vous m’avez suivi, vous avez constaté que je bascule sans cesse de la formulation des consignes à la prise en considération des effets perlocutoires recherchés et à éviter. Une fois que vous avez vécu vous-mêmes ces effets (pas seulement compris intellectuellement), une fois que vous les avez constatés dans l’accompagnement avec de nombreuses autres personnes, dans votre propre culture professionnelle, avec votre propre public habituel, alors sortez de la cage, si vous ne l’avez pas déjà fait ! Utilisez « n’importe quelle formulation » qui s’adapte à votre cadre et qui produira bien les effets qui fondent la cohérence de l’entretien d’explicitation.

Je pourrais prendre beaucoup d’autres exemples, on retrouvera à chaque fois la même cohérence, les consignes enseignées, les formulations de questions, ont fait l’objet de patientes mises au point, d’analyses et d’essais pour comprendre les effets perlocutoires recherchés et ce qui permettait de les obtenir par des formulations simples. Une fois que ces effets ont fait l’objet d’une expérience personnelle claire, l’espace est ouvert pour une improvisation … fidèle aux objectifs.

Dans un cadre professionnel habituel, cette adaptation des consignes aux conditions spécifiques s’engendre assez naturellement par ajustement spontané créatif au fil des répétitions.

En revanche, le problème maintenant bien connu, est de s’adapter à des personnes que l’on ne voit qu’une fois dans le cadre du recueil de données pour une recherche, pour une thèse. Depuis longtemps, on a au séminaire du GREX, des témoignages de chercheurs qui ont dû  tâtonner pour découvrir comment guider les interviewés vers la posture d’évocation ; que ce soient des managers, des étudiants en mathématiques questionnés par leur professeur hors du cours, et qui continuent à lui répondre sur le mode élève, de jeunes élèves en natation que l’on voit pour la première et dernière fois, chez des rugbymen, chez des coureurs, chez des soignants, chez des footballeurs, chez des publics en difficultés, chez des petits enfants en CP,  etc. plus d’une fois, il leur a fallu inventer un petit exercice pour que les interviewés fassent l’expérience de ce qu’on leur demande, alors qu’eux ont une préconception de la manière dont ils doivent répondre. Dans le cadre de la recherche cette consigne basique que je viens de décortiquer est rarement efficace tel quel, mais les buts poursuivis sont incontournables : donner une direction de travail simple et claire, demander le consentement, déclencher l’acte involontaire de l’évocation en direction d’une cible effectivement vécue par l’interviewé. La confusion ne produit rien, l’absence de consentement empêche le partage du vécu, l’inquiétude de réussir, la volonté de répondre, de bien faire, empêche totalement l’acte d’évocation.

► Mais précisément ! Ce qui devient crucial c’est votre compréhension des effets perlocutoires visés ? Alors, adaptez-vous aux circonstances particulières pour les obtenir ! Ne restez pas prisonnier de la formation de base et de la cage pédagogique des premiers apprentissages !

 

Mais du coup, toute la question de l’efficacité des consignes, des questions,

des guidages, des relances, des négociations,

repose sur ce critère :

Avez-vous compris ce que sont les effets perlocutoires ?

Avez-vous bien compris quels sont ceux visés par l’entretien d’explicitation !

 

Les « effets perlocutoires » sont d’abord un concept. Etes-vous au clair sur ce concept ? Sur la différence avec les effets illocutoires. Illocutoire : par le fait de dire je fais, par exemple si je suis le maire, par le fait de vous déclarer marier, vous l’êtes ; importance de la parole adossée aux lois, aux règlements, aux rituels. Perlocutoire : par le fait de dire je produis un effet.

Si je simplifie, je peux distinguer deux grandes catégories d’effets perlocutoires suivant qu’ils visent et produisent soit, 1/ des effets comportementaux, visibles, généralement volontaires, ou bien qu’ils visent : 2/ des effets intimes, des changements d’état interne, des actions mentales, et surtout la disposition à laisser faire, à laisser advenir, ces effets intimes sont largement invisibles, ou peu perceptibles, et il n’est pas facile de savoir s’ils sont mis en œuvre ou pas.

Les premiers sont plus évidents, même s’ils ne sont pas toujours faciles à obtenir (par exemple, les consignes pour mettre en place un exercice, ou enseigner une activité sportive) mais on peut voir immédiatement la réussite ou pas des mots que l’on emploie.

Les seconds visent un changement intime, invisible, comment les comprendre, les maîtriser ?

 

► La base de cette compréhension est de s’y être exercé, je veux dire et …  j’insiste lourdement, aucune lecture ne peut remplacer le fait d’en faire l’expérience, de l’avoir soi-même vécu. La compréhension intellectuelle est de peu d’aide sans la découverte de cette expérience dans sa propre intimité vécue. Pour aller plus loin, il faut distinguer et commenter trois postures de bases complémentaires : être le sujet, l’interviewé ; être l’auteur, l’intervieweur ; être observateur. Il y a à gagner dans chacune de ces postures.

– En avoir été le sujet (l’interviewé), c’est-à-dire découvrir ce que ça me fait, comment je réponds ou pas aux mots de l’autre, dans un cadre défini, avec des buts et sous-buts connus et qui sont explicitement visés. Le vivre, le vivre plusieurs fois, avec des intervieweurs différents, en rapport à des types de vécus différents, pour découvrir comment je réponds ou pas aux propositions qui me sont faites, quelles sont les variations pertinentes, quels les détails qui font que ça marche mieux ou beaucoup moins bien.

– En avoir été l’utilisateur (intervieweur), découvrir comment je rencontre les difficultés à me mettre en bouche de nouvelles formulations inhabituelles, et tout autant à retenir mes habitudes de langage que je découvre inappropriées. Je découvre la difficulté d’avoir des intentions perlocutoires claires (Qu’est-ce que je veux obtenir de l’autre ? Est-ce que je suis clair avec mes intentions ? Est-ce que j’ai des intentions ? ) Et je découvre quels effets j’obtiens effectivement, comment cela varie suivant les personnes, suivant le type de vécu, suivant ma familiarité ou pas avec ce dont parle la personne, suivant sa vitesse de réponse qui peut me tétaniser, qui me demande d’agir pour la guider vers un ralentissement, dont je sais qu’il est la condition de la mise en œuvre de l’évocation (comment changer délicatement son état interne ? ).

– En avoir été le témoin non impliqué, comme lorsque dans un groupe de trois on est l’observateur, détaché de la pression d’avoir à faire, à guider, ou à évoquer. Dans cette posture, je peux prendre conscience de ce qui se passe dans la relation, de la manière dont un autre que moi s’y prend pour guider l’entretien d’explicitation, de la facilité avec laquelle l’interviewé rentre dans les propositions ou pas, je prends conscience de comment s’incarnent les buts, les effets recherchés, quand ils sont poursuivis par d’autres que moi, des questions émergent, des remarques arrivent…

Ce sont là les trois positions de base de l’apprentissage de l’entretien d’explicitation : sujet, instrument, observateur. Elles sont complémentaires, elles alimentent mon capital d’expérience, et par la répétition, par l’exercice, je deviens habile, performant, malin, efficace. Ce qui veut dire qu’il peut s’agir d’une compréhension en acte, pas encore d’une compréhension thématisée, formulable, objet d’une réflexion possible, permettant une sortie pertinente de la cage pédagogique. Que faudrait-il de plus ? Opérer une, des, reprises de son propre vécu, c’est-à-dire s’enregistrer, transcrire, lire, relire, rerelire, rererereli… en même temps ajouter des commentaires, réfléchir, ajouter de nouveaux commentaires, les lire, les commenter, relire le tout tranquillement, réfléchir, se commenter, se relire, …. Devenir quoi !

– donc, dans mon expérience, l’étape suivante vers la compréhension est de devenir un commentateur de soi, se découvrir rétrospectivement, approfondir les vécus, la présence de différentes instances qui répondent plus ou moins bien aux propositions.

Rappelez-vous que chacun vis beaucoup plus de choses que ce qui apparaît dans la transcription des échanges verbaux !!

Les verbalisations sont là principalement pour servir l’entretien d’explicitation, mais pendant ce temps-là, je vis des dialogues internes, des mouvements de rejets, d’acceptations, d’oublis de moi, un observateur en moi commente, commente ce que fait l’autre, le juge, le rabroue, (silencieusement, mais pas toujours), l’approuve, le complimente. Le travail de transcription me fait redécouvrir la teneur des échanges, et le travail de relecture patiente de cette transcription me permet de découvrir la profondeur de mon vécu, les détails des effets perlocutoires, les manques, les absences, les silences prolongés peut-être riches de pensées non exprimées. Le travail de commentaire me fait changer de niveau de compréhension, et me prépare à pouvoir tenir un discours sensé sur les effets perlocutoires, à les thématiser !!! À les catégoriser !!!  Même qu’il y a un exemple de cette démarche dans ce numéro d’Expliciter. Un point clef de cette activité de commentateur de soi, à partir des transcriptions (mais ce peut être fait à chaud le soir même, de mémoire) est l’appropriation de catégories descriptives qui permettent de discriminer dans mon propre vécu des points particuliers. Sans la catégorie des co-identités, sans l’idée d’agentivité qui souligne comment je suis divisé à l’intérieur, sans l’idée que cette agentivité peut ne pas être personnalisée, qu’elle peut être un « ça », un « quelque chose en moi », sans la capacité de percevoir les absences de critères quand un jugement est exprimé, ou bien d’apercevoir un verbe d’action qui n’est pas fragmenté, les commentaires restent pauvres, comme si tout ce que j’avais vécu se résumais aux paroles transcrites ! Le commentaire final qu’à partagé Sylvie sur son parcours de commentatrice est important et précieux. Le travail de commentaire est un vrai travail sur soi, les très nombreuses reprises sont nécessaires pour changer de regard, pour discriminer ce qui apparaîtra comme déjà présent depuis le début, invisible à mes premières lectures. Pour pouvoir poser des questions sur le protocole que m’a envoyé Sylvie, j’ai dû le lire et le relire pour que se détache des manques, des incompréhensions de ma part, qu’elle pouvait documenter en allant plus loin dans la description de son vécu. Quand j’ai traité mes enregistrements vidéos sur le réglage de l’oscilloscope cathodique, pour ma thèse en 74, j’ai enregistré, j’ai transcris, et j’ai lu, je suis revenu pendant plusieurs mois sur les vidéos, et progressivement ce que je voyais depuis le début s’est organisé. Il y a dans ce travail de reprise un vrai travail de devenir de soi.

Mais peut-être, il y a là une forme de travail sur la subjectivité qui est indispensable pour développer une psychophénoménologie, dans la patiente reprise de sa propre expérience à travers non pas une analyse systématisée, mais un commentaire d’approfondissement patient qui ne sait pas d’avance ce qu’il va révéler.

Bien entendu, tout cela ne fonctionnerait que pour l’étude des effets perlocutoires ?

 

 

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Apprendre les consignes dans l’entretien d’explicitation.

les comprendre, les dépasser, s’en libérer,

La cohérence des effets perlocutoires.

 

L’apprentissage de l’entretien d’explicitation passe nécessairement par l’acquisition de nouvelles formulations des questions et des relances, ce que je nomme ici de façon globale « les consignes ». Puisqu’il s’agit d’une technique d’entretien, l’outil principal est la parole adressée à l’autre, et la difficulté la plus fréquente est que les formulations qui viennent spontanément sont tout à fait inadéquates pour obtenir les effets perlocutoires recherchés spécifiquement par l’entretien d’explicitation.

[Effets perlocutoires, c ‘est-à-dire le résultat produit par les mots que j’utilise : Qu’est-ce que je fais à l’autre avec mes mots ? Intentions perlocutoires : Quels sont les effets que j’ai le projet de produire sur l’autre avec mes mots ? Outils perlocutoires : Quels mots utiliser pour produire des effets particuliers sur l’autre ?]

Exemples d’effets perlocutoires précis : créer les conditions permettant l’accès à la mémoire passive par la mise en évocation, assurer le guidage discret vers la description plutôt que vers le commentaire, mener un accompagnement non inductif (au sens de ne pas suggérer de contenu), mais précis, vers la fragmentation de ce qui est décrit pour accéder à la connaissance des détails qui rendent l’action intelligible…etc.

Dans ce billet, je vais décortiquer un exemple pour montrer à quel point il est important de bien apprendre les consignes proposées dans le stage de base, ceci dans le but de souligner non seulement l’importance des consignes, mais tout autant souligner l’importance des buts qu’elles visent, des effets recherchés par le fait de s’exprimer de telle façon et pas de telle autre. Dans un second temps, je reviendrais sur l’importance de comprendre expérientiellement les effets perlocutoires.

Mon message principal est qu’une fois que vous avez intériorisé, maîtrisé, la compréhension des effets recherchés, alors vous êtes libres d’utiliser d’autres formulations qui les produisent effectivement de façon à ce que vous puissiez vous adapter aux circonstances particulières et au public visé dans le cadre de votre activité professionnelle spécifique.

Je touche là un problème commun à tout apprentissage : dans un premier temps pour faire découvrir, pour être efficace, il faut donner des consignes précises, et ce faisant, … elles aliènent l’apprenant en l’enfermant dans une cage pédagogique qui borne son horizon. Aussi, une fois la compétence acquise, une fois l’aisance de la pratique répétée advenant, il est alors temps de prendre conscience des effets recherchés et de se libérer de l’apprentissage initial des consignes strictes, au risque sinon de rester dans la répétition étroite de recettes soi-disant intangibles, alors qu’il faut sans cesse s’adapter à de nouvelles conditions, à de nouveaux publics, à de nouvelles personnes ! Ce qui restera constant, intangibles, ce seront les effets recherchés, les moyens pour les obtenir doivent juste être adéquats ! Et pour cela, il faut avoir une vraie compréhension expérientielle des effets perlocutoires. Il faut en avoir fait l’expérience comme sujet visé par ces effets, avoir été témoin des réussites surprenantes, ou des détails des échecs, et réciproquement avoir accumulé des expériences comme personne visant à produire ces effets sur l’autre, avec toutes les variations de réussites/ échecs que l’on rencontre avec l’infinie variété des personnes réelles ! J’y reviendrais en conclusion.

 

(Rappel : Toute formation est une ouverture et une cage. Une fois l’acquisition maîtrisée, sortez de la cage.)

 

► Un exemple détaillé de consigne.

Prenons comme exemple la consigne de guidage vers l’évocation, enseignée dans tous les stages de base pour créer les conditions d’un démarrage de l’entretien qui respectent les fondements de la technique.

Le formateur va présenter cette formulation comme une consigne à respecter strictement.

Il va la faire ressentir dans ses effets subjectifs pour chacun, il va vérifier que la personne qui guide apprenne à la dire lentement, avec douceur et fermeté tout en observant les effets non verbaux sur l’autre de façon à lui permettre de juger du résultat avant même que la personne ne s’exprime.

Voilà la consigne :

« Je vous propose, …, si vous en êtes d’accord, …, de … prendre …le …temps, …., de … laisser…revenir…, …, un moment où vous étiez en train de faire x (x= l’activité qui va faire l’objet d’une explicitation),…… , et vous me faites signe quand ça y est …… »

(Les points de suspension suggèrent un ralentissement de la voix, une respiration, une pause légère, l’énonciation s’adapte à l’écoute de l’autre, à ses micro expressions non verbales : hochement de tête, regard qui s’abstrait, détente … etc. ce qui suppose que l’intervieweur regarde attentivement l’interviewé pendant qu’il parle).

 

À première vue, cette phrase est anodine, en faire une consigne stricte pour les débuts de l’apprentissage peut paraître excessif … Mais que contient-elle comme intentions perlocutoires ? Que cherche-t-elle à obtenir comme effets précis ? Que cherche-t-elle soigneusement à éviter comme effets indésirables ? (Se souvenir qu’il y a toujours à comprendre ce que l’on cherche à obtenir, mais aussi ce que l’on veut éviter ! Quelques fois ce que l’on cherche paraît bien banal, alors que ce qui prime c’est ce que l’on veut qui ne se passe pas !)

 

Reprenons étape par étape, et décortiquons.

 

►1/ « Je vous propose ». La motivation principale de cette formulation simple et directe est précisément d’éviter la confusion fréquente provoquée par le fait que l’intervieweur débutant n’a pas de formule toute prête pour démarrer, et improvise un discours plus ou moins compliqué et confus, qui laisse l’interviewé médusé, se demandant finalement ce qu’il doit faire et qu’est-ce qu’on lui demande au juste.

« Je vous propose », met simplement l’autre en attente d’une proposition ; il le suggère seulement, au sens où il n’exprime pas une contrainte, car il ne donne pas un ordre ; « Je vous propose » induit qu’une proposition venant de l’intervieweur va venir, il laisse déjà la place à ce que l’autre puisse considérer qu’il s’agit bien d’une proposition, et qu’il peut y consentir ou pas. On cherche donc un effet simple, direct, et doux : préparer une mise en mouvement, et de façon complémentaire, on cherche à éviter une réaction négative, soit de confusion, soit de rejet d’une autorité. Tout ça, juste avec : « Je vous propose … ».

L’effet perlocutoire recherché est donc un état particulier, c’est-à-dire une mise en attente ouverte et négociable dans son principe : ce n’est qu’une proposition qui va venir, et je vais exprimer cette proposition.

 

► 2/ Mais avant de donner un contenu à la proposition, il est important, qu’après une petite respiration qui souligne discrètement le passage, on glisse une demande de consentement : « Je vous propose … si vous en êtes d’accord … ».

Mine de rien, il y a là la tentative de respecter une condition cruciale, la condition de tout accès partagé à son monde intérieur, pour cela il faut y consentir, sinon ça bloque. Mais de plus cela prépare la proposition qui viendra ensuite et que l’on verra plus loin, « de laisser venir ».

Ce second temps, est là pour manifester le respect de l’autre par une demande d’accord, nul ne peut s’en dispenser, (quel que soit son statut social, et même s’il a un pouvoir hiérarchique !). C’est fondamental, on ne peut que s’appuyer sur le consentement de l’autre pour le guider dans l’exploration de son monde intérieur, ici son vécu passé ! Bien entendu, ce n’est pas exprimé de façon lourde, formelle, mais c’est le moment où il est possible de repérer dans l’expression non verbale si l’accord est donné ou pas. Et s’il ne paraît pas donné, il faudra y revenir et prendre plus de temps …

L’effet perlocutoire recherché est l’obtention du consentement de l’autre à partager sa vie intérieure, et pour cela, de marquer au passage que l’intervieweur en est bien conscient et y est attentif. On retrouve la fonction indirecte des questions de courtoisie : « Vous avez bien voyagé ? », « Vous n’êtes pas trop fatigué ? », qui ont pour but de manifester à l’autre qu’on lui porte une attention bienveillante. L’effet perlocutoire que l’on veut éviter, c’est de donner le sentiment à l’autre qu’il va être contraint ! Et l’on sait, qu’il ne peut pas être contraint sur ce point, on a besoin de son consentement.

 

► 3/ Puis, toujours dans ce langage incroyablement complexe … que nous avons appris à utiliser, on rajoute lentement, tranquillement : « de prendre le temps … de laisser revenir » …

Le moment est crucial, il s’agit de réussir une action paradoxale : induire de l’involontaire ; je ne peux absolument pas l’ordonner, puisqu’il s’agit de déclencher un acte involontaire de remémoration : ce que je nomme l’évocation. Pour cela, il faut à tout prix que j’évite directement ou indirectement de solliciter un effort de mémoire, je ne dis donc pas « essayez de vous rappeler, même si vous ne retrouvez pas tout tout de suite », je dis : « prenez le temps » (pas d’effort, tranquillité) « de laisser revenir », cette dernière formule est la porte d’entrée vers une passivité, autre façon de nommer l’involontaire. Je ne cherche pas à ce que l’autre se rappelle, je lui suggère qu’il consente à « laisser revenir ».

Mais comment « cela va-t-il revenir » ? En laissant revenir. Mais on m’a toujours appris à faire un effort de mémoire pour me rappeler ! Ben là, non, surtout pas d’effort. Mais alors je ne vais rien retrouver. Essayiez, laissez vous surprendre … laissez revenir ce qui revient …

Ce qui arrive souvent, c’est que l’intervieweur a peur que l’autre ne se souvienne pas, et veut le mettre à l’aise, en lui exprimant ce qu’il croie être des propos rassurants : « ça ne fait rien si vous ne vous rappelez pas de tout »…, « ne vous inquiétez pas » …, et toutes ces formulations ont un effet inverse à l’intention de celui qui les exprime. Elles visent un effet perlocutoire d’apaisement, et en fait, éveillent la possibilité d’être inquiet et de ne pas y arriver, du coup elles produisent un effet perlocutoire négatif. Exactement ce que l’on cherche à éviter !

Avec le « laisser revenir » (en prenant tout son temps), ce qui est proposé c’est le début d’une intention éveillante, je lance une intention en direction de ce qui en moi a mémorisé sans le savoir ce que j’ai vécu. Comprendre ces effets perlocutoires d’éveil de la mémoire passive ciblée, suppose que l’on ait une approche fine de la subjectivité agissante en suivant un point de vue en première personne ! Se rappeler et évoquer sont deux gestes mentaux exclusifs l’un de l’autre, le premier est basé sur un effort et un contrôle, le second sur un lâcher prise et une découverte.

Qu’importe la consigne, ce que nous voulons c’est induire un lâcher prise et une confiance tranquille dans ce qui va advenir.

Bien sûr, mon décorticage minutieux, fait que la phrase que nous venons d’examiner est incomplète : laisser revenir oui, mais quoi ? Il faut maintenant donner une cible à ce geste.

 

► 4/ Car ce mouvement de lâcher prise, ce geste intérieur de laisser revenir la mémoire passive, doit avoir une visée pour être utile, l’intention éveillante est éveillante d’un passé spécifié. Mais pour le viser, je ne peux pas le nommer en tant que tel, parce que je ne connais pas encore ce qui va se donner à l’interviewé. Si je le nommais précisément, je créerais une contrainte, qui d’une part risquerais de déclencher un effort (ce que l’on veut éviter à tout prix), d’autre part, risquerais d’induire mon propre choix d’intervieweur, et presque automatiquement la dimension involontaire ne serait pas mobilisée pour pouvoir répondre aux contraintes de ma demande. Je vais donc faire une demande relativement peu contraignante, je nommer cette cible comme un cadre en partie déterminé par un thème (un moment, un exercice, un stage, une période, un type d’activité), en rajoutant souvent un critère (ce qui vous a intéressé, ce qui a été important, ce qui se détache). Je vais donc dire :

« Je vous propose, si vous en êtes d’accord, de prendre le temps … de laisser revenir… un moment où … »

Et  là, on a beaucoup de choix de formulations suivant le but qui est poursuivi : par exemple dans les premiers exercices on désigne une qualité (agréable) et un cadre temporel (ce matin) « laisser revenir … un moment agréable de ce matin… », «  laisser revenir … un moment du trajet que vous avez fait pour venir au stage » ; plus tard dans la formation de base, après avoir fait un exercice, on va simplement désigner le cadre de cet exercice, mais on pourra rajouter un critère, « laisser revenir un moment où vous faisiez l’exercice et qui a été important pour vous », « laisser revenir un moment de l’exercice qui vous a posé question » ; dans une analyse de pratique, on va cibler un critère (intérêt) et un cadre temporel (dans le stage) « un moment qui vous a intéressé quand vous étiez dans l’animation du stage », ou peut-être : « un moment du stage où vous avez rencontré une difficulté » etc.

L’effet perlocutoire recherché est l’éveil involontaire d’un moment relativement ciblé du passé, la mise en contact, le revécu, avec un moment spécifié qui va se révéler, puis se déployer.

Ce que l’on cherche à éviter c’est un effort de rappel, mais aussi les risques de confusion entre différentes situations passées, ou les risques de généralisation à plusieurs situations.

 

► 5/ Une fois délivrée cette phrase, l’intervieweur a lancé une activité intime chez l’interviewé, il accompagne cette activité de sa présence attentive, mais n’a plus aucun pouvoir sur ce qui se passe ou pas dans la tête du sujet. Tout au plus, s’il voit l’interviewé se tourner vers lui, le regarder, il peut lui demander « qu’est ce qui se passe là, pour vous ? » avec le projet de l’aider à gérer ce qui est en train de se passer dans la tête de l’interviewé.

Donc une fois la consigne lancée, l’intervieweur rajoute : «  et vous me faites signe quand vous y êtes », de façon à clarifier pour l’interviewé comment se fera l’enchaînement du travail. Ce faisant il donne un signe complémentaire relativement à la qualité du processus involontaire du « laisser revenir un moment passé ».

L’effet perlocutoire recherché est tout simplement une gestion claire et simple de l’interaction qui indique à l’interviewé comment il va revenir dans le flux de l’échange. Consigne simple qui vise à supprimer les causes potentielles de malaise d’un interviewé qui se demande ce qu’il doit faire. Quand la situation passée se redonne à lui, il fait signe, et, commence alors une autre phase de l’entretien, qui va à la fois faire développer la description des actions de la situation passée, mais va aussi conduire à évaluer si l’interviewé est bien en évocation, s’il est bien en contact avec un vécu spécifié, etc. Bref, toute la suite d’un entretien d’explicitation.

 

* * *

Si vous m’avez suivi, vous avez constaté que je bascule sans cesse de la formulation des consignes à la prise en considération des effets perlocutoires recherchés et à éviter. Une fois que vous avez vécu vous-mêmes ces effets (pas seulement compris intellectuellement), une fois que vous les avez constatés dans l’accompagnement avec de nombreuses autres personnes, dans votre propre culture professionnelle, avec votre propre public habituel, alors sortez de la cage, si vous ne l’avez pas déjà fait ! Utilisez « n’importe quelle formulation » qui s’adapte à votre cadre et qui produira bien les effets qui fondent la cohérence de l’entretien d’explicitation.

Je pourrais prendre beaucoup d’autres exemples, on retrouvera à chaque fois la même cohérence, les consignes enseignées, les formulations de questions, ont fait l’objet de patientes mises au point, d’analyses et d’essais pour comprendre les effets perlocutoires recherchés et ce qui permettait de les obtenir par des formulations simples. Une fois que ces effets ont fait l’objet d’une expérience personnelle claire, l’espace est ouvert pour une improvisation … fidèle aux objectifs.

Dans un cadre professionnel habituel, cette adaptation des consignes aux conditions spécifiques s’engendre assez naturellement par ajustement spontané créatif au fil des répétitions.

En revanche, le problème maintenant bien connu, est de s’adapter à des personnes que l’on ne voit qu’une fois dans le cadre du recueil de données pour une recherche, pour une thèse. Depuis longtemps, on a au séminaire du GREX, des témoignages de chercheurs qui ont dû  tâtonner pour découvrir comment guider les interviewés vers la posture d’évocation ; que ce soient des managers, des étudiants en mathématiques questionnés par leur professeur hors du cours, et qui continuent à lui répondre sur le mode élève, de jeunes élèves en natation que l’on voit pour la première et dernière fois, chez des rugbymen, chez des coureurs, chez des soignants, chez des footballeurs, chez des publics en difficultés, chez des petits enfants en CP,  etc. plus d’une fois, il leur a fallu inventer un petit exercice pour que les interviewés fassent l’expérience de ce qu’on leur demande, alors qu’eux ont une préconception de la manière dont ils doivent répondre. Dans le cadre de la recherche cette consigne basique que je viens de décortiquer est rarement efficace tel quel, mais les buts poursuivis sont incontournables : donner une direction de travail simple et claire, demander le consentement, déclencher l’acte involontaire de l’évocation en direction d’une cible effectivement vécue par l’interviewé. La confusion ne produit rien, l’absence de consentement empêche le partage du vécu, l’inquiétude de réussir, la volonté de répondre, de bien faire, empêche totalement l’acte d’évocation.

► Mais précisément ! Ce qui devient crucial c’est votre compréhension des effets perlocutoires visés ? Alors, adaptez-vous aux circonstances particulières pour les obtenir ! Ne restez pas prisonnier de la formation de base et de la cage pédagogique des premiers apprentissages !

 

Mais du coup, toute la question de l’efficacité des consignes, des questions,

des guidages, des relances, des négociations,

repose sur ce critère :

Avez-vous compris ce que sont les effets perlocutoires ?

Avez-vous bien compris quels sont ceux visés par l’entretien d’explicitation !

 

Les « effets perlocutoires » sont d’abord un concept. Etes-vous au clair sur ce concept ? Sur la différence avec les effets illocutoires. Illocutoire : par le fait de dire je fais, par exemple si je suis le maire, par le fait de vous déclarer marier, vous l’êtes ; importance de la parole adossée aux lois, aux règlements, aux rituels. Perlocutoire : par le fait de dire je produis un effet.

Si je simplifie, je peux distinguer deux grandes catégories d’effets perlocutoires suivant qu’ils visent et produisent soit, 1/ des effets comportementaux, visibles, généralement volontaires, ou bien qu’ils visent : 2/ des effets intimes, des changements d’état interne, des actions mentales, et surtout la disposition à laisser faire, à laisser advenir, ces effets intimes sont largement invisibles, ou peu perceptibles, et il n’est pas facile de savoir s’ils sont mis en œuvre ou pas.

Les premiers sont plus évidents, même s’ils ne sont pas toujours faciles à obtenir (par exemple, les consignes pour mettre en place un exercice, ou enseigner une activité sportive) mais on peut voir immédiatement la réussite ou pas des mots que l’on emploie.

Les seconds visent un changement intime, invisible, comment les comprendre, les maîtriser ?

 

► La base de cette compréhension est de s’y être exercé, je veux dire et …  j’insiste lourdement, aucune lecture ne peut remplacer le fait d’en faire l’expérience, de l’avoir soi-même vécu. La compréhension intellectuelle est de peu d’aide sans la découverte de cette expérience dans sa propre intimité vécue. Pour aller plus loin, il faut distinguer et commenter trois postures de bases complémentaires : être le sujet, l’interviewé ; être l’auteur, l’intervieweur ; être observateur. Il y a à gagner dans chacune de ces postures.

– En avoir été le sujet (l’interviewé), c’est-à-dire découvrir ce que ça me fait, comment je réponds ou pas aux mots de l’autre, dans un cadre défini, avec des buts et sous-buts connus et qui sont explicitement visés. Le vivre, le vivre plusieurs fois, avec des intervieweurs différents, en rapport à des types de vécus différents, pour découvrir comment je réponds ou pas aux propositions qui me sont faites, quelles sont les variations pertinentes, quels les détails qui font que ça marche mieux ou beaucoup moins bien.

– En avoir été l’utilisateur (intervieweur), découvrir comment je rencontre les difficultés à me mettre en bouche de nouvelles formulations inhabituelles, et tout autant à retenir mes habitudes de langage que je découvre inappropriées. Je découvre la difficulté d’avoir des intentions perlocutoires claires (Qu’est-ce que je veux obtenir de l’autre ? Est-ce que je suis clair avec mes intentions ? Est-ce que j’ai des intentions ? ) Et je découvre quels effets j’obtiens effectivement, comment cela varie suivant les personnes, suivant le type de vécu, suivant ma familiarité ou pas avec ce dont parle la personne, suivant sa vitesse de réponse qui peut me tétaniser, qui me demande d’agir pour la guider vers un ralentissement, dont je sais qu’il est la condition de la mise en œuvre de l’évocation (comment changer délicatement son état interne ? ).

– En avoir été le témoin non impliqué, comme lorsque dans un groupe de trois on est l’observateur, détaché de la pression d’avoir à faire, à guider, ou à évoquer. Dans cette posture, je peux prendre conscience de ce qui se passe dans la relation, de la manière dont un autre que moi s’y prend pour guider l’entretien d’explicitation, de la facilité avec laquelle l’interviewé rentre dans les propositions ou pas, je prends conscience de comment s’incarnent les buts, les effets recherchés, quand ils sont poursuivis par d’autres que moi, des questions émergent, des remarques arrivent…

Ce sont là les trois positions de base de l’apprentissage de l’entretien d’explicitation : sujet, instrument, observateur. Elles sont complémentaires, elles alimentent mon capital d’expérience, et par la répétition, par l’exercice, je deviens habile, performant, malin, efficace. Ce qui veut dire qu’il peut s’agir d’une compréhension en acte, pas encore d’une compréhension thématisée, formulable, objet d’une réflexion possible, permettant une sortie pertinente de la cage pédagogique. Que faudrait-il de plus ? Opérer une, des, reprises de son propre vécu, c’est-à-dire s’enregistrer, transcrire, lire, relire, rerelire, rererereli… en même temps ajouter des commentaires, réfléchir, ajouter de nouveaux commentaires, les lire, les commenter, relire le tout tranquillement, réfléchir, se commenter, se relire, …. Devenir quoi !

– donc, dans mon expérience, l’étape suivante vers la compréhension est de devenir un commentateur de soi, se découvrir rétrospectivement, approfondir les vécus, la présence de différentes instances qui répondent plus ou moins bien aux propositions.

Rappelez-vous que chacun vis beaucoup plus de choses que ce qui apparaît dans la transcription des échanges verbaux !!

Les verbalisations sont là principalement pour servir l’entretien d’explicitation, mais pendant ce temps-là, je vis des dialogues internes, des mouvements de rejets, d’acceptations, d’oublis de moi, un observateur en moi commente, commente ce que fait l’autre, le juge, le rabroue, (silencieusement, mais pas toujours), l’approuve, le complimente. Le travail de transcription me fait redécouvrir la teneur des échanges, et le travail de relecture patiente de cette transcription me permet de découvrir la profondeur de mon vécu, les détails des effets perlocutoires, les manques, les absences, les silences prolongés peut-être riches de pensées non exprimées. Le travail de commentaire me fait changer de niveau de compréhension, et me prépare à pouvoir tenir un discours sensé sur les effets perlocutoires, à les thématiser !!! À les catégoriser !!!  Même qu’il y a un exemple de cette démarche dans ce numéro d’Expliciter. Un point clef de cette activité de commentateur de soi, à partir des transcriptions (mais ce peut être fait à chaud le soir même, de mémoire) est l’appropriation de catégories descriptives qui permettent de discriminer dans mon propre vécu des points particuliers. Sans la catégorie des co-identités, sans l’idée d’agentivité qui souligne comment je suis divisé à l’intérieur, sans l’idée que cette agentivité peut ne pas être personnalisée, qu’elle peut être un « ça », un « quelque chose en moi », sans la capacité de percevoir les absences de critères quand un jugement est exprimé, ou bien d’apercevoir un verbe d’action qui n’est pas fragmenté, les commentaires restent pauvres, comme si tout ce que j’avais vécu se résumais aux paroles transcrites ! Le commentaire final qu’à partagé Sylvie sur son parcours de commentatrice est important et précieux. Le travail de commentaire est un vrai travail sur soi, les très nombreuses reprises sont nécessaires pour changer de regard, pour discriminer ce qui apparaîtra comme déjà présent depuis le début, invisible à mes premières lectures. Pour pouvoir poser des questions sur le protocole que m’a envoyé Sylvie, j’ai dû le lire et le relire pour que se détache des manques, des incompréhensions de ma part, qu’elle pouvait documenter en allant plus loin dans la description de son vécu. Quand j’ai traité mes enregistrements vidéos sur le réglage de l’oscilloscope cathodique, pour ma thèse en 74, j’ai enregistré, j’ai transcris, et j’ai lu, je suis revenu pendant plusieurs mois sur les vidéos, et progressivement ce que je voyais depuis le début s’est organisé. Il y a dans ce travail de reprise un vrai travail de devenir de soi.

Mais peut-être, il y a là une forme de travail sur la subjectivité qui est indispensable pour développer une psychophénoménologie, dans la patiente reprise de sa propre expérience à travers non pas une analyse systématisée, mais un commentaire d’approfondissement patient qui ne sait pas d’avance ce qu’il va révéler.

Bien entendu, tout cela ne fonctionnerait que pour l’étude des effets perlocutoires ?

 

 

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1 Commentaire pour “Apprendre les consignes dans l’entretien d’explicitation. Les comprendre, les dépasser, s’en libérer. La cohérence des effets perlocutoires

  1. Bonnelle Sylvie

    Parfait !
    Cela va m’être très utile en stage pour mieux expliciter ce qu’on fabrique avec la fameuse « phrase magique « !!
    bises.

    Reply

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