L’entretien d’explicitation comme dépassements de limites !

L’entretien d’explicitation comme dépassements de limites !

Pierre Vermersch

 

1/ Dépasser le rejet de l’introspection.

L’idée qui est à la base de la création de l’entretien d’explicitation est fondée sur un premier dépassement, à contre courant de tout ce que l’on m’avait enseigné à l’université, en opposition à l’idéologie dominante totalement hostile à l’usage de l’introspection dans la recherche cognitive.

Pour moi, ce dépassement répondait à la nécessité pour la recherche en psychologie de pouvoir s’informer de ce qu’à vécu une personne selon elle, et du caractère stupide, borné, de ne pas vouloir en tenir compte par principe !  Ce dépassement visait donc à réintégrer dans la recherche le point de vue en première personne. Et ce point de vue ne peut s’obtenir que par l’accès à ce qui a été vécu et sa mise en mots descriptive. Pour ne pas interférer avec le vécu pendant qu’il se vit j’ai privilégié l’accès rétrospectif, la verbalisation introspective va donc reposer sur la possibilité de se remémorer le vécu passé.

Cette posture et cette décision sont mon point de départ. Elles expriment ma réponse à un besoin de chercheur d’avoir des informations pour lesquelles il n’existe juste aucun autre moyen concevable que l’introspection ! Et ce ne sont pas les innombrables moyens de recueils de traces, d’observables, de signaux électrophysiologiques de toutes sortes qui pourront jamais donner ces informations intimes.

L’introspection n’a d’intérêt pour la recherche que par la production de verbalisation, et la personne impliquée n’est pas le chercheur (la plupart du temps), il faut donc une technique d’accompagnement de la verbalisation : une technique d’entretien, ce sera l’entretien d’explicitation. Il fallait créer une nouvelle technique parce qu’aucune des techniques d’entretien de l’époque ne correspondait à mes besoins, ni la technique de l’entretien non directif, plus clinique que visant des données de recherche, ni l’entretien critique piagétien visant surtout à vérifier la stabilité des invariants par des contre propositions, ni toutes les techniques visant les représentations et les opinions.

Pour créer une nouvelle technique, ma première décision a été de la centrer sur la dimension agie du vécu, parce que questionner une action finalisée et productive (qu’elle soit matérielle, symbolique ou mentale) obligeait d’inscrire tout discours dans les contraintes (matérielles, logiques, chronologiques, causales) inhérentes à la visée d’un résultat et permettait donc potentiellement de trianguler les verbalisations avec toutes ces contraintes objectivables. Le primat de la référence au vécu de l’action me permettait d’éviter de questionner par exemple des représentations sans même savoir comment elles étaient incarnées !

 

2/ Dépasser les limites habituelles de la remémoration : l’évocation.

Le dépassement suivant a été de fonder toute la mise en place de l’entretien d’explicitation sur la mobilisation d’un acte de remémoration involontaire : l’évocation. D’avoir découvert les techniques indirectes permettant de la susciter, de la maintenir, et produire des informations beaucoup plus nombreuses et détaillées que tout ce qu’on avait obtenu jusqu’à présent.

Au lieu de me fier aux résultats de toutes les études expérimentales sur la mémoire en décrivant les limites, je me suis fondé sur l’aide à la remémoration et ce que l’on pouvait en obtenir. Il faut bien prendre conscience que l’énorme littérature scientifique sur la mémoire constate ces limites, constate que l’on peut manipuler les souvenirs facilement, que l’on peut aisément créer des fausses mémoires, mais personne n’a travaillé sur la manière d’aider à la remémoration et la possibilité de créer les conditions pour ne pas faire de confusion.

Non pas que la technique de l’évocation soit parfaite, ou totale, mais elle permet d’obtenir une quantité d’informations sur le vécu passé qui stupéfait le chercheur, le praticien, et celui là même qui l’a vécu !

3/ Dépasser la conscience réfléchie : la prise de conscience rétrospective des contenus de la conscience en acte, pré réfléchie.

Ce dépassement des limites de la remémoration s’est accompagné de manière logique d’un second dépassement lié à la structure de la conscience. Si l’on fait l’hypothèse d’une structure à trois niveaux de la conscience (Husserl), on a d’une part, une conscience réfléchie qui sait ce dont elle est consciente au moment même où elle est vécue, mais représente peu de choses. Ensuite, on a une conscience en acte, ou conscience pré réfléchie qui mobilise de nombreuses ressources pendant l’acte, mais dont le sujet ne sait même pas qu’il les a mis en œuvre. Et enfin, une troisième strate que l’on peut qualifier d’inconsciente qui est active en tant que Potentiel de la totalité des ressources disponible chez le sujet comme sédimentation organisée de touts ses vécus. Par la mise en œuvre de l’évocation, nous avons découvert que le sujet qui prend le temps de se mettre dans le revécu de son passé, prend conscience (passe de la conscience pré réfléchie à la conscience réfléchie) d’éléments de son vécu qu’il découvre au moment même où il en parle, à son grand étonnement. Ce nouveau dépassement repose donc sur l’aide à la prise de conscience de ce que la personne a vécu !

L’entretien d’explicitation repose donc sur deux dimensions profondément subjectives : un acte de remémoration involontaire (l’évocation) permettant la prise de conscience rétrospective de son propre vécu passé.

 

Ce sont les bases subjectives, psychologiques, de la technique de l’entretien d’explicitation, ensuite, il y a toutes les techniques qui vont faire que ce à quoi on a accès par la remémoration et par la prise de conscience vont être encore développés.

 

4 – Dépasser le niveau de détail : la fragmentation.

Le premier dépassement technique est celui de la possibilité de faire fragmenter (d’aller dans plus de détails) chaque action énoncée. Chaque verbe d’action énoncé alerte l’intervieweur sur la possibilité de savoir si l’on peut développer la description des actions plus élémentaires qui la compose de façon à la rendre plus complétement intelligible. Il devient alors possible d’entendre ce qui est trop global, et de relancer exactement sur ce que la personne vient de dire (donc sans rien induire de nouveau de la part de l’intervieweur). Typiquement : « et quand vous faites x par quoi vous commencez ? »… qu’est-ce que vous faites ? ». Ça n’a l’air de rien, mais c’est quelque chose que je n’ai jamais observé de manière claire ailleurs ! Comme si beaucoup restaient aveugles aux détails de la description ou n’en thématisaient pas la méthode.

5 – Dépasser la qualification déficiente : l’expansion des qualités.

Le dépassement technique complémentaire est celui qui porte son attention sur les jugements, de deux points de vue :

a/ s’il y a la verbalisation d’un jugement (c’était bien, ça allait) identifier le critère (la prise d’information qui apporte l’information, qui fonde le jugement). Sans la connaissance du critère (comment vous saviez que …) l’information donnée par le jugement ne repose sur rien, vous n’êtes pas informé, vous n’avez qu’un commentaire, pas une description ;

b/ chaque qualificatif, peut être repris et amplifié pour être décomposé en qualification plus fines, plus discriminantes. Un peu comme si quelqu’un vous dit que ce vin est parfumé, …et quand il est parfumé comment peut on décrire ce parfum …

 

6/ Dépasser l’écoute de ce qui se dit pour entendre de qui manque : écoute et analyse de l’activité.

Le troisième dépassement technique repose sur l’analyse de l’activité, ce qui permet d’entendre ce qui manque dans le déroulement de l’action décrit. Non pas que l’intervieweur sache tout, mais il entend que pour réaliser telle action, il a fallu nécessairement s’informer avant, savoir où s’informer, savoir de quoi s’informer. Il a une idée logique de la structure causale potentielle de toute action qui lui permet dans le fil de l’entretien d’entendre ce qui ne se dit pas et qui va manquer pour reconstruire une intelligibilité suffisante du déroulement de l’action.

 

7/ Dépasser l’acceptation indifférenciée de tous les types de discours.

Le quatrième dépassement technique repose sur la théorie des domaines de verbalisation (Vermersch 1994, 2014) et de l’attention portée à distinguer parmi ces domaines ceux qui sont étrangers à la description de l’action, pour pouvoir guider la personne vers cette description. Savoir entendre et distinguer les commentaires, l’absence d’adressage en je, l’énoncé de théories, la description non plus de sa propre action mais du contexte ou des circonstances, ou encore décrire ce que font les autres en omettant ou oubliant ce que l’on fait soi-même.

 

Pour ces quatre dépassements techniques nous avons mis au point de nombreux savoir faires, de nombreuses formulations de relances efficaces, la suppression de nombreuses formulation intuitivement séduisantes mais contre productives, et je ne les détaille pas ici, il faut les apprendre par la pratique expérientielle. On ne peut pas apprendre le tango par correspondance.

 

Ce que je viens de vous présenter nous a mis en mouvement pendant une dizaine d’années, jusqu’à découvrir les limites de la fragmentation, de l’expansion des qualités ou de l’écoute en creux. Dans les actions de prises de décisions rapides, dans les transitions entre sous buts, nous buttions sur la difficulté à rentrer dans suffisamment de détails. Nous avons cherché de nouveaux dépassements dans deux techniques de soi : la dissociation, la prise en compte des instances de soi.

 

8/ Dépassement par les techniques de dissociation et de changements de point de vue.

Premier dépassement psychologique : la prise en compte de la possibilité de produire des changements de point de vue rétrospectif par différentes techniques qui reposent toutes sur la possibilité normale de la conscience de se dissocier pour apercevoir comme objet de réflexion exactement ce dans quoi elle était empêtrée sans pouvoir aller plus loin.

Fondamentalement ces techniques de dissociation reposent sur une sortie de la position habituelle de la conscience, ce peut être simplement en changeant d’adressage, ne serait-ce qu’en passant du je au il, le point de vue change et de nouvelles informations apparaissent sur ce « qu’il » faisait.  On peut solliciter « l’observateur », « le témoin » de soi qui est présent chez chacun, ou on peut encore demander à la personne de se lever et de changer de lieu en trouvant une position qui lui convienne pour mieux « voir », « s’informer », ce qu’elle faisait dans le passé. Ce changement de position[1] peut être fait en imagination de façon tout aussi efficace. On peut cumuler un changement de position et la suggestion de convoquer un autre soi-même suivant de nombreuses variantes que je ne développe pas ici. Ce dépassement par dissociation nous a permit de constater que de nouvelles informations sur le vécu passé pouvait être mis à jour. On avait non seulement une prise de conscience, mais un changement d’origine du rayon attentionnel qui produisait des effets tout à fait étonnant et permettait d’aller plus loin que ce que nous avions fait jusqu’à présent.

 

9/ Dépassement par la prise en compte des multiples instances.

Le second dépassement psychologique, est liée à la prise en compte du fait que l’on pouvait avoir en soi plusieurs sources d’agentivité lors d’un vécu de prise de décision. Une part de moi a déjà choisis, une autre est réticente, une troisième joue un rôle régulateur, nous avons nommé ces parties de soi des « instances ». Nous avons découvert qu’il était possible de verbaliser séparément le rôle de chacune de ces instances lors d’une micro transition, ce qui ouvre à beaucoup plus de finesses dans la description des parties de soi-même et la compréhension du déroulement des actes intimes de délibération et de choix.

Ces deux dépassements psychologiques nous conduisent semble-t-il à une vraie limite descriptive de ce que l’on viser par l’introspection, nous touchons à ce qui est impénétrable à la conscience.

Est-il possible de dépasser cette limite ?

 

10/ Dépassement par la prise en compte du Potentiel, des N3 et N4.

Ce qui est bien connu des philosophes depuis toujours et des « protos-psychologues » du 19ème siècle, bien avant la thématisation de Freud de l’inconscient, c’est que « la pensée est une activité inconsciente de l’esprit » (Binet 1905). Avant toute considération névrotique, psychopathologique, il y a toujours eu une conscience théorique du fait qu’il se passait plus de choses en nous, dans notre pensée, dans nos actes que ce que la conscience réfléchie en connaissait. L’école de Würzburg qui a été le point de départ des études introspectives de la pensée est tombée immédiatement sur des déclarations descriptives des sujets qui décrivaient non pas le contenu ou les actes de leur pensée, mais des images sans relation directe, des sentiments intellectuels donnant des indications indirectes, manifestant des signes de la teneur, de la direction, de l’ajustement du processus en cours sans en donner nécessairement le détail.

Ce que, pour ma part, j’ai nommé le niveau 3 (N3) de description. Tous ce que nous avons présenté comme dépassement jusqu’à présent permettaient d’aller de plus en plus loin dans le niveau 2 de description, c’est-à-dire le niveau de description factuelle de plus en plus détaillé de chaque moment vécu. Le N3, exprimé spontanément ou qui pourra être recherché délibérément, donne une indication sur ce qui se passe dans l’activité non consciente de la pensée, ce que j’ai proposé de nommer le Potentiel pour sortir de la caractéristique privative et des connotations névrotiques du terme inconscient.

Ce qui devient passionnant c’est que si le N3 est le signe de l’activité du potentiel, il devient possible de passer à une étape supplémentaire, en demandant qu’est-ce que ce signe nous apprend de plus. Ce faisant, on passe à un nouveau niveau de description (N4), mais description de quoi ? En fait, dans le Potentiel, on trouve sédimenté, cristallisé, la totalité de ce qui a affecté le sujet qu’il le sache ou non, et tout autant la totalité des schèmes qui se sont engendrés par l’exercice, la répétition, l’adaptation à de nouvelles situations, l’échec des schèmes disponibles etc. On a donc une dimension d’organisation : les schèmes, à tous les niveaux d’organisations des différents registres de fonctionnement cognitif disponibles (cf. Vermersch 1976). Le niveau N3 nous signale, nous informe indirectement de la mise en œuvre de ces schèmes, et nous donne rétrospectivement une piste pour rendre intelligible non pas les micro détails inaccessibles d’une action, mais le schème qui a été mobilisé et qui rend compte de l’organisation de cette action. On a dépassé la description pas à pas, détail par détail, par une mise à jour de l’organisation sous-jacente de l’action !

Ce qui est intéressant techniquement c’est qu’il est possible par des techniques sollicitant le ressenti (inspiré du focusing généralisé), ou par la vision non verbale de ce qui s’est passé (modèle du Feldenkrais tiré de la pnl) d’aider l’interviewé à produire ces signes (N3) et à en dégager dans un second temps le sens organisationnel (le schème).

Nous en sommes là à cette date (2015)

Que nous réserve l’avenir ?

 

[Note. Bien entendu, l’entretien d’explicitation comme toutes les techniques d’entretien est organisé dans le cadre d’une intersubjectivité soigneusement réglée, respect éthique et déontologique, négociation de la confidentialité, écoute de l’autre, gestion attentive de la dimension relationnelle. De plus pour chacun des points abordés de nombreux détails techniques en permettant la réalisation ne sont pas abordés ici et nécessite la lecture de mon livre, mais surtout une véritable formation expérientielle.]

 

 

 

[1] Le terme de « changement de position » contient deux possibilités non exclusives et dont nous avons fait l’expérience : 1/ changer de posture, 2/ changer de lieu.

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L’entretien d’explicitation comme dépassements de limites !

Pierre Vermersch

 

1/ Dépasser le rejet de l’introspection.

L’idée qui est à la base de la création de l’entretien d’explicitation est fondée sur un premier dépassement, à contre courant de tout ce que l’on m’avait enseigné à l’université, en opposition à l’idéologie dominante totalement hostile à l’usage de l’introspection dans la recherche cognitive.

Pour moi, ce dépassement répondait à la nécessité pour la recherche en psychologie de pouvoir s’informer de ce qu’à vécu une personne selon elle, et du caractère stupide, borné, de ne pas vouloir en tenir compte par principe !  Ce dépassement visait donc à réintégrer dans la recherche le point de vue en première personne. Et ce point de vue ne peut s’obtenir que par l’accès à ce qui a été vécu et sa mise en mots descriptive. Pour ne pas interférer avec le vécu pendant qu’il se vit j’ai privilégié l’accès rétrospectif, la verbalisation introspective va donc reposer sur la possibilité de se remémorer le vécu passé.

Cette posture et cette décision sont mon point de départ. Elles expriment ma réponse à un besoin de chercheur d’avoir des informations pour lesquelles il n’existe juste aucun autre moyen concevable que l’introspection ! Et ce ne sont pas les innombrables moyens de recueils de traces, d’observables, de signaux électrophysiologiques de toutes sortes qui pourront jamais donner ces informations intimes.

L’introspection n’a d’intérêt pour la recherche que par la production de verbalisation, et la personne impliquée n’est pas le chercheur (la plupart du temps), il faut donc une technique d’accompagnement de la verbalisation : une technique d’entretien, ce sera l’entretien d’explicitation. Il fallait créer une nouvelle technique parce qu’aucune des techniques d’entretien de l’époque ne correspondait à mes besoins, ni la technique de l’entretien non directif, plus clinique que visant des données de recherche, ni l’entretien critique piagétien visant surtout à vérifier la stabilité des invariants par des contre propositions, ni toutes les techniques visant les représentations et les opinions.

Pour créer une nouvelle technique, ma première décision a été de la centrer sur la dimension agie du vécu, parce que questionner une action finalisée et productive (qu’elle soit matérielle, symbolique ou mentale) obligeait d’inscrire tout discours dans les contraintes (matérielles, logiques, chronologiques, causales) inhérentes à la visée d’un résultat et permettait donc potentiellement de trianguler les verbalisations avec toutes ces contraintes objectivables. Le primat de la référence au vécu de l’action me permettait d’éviter de questionner par exemple des représentations sans même savoir comment elles étaient incarnées !

 

2/ Dépasser les limites habituelles de la remémoration : l’évocation.

Le dépassement suivant a été de fonder toute la mise en place de l’entretien d’explicitation sur la mobilisation d’un acte de remémoration involontaire : l’évocation. D’avoir découvert les techniques indirectes permettant de la susciter, de la maintenir, et produire des informations beaucoup plus nombreuses et détaillées que tout ce qu’on avait obtenu jusqu’à présent.

Au lieu de me fier aux résultats de toutes les études expérimentales sur la mémoire en décrivant les limites, je me suis fondé sur l’aide à la remémoration et ce que l’on pouvait en obtenir. Il faut bien prendre conscience que l’énorme littérature scientifique sur la mémoire constate ces limites, constate que l’on peut manipuler les souvenirs facilement, que l’on peut aisément créer des fausses mémoires, mais personne n’a travaillé sur la manière d’aider à la remémoration et la possibilité de créer les conditions pour ne pas faire de confusion.

Non pas que la technique de l’évocation soit parfaite, ou totale, mais elle permet d’obtenir une quantité d’informations sur le vécu passé qui stupéfait le chercheur, le praticien, et celui là même qui l’a vécu !

3/ Dépasser la conscience réfléchie : la prise de conscience rétrospective des contenus de la conscience en acte, pré réfléchie.

Ce dépassement des limites de la remémoration s’est accompagné de manière logique d’un second dépassement lié à la structure de la conscience. Si l’on fait l’hypothèse d’une structure à trois niveaux de la conscience (Husserl), on a d’une part, une conscience réfléchie qui sait ce dont elle est consciente au moment même où elle est vécue, mais représente peu de choses. Ensuite, on a une conscience en acte, ou conscience pré réfléchie qui mobilise de nombreuses ressources pendant l’acte, mais dont le sujet ne sait même pas qu’il les a mis en œuvre. Et enfin, une troisième strate que l’on peut qualifier d’inconsciente qui est active en tant que Potentiel de la totalité des ressources disponible chez le sujet comme sédimentation organisée de touts ses vécus. Par la mise en œuvre de l’évocation, nous avons découvert que le sujet qui prend le temps de se mettre dans le revécu de son passé, prend conscience (passe de la conscience pré réfléchie à la conscience réfléchie) d’éléments de son vécu qu’il découvre au moment même où il en parle, à son grand étonnement. Ce nouveau dépassement repose donc sur l’aide à la prise de conscience de ce que la personne a vécu !

L’entretien d’explicitation repose donc sur deux dimensions profondément subjectives : un acte de remémoration involontaire (l’évocation) permettant la prise de conscience rétrospective de son propre vécu passé.

 

Ce sont les bases subjectives, psychologiques, de la technique de l’entretien d’explicitation, ensuite, il y a toutes les techniques qui vont faire que ce à quoi on a accès par la remémoration et par la prise de conscience vont être encore développés.

 

4 – Dépasser le niveau de détail : la fragmentation.

Le premier dépassement technique est celui de la possibilité de faire fragmenter (d’aller dans plus de détails) chaque action énoncée. Chaque verbe d’action énoncé alerte l’intervieweur sur la possibilité de savoir si l’on peut développer la description des actions plus élémentaires qui la compose de façon à la rendre plus complétement intelligible. Il devient alors possible d’entendre ce qui est trop global, et de relancer exactement sur ce que la personne vient de dire (donc sans rien induire de nouveau de la part de l’intervieweur). Typiquement : « et quand vous faites x par quoi vous commencez ? »… qu’est-ce que vous faites ? ». Ça n’a l’air de rien, mais c’est quelque chose que je n’ai jamais observé de manière claire ailleurs ! Comme si beaucoup restaient aveugles aux détails de la description ou n’en thématisaient pas la méthode.

5 – Dépasser la qualification déficiente : l’expansion des qualités.

Le dépassement technique complémentaire est celui qui porte son attention sur les jugements, de deux points de vue :

a/ s’il y a la verbalisation d’un jugement (c’était bien, ça allait) identifier le critère (la prise d’information qui apporte l’information, qui fonde le jugement). Sans la connaissance du critère (comment vous saviez que …) l’information donnée par le jugement ne repose sur rien, vous n’êtes pas informé, vous n’avez qu’un commentaire, pas une description ;

b/ chaque qualificatif, peut être repris et amplifié pour être décomposé en qualification plus fines, plus discriminantes. Un peu comme si quelqu’un vous dit que ce vin est parfumé, …et quand il est parfumé comment peut on décrire ce parfum …

 

6/ Dépasser l’écoute de ce qui se dit pour entendre de qui manque : écoute et analyse de l’activité.

Le troisième dépassement technique repose sur l’analyse de l’activité, ce qui permet d’entendre ce qui manque dans le déroulement de l’action décrit. Non pas que l’intervieweur sache tout, mais il entend que pour réaliser telle action, il a fallu nécessairement s’informer avant, savoir où s’informer, savoir de quoi s’informer. Il a une idée logique de la structure causale potentielle de toute action qui lui permet dans le fil de l’entretien d’entendre ce qui ne se dit pas et qui va manquer pour reconstruire une intelligibilité suffisante du déroulement de l’action.

 

7/ Dépasser l’acceptation indifférenciée de tous les types de discours.

Le quatrième dépassement technique repose sur la théorie des domaines de verbalisation (Vermersch 1994, 2014) et de l’attention portée à distinguer parmi ces domaines ceux qui sont étrangers à la description de l’action, pour pouvoir guider la personne vers cette description. Savoir entendre et distinguer les commentaires, l’absence d’adressage en je, l’énoncé de théories, la description non plus de sa propre action mais du contexte ou des circonstances, ou encore décrire ce que font les autres en omettant ou oubliant ce que l’on fait soi-même.

 

Pour ces quatre dépassements techniques nous avons mis au point de nombreux savoir faires, de nombreuses formulations de relances efficaces, la suppression de nombreuses formulation intuitivement séduisantes mais contre productives, et je ne les détaille pas ici, il faut les apprendre par la pratique expérientielle. On ne peut pas apprendre le tango par correspondance.

 

Ce que je viens de vous présenter nous a mis en mouvement pendant une dizaine d’années, jusqu’à découvrir les limites de la fragmentation, de l’expansion des qualités ou de l’écoute en creux. Dans les actions de prises de décisions rapides, dans les transitions entre sous buts, nous buttions sur la difficulté à rentrer dans suffisamment de détails. Nous avons cherché de nouveaux dépassements dans deux techniques de soi : la dissociation, la prise en compte des instances de soi.

 

8/ Dépassement par les techniques de dissociation et de changements de point de vue.

Premier dépassement psychologique : la prise en compte de la possibilité de produire des changements de point de vue rétrospectif par différentes techniques qui reposent toutes sur la possibilité normale de la conscience de se dissocier pour apercevoir comme objet de réflexion exactement ce dans quoi elle était empêtrée sans pouvoir aller plus loin.

Fondamentalement ces techniques de dissociation reposent sur une sortie de la position habituelle de la conscience, ce peut être simplement en changeant d’adressage, ne serait-ce qu’en passant du je au il, le point de vue change et de nouvelles informations apparaissent sur ce « qu’il » faisait.  On peut solliciter « l’observateur », « le témoin » de soi qui est présent chez chacun, ou on peut encore demander à la personne de se lever et de changer de lieu en trouvant une position qui lui convienne pour mieux « voir », « s’informer », ce qu’elle faisait dans le passé. Ce changement de position[1] peut être fait en imagination de façon tout aussi efficace. On peut cumuler un changement de position et la suggestion de convoquer un autre soi-même suivant de nombreuses variantes que je ne développe pas ici. Ce dépassement par dissociation nous a permit de constater que de nouvelles informations sur le vécu passé pouvait être mis à jour. On avait non seulement une prise de conscience, mais un changement d’origine du rayon attentionnel qui produisait des effets tout à fait étonnant et permettait d’aller plus loin que ce que nous avions fait jusqu’à présent.

 

9/ Dépassement par la prise en compte des multiples instances.

Le second dépassement psychologique, est liée à la prise en compte du fait que l’on pouvait avoir en soi plusieurs sources d’agentivité lors d’un vécu de prise de décision. Une part de moi a déjà choisis, une autre est réticente, une troisième joue un rôle régulateur, nous avons nommé ces parties de soi des « instances ». Nous avons découvert qu’il était possible de verbaliser séparément le rôle de chacune de ces instances lors d’une micro transition, ce qui ouvre à beaucoup plus de finesses dans la description des parties de soi-même et la compréhension du déroulement des actes intimes de délibération et de choix.

Ces deux dépassements psychologiques nous conduisent semble-t-il à une vraie limite descriptive de ce que l’on viser par l’introspection, nous touchons à ce qui est impénétrable à la conscience.

Est-il possible de dépasser cette limite ?

 

10/ Dépassement par la prise en compte du Potentiel, des N3 et N4.

Ce qui est bien connu des philosophes depuis toujours et des « protos-psychologues » du 19ème siècle, bien avant la thématisation de Freud de l’inconscient, c’est que « la pensée est une activité inconsciente de l’esprit » (Binet 1905). Avant toute considération névrotique, psychopathologique, il y a toujours eu une conscience théorique du fait qu’il se passait plus de choses en nous, dans notre pensée, dans nos actes que ce que la conscience réfléchie en connaissait. L’école de Würzburg qui a été le point de départ des études introspectives de la pensée est tombée immédiatement sur des déclarations descriptives des sujets qui décrivaient non pas le contenu ou les actes de leur pensée, mais des images sans relation directe, des sentiments intellectuels donnant des indications indirectes, manifestant des signes de la teneur, de la direction, de l’ajustement du processus en cours sans en donner nécessairement le détail.

Ce que, pour ma part, j’ai nommé le niveau 3 (N3) de description. Tous ce que nous avons présenté comme dépassement jusqu’à présent permettaient d’aller de plus en plus loin dans le niveau 2 de description, c’est-à-dire le niveau de description factuelle de plus en plus détaillé de chaque moment vécu. Le N3, exprimé spontanément ou qui pourra être recherché délibérément, donne une indication sur ce qui se passe dans l’activité non consciente de la pensée, ce que j’ai proposé de nommer le Potentiel pour sortir de la caractéristique privative et des connotations névrotiques du terme inconscient.

Ce qui devient passionnant c’est que si le N3 est le signe de l’activité du potentiel, il devient possible de passer à une étape supplémentaire, en demandant qu’est-ce que ce signe nous apprend de plus. Ce faisant, on passe à un nouveau niveau de description (N4), mais description de quoi ? En fait, dans le Potentiel, on trouve sédimenté, cristallisé, la totalité de ce qui a affecté le sujet qu’il le sache ou non, et tout autant la totalité des schèmes qui se sont engendrés par l’exercice, la répétition, l’adaptation à de nouvelles situations, l’échec des schèmes disponibles etc. On a donc une dimension d’organisation : les schèmes, à tous les niveaux d’organisations des différents registres de fonctionnement cognitif disponibles (cf. Vermersch 1976). Le niveau N3 nous signale, nous informe indirectement de la mise en œuvre de ces schèmes, et nous donne rétrospectivement une piste pour rendre intelligible non pas les micro détails inaccessibles d’une action, mais le schème qui a été mobilisé et qui rend compte de l’organisation de cette action. On a dépassé la description pas à pas, détail par détail, par une mise à jour de l’organisation sous-jacente de l’action !

Ce qui est intéressant techniquement c’est qu’il est possible par des techniques sollicitant le ressenti (inspiré du focusing généralisé), ou par la vision non verbale de ce qui s’est passé (modèle du Feldenkrais tiré de la pnl) d’aider l’interviewé à produire ces signes (N3) et à en dégager dans un second temps le sens organisationnel (le schème).

Nous en sommes là à cette date (2015)

Que nous réserve l’avenir ?

 

[Note. Bien entendu, l’entretien d’explicitation comme toutes les techniques d’entretien est organisé dans le cadre d’une intersubjectivité soigneusement réglée, respect éthique et déontologique, négociation de la confidentialité, écoute de l’autre, gestion attentive de la dimension relationnelle. De plus pour chacun des points abordés de nombreux détails techniques en permettant la réalisation ne sont pas abordés ici et nécessite la lecture de mon livre, mais surtout une véritable formation expérientielle.]

 

 

 

[1] Le terme de « changement de position » contient deux possibilités non exclusives et dont nous avons fait l’expérience : 1/ changer de posture, 2/ changer de lieu.

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1 Commentaire pour “L’entretien d’explicitation comme dépassements de limites !

  1. Vermersch

    Et l’hypnose peut-il être un outil à prendre en compte ?

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