Le paradoxe de « l’évocation dissociée ». Propositions pour un nouveau concept.

Le paradoxe de « l’évocation dissociée ».
Propositions pour un nouveau concept.
 
Depuis plusieurs années maintenant, nous développons l’exploration de la description des vécus passés en introduisant des techniques de décentration qui font appel à des changements de positions imaginaires ou réelles, et qui font apparaître à chaque fois une nouvelle instance qui est à même de prendre connaissance et de verbaliser ce qui se passe pour l’interviewé en rajoutant souvent des informations nouvelles. De façon générique, j’ai appelé ces instances : des dissociés, faisant ainsi référence à la capacité normale et fondamentale de la conscience de se scinder autant que nécessaire sans que le sujet ne perde pour autant la continuité de sa relation à lui-même (maintien de l’interconnexion inter expérientielle) et sans qu’il entre dans une pathologie de dissociation. Chacune de ces instances, a un point de vue sur le vécu de référence passé (V1), ou quelques fois sur la manière dont il se relie à ce V1 lors de l’entretien d’explicitation (V2), ce qui dans ce dernier cas permet de créer des métapositions éclairant les difficultés de l’entretien.
En explorant ces « exopositions », nous avons découvert que le principe de base de l’entretien d’explicitation relativement à la relation au passé dans la remémoration, c’est-à-dire l’évocation, ne semblait plus respecté de la même manière.
L’évocation dans son principe est un acte basé sur un revécu, sur une proximité retrouvée avec son passé, entraînant que ce qui était contenu dans ce passé se redonne de façon vivante, chaude, proche. L’évocation est donc caractérisée par la précision de sa relation à un vécu passé spécifié (il n’y a pas d’évocation d’un vécu en général), par l’absence d’effort de remémoration (qui signalerait la mise en œuvre d’autres actes de rappels et la perte de l’évocation dans la mesure où celle-ci est un acte exclusif), par la verbalisation en « je » (le caractère personnel de mon passé est activement présent, ce dont témoigne l’adressage personnalisé en je), et par l’éveil des états internes quand ils étaient prégnants (tensions corporelles, émotions, valences, douleurs, proprioceptions, postures qui se réactualisent). Jusque là tout semblait clair et bien défini pour repérer l’évocation.
Mais avec la mise en œuvre des techniques de dissociés, de la multiplication des exopositons, il nous est apparu progressivement que dans ces positions dissociées, tout en restant relié à la situation vécue passée de référence (V1), les états internes étaient beaucoup moins prégnants dans leurs effets, voire absents. Ce qui n’empêche pas de les « voir » dans la situation passée, mais les voir justement ne signifie pas les ressentir à nouveau.
Pourtant, le lien à la situation passée, la précision et l’abondance de la remémoration, semblait être maintenue, sans efforts supplémentaires. Pire, quand nous mobilisons des instances qui sont des mentors, c’est-à-dire non plus des co-identités de soi, mais en faisant appel à des personnages réels ou imaginaires qui perçoivent la situation passée, ils semblent tout à fait bien branchés sur le passé, et même ils y observent et décrivent des aspects que l’interviewé dans sa position de départ ne se remémorait pas, ou ne discriminait pas dans son passé.
On avait à faire à une évocation « froide », sans la chaleur de la subjectivité, propre à l’évocation habituelle. Une évocation quand même dans la mesure où la qualité de précision de la remémoration du vécu est conservée sans effort (le critère de l’effort est essentiel pour discriminer entre l’acte d’évocation et les autres modes de rappel, l’absence d’effort signale le caractère involontaire de la remémoration).
Je propose de nommer ce type d’évocation une « évocation dissociée ».
 
Cette appellation me paraît cohérente avec les techniques de dissociation mise en œuvre, mais aussi avec les vocables et les pratiques de la PNL, relativement aux notions de « positions associées » et « positions dissociées ».
Une position associée, relativement au passé, contient nécessairement des éléments de sensorialité, et toujours plus que la canal visuel (par exemple de l’auditif, du ressenti, de l’olfactif). Si la seule information qui se donne est visuelle c’est un signe du fait que la personne n’est pas encore vraiment associée au passé, ou qu’elle pourrait l’être plus. L’intervieweur est alors invité à la guider pour qu’elle retrouve d’autres impressions sensorielles (par exemple avec des techniques de chevauchement sensoriel de la PNL). La position dissociée, est souvent synonyme de la seule présence d’informations visuelles, et un pas de plus est franchi dans le degré de dissociation quand la personne non seulement « voit », mais voit depuis l’extérieur d’elle-même (elle se voit par exemple).
Il existe au moins une technique précise  d’usage des techniques de positions dissociées qui ont pour but de permettre le retour sur les situations traumatiques passées, sans que la personne soit immédiatement entraînée dans une réaction émotionnelle forte, voire une perte de conscience. La technique consiste à proposer à la personne d’imaginer de projeter la vision de son passé (traumatique ) sur un support numérique que l’on peut interrompre à tout moment avec une télécommande et de le visualiser sur un écran télé (mise à distance, canal visuel privilégié, contrôle facile). Si c’est nécessaire, il est possible d’introduire une double dissociation, en proposant à la personne de se protéger en imaginant de se mettre « elle-même » dans un coin éloigné de la pièce, de telle façon qu’elle ne soit pas affectée par ce que voit son instance restée sur la chaise et regardant la télévision. On a bien là une technique d’évocation dissociée.
Dans nos expériences d’évocation dissociée, ce qui nous a surpris, c’est le maintien en prise avec le passé comme quand l’évocation est chaude, touchante, sensoriellement riche. La froideur de l’évocation, son caractère distancié, ne semble rien changer à la possibilité d’opérer le réfléchissement du passé, sa prise de conscience, alors que l’engagement subjectif paraît moindre.
Chercher ici à cerner cette conduite d’évocation dissociée est pour moi ouvrir une porte à faire de nouvelles expériences lors de la prochaine Université d’été pour vérifier, discriminer, explorer ses propriétés.
 
 
 
 
 
 
 
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Le paradoxe de « l’évocation dissociée ».
Propositions pour un nouveau concept.
 
Depuis plusieurs années maintenant, nous développons l’exploration de la description des vécus passés en introduisant des techniques de décentration qui font appel à des changements de positions imaginaires ou réelles, et qui font apparaître à chaque fois une nouvelle instance qui est à même de prendre connaissance et de verbaliser ce qui se passe pour l’interviewé en rajoutant souvent des informations nouvelles. De façon générique, j’ai appelé ces instances : des dissociés, faisant ainsi référence à la capacité normale et fondamentale de la conscience de se scinder autant que nécessaire sans que le sujet ne perde pour autant la continuité de sa relation à lui-même (maintien de l’interconnexion inter expérientielle) et sans qu’il entre dans une pathologie de dissociation. Chacune de ces instances, a un point de vue sur le vécu de référence passé (V1), ou quelques fois sur la manière dont il se relie à ce V1 lors de l’entretien d’explicitation (V2), ce qui dans ce dernier cas permet de créer des métapositions éclairant les difficultés de l’entretien.
En explorant ces « exopositions », nous avons découvert que le principe de base de l’entretien d’explicitation relativement à la relation au passé dans la remémoration, c’est-à-dire l’évocation, ne semblait plus respecté de la même manière.
L’évocation dans son principe est un acte basé sur un revécu, sur une proximité retrouvée avec son passé, entraînant que ce qui était contenu dans ce passé se redonne de façon vivante, chaude, proche. L’évocation est donc caractérisée par la précision de sa relation à un vécu passé spécifié (il n’y a pas d’évocation d’un vécu en général), par l’absence d’effort de remémoration (qui signalerait la mise en œuvre d’autres actes de rappels et la perte de l’évocation dans la mesure où celle-ci est un acte exclusif), par la verbalisation en « je » (le caractère personnel de mon passé est activement présent, ce dont témoigne l’adressage personnalisé en je), et par l’éveil des états internes quand ils étaient prégnants (tensions corporelles, émotions, valences, douleurs, proprioceptions, postures qui se réactualisent). Jusque là tout semblait clair et bien défini pour repérer l’évocation.
Mais avec la mise en œuvre des techniques de dissociés, de la multiplication des exopositons, il nous est apparu progressivement que dans ces positions dissociées, tout en restant relié à la situation vécue passée de référence (V1), les états internes étaient beaucoup moins prégnants dans leurs effets, voire absents. Ce qui n’empêche pas de les « voir » dans la situation passée, mais les voir justement ne signifie pas les ressentir à nouveau.
Pourtant, le lien à la situation passée, la précision et l’abondance de la remémoration, semblait être maintenue, sans efforts supplémentaires. Pire, quand nous mobilisons des instances qui sont des mentors, c’est-à-dire non plus des co-identités de soi, mais en faisant appel à des personnages réels ou imaginaires qui perçoivent la situation passée, ils semblent tout à fait bien branchés sur le passé, et même ils y observent et décrivent des aspects que l’interviewé dans sa position de départ ne se remémorait pas, ou ne discriminait pas dans son passé.
On avait à faire à une évocation « froide », sans la chaleur de la subjectivité, propre à l’évocation habituelle. Une évocation quand même dans la mesure où la qualité de précision de la remémoration du vécu est conservée sans effort (le critère de l’effort est essentiel pour discriminer entre l’acte d’évocation et les autres modes de rappel, l’absence d’effort signale le caractère involontaire de la remémoration).
Je propose de nommer ce type d’évocation une « évocation dissociée ».
 
Cette appellation me paraît cohérente avec les techniques de dissociation mise en œuvre, mais aussi avec les vocables et les pratiques de la PNL, relativement aux notions de « positions associées » et « positions dissociées ».
Une position associée, relativement au passé, contient nécessairement des éléments de sensorialité, et toujours plus que la canal visuel (par exemple de l’auditif, du ressenti, de l’olfactif). Si la seule information qui se donne est visuelle c’est un signe du fait que la personne n’est pas encore vraiment associée au passé, ou qu’elle pourrait l’être plus. L’intervieweur est alors invité à la guider pour qu’elle retrouve d’autres impressions sensorielles (par exemple avec des techniques de chevauchement sensoriel de la PNL). La position dissociée, est souvent synonyme de la seule présence d’informations visuelles, et un pas de plus est franchi dans le degré de dissociation quand la personne non seulement « voit », mais voit depuis l’extérieur d’elle-même (elle se voit par exemple).
Il existe au moins une technique précise  d’usage des techniques de positions dissociées qui ont pour but de permettre le retour sur les situations traumatiques passées, sans que la personne soit immédiatement entraînée dans une réaction émotionnelle forte, voire une perte de conscience. La technique consiste à proposer à la personne d’imaginer de projeter la vision de son passé (traumatique ) sur un support numérique que l’on peut interrompre à tout moment avec une télécommande et de le visualiser sur un écran télé (mise à distance, canal visuel privilégié, contrôle facile). Si c’est nécessaire, il est possible d’introduire une double dissociation, en proposant à la personne de se protéger en imaginant de se mettre « elle-même » dans un coin éloigné de la pièce, de telle façon qu’elle ne soit pas affectée par ce que voit son instance restée sur la chaise et regardant la télévision. On a bien là une technique d’évocation dissociée.
Dans nos expériences d’évocation dissociée, ce qui nous a surpris, c’est le maintien en prise avec le passé comme quand l’évocation est chaude, touchante, sensoriellement riche. La froideur de l’évocation, son caractère distancié, ne semble rien changer à la possibilité d’opérer le réfléchissement du passé, sa prise de conscience, alors que l’engagement subjectif paraît moindre.
Chercher ici à cerner cette conduite d’évocation dissociée est pour moi ouvrir une porte à faire de nouvelles expériences lors de la prochaine Université d’été pour vérifier, discriminer, explorer ses propriétés.
 
 
 
 
 
 
 
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1 Commentaire pour “Le paradoxe de « l’évocation dissociée ». Propositions pour un nouveau concept.

  1. balas-chanel

    Très intéressant, Pierre. Merci.
    Cela correspond bien à ce que nous avons vécu cet été dans notre groupe (Cathy, Thibaut et moi).
    Il me semble que c’est un contact au passé plus « global », qui n’empêche pas de retrouver des informations très fines, notamment à propos de « l’évolution » de la pensée en V1. Ce qu’on découvre n’est plus une succession d’activités mentales, mais comme un mouvement mental qui se fait tout seul. Un peu comme les films accélérés d’éclosion de fleurs.

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