La prise en compte des modes d’adressage dans l’entretien d’explicitation : je, JE, il, elle, ça : l’agentivité au centre de l’autoréférence.

 

La prise en compte des modes d’adressage dans l’entretien d’explicitation : je, JE, il, elle, ça : l’agentivité au centre de l’autoréférence.

 

1/ Lors d’un entretien d’explicitation, il y a l’étape initiale de la mise en évocation comme condition de l’accès à la mémoire du revécu, c’est un fondamental de notre pratique. Dans ce cadre, l’intervieweur est très attentif à ce que l’interviewé s’exprime en « je » comme signe qu’il accède à une parole incarnée, indiquant qu’il se place de son point de vue, et donc qu’il est bien relié à son vécu passé. Une autre façon de le dire est que l’on recherche le signe d’une parole agentive, c’est-à-dire d’une parole dans laquelle l’interviewé se place comme agent (responsable, cause, source) de ses actes : je fais, je vois, je pense, je me dis etc …

C’est une première approche du sens de l’usage du « je », qui s’appuie sur la distinction entre s’exprimer comme agent ou pas. Quand l’interviewé s’exprime en « on », en « nous », en « tu », qu’il parle des autres ou des circonstances, il ne se place pas comme agent, plutôt comme témoin, comme pédagogue qui explique, et nous savons que ce faisant , il ne peut pas avoir accès à la remémoration de son vécu passé.

Mais :

2/ Quand nous passons dans le monde de l’intra psychique, c’est-à-dire de la description très détaillée de la subjectivité lors de micro transitions propres aux prises de décisions (choisir de se déplacer à tel endroit plutôt que tel autre, par exemple), il va falloir aller plus fin et pour cela différencier différentes source d’agentivité.

Ce que j’ai nommé provisoirement de la façon la plus neutre possible : les instances. Chaque instance que l’interviewé distingue en lui-même, l’est parce qu’elle est une source, une cause, une origine dynamique d’agentivité. (Mais cela ne veut pas dire que cette instance fonctionne toujours de façon positive et propulsive, tous les cas de figures sont imaginables et ont déjà été rencontré : force d’immobilisation, blocage, force de refus etc.)

Dans cette deuxième étape, l’agentivité reste au centre de mon raisonnement, mais elle se déploie suivant une multiplicité d’instances. Ces instances apparaissent parce qu’il y a négociation, parce qu’il y a perception de plusieurs forces d’agentivité. Une instance de moi veut y aller (par exemple, mon corps est vécu comme déjà tourné, déjà en mouvement vers …), une autre instance a peur, hésite (« ma tête, se demande si c’est une bonne chose, et s’il ne vaut pas mieux retenir le mouvement naissant), et une troisième exerce une influence modératrice et donne un tempo délicat et positif au mouvement (dans l’exemple que je résume ici, l’interviewé parle de son émotion qui module le mouvement dans une douce gradualité). Tous les exemples que j’ai vécu se sont traduits par la mise à jour d’une multiplicité d’instances, qui m’apparaissent d’autant mieux qu’elles sont contrastées et imposent une forme ou une autre de d’échange intérieur (pas forcément avec des mots).

Du coup l’adressage qui permet de verbaliser ce qui se passe avec chacune des instances distinguées devient inhabituel et peut poser de gros problèmes d’intelligibilités. L’exemple le plus délicat est celui de l’ambiguïté du « je », que nous avons envie de distinguer d’une notation comme « JE », ou « J ».

3/ De « je » à « J ».

Dans le premier point de ce billet, j’ai rappelé l’intérêt de voir apparaître l’adressage en « je » comme signe d’apparition de l’agentivité. Mais quand l’agentivité est distribuée entre plusieurs instances, le « je » devient insuffisant. Dans le discours des interviewés apparaît le besoin de dire que c’est « il » qui donne l’impulsion, et même quelques fois la nécessité s’impose de dire que « ça » se fait (on a carrément perdu la dimension personnalisante du il ou elle). Mais entendez bien que c’est une façon de dire que ce n’est pas « J » qui est cause.

Quand il y a plusieurs sources d’agentivité, plusieurs instances, le « je » perd son sens, il est trop global, il ne se prête pas à des différenciations.

En fait, cela fait prendre conscience que le « je » habituel, s’il est important à repérer comme preuve d’agentivité en contraste avec son absence globale, ce « je » n’est que la notation commode, habituelle de la cohérence inter-expérientielle. J’emprunte ce vocabulaire à un auteur autrichien (W. Fasching, The mineness of experience.). Je n’utilise pas le terme « d’identité » ou de « moi », mais plutôt l’idée que toutes mes expériences sont assemblées pour moi par une continuité, quelques soient les transformations de mon corps au fil des âges, de mes pensées, de mes rôles etc. Le « je » qualifie bien l’agentivité, mais de façon globale, indifférenciée, nous avons besoin de plus de précisions quand nous entrons dans la description fine de l’intrapsychique.

Dans ce cas, le fait d’écrire « J » ou « JE », désigne une des instances parmi d’autres. Le plus souvent l’instance la plus familière, celle à partir de laquelle mes décisions et mouvement semblent s’originer le plus fréquemment. Cela ne préjuge pas de façon générale que ce « JE » soit la tête, la rationalité ou encore la pensée, les différences entre les individus sont suffisamment grandes pour que J soit le corps, ou une partie du corps, l’émotion, le cœur, out tout autre désignation subjectivement adéquate à chacun.

 

Le point important que je veux souligner c’est que noter JE ou J ne s’oppose pas à la notation habituelle en « je », sinon qu’elle s’inscrit dans une perspective différente : dès que j’utilise JE, c’est que la description prend en compte la multi agentivité des différentes instances. Mais alors …

 

4/ Mais alors, je dois devenir vigilant d’une nouvelle manière à l’utilisation que l’interviewé fait de … « je ». Car dans la description des délibérations intimes, dans la description des attributions d’agentivité lors d’une prise de décision, il devient important de vérifier que le « je » spontané, ne se mélange pas avec JE, l’instance qui est une des protagonistes intérieurs.

Il faut apprendre à dire : JE est indécis (comme on dirait x est indécis), et non plus « je » suis indécis. Le premier désigne une des instances, le second s’attribue toute l’agentivité et nous fait perdre les distinctions subjectives.

C’est difficile ! Il y a tout un apprentissage d’arrêter de s’attribuer globalement toute l’agentivité, et de s’exprimer en : « il » ne sait pas encore ; ou : « ça » le conduit à cet endroit : de façon à respecter soigneusement la description des différences instances de soi.

 

5/ Finalement ce qui traverse ce billet et qui est prégnant depuis l’Université d’été 2015 c’est le concept d’agentivité. Il devient le moteur de la discrimination entre « je » et JE, et plus loin de la prise en compte des différentes sources d’agentivité en soi lors d’une prise de décision, d’un débat intime.

 

 

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La prise en compte des modes d’adressage dans l’entretien d’explicitation : je, JE, il, elle, ça : l’agentivité au centre de l’autoréférence.

 

1/ Lors d’un entretien d’explicitation, il y a l’étape initiale de la mise en évocation comme condition de l’accès à la mémoire du revécu, c’est un fondamental de notre pratique. Dans ce cadre, l’intervieweur est très attentif à ce que l’interviewé s’exprime en « je » comme signe qu’il accède à une parole incarnée, indiquant qu’il se place de son point de vue, et donc qu’il est bien relié à son vécu passé. Une autre façon de le dire est que l’on recherche le signe d’une parole agentive, c’est-à-dire d’une parole dans laquelle l’interviewé se place comme agent (responsable, cause, source) de ses actes : je fais, je vois, je pense, je me dis etc …

C’est une première approche du sens de l’usage du « je », qui s’appuie sur la distinction entre s’exprimer comme agent ou pas. Quand l’interviewé s’exprime en « on », en « nous », en « tu », qu’il parle des autres ou des circonstances, il ne se place pas comme agent, plutôt comme témoin, comme pédagogue qui explique, et nous savons que ce faisant , il ne peut pas avoir accès à la remémoration de son vécu passé.

Mais :

2/ Quand nous passons dans le monde de l’intra psychique, c’est-à-dire de la description très détaillée de la subjectivité lors de micro transitions propres aux prises de décisions (choisir de se déplacer à tel endroit plutôt que tel autre, par exemple), il va falloir aller plus fin et pour cela différencier différentes source d’agentivité.

Ce que j’ai nommé provisoirement de la façon la plus neutre possible : les instances. Chaque instance que l’interviewé distingue en lui-même, l’est parce qu’elle est une source, une cause, une origine dynamique d’agentivité. (Mais cela ne veut pas dire que cette instance fonctionne toujours de façon positive et propulsive, tous les cas de figures sont imaginables et ont déjà été rencontré : force d’immobilisation, blocage, force de refus etc.)

Dans cette deuxième étape, l’agentivité reste au centre de mon raisonnement, mais elle se déploie suivant une multiplicité d’instances. Ces instances apparaissent parce qu’il y a négociation, parce qu’il y a perception de plusieurs forces d’agentivité. Une instance de moi veut y aller (par exemple, mon corps est vécu comme déjà tourné, déjà en mouvement vers …), une autre instance a peur, hésite (« ma tête, se demande si c’est une bonne chose, et s’il ne vaut pas mieux retenir le mouvement naissant), et une troisième exerce une influence modératrice et donne un tempo délicat et positif au mouvement (dans l’exemple que je résume ici, l’interviewé parle de son émotion qui module le mouvement dans une douce gradualité). Tous les exemples que j’ai vécu se sont traduits par la mise à jour d’une multiplicité d’instances, qui m’apparaissent d’autant mieux qu’elles sont contrastées et imposent une forme ou une autre de d’échange intérieur (pas forcément avec des mots).

Du coup l’adressage qui permet de verbaliser ce qui se passe avec chacune des instances distinguées devient inhabituel et peut poser de gros problèmes d’intelligibilités. L’exemple le plus délicat est celui de l’ambiguïté du « je », que nous avons envie de distinguer d’une notation comme « JE », ou « J ».

3/ De « je » à « J ».

Dans le premier point de ce billet, j’ai rappelé l’intérêt de voir apparaître l’adressage en « je » comme signe d’apparition de l’agentivité. Mais quand l’agentivité est distribuée entre plusieurs instances, le « je » devient insuffisant. Dans le discours des interviewés apparaît le besoin de dire que c’est « il » qui donne l’impulsion, et même quelques fois la nécessité s’impose de dire que « ça » se fait (on a carrément perdu la dimension personnalisante du il ou elle). Mais entendez bien que c’est une façon de dire que ce n’est pas « J » qui est cause.

Quand il y a plusieurs sources d’agentivité, plusieurs instances, le « je » perd son sens, il est trop global, il ne se prête pas à des différenciations.

En fait, cela fait prendre conscience que le « je » habituel, s’il est important à repérer comme preuve d’agentivité en contraste avec son absence globale, ce « je » n’est que la notation commode, habituelle de la cohérence inter-expérientielle. J’emprunte ce vocabulaire à un auteur autrichien (W. Fasching, The mineness of experience.). Je n’utilise pas le terme « d’identité » ou de « moi », mais plutôt l’idée que toutes mes expériences sont assemblées pour moi par une continuité, quelques soient les transformations de mon corps au fil des âges, de mes pensées, de mes rôles etc. Le « je » qualifie bien l’agentivité, mais de façon globale, indifférenciée, nous avons besoin de plus de précisions quand nous entrons dans la description fine de l’intrapsychique.

Dans ce cas, le fait d’écrire « J » ou « JE », désigne une des instances parmi d’autres. Le plus souvent l’instance la plus familière, celle à partir de laquelle mes décisions et mouvement semblent s’originer le plus fréquemment. Cela ne préjuge pas de façon générale que ce « JE » soit la tête, la rationalité ou encore la pensée, les différences entre les individus sont suffisamment grandes pour que J soit le corps, ou une partie du corps, l’émotion, le cœur, out tout autre désignation subjectivement adéquate à chacun.

 

Le point important que je veux souligner c’est que noter JE ou J ne s’oppose pas à la notation habituelle en « je », sinon qu’elle s’inscrit dans une perspective différente : dès que j’utilise JE, c’est que la description prend en compte la multi agentivité des différentes instances. Mais alors …

 

4/ Mais alors, je dois devenir vigilant d’une nouvelle manière à l’utilisation que l’interviewé fait de … « je ». Car dans la description des délibérations intimes, dans la description des attributions d’agentivité lors d’une prise de décision, il devient important de vérifier que le « je » spontané, ne se mélange pas avec JE, l’instance qui est une des protagonistes intérieurs.

Il faut apprendre à dire : JE est indécis (comme on dirait x est indécis), et non plus « je » suis indécis. Le premier désigne une des instances, le second s’attribue toute l’agentivité et nous fait perdre les distinctions subjectives.

C’est difficile ! Il y a tout un apprentissage d’arrêter de s’attribuer globalement toute l’agentivité, et de s’exprimer en : « il » ne sait pas encore ; ou : « ça » le conduit à cet endroit : de façon à respecter soigneusement la description des différences instances de soi.

 

5/ Finalement ce qui traverse ce billet et qui est prégnant depuis l’Université d’été 2015 c’est le concept d’agentivité. Il devient le moteur de la discrimination entre « je » et JE, et plus loin de la prise en compte des différentes sources d’agentivité en soi lors d’une prise de décision, d’un débat intime.

 

 

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