Illustration du billet de Pierre, Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation. Maryse Maurel

Illustration du billet de Pierre, Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

Maryse Maurel

Je voudrais revenir sur un épisode traumatique pour moi que j’ai pu reconfigurer par un recadrage en allant chercher

a/ la reconstitution de ce vécu (qui d’après mon estimation a duré cinq ou six secondes),

a/ qui de moi a agi dans ce moment très difficile,

b/ quels étaient (éventuellement) les schèmes sous-jacents et les instances agissantes.

1. Les faits, le déroulement temporel

En rentrant du séminaire de janvier, je me suis très brièvement endormie au volant de ma voiture, assez longtemps pourtant pour franchir une haie à gauche de la route et me retrouver deux mètres plus bas dans le jardin privé d’une résidence secondaire heureusement inoccupée en hiver. Il était 3h de l’après-midi, par un grand soleil et sous un mistral violent. Il m’a fallu quelques jours pour pouvoir laisser revenir ce moment et retrouver en évocation ce qui s’était passé. Le choc du passage de la haie m’a brutalement réveillée et a aussi freiné la voiture, j’allais très doucement parce que j’étais sur une toute petite route, à moins d’un kilomètre de chez moi. Pas le temps d’avoir peur et j’ai atterri en douceur dans le jardin ; pour preuve, l’airbag ne s’est pas déclenché. Et après, JE ne savait[1] plus et pourtant, la voiture était passée entre deux arbres, tellement juste que les deux rétroviseurs ont été arrachés et le haut s’est cabossé, dans un grand bruit, elle a évité à quelques centimètres près un abri de jardin et s’est arrêtée juste à temps devant un autre petit bâtiment. Avec le sentiment que JE n’avait rien fait d’autre que ne rien faire, que ça s’était fait.

2. Un peu d’auto-explicitation

Comme ma voiture n’est pas une voiture intelligente, j’ai dû chercher qui de moi avait agi, quel schème avait été activé à mon insu. J’ai pu retrouver les petits mouvements de mes mains sur le volant pour passer pile poil entre les deux arbres, la découverte de l’abri et de l’autre bâtiment derrière les arbres, le brusque mouvement pour tourner à gauche et éviter l’abri, une pensée fugitive et non formulée que la voiture allait s’écraser contre le deuxième bâtiment, la tension extrême de mon corps qui s’est cabré pour appuyer le plus fort possible sur la pédale de frein, j’ai retrouvé le contact de mon pied droit sur la pédale et sur le plancher de la voiture qui s’est immobilisée en calant. JE est alors revenue dans son corps et dans la voiture, j’ai tout de suite tourné le démarreur, le moteur est reparti, j’ai roulé jusqu’à une allée, que j’ai suivie pour me retrouver devant un portail. Je suis sortie de la voiture, le portail était fermé à clé et en me retournant, j’ai vu arriver un voisin qui m’a prise en charge. Il est évident que l’un des schèmes activés est celui de celle qui conduit des voitures depuis plus de cinquante ans. Mais il restait autre chose, quelle part de moi a laissé faire la conductrice, ici le lâcher prise était accompli par le fait de mon endormissement. Mais qui a pris les rênes ? Et qui a empêché JE de les reprendre. En continuant à laisser venir, j’ai contacté un état interne de calme et d’attente, attente du dénouement. Je fais l’hypothèse que c’est l’obstinée qui a agi, celle qui ne renonce pas, qui tente le tout pour le tout. Calme, tout faire pour limiter les dégâts. D’aucun pourrait l’appeler instinct de survie, ange gardien ou envie de vivre. Aucun mot ne me convient, mais c’est quelque chose de cet ordre-là. Je ne trouve rien de plus pour le moment.

La seule chose qui m’est revenue de l’activité de JE, en plus de l’état interne de calme, c’est aussi une attente et après le contournement de l’abri, une attente du choc qui paraissait inévitable pour JE.

Et le recadrage ? Tout simplement, dans cet épisode violent et difficile, j’ai découvert une belle ressource en moi. Je ne suis pourtant pas prête à me rendormir au volant pour valider cette expérience.

3. Interprétation

Reprenons maintenant avec la grille suggérée par Pierre dans son billet Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

Comment faire tourner sur cet exemple le concept d’agentivité et comment répondre à la question « Qui de moi a agi, qui de moi a fait quelque chose ? ». Ce dont je rends compte ici est un vécu où j’ai eu le sentiment très fort, en y revenant en auto-explicitation que « ça avait pris le relais et que ça avait fait ce qu’il fallait pour qu’il n’y ait pas de choc, ou pour le limiter ». J’ai pu saisir ce sentiment intellectuel pour le déplier et le décrire parce que nous faisons régulièrement nos footings psycho-phénoménologiques et que je deviens plus experte pour saisir ces petites choses ténues que j’aurais sûrement laisser passer il y a quelques années encore. Et si je peux le décrire un peu, c’est parce que nous avons développé un vocabulaire adapté et des catégories pour en parler.

Il y a eu à « mon » insu l’engendrement et l’activation d’actes tout à fait adaptés et pertinents pour ce qui était en train de se passer : manœuvrer le volant pour glisser la voiture entre les deux arbres, éviter l’abri en braquant à gauche et freiner pied au plancher (avec les contacts que j’ai retrouvés sous mon pied droit, cette expression prend tout son sens) et de toutes mes forces. Ce sont mes mains, mes pieds et mon corps qui l’ont fait.

Où était l’origine (ou les origines) de ces actes ? Pierre propose d’appeler instance ce qui est à l’origine. La première origine est l’instance de celle qui conduit depuis longtemps et qui a éduqué des réflexes et des décisions dont JE ne suis pas toujours consciente. Quand je suis derrière une voiture et que ses feux arrière s’allument, ça freine, le plus souvent sans JE. Ici, alors que j’étais sonnée par le passage à travers la haie, mes mains, mes pieds et tout mon corps se sont parfaitement coordonnés.

Je n’ai pas retrouvé de phase de négociation, aussi brève fût-elle. Soit, il n’y en a pas eu parce que c’était trop rapide, parce que le seul but de ce qui agissait ainsi était de me sortir de là avec le moins de dégâts possible, soit je ne trouve pas l’accès.

JE était très calme et confiant pendant ce bref moment, la rafale négative est arrivée le soir et surtout quelques jours après, quand j’ai eu réglé les histoires de garage, d’assurance et quand je retourné dans le jardin de la chute pour faire le point des dégâts avec les propriétaires. Je me suis mise à trembler quand j’ai vu les deux arbres. Dans un état conscient j’aurais essayé de les contourner et surtout pas de passer entre les deux, ce qui aujourd’hui me paraît toujours aussi impossible et irréel. Alors qui a pris la décision de tout lâcher, de la laisser faire, de ne pas mêler JE à ces manœuvres ? Dans l’état de notre théorisation actuelle, la seule réponse possible est que c’est le Potentiel. Mais encore, qui ou quoi du Potentiel. Ces réponses sont difficiles à trouver en auto-explicitation et difficiles à mettre en mots. Mais ça progresse.

« Tu as eu de la chance ! » m’a-t-on dit. Oui, on peut le dire comme ça, mais je me demande si nos footings psycho-phénoménologiques n’ont pas contribué à ce que JE ne tente pas de reprendre les rênes et à laisser faire les instances expertes dans cette situation.

 

[1] Ce n’est pas une faute d’orthographe, je traite JE comme une instance parmi les autres.

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Illustration du billet de Pierre, Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

Maryse Maurel

Je voudrais revenir sur un épisode traumatique pour moi que j’ai pu reconfigurer par un recadrage en allant chercher

a/ la reconstitution de ce vécu (qui d’après mon estimation a duré cinq ou six secondes),

a/ qui de moi a agi dans ce moment très difficile,

b/ quels étaient (éventuellement) les schèmes sous-jacents et les instances agissantes.

1. Les faits, le déroulement temporel

En rentrant du séminaire de janvier, je me suis très brièvement endormie au volant de ma voiture, assez longtemps pourtant pour franchir une haie à gauche de la route et me retrouver deux mètres plus bas dans le jardin privé d’une résidence secondaire heureusement inoccupée en hiver. Il était 3h de l’après-midi, par un grand soleil et sous un mistral violent. Il m’a fallu quelques jours pour pouvoir laisser revenir ce moment et retrouver en évocation ce qui s’était passé. Le choc du passage de la haie m’a brutalement réveillée et a aussi freiné la voiture, j’allais très doucement parce que j’étais sur une toute petite route, à moins d’un kilomètre de chez moi. Pas le temps d’avoir peur et j’ai atterri en douceur dans le jardin ; pour preuve, l’airbag ne s’est pas déclenché. Et après, JE ne savait[1] plus et pourtant, la voiture était passée entre deux arbres, tellement juste que les deux rétroviseurs ont été arrachés et le haut s’est cabossé, dans un grand bruit, elle a évité à quelques centimètres près un abri de jardin et s’est arrêtée juste à temps devant un autre petit bâtiment. Avec le sentiment que JE n’avait rien fait d’autre que ne rien faire, que ça s’était fait.

2. Un peu d’auto-explicitation

Comme ma voiture n’est pas une voiture intelligente, j’ai dû chercher qui de moi avait agi, quel schème avait été activé à mon insu. J’ai pu retrouver les petits mouvements de mes mains sur le volant pour passer pile poil entre les deux arbres, la découverte de l’abri et de l’autre bâtiment derrière les arbres, le brusque mouvement pour tourner à gauche et éviter l’abri, une pensée fugitive et non formulée que la voiture allait s’écraser contre le deuxième bâtiment, la tension extrême de mon corps qui s’est cabré pour appuyer le plus fort possible sur la pédale de frein, j’ai retrouvé le contact de mon pied droit sur la pédale et sur le plancher de la voiture qui s’est immobilisée en calant. JE est alors revenue dans son corps et dans la voiture, j’ai tout de suite tourné le démarreur, le moteur est reparti, j’ai roulé jusqu’à une allée, que j’ai suivie pour me retrouver devant un portail. Je suis sortie de la voiture, le portail était fermé à clé et en me retournant, j’ai vu arriver un voisin qui m’a prise en charge. Il est évident que l’un des schèmes activés est celui de celle qui conduit des voitures depuis plus de cinquante ans. Mais il restait autre chose, quelle part de moi a laissé faire la conductrice, ici le lâcher prise était accompli par le fait de mon endormissement. Mais qui a pris les rênes ? Et qui a empêché JE de les reprendre. En continuant à laisser venir, j’ai contacté un état interne de calme et d’attente, attente du dénouement. Je fais l’hypothèse que c’est l’obstinée qui a agi, celle qui ne renonce pas, qui tente le tout pour le tout. Calme, tout faire pour limiter les dégâts. D’aucun pourrait l’appeler instinct de survie, ange gardien ou envie de vivre. Aucun mot ne me convient, mais c’est quelque chose de cet ordre-là. Je ne trouve rien de plus pour le moment.

La seule chose qui m’est revenue de l’activité de JE, en plus de l’état interne de calme, c’est aussi une attente et après le contournement de l’abri, une attente du choc qui paraissait inévitable pour JE.

Et le recadrage ? Tout simplement, dans cet épisode violent et difficile, j’ai découvert une belle ressource en moi. Je ne suis pourtant pas prête à me rendormir au volant pour valider cette expérience.

3. Interprétation

Reprenons maintenant avec la grille suggérée par Pierre dans son billet Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

Comment faire tourner sur cet exemple le concept d’agentivité et comment répondre à la question « Qui de moi a agi, qui de moi a fait quelque chose ? ». Ce dont je rends compte ici est un vécu où j’ai eu le sentiment très fort, en y revenant en auto-explicitation que « ça avait pris le relais et que ça avait fait ce qu’il fallait pour qu’il n’y ait pas de choc, ou pour le limiter ». J’ai pu saisir ce sentiment intellectuel pour le déplier et le décrire parce que nous faisons régulièrement nos footings psycho-phénoménologiques et que je deviens plus experte pour saisir ces petites choses ténues que j’aurais sûrement laisser passer il y a quelques années encore. Et si je peux le décrire un peu, c’est parce que nous avons développé un vocabulaire adapté et des catégories pour en parler.

Il y a eu à « mon » insu l’engendrement et l’activation d’actes tout à fait adaptés et pertinents pour ce qui était en train de se passer : manœuvrer le volant pour glisser la voiture entre les deux arbres, éviter l’abri en braquant à gauche et freiner pied au plancher (avec les contacts que j’ai retrouvés sous mon pied droit, cette expression prend tout son sens) et de toutes mes forces. Ce sont mes mains, mes pieds et mon corps qui l’ont fait.

Où était l’origine (ou les origines) de ces actes ? Pierre propose d’appeler instance ce qui est à l’origine. La première origine est l’instance de celle qui conduit depuis longtemps et qui a éduqué des réflexes et des décisions dont JE ne suis pas toujours consciente. Quand je suis derrière une voiture et que ses feux arrière s’allument, ça freine, le plus souvent sans JE. Ici, alors que j’étais sonnée par le passage à travers la haie, mes mains, mes pieds et tout mon corps se sont parfaitement coordonnés.

Je n’ai pas retrouvé de phase de négociation, aussi brève fût-elle. Soit, il n’y en a pas eu parce que c’était trop rapide, parce que le seul but de ce qui agissait ainsi était de me sortir de là avec le moins de dégâts possible, soit je ne trouve pas l’accès.

JE était très calme et confiant pendant ce bref moment, la rafale négative est arrivée le soir et surtout quelques jours après, quand j’ai eu réglé les histoires de garage, d’assurance et quand je retourné dans le jardin de la chute pour faire le point des dégâts avec les propriétaires. Je me suis mise à trembler quand j’ai vu les deux arbres. Dans un état conscient j’aurais essayé de les contourner et surtout pas de passer entre les deux, ce qui aujourd’hui me paraît toujours aussi impossible et irréel. Alors qui a pris la décision de tout lâcher, de la laisser faire, de ne pas mêler JE à ces manœuvres ? Dans l’état de notre théorisation actuelle, la seule réponse possible est que c’est le Potentiel. Mais encore, qui ou quoi du Potentiel. Ces réponses sont difficiles à trouver en auto-explicitation et difficiles à mettre en mots. Mais ça progresse.

« Tu as eu de la chance ! » m’a-t-on dit. Oui, on peut le dire comme ça, mais je me demande si nos footings psycho-phénoménologiques n’ont pas contribué à ce que JE ne tente pas de reprendre les rênes et à laisser faire les instances expertes dans cette situation.

 

[1] Ce n’est pas une faute d’orthographe, je traite JE comme une instance parmi les autres.

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