Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

Agentivité, instances de soi,

outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

 

Dans nos explorations des techniques qui permettent d’aller toujours plus loin dans la description des vécus à l’aide de l’entretien d’explicitation, quelques concepts et pratiques se sont imposées lors de la dernière Université d’été ( août 2015): agentivité et instances, comme pôles multiples d’agentivité en soi.

Une instance de soi sera identifiée parce que subjectivement elle est perçue comme ayant la propriété d’agentivité. Voyons cela.

 

* Agentivité, vient d’une traduction de l’anglais « agency », mais c’est un néologisme. L’idée est de base, est liée à l’action, à l’origine de l’action en soi, autrement dit à la conscience d’être auteur, d’être responsable de ses actes, d’être à la base de ses actions, on peut encore dire : d’en être l’agent. Dans le domaine du travail et de la sociologie, le concept s’est imposé pour parle de la subjectivité des travailleurs, dans le sentiment d’être efficace, d’être là pour quelque chose qu’ils pouvaient, eux, accomplir. Dans le domaine moral, l’idée de l’agentivité est indissociable du fait d’être le responsable de ses actes et de ses décisions.

Mais, comme souvent, le concept gagne en intérêt par ce à quoi il s’oppose. Dans l’hypnose, il permet de donner un critère précis de l’état de transe, lié à la perte provoquée de l’agentivité. La personne constate qu’un de ses bras se lève, mais elle ne l’attribue plus à sa volonté, elle ne se perçoit pas comme étant l’agent qui est cause de ce mouvement. De la même manière, on va retrouver dans les syndromes des personnalités multiples, ainsi que dans la schizophrénie, des sentiments de perte d’agentivité, comme si un autre s’exprimait ou agissait à ma place.

Ce qui nous intéresse, dépasse la pathologie mentale, pour rendre compte du sentiment d’agentivité dans le déroulement d’une action, ou au contraire le sentiment que « ça se fait en moi, à travers moi », que mon corps, mon émotion, ma tête agissent « sans moi », qu’ils ont une agentivité propre. Il ne s’agit pas du tout d’états pathologiques, mais du cas le plus commun, le plus familier, pour rendre compte de l’engendrement de certains actes, qui m’apparaissent subjectivement comme n’ayant pas été produits par « ma » décision, tout en se déroulant à partir de moi, de mon corps ou autre. Il faut bien penser qu’une partie du vocabulaire dont nous avons besoin a été produit par les seules spécialistes de la subjectivité qui ont eu le droit de s’exprimer (par force), c’est-à-dire la psychiatrie, pendant que la psychologie s’interdisait totalement la prise en compte de l’accès introspectif. Du coup, nous qui travaillons hors pathologie mentale, nous découvrons des phénomènes qui appellent des qualifications liées à la pathologie, mais qui ne sont pas du tout de la pathologie. C’est le cas pour les concepts de dissociations, de dissociés, d’agentivité, d’instances.

 

*Instances. Le concept d’agentivité permet du coup, de donner un critère pour distinguer ce qui pour moi a valeur d’agentivité dans mes délibérations internes.

Et j’appellerai « instance » précisément, ce qui dans mon expérience se distingue comme étant « une des origines » de mes décisions.

L’idée est que dans des prises de décision, dans des transitions très brèves, il peut y avoir négociations, dialogues, tiraillements non verbaux, entre plusieurs instances, qui se distinguent parce que chacune m’apparaît comme ayant une agentivité, et qui ne vont pas nécessairement dans le même sens.

Quelques fois je pose un acte, et « je » réalise que la décision a précédé l’acte, et que la décision n’est précisément pas issue de « je », mais (par exemple) de mon ventre, ou de mon cœur, ou d’un autre lieu. Il m’apparaît alors, qu’il y a (au moins) deux instances à l’œuvre en moi : d’une part « Je », d’autre part « mon ventre ». Il n’y a là aucune pathologie, juste la perception fine de ce qui se déroule en moi et qui est tout à fait accessible à l’introspection guidée et peut se verbaliser (plus ou moins facilement, suivant les difficultés à rendre compte des aspects non verbaux, qui demandent alors une « invention discursive »).

Lors des l’Universités d’été, nous avons souvent rencontrés des exemples où il y avait un conflit intérieur entre « je » qui hésite, qui a peur, qui n’ose pas et « une émotion » qui pousse à la réalisation, et « un corps » qui passe à l’action. Il y a alors trois instances qui ont un pouvoir d’agentivité, et l’action s’exécute à travers une négociation, un dialogue (pas nécessairement verbal) entre les trois instances.

Au lieu d’instance, j’aurais pu utiliser le mot agent. Mais il m’a semblé que ce mot présupposait un sujet, un self, une représentation en terme d’identité personnelle.

Le mot instance, vise de la façon la plus générale possible à parler d’une source d’agentivité que je distingue dans mon vécu, que je la vive de façon interne aux limites de mon corps (dans ma tête, mon corps, mon ventre, mon cœur, mes pieds, ou encore sans localisation définie) ou de façon péri corporelle (c’est comme un hologramme de moi qui est déjà en mouvement, comme un lieu qui parle à la place de Je) ou extra corporelle (par exemple un lieu m’attire).

Dans la pratique de l’entretien d’explicitation :

Avec ces nouveaux outils conceptuels d’agentivité et d’instance, nous avons découvert que les micros temporalités qui caractérisent les prises de décisions, et qui visent à décrire le passage d’une position à une autre, le temps de l’engagement dans un choix, sont beaucoup plus facile à fragmenter, non seulement en raffinant la micro temporalité (et juste avant, et après, et ensuite, …) mais en prenant en compte les instances qui se découvrent et en décrivant leurs échanges et leurs relations.

Cette idée d’une multiplicité de sources d’agentivité chez un même sujet, est cohérente avec l’idée du mode d’action propre au Potentiel. C’est-à-dire la totalité de nous qui n’est pas consciente, mais qui est affectée (reçoit des informations, mémorise, met en relation, s’auto-organise en réponse à chaque expérience vécue, assimile, s’accommode, cherche la stabilité, et bien plus encore). Cette totalité n’a rien à voir avec la pathologie, même si la pathologie ne peut pas ignorer cette dimension du potentiel. Mais réduire le Potentiel à la pathologie c’est se rendre aveugle, sourd, insensible et bien plus à tout ce qui est la délicate complexité du fonctionnement adaptatif normal !

 

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Agentivité, instances de soi,

outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

 

Dans nos explorations des techniques qui permettent d’aller toujours plus loin dans la description des vécus à l’aide de l’entretien d’explicitation, quelques concepts et pratiques se sont imposées lors de la dernière Université d’été ( août 2015): agentivité et instances, comme pôles multiples d’agentivité en soi.

Une instance de soi sera identifiée parce que subjectivement elle est perçue comme ayant la propriété d’agentivité. Voyons cela.

 

* Agentivité, vient d’une traduction de l’anglais « agency », mais c’est un néologisme. L’idée est de base, est liée à l’action, à l’origine de l’action en soi, autrement dit à la conscience d’être auteur, d’être responsable de ses actes, d’être à la base de ses actions, on peut encore dire : d’en être l’agent. Dans le domaine du travail et de la sociologie, le concept s’est imposé pour parle de la subjectivité des travailleurs, dans le sentiment d’être efficace, d’être là pour quelque chose qu’ils pouvaient, eux, accomplir. Dans le domaine moral, l’idée de l’agentivité est indissociable du fait d’être le responsable de ses actes et de ses décisions.

Mais, comme souvent, le concept gagne en intérêt par ce à quoi il s’oppose. Dans l’hypnose, il permet de donner un critère précis de l’état de transe, lié à la perte provoquée de l’agentivité. La personne constate qu’un de ses bras se lève, mais elle ne l’attribue plus à sa volonté, elle ne se perçoit pas comme étant l’agent qui est cause de ce mouvement. De la même manière, on va retrouver dans les syndromes des personnalités multiples, ainsi que dans la schizophrénie, des sentiments de perte d’agentivité, comme si un autre s’exprimait ou agissait à ma place.

Ce qui nous intéresse, dépasse la pathologie mentale, pour rendre compte du sentiment d’agentivité dans le déroulement d’une action, ou au contraire le sentiment que « ça se fait en moi, à travers moi », que mon corps, mon émotion, ma tête agissent « sans moi », qu’ils ont une agentivité propre. Il ne s’agit pas du tout d’états pathologiques, mais du cas le plus commun, le plus familier, pour rendre compte de l’engendrement de certains actes, qui m’apparaissent subjectivement comme n’ayant pas été produits par « ma » décision, tout en se déroulant à partir de moi, de mon corps ou autre. Il faut bien penser qu’une partie du vocabulaire dont nous avons besoin a été produit par les seules spécialistes de la subjectivité qui ont eu le droit de s’exprimer (par force), c’est-à-dire la psychiatrie, pendant que la psychologie s’interdisait totalement la prise en compte de l’accès introspectif. Du coup, nous qui travaillons hors pathologie mentale, nous découvrons des phénomènes qui appellent des qualifications liées à la pathologie, mais qui ne sont pas du tout de la pathologie. C’est le cas pour les concepts de dissociations, de dissociés, d’agentivité, d’instances.

 

*Instances. Le concept d’agentivité permet du coup, de donner un critère pour distinguer ce qui pour moi a valeur d’agentivité dans mes délibérations internes.

Et j’appellerai « instance » précisément, ce qui dans mon expérience se distingue comme étant « une des origines » de mes décisions.

L’idée est que dans des prises de décision, dans des transitions très brèves, il peut y avoir négociations, dialogues, tiraillements non verbaux, entre plusieurs instances, qui se distinguent parce que chacune m’apparaît comme ayant une agentivité, et qui ne vont pas nécessairement dans le même sens.

Quelques fois je pose un acte, et « je » réalise que la décision a précédé l’acte, et que la décision n’est précisément pas issue de « je », mais (par exemple) de mon ventre, ou de mon cœur, ou d’un autre lieu. Il m’apparaît alors, qu’il y a (au moins) deux instances à l’œuvre en moi : d’une part « Je », d’autre part « mon ventre ». Il n’y a là aucune pathologie, juste la perception fine de ce qui se déroule en moi et qui est tout à fait accessible à l’introspection guidée et peut se verbaliser (plus ou moins facilement, suivant les difficultés à rendre compte des aspects non verbaux, qui demandent alors une « invention discursive »).

Lors des l’Universités d’été, nous avons souvent rencontrés des exemples où il y avait un conflit intérieur entre « je » qui hésite, qui a peur, qui n’ose pas et « une émotion » qui pousse à la réalisation, et « un corps » qui passe à l’action. Il y a alors trois instances qui ont un pouvoir d’agentivité, et l’action s’exécute à travers une négociation, un dialogue (pas nécessairement verbal) entre les trois instances.

Au lieu d’instance, j’aurais pu utiliser le mot agent. Mais il m’a semblé que ce mot présupposait un sujet, un self, une représentation en terme d’identité personnelle.

Le mot instance, vise de la façon la plus générale possible à parler d’une source d’agentivité que je distingue dans mon vécu, que je la vive de façon interne aux limites de mon corps (dans ma tête, mon corps, mon ventre, mon cœur, mes pieds, ou encore sans localisation définie) ou de façon péri corporelle (c’est comme un hologramme de moi qui est déjà en mouvement, comme un lieu qui parle à la place de Je) ou extra corporelle (par exemple un lieu m’attire).

Dans la pratique de l’entretien d’explicitation :

Avec ces nouveaux outils conceptuels d’agentivité et d’instance, nous avons découvert que les micros temporalités qui caractérisent les prises de décisions, et qui visent à décrire le passage d’une position à une autre, le temps de l’engagement dans un choix, sont beaucoup plus facile à fragmenter, non seulement en raffinant la micro temporalité (et juste avant, et après, et ensuite, …) mais en prenant en compte les instances qui se découvrent et en décrivant leurs échanges et leurs relations.

Cette idée d’une multiplicité de sources d’agentivité chez un même sujet, est cohérente avec l’idée du mode d’action propre au Potentiel. C’est-à-dire la totalité de nous qui n’est pas consciente, mais qui est affectée (reçoit des informations, mémorise, met en relation, s’auto-organise en réponse à chaque expérience vécue, assimile, s’accommode, cherche la stabilité, et bien plus encore). Cette totalité n’a rien à voir avec la pathologie, même si la pathologie ne peut pas ignorer cette dimension du potentiel. Mais réduire le Potentiel à la pathologie c’est se rendre aveugle, sourd, insensible et bien plus à tout ce qui est la délicate complexité du fonctionnement adaptatif normal !

 

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2 Commentaires pour “Agentivité, instances de soi, outils pour la description des micros transitions de vécu dans l’entretien d’explicitation.

  1. balas-chanel

    Peut-on dire que c’est ce qui se passe quand, dans une discussion, je parle, bouge en fonction de ce que je m’imagine (sans en être consciente) de l’autre, de son histoire, de ses représentations, ?

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