Dissociation et réflexivité

Dissociation et réflexivité, deux manières de nommer la propriété fondamentale de la conscience

Dans la pratique de l’entretien d’explicitation depuis plusieurs années nous avons essayé d’élargir les possibilités d’accès introspectives au vécu en introduisant des techniques de « changement de point de vue »  ou encore des techniques de dissociation (pour moi c’est synonyme).

Fondamentalement ces techniques sont inspirées des praticiens de la psychothérapie, qui les ont inventé en bénéficiant de l’extraordinaire permissivité expérientielle propre à ce domaine. Par exemple, ce que Perls a inventé en ajoutant une seconde chaise, pour que le patient puisse changer de place et parler de ce qui se passe, de ce que vit « l’autre » toujours assis (en imagination) sur la chaise initiale ; ou toutes « les stratégies des génies » de Dilts, qui reposent sans cesse sur le fait de proposer des emplacements spatiaux distincts de la situation initiale pour faire parler de ce que peut dire un mentor, soi-même à un autre âge, ou une partie de moi qui est experte et va considérer le problème du point de vue de cette expertise. Depuis le travail avec les sub-personnalités des Stone, des co-identités de l’analyse transactionnelle faisant appel séparément à l’adulte, l’enfant, le parent ; l’Internal system family de Schwartz ; le dialogue avec un personnage de son rêve dans l’imagination active de Jung ;  les péripéties et dialogue des scénarios des rêves éveillés dirigés, (et je ne cherche pas à être exhaustif), toutes ces techniques ont multipliées les possibilités de faire intervenir différentes places et différentes instances de soi.

Un point important que je veux souligner, est que le fait que ces techniques se soient créées dans le domaine de la psychothérapie au sens large, ne suppose pas que leur emploi implique ce cadre là. Au contraire, on peut penser que ce cadre-là n’a été, au final, qu’un moyen pour explorer la subjectivité dans un point de vue en première personne, et qui donne des indications sur les possibilités de la conscience en général !

Ce transfert de la psychothérapie a l’étude expérientielle de la subjectivité a été possible parce que je me suis moi-même formé à la plupart de ces techniques, que j’en ai fait l’expérience, que j’ai guidé d’autres dans leur pratique et apprentissage, et surtout, que je ne suis pas resté limité dans un point de vue de praticien, mais que j’ai passé ma vie professionnelle a l’insérer dans la recherche, dans la formation expérientielle de chercheurs devenus des pratiquants experts.

Après ce préambule, un peu long, mon billet porte sur le concept de dissociation. Dans les années précédentes, beaucoup de résistances se sont exprimées dans le groupe de recherche sur l’explicitation (GREX) pour utiliser ces concepts. L’argument principal étant qu’ils renvoyaient trop à une connotation négative liée à la psychiatrie, à la schizophrénie, aux personnalités multiples, à la maladie.

Il est vrai que le concept de dissociation a été mobilisé principalement par la psychiatrie et la psychologie pathologique. C’était inévitable, parce qu’il y a plus d’un siècle que la psychologie a totalement abandonné l’expérience subjective, qu’elle a renoncé à la pratique encadrée de l’introspection pour documenter le point de vue en première personne ! La seule discipline qui n’a pu en faire l’économie est la psychiatrie et il n’est resté que cette voie de catégorisation liée aux pathologies mentales les plus graves. Dans le même ordre idée la réussite sociale de la psychanalyse freudienne a fait que le concept d’inconscient est connoté par les idées de censure, de refoulement, par les névroses, la pathologie. Alors que bien avant Freud des philosophes avaient bien vu le fonctionnement d’un inconscient normal, lié à l’activité habituelle de la pensée et des actes (voir le philosophe Vaysse L’inconscient des modernes, par exemple).

Si l’on sort de ces connotations pathologiques, le concept de dissociation renvoie à un phénomène normal, habituel, non pathologique, exhibant une propriété fondamentale de la conscience : la réflexivité. C’est-à-dire la séparation basique entre le pôle égoïque et ce qu’il prend comme objet (de pensée, de visée perceptive, d’imagination).

La conscience est fondée sur la possibilité de se diviser, de se rapporter à un objet qui est le contenu de la propre pensée du sujet. Le symbole du miroir, ou le mythe de Narcisse (voir Legendre) sont là pour illustrer maladroitement cette division fondatrice de la possibilité de prendre conscience. Pourquoi maladroite ? C’est qu’elle semble figurer métaphoriquement une division qui serait séparatrice. Le sujet perd son unité par l’introduction d’un lieu qui n’est pas lui (le miroir). Au lieu d’être comme un pli de soi-même, qui distingue mais ne coupe pas, le miroir introduit une scission séparative. Or quand j’écris un texte, puis que je le relis, que je le reprends comme objet de pensée, à la fois je me divise, et à la fois mon unité identitaire n’est pas menacé par cette scission, ce pliage. La pathologie mentale s’introduit quand ce pliage est vécu comme une perte de l’unité du tissu constituant et comme introduisant un étranger.

Donc l’idée de base est que la division entre un pôle égoïque qui vise et ce qui est visé est la base de la réflexivité, de la normalité du fonctionnement de la conscience.

Ce que la pratique expérientielle montre, c’est qu’il est facile de moduler les conditions de cette réflexivité, (de cette dissociation qui ne fait pas perdre l’unité d’ensemble de la personne). Il est, par exemple, possible de changer l’adressage : au lieu de parler en Je, je peux parler à la troisième personne en il ou elle, ou au pluriel avec un nous, ou utiliser mon prénom, un surnom, et même plus. Ce qui est intéressant, c’est que chacun de ses adressages permet de décrire des facettes différentes de l’expérience. Le pas suivant est d’introduire une séparation spatiale entre une position d’origine où le sujet s’exprimait en « je » et une nouvelle position géographiquement distincte (réelle ou imaginaire) depuis laquelle un autre « sujet » s’exprime au « nom de celui qui occupe cette nouvelle place » et qui a l’intention de viser la première pour s’en informer. Cet autre sujet, peut être moi maintenant prenant de la distance, mais il est possible de solliciter aussi « moi » à d’autres âges, ou moi relativement à des rôles particuliers, comme ceux liés à une expertise que je maîtrise bien. Il est encore possible, de positionner à cette place d’autres que moi, des personnes de références réelles (un professeur, un parent) ou imaginaire (un personnage de film, de roman). Il est enfin possible de convoquer un « joker » dont on découvrira la personnalité et les compétences quand on sera dans la nouvelle place.

Nous sommes toujours dans le cadre de la réflexivité, simplement nous manipulons les filtres, les points de vue. Ce qui nous a profondément étonné, c’est que chacune de ces variations réflexives, peut produire de nouvelles informations ! De nouvelles données subjectives décrivant le contenu de l’expérience de référence qui est en cours d’explicitation. Je n’ai pas de théorie sur ce qui pourrait expliquer pourquoi ces variations de positions ou d’instances sont si fécondes et pertinentes. Le point le plus important à l’heure actuelle est qu’elles révèlent des propriétés de la conscience réfléchie nouvelles et qui doivent être prises en compte par la recherche, et tout autant par les praticiens de la relation comme les formateurs, entraîneurs, enseignants, rééducateurs etc …

 

 

Au final, créer de la dissociation, mettre en place un dissocié, ce n’est ni plus ni moins que de créer de la réflexivité, de la conscience (de la prise de conscience). Il n’y a là rien de pathologique, même si cela peut le devenir dans des cas particuliers.

Mais nous avons l’habitude de penser la réflexivité comme simplement « penser sur sa pensée », la manipulation des places, des co-identités, des instances, des adressages permet d’élargir la pratique de la réflexivité et de la prise de conscience à la fois de façon normale (sans drogue, sans pathologie, sans épreuve initiatique, sans prières, …) et créative. Le propre de la conscience est de pouvoir indéfiniment moduler des scissions réflexives, des plissements,  sans que l’identité de la personne qui s’y prête ne soit coupée. La conscience est d’une plasticité extraordinaire, il est possible de le découvrir, de l’explorer, sans faire plusieurs années de retraite, sans absorber des substances particulières, sans être malade. Cela ouvre à un renouvellement des conceptions de la conscience réfléchie par la prise en compte de l’expérience que l’on peut en faire.

La dissociation n’est pas une maladie ou une opération cognitive qu’il faut craindre, c’est une manière d’amplifier la réflexivité de chacun et d’accroitre fortement ce dont nous pouvons prendre conscience de nous-même. Chiche ?

 

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Dissociation et réflexivité, deux manières de nommer la propriété fondamentale de la conscience

Dans la pratique de l’entretien d’explicitation depuis plusieurs années nous avons essayé d’élargir les possibilités d’accès introspectives au vécu en introduisant des techniques de « changement de point de vue »  ou encore des techniques de dissociation (pour moi c’est synonyme).

Fondamentalement ces techniques sont inspirées des praticiens de la psychothérapie, qui les ont inventé en bénéficiant de l’extraordinaire permissivité expérientielle propre à ce domaine. Par exemple, ce que Perls a inventé en ajoutant une seconde chaise, pour que le patient puisse changer de place et parler de ce qui se passe, de ce que vit « l’autre » toujours assis (en imagination) sur la chaise initiale ; ou toutes « les stratégies des génies » de Dilts, qui reposent sans cesse sur le fait de proposer des emplacements spatiaux distincts de la situation initiale pour faire parler de ce que peut dire un mentor, soi-même à un autre âge, ou une partie de moi qui est experte et va considérer le problème du point de vue de cette expertise. Depuis le travail avec les sub-personnalités des Stone, des co-identités de l’analyse transactionnelle faisant appel séparément à l’adulte, l’enfant, le parent ; l’Internal system family de Schwartz ; le dialogue avec un personnage de son rêve dans l’imagination active de Jung ;  les péripéties et dialogue des scénarios des rêves éveillés dirigés, (et je ne cherche pas à être exhaustif), toutes ces techniques ont multipliées les possibilités de faire intervenir différentes places et différentes instances de soi.

Un point important que je veux souligner, est que le fait que ces techniques se soient créées dans le domaine de la psychothérapie au sens large, ne suppose pas que leur emploi implique ce cadre là. Au contraire, on peut penser que ce cadre-là n’a été, au final, qu’un moyen pour explorer la subjectivité dans un point de vue en première personne, et qui donne des indications sur les possibilités de la conscience en général !

Ce transfert de la psychothérapie a l’étude expérientielle de la subjectivité a été possible parce que je me suis moi-même formé à la plupart de ces techniques, que j’en ai fait l’expérience, que j’ai guidé d’autres dans leur pratique et apprentissage, et surtout, que je ne suis pas resté limité dans un point de vue de praticien, mais que j’ai passé ma vie professionnelle a l’insérer dans la recherche, dans la formation expérientielle de chercheurs devenus des pratiquants experts.

Après ce préambule, un peu long, mon billet porte sur le concept de dissociation. Dans les années précédentes, beaucoup de résistances se sont exprimées dans le groupe de recherche sur l’explicitation (GREX) pour utiliser ces concepts. L’argument principal étant qu’ils renvoyaient trop à une connotation négative liée à la psychiatrie, à la schizophrénie, aux personnalités multiples, à la maladie.

Il est vrai que le concept de dissociation a été mobilisé principalement par la psychiatrie et la psychologie pathologique. C’était inévitable, parce qu’il y a plus d’un siècle que la psychologie a totalement abandonné l’expérience subjective, qu’elle a renoncé à la pratique encadrée de l’introspection pour documenter le point de vue en première personne ! La seule discipline qui n’a pu en faire l’économie est la psychiatrie et il n’est resté que cette voie de catégorisation liée aux pathologies mentales les plus graves. Dans le même ordre idée la réussite sociale de la psychanalyse freudienne a fait que le concept d’inconscient est connoté par les idées de censure, de refoulement, par les névroses, la pathologie. Alors que bien avant Freud des philosophes avaient bien vu le fonctionnement d’un inconscient normal, lié à l’activité habituelle de la pensée et des actes (voir le philosophe Vaysse L’inconscient des modernes, par exemple).

Si l’on sort de ces connotations pathologiques, le concept de dissociation renvoie à un phénomène normal, habituel, non pathologique, exhibant une propriété fondamentale de la conscience : la réflexivité. C’est-à-dire la séparation basique entre le pôle égoïque et ce qu’il prend comme objet (de pensée, de visée perceptive, d’imagination).

La conscience est fondée sur la possibilité de se diviser, de se rapporter à un objet qui est le contenu de la propre pensée du sujet. Le symbole du miroir, ou le mythe de Narcisse (voir Legendre) sont là pour illustrer maladroitement cette division fondatrice de la possibilité de prendre conscience. Pourquoi maladroite ? C’est qu’elle semble figurer métaphoriquement une division qui serait séparatrice. Le sujet perd son unité par l’introduction d’un lieu qui n’est pas lui (le miroir). Au lieu d’être comme un pli de soi-même, qui distingue mais ne coupe pas, le miroir introduit une scission séparative. Or quand j’écris un texte, puis que je le relis, que je le reprends comme objet de pensée, à la fois je me divise, et à la fois mon unité identitaire n’est pas menacé par cette scission, ce pliage. La pathologie mentale s’introduit quand ce pliage est vécu comme une perte de l’unité du tissu constituant et comme introduisant un étranger.

Donc l’idée de base est que la division entre un pôle égoïque qui vise et ce qui est visé est la base de la réflexivité, de la normalité du fonctionnement de la conscience.

Ce que la pratique expérientielle montre, c’est qu’il est facile de moduler les conditions de cette réflexivité, (de cette dissociation qui ne fait pas perdre l’unité d’ensemble de la personne). Il est, par exemple, possible de changer l’adressage : au lieu de parler en Je, je peux parler à la troisième personne en il ou elle, ou au pluriel avec un nous, ou utiliser mon prénom, un surnom, et même plus. Ce qui est intéressant, c’est que chacun de ses adressages permet de décrire des facettes différentes de l’expérience. Le pas suivant est d’introduire une séparation spatiale entre une position d’origine où le sujet s’exprimait en « je » et une nouvelle position géographiquement distincte (réelle ou imaginaire) depuis laquelle un autre « sujet » s’exprime au « nom de celui qui occupe cette nouvelle place » et qui a l’intention de viser la première pour s’en informer. Cet autre sujet, peut être moi maintenant prenant de la distance, mais il est possible de solliciter aussi « moi » à d’autres âges, ou moi relativement à des rôles particuliers, comme ceux liés à une expertise que je maîtrise bien. Il est encore possible, de positionner à cette place d’autres que moi, des personnes de références réelles (un professeur, un parent) ou imaginaire (un personnage de film, de roman). Il est enfin possible de convoquer un « joker » dont on découvrira la personnalité et les compétences quand on sera dans la nouvelle place.

Nous sommes toujours dans le cadre de la réflexivité, simplement nous manipulons les filtres, les points de vue. Ce qui nous a profondément étonné, c’est que chacune de ces variations réflexives, peut produire de nouvelles informations ! De nouvelles données subjectives décrivant le contenu de l’expérience de référence qui est en cours d’explicitation. Je n’ai pas de théorie sur ce qui pourrait expliquer pourquoi ces variations de positions ou d’instances sont si fécondes et pertinentes. Le point le plus important à l’heure actuelle est qu’elles révèlent des propriétés de la conscience réfléchie nouvelles et qui doivent être prises en compte par la recherche, et tout autant par les praticiens de la relation comme les formateurs, entraîneurs, enseignants, rééducateurs etc …

 

 

Au final, créer de la dissociation, mettre en place un dissocié, ce n’est ni plus ni moins que de créer de la réflexivité, de la conscience (de la prise de conscience). Il n’y a là rien de pathologique, même si cela peut le devenir dans des cas particuliers.

Mais nous avons l’habitude de penser la réflexivité comme simplement « penser sur sa pensée », la manipulation des places, des co-identités, des instances, des adressages permet d’élargir la pratique de la réflexivité et de la prise de conscience à la fois de façon normale (sans drogue, sans pathologie, sans épreuve initiatique, sans prières, …) et créative. Le propre de la conscience est de pouvoir indéfiniment moduler des scissions réflexives, des plissements,  sans que l’identité de la personne qui s’y prête ne soit coupée. La conscience est d’une plasticité extraordinaire, il est possible de le découvrir, de l’explorer, sans faire plusieurs années de retraite, sans absorber des substances particulières, sans être malade. Cela ouvre à un renouvellement des conceptions de la conscience réfléchie par la prise en compte de l’expérience que l’on peut en faire.

La dissociation n’est pas une maladie ou une opération cognitive qu’il faut craindre, c’est une manière d’amplifier la réflexivité de chacun et d’accroitre fortement ce dont nous pouvons prendre conscience de nous-même. Chiche ?

 

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4 Commentaires pour “Dissociation et réflexivité

  1. balas-chanel

    Très clair et clarifiant, Pierre. Cette idée de « non pathologique » va peut-être finir par convaincre de plus en plus d’universitaires, souvent adeptes des « sciences dures » de peur de tomber dans des techniques occultes.

    Reply
  2. Dounia

    Chiche !
    Passionnant cet article Pierre. J’ai d’ailleurs commandé récemment « Mozart et Disney. Stratégies du génie » de Dilts, hâte de voir ça de plus près (étant intéressée par les travaux sur la créativité et la réflexivité ces derniers temps…).

    Je suis également convaincue de la richesse et la pertinence d’intégrer ces notions de dissociation et de dissociés dans la pratique du GREX. Elles amplifient et complètent la force de l’explicitation.

    À quand un ouvrage sur ces questions ?
    Bon dimanche !
    Dounia

    Reply
    1. merci Dounia, un livre collectif sur la pratique des dissociés, ce serait bien, tu nous as manqué à l’Université d’été !

      Reply
      1. Dounia

        Vous aussi ! 🙂
        Ce sera sûrement pour une prochaine fois

        Reply

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