Décrire l’expérience vécue pour la recherche : Méditation, méditant, entretien d’explicitation ?

Décrire l’expérience vécue pour la recherche

Méditation, méditant, entretien d’explicitation ?

Pierre Vermersch

Il ne manque pas à l’heure actuelle d’articles ou de livres qui prônent l’utilisation privilégiée de la méditation pour explorer « vraiment » l’expérience subjective. L’idée semble intuitivement juste, car la méditation est certainement l’activité humaine experte qui prépare le mieux à faire attention aux événements de la vie intérieure et de ce fait à les décrire pour permettre de les connaître et alimenter un programme de recherche en psycho-phénomènologie (et même en neurophénoménologie voire en philosophie expérientielle …).

De nombreux chercheurs qui s’intéressent à la description de l’expérience vécue sont eux-mêmes des pratiquants de la méditation, en majorité d’influence bouddhiste (Bitbol, Petitemengin, Varela, Depraz, Thomson, et bien d’autres …). J’ai moi-même une longue pratique continue de la méditation (non bouddhiste). Pourtant je trouve indispensable de développer et d’utiliser un outil comme l’entretien d’explicitation pour s’informer du vécu, comme si la méditation me paraissait insuffisante ou inadaptée, mais aussi comme s’il y avait un amalgame entre méditant (expert) et méditation (pratique), ou encore entre la posture d’informateur et celle de chercheur.

J’essaie dans ce petit texte d’organiser quelques points de repères questionnant les arguments pour et contre l’utilisation de la méditation et/ou l’entretien d’explicitation  pour servir la recherche en première et seconde personne et peut-être ouvrir à la discussion.

 

1/ Définir à minima ce à quoi je me réfère quand je parle de méditation.

 

Qu’est-ce que la méditation ? Bien sûr je ne vais pas proposer une définition achevée, comme si je surplombais le sujet ! Mais je vais plutôt accentuer les points essentiels qui caractérisent l’activité à laquelle moi je me réfère. Il existe des dizaines de formes de méditations et de traditions méditatives, je n’ai pas la prétention de les connaître toutes. Je vais me concentrer sur quelques points qui me semblent cruciaux :

 

– pratiquer la méditation suppose de se consacrer à une activité particulière subordonnée à un temps de retrait, de suspension, des activités finalisées habituelles, mais aussi un temps d’immobilité dans une posture particulière. (Mais déjà là, certains vont vouloir étendre cette activité de méditation à toutes pratiques, comme une manière de pratiquer un métier, un art, une activité corporelle. Mais ici, je m’en tiendrais à cette idée de base, un temps de retrait, immobile, silencieux, et dans une posture particulière.)

 

– la caractéristique fondamentale de toute méditation que je retiens est celle de l’exercice de la présence continue, c’est-à-dire de conserver autant que possible une relation vivante au fait d’être présent à soi-même. Comme souvent la définition positive est triviale, mais elle permet de démarquer ce que n’est pas la présence, l’absence de soi, autrement dit cela s’oppose à être perdu dans ses pensées ou dans des rêveries, être pris par ses émotions, et tout autant à somnoler ou à s’envoler.

L’apprentissage de la présence continue repose sur une consigne simple, facile à comprendre, qui propose de rester attentif à son corps, à ses sensations, à sa posture, pour d’autres ce sera plus spécifiquement lié au suivi de sa respiration. Suivre de moments en moments sa sensation corporelle, la perception de la verticale, de la détente, et/ou suivre les mouvements de la respiration, voilà qui est simple, intelligible et immédiatement praticable. L’avantage de cette consigne est qu’elle permet immédiatement de commencer à méditer, même s’il faut quelques indications complémentaires sur l’assise, sinon c’est beaucoup plus difficile ; c’est-à-dire être attentif à la verticale de la colonne vertébrale, à l’appui sur les ischions, à rentrer un peu le menton, à détendre les épaules.

La consigne de départ est simple et claire, mais le but pédagogique indirect est de créer les conditions pour découvrir que l’on n’y arrive pas. Que vouloir maintenir cette présence permet d’en découvrir la difficulté et ce faisant peut faire  prendre conscience que l’on s’absente dans des pensées, des associations d’idées, des émotions, de l’ennui, de la somnolence, l’attente du gong qui n’en finit pas d’arriver … et bien d’autres formes d’oubli de soi, d’absence à soi.

Donc, ce devient passionnant,  vouloir tout simplement suivre la sensation ou la respiration fait découvrir l’activité spontanée incessante du monde intérieur, rend sensible, et même, rend progressivement expert à percevoir la naissance des distractions, de la non présence et des effets indésirables de la répression, pour découvrir des gestes intérieurs très doux de lâcher-prise et de retour délicat vers la continuité de la présence.  La quasi impossibilité dans les débuts de suivre ce type de consigne simple, éduque l’attention à la perception du monde intérieur. Non seulement le méditant s’essaie à cultiver la présence, mais pour ce faire,  il se sensibilise à tous les mouvements de la subjectivité qui l’empêche ! La consigne de départ peut être considérée comme un moyen habile (indirect) pour apprendre à connaître, reconnaître son monde intérieur. Ainsi, le méditant devient un expert de la subjectivité (dans le cadre d’une activité contemplative, car il n’a rien à faire, rien à produire, « juste » rester présent).

Bien entendu, on peut penser que le(s) but(s) profonds de la méditation ne sont pas  seulement dans l’apprentissage de  cet exercice de présence, mais que cet apprentissage n’est —par exemple— que la condition d’atteinte d’autres buts qui se découvriront plus tard, et paradoxalement deviendraient plus difficile à atteindre par le seul fait d’être nommé …

 

L’apprentissage de la méditation rend donc nécessairement expert dans la pratique de sa propre subjectivité et développe la discrimination des évènements intérieurs et de leurs avènements. Il paraît donc intéressant de savoir ce que la méditation peut nous apprendre sur cette subjectivité. Mais plusieurs limitations s’imposent qui me semble diminuer l’intérêt de la méditation pour la recherche sur la subjectivité.

 

– La méditation est une activité exclusive. Quand je médite, par définition je suis en retrait du monde et je n’ai pas d’activité productive, finalisée. Je ne peux donc pas pratiquer et étudier une activité cognitive finalisée en même temps que je médite. La méditation n’ouvre donc directement qu’à la connaissance de la survenue des pensées ou des émotions, à la perception de la discrimination entre soi et non soi, et encore à la découverte d’états inhabituels pour les pratiquants avancés. Cela paraît intéressant pour des grandes questions générales sur la conscience, mais relativement peu pour l’étude des activités cognitives particulières. Or, pour construire une science de la subjectivité,  on a besoin d’étudier ces activités sous l’angle de l’expérience subjective.

– La méditation est exclusive en un autre sens. Elle n’est pas compatible avec la verbalisation simultanée de son vécu. Bien sûr des instructeurs savent tenir le fil de leur méditation tout en guidant les méditants, mais ce n’est pas vraiment rentrer dans le détail de ce qu’ils vivent, juste verbaliser un fil conducteur, superposer à leur présence un discours pédagogique. De toute façon, on rencontrerai le problème général de la verbalisation simultanée (agir et décrire son action en même temps), dont la temporalisation est tellement plus lente que celle du courant de vécu, qu’il faut changer, voire arrêter l’activité régulièrement pour se recaler sur le vécu lui-même. Ce qui change le vécu étudié. Dans tous les cas de figure c’est peu compatible avec les caractéristiques de l’activité de méditation.

– Si l’on exclue la verbalisation simultanée dans le présent, on retombe alors sur le choix inévitable d’une verbalisation a posteriori, basée sur la mémoire du vécu, comme le propose l’entretien d’explicitation.  Mais cela ne supprime pas la limite des objets d’étude aux activités contemplatives.

La question que l’on peut se poser alors est de savoir si pour étudier n’importe quelle activité cognitive plutôt que de vouloir mobiliser la méditation, il ne serait pas plus judicieux de s’appuyer sur ces sujets experts, ces experts du monde intérieur que sont les méditants, mais probablement et de façon bien plus large, prendre aussi en compte tous les pratiquants tournés vers des activités fondées sur le suivi détaillé de l’activité interne.

 

2/ Plutôt que de mobiliser la méditation, pourquoi ne pas utiliser des experts : les méditants, ou autres ?

Là aussi, on est face à une idée qui paraît évidente. Puisque la méditation rend expert dans la prise de conscience de ses évènements intérieurs, puisqu’elle conduit à une sensibilité et à une discrimination très fine,  pourquoi ne pas mobiliser des méditants pour explorer l’activité subjective  de n’importe quel type d’activité finalisée ?

L’idée de principe n’est pas nouvelle. Dès le début du 20ème siècle, on a pensé à utiliser des sujets formés, experts, calibrés, pour participer à des expériences en psychologie des activités sensorielles et intellectuelles. Mais de plus, pourquoi se limiter aux méditants ? Toutes les personnes engagées dans des pratiques demandant de développer une activité attentive suivie intérieure sont dans les conditions pour devenir experts du monde subjectif, même si c’est en privilégiant une facette ou une autre de l’intériorité : que ce soit dans le suivit du « mouvement interne » propre aux fasciathérapies, ou dans l’écoute et le guidage du chi dans certaines pratiques internes de Tai Chi ; mais aussi toutes les personnes ayant suivit un parcours psychothérapeutique, ou encore tout simplement les personnes ayant de nombreuses expériences de l’entretien d’explicitation en tant qu’interviewé. Quelle qu’en soit la technique, toutes sont devenues des experts de l’écoute de soi, de la discrimination de l’advenue des pensées, des associations, de la naissance d’une émotion.

On en vient donc à l’idée simple et intuitive qu’il y aurait intérêt à faire participer des « experts du monde intérieur » à toutes les études prenant en compte la description introspective du vécu. Que ce soit des méditants ou pas, le critère étant plutôt d’avoir développer une pratique visant le suivit de la vie intérieure.

Mais à cet endroit il me semble nécessaire de distinguer au moins deux compétences distinctes :

– compétences discriminatives, sensibles d’une part ;

– d’autre part compétences catégorielles d’autre part.

En gros, l’argument est que ce n’est pas parce que je suis devenu sensible que je connais tout, au mieux je suis sensible à ce qui m’a éduqué et m’est devenu familier. Sous différentes formes, tous les pratiquants du monde intérieur sont amenés à développer une discrimination des différents évènements internes, et plus encore à devenir de plus en plus sensibles aux nuances, aux survenues presque invisibles. Mais en même temps, cela ne développe principalement cette sensibilité qu’en liaison à l’univers de leur pratique spécifique. En fait, pas seulement, puisque l’éducation de la sensibilité a un pouvoir de transfert potentiel à toute situation qui va me demander de discriminer finement. Mais il ne s’agit que d’une possibilité à incarner, à actualiser dans une nouvelle situation. En fait, qui doit faire l’objet d’un apprentissage !

Un exemple m’avait beaucoup marqué. Lors des atelier de pratique phénoménologie, nous avions exploré la résolution d’un petit problème de géométrie projective tiré du livre de Dennet  » La conscience expliquée », dans le but de se donner l’occasion de décrire un déroulement d’actions mentales lié à un support spatial. Francisco Varela faisait partie de l’atelier, avec d’autres, après avoir réalisé la tâche, en quelques minutes il rédige une description de son action et me la donne à lire. Et là je voie une description très incomplète, très schématique, et je lui donne une indication sur l’intérêt de fragmenter les étapes par lesquelles il est passé en prenant un exemple à partir de son texte. Il me regarde, bouche bée, et me répond immédiatement « oui, bien sûr », et s’attelle à développer sa description. Francisco était un méditant avancé, dont on ne peux pas douter des capacités à discriminer ses évènements intérieurs ! Il a suffit que je lui donne une indication catégorielle, pour qu’il transfère aussitôt ses compétences à un autre domaine d’activité. Ce qui lui manquait ce n’était donc pas la sensibilité, mais la compétence catégorielle à décrire une action mentale de façon détaillée en s’appuyant sur ce que j’appelle « la structure universelle des vécus ». Il était biologiste de formation, et n’avait pas l’habitude de réfléchir aux déroulements d’actions liés aux résolutions de problème. Il n’avait pas développé l’expertise que demande la description fine des déroulements d’actions finalisées.

Je pourrais donner de nombreux exemples de ce type, où la sensibilité était là, mais pas la compétence catégorielle, qu’elle soit universelle ou spécifique, que ce soit à propos de méditants ou d’autres catégories de pratiquants experts.

 

L’idée sur laquelle je veux insister est qu’il ne suffit pas d’être très sensible pour savoir tout décrire de son activité interne, il faut aussi savoir quels sont les types d’évènements que l’on peut saisir, les types de propriétés qui les différencient. C’est ce que je nomme : les compétences catégorielles.

Les compétences catégorielles sont de deux sortes :

– la première concerne ce que j’ai appelé la structure universelle de tous les vécus, et qui sert de grille de repérage permanent pour savoir (en structure) ce qu’il faut décrire pour rendre compte des actes cognitifs, mais aussi pour percevoir ce qui manque dans la description;

– la seconde concerne les catégories spécifiques à un type de tâche ou d’activité, et suppose qu’une recherche ait déjà été accomplie sur le domaine pour avoir été mis à jour, sinon, c’est le travail de description et l’analyse des données recueillies qui va permettre de découvrir, d’inventer les catégories spécifiques à un type d’activité.

La pratique de l’entretien d’explicitation a permit de bien avancer sur le premier point, l’apprentissage de la structure universelle des vécus fait partie des formations de base. En revanche, chaque fois que nous avons voulu décrire une nouvelle activité (l’acte d’évocation, mes mouvements attentionnels, les effets perlocutoires…), il nous a fallu découvrir/inventer ce qu’il y avait à décrire pour rendre compte de cette activité.

 

Différencier les compétences de discrimination et les compétences catégorielles conduit aussi à faire attention à la répartition de ces compétences chez l’informateur et chez le chercheur.

En particulier suivant que l’on se situe en auto-explicitation ou en entretien d’explicitation.

L’auto-explicitation demande de maîtriser les deux ensembles de compétences : sensibilité et catégorisation, car c’est nécessairement le chercheur qui décrit son propre vécu, car si ce n’est pas le chercheur il manquera les compétences catégorielles à celui qui décrit (et les compétences à conduire une recherche). L’entretien d’explicitation  répartit les compétences, l’informateur qui est interviewé peut être choisit parce qu’il est particulièrement expert dans la discrimination interne, et le chercheur, c’est-à-dire l’intervieweur, est expert dans la description des vécus parce qu’il en maîtrise la catégorisation.

 

C’est ce qui fait l’intérêt précis de l’entretien d’explicitation que de pouvoir guider de façon non inductive l’informateur dans l’accès, la description fine, le réfléchissement de son vécu passé, sans que l’interviewé soit nécessairement un expert de la catégorisation du monde intérieur. Et tant mieux s’il est particulièrement sensible et discriminant, mais ce n’est pas une condition nécessaire.

 

A travers mon texte, suit donc un autre thème : celui des types de questions de recherche que l’on se pose. Souvent les chercheurs se référant à la méditation visent des thèmes comme : la nature de la conscience, les évènements élémentaires d’apparitions des pensées, la discrimination entre soi et non soi dans l’expérience. Pour ma part, je suis plus mobilisé par la connaissance des actes cognitifs impliqués dans les différentes formes de remémoration, dans les effets possibles de changement de point de vue suivant que le sujet déplace son lieu de conscience avec différentes intentions, les transitions fines qui s’opèrent dans un déroulement d’action engagé etc …

Comment s’articulent les types de questions de recherche et la méthodologie de recueil des données en première et seconde personne ? À suivre ….

 

 

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Décrire l’expérience vécue pour la recherche

Méditation, méditant, entretien d’explicitation ?

Pierre Vermersch

Il ne manque pas à l’heure actuelle d’articles ou de livres qui prônent l’utilisation privilégiée de la méditation pour explorer « vraiment » l’expérience subjective. L’idée semble intuitivement juste, car la méditation est certainement l’activité humaine experte qui prépare le mieux à faire attention aux événements de la vie intérieure et de ce fait à les décrire pour permettre de les connaître et alimenter un programme de recherche en psycho-phénomènologie (et même en neurophénoménologie voire en philosophie expérientielle …).

De nombreux chercheurs qui s’intéressent à la description de l’expérience vécue sont eux-mêmes des pratiquants de la méditation, en majorité d’influence bouddhiste (Bitbol, Petitemengin, Varela, Depraz, Thomson, et bien d’autres …). J’ai moi-même une longue pratique continue de la méditation (non bouddhiste). Pourtant je trouve indispensable de développer et d’utiliser un outil comme l’entretien d’explicitation pour s’informer du vécu, comme si la méditation me paraissait insuffisante ou inadaptée, mais aussi comme s’il y avait un amalgame entre méditant (expert) et méditation (pratique), ou encore entre la posture d’informateur et celle de chercheur.

J’essaie dans ce petit texte d’organiser quelques points de repères questionnant les arguments pour et contre l’utilisation de la méditation et/ou l’entretien d’explicitation  pour servir la recherche en première et seconde personne et peut-être ouvrir à la discussion.

 

1/ Définir à minima ce à quoi je me réfère quand je parle de méditation.

 

Qu’est-ce que la méditation ? Bien sûr je ne vais pas proposer une définition achevée, comme si je surplombais le sujet ! Mais je vais plutôt accentuer les points essentiels qui caractérisent l’activité à laquelle moi je me réfère. Il existe des dizaines de formes de méditations et de traditions méditatives, je n’ai pas la prétention de les connaître toutes. Je vais me concentrer sur quelques points qui me semblent cruciaux :

 

– pratiquer la méditation suppose de se consacrer à une activité particulière subordonnée à un temps de retrait, de suspension, des activités finalisées habituelles, mais aussi un temps d’immobilité dans une posture particulière. (Mais déjà là, certains vont vouloir étendre cette activité de méditation à toutes pratiques, comme une manière de pratiquer un métier, un art, une activité corporelle. Mais ici, je m’en tiendrais à cette idée de base, un temps de retrait, immobile, silencieux, et dans une posture particulière.)

 

– la caractéristique fondamentale de toute méditation que je retiens est celle de l’exercice de la présence continue, c’est-à-dire de conserver autant que possible une relation vivante au fait d’être présent à soi-même. Comme souvent la définition positive est triviale, mais elle permet de démarquer ce que n’est pas la présence, l’absence de soi, autrement dit cela s’oppose à être perdu dans ses pensées ou dans des rêveries, être pris par ses émotions, et tout autant à somnoler ou à s’envoler.

L’apprentissage de la présence continue repose sur une consigne simple, facile à comprendre, qui propose de rester attentif à son corps, à ses sensations, à sa posture, pour d’autres ce sera plus spécifiquement lié au suivi de sa respiration. Suivre de moments en moments sa sensation corporelle, la perception de la verticale, de la détente, et/ou suivre les mouvements de la respiration, voilà qui est simple, intelligible et immédiatement praticable. L’avantage de cette consigne est qu’elle permet immédiatement de commencer à méditer, même s’il faut quelques indications complémentaires sur l’assise, sinon c’est beaucoup plus difficile ; c’est-à-dire être attentif à la verticale de la colonne vertébrale, à l’appui sur les ischions, à rentrer un peu le menton, à détendre les épaules.

La consigne de départ est simple et claire, mais le but pédagogique indirect est de créer les conditions pour découvrir que l’on n’y arrive pas. Que vouloir maintenir cette présence permet d’en découvrir la difficulté et ce faisant peut faire  prendre conscience que l’on s’absente dans des pensées, des associations d’idées, des émotions, de l’ennui, de la somnolence, l’attente du gong qui n’en finit pas d’arriver … et bien d’autres formes d’oubli de soi, d’absence à soi.

Donc, ce devient passionnant,  vouloir tout simplement suivre la sensation ou la respiration fait découvrir l’activité spontanée incessante du monde intérieur, rend sensible, et même, rend progressivement expert à percevoir la naissance des distractions, de la non présence et des effets indésirables de la répression, pour découvrir des gestes intérieurs très doux de lâcher-prise et de retour délicat vers la continuité de la présence.  La quasi impossibilité dans les débuts de suivre ce type de consigne simple, éduque l’attention à la perception du monde intérieur. Non seulement le méditant s’essaie à cultiver la présence, mais pour ce faire,  il se sensibilise à tous les mouvements de la subjectivité qui l’empêche ! La consigne de départ peut être considérée comme un moyen habile (indirect) pour apprendre à connaître, reconnaître son monde intérieur. Ainsi, le méditant devient un expert de la subjectivité (dans le cadre d’une activité contemplative, car il n’a rien à faire, rien à produire, « juste » rester présent).

Bien entendu, on peut penser que le(s) but(s) profonds de la méditation ne sont pas  seulement dans l’apprentissage de  cet exercice de présence, mais que cet apprentissage n’est —par exemple— que la condition d’atteinte d’autres buts qui se découvriront plus tard, et paradoxalement deviendraient plus difficile à atteindre par le seul fait d’être nommé …

 

L’apprentissage de la méditation rend donc nécessairement expert dans la pratique de sa propre subjectivité et développe la discrimination des évènements intérieurs et de leurs avènements. Il paraît donc intéressant de savoir ce que la méditation peut nous apprendre sur cette subjectivité. Mais plusieurs limitations s’imposent qui me semble diminuer l’intérêt de la méditation pour la recherche sur la subjectivité.

 

– La méditation est une activité exclusive. Quand je médite, par définition je suis en retrait du monde et je n’ai pas d’activité productive, finalisée. Je ne peux donc pas pratiquer et étudier une activité cognitive finalisée en même temps que je médite. La méditation n’ouvre donc directement qu’à la connaissance de la survenue des pensées ou des émotions, à la perception de la discrimination entre soi et non soi, et encore à la découverte d’états inhabituels pour les pratiquants avancés. Cela paraît intéressant pour des grandes questions générales sur la conscience, mais relativement peu pour l’étude des activités cognitives particulières. Or, pour construire une science de la subjectivité,  on a besoin d’étudier ces activités sous l’angle de l’expérience subjective.

– La méditation est exclusive en un autre sens. Elle n’est pas compatible avec la verbalisation simultanée de son vécu. Bien sûr des instructeurs savent tenir le fil de leur méditation tout en guidant les méditants, mais ce n’est pas vraiment rentrer dans le détail de ce qu’ils vivent, juste verbaliser un fil conducteur, superposer à leur présence un discours pédagogique. De toute façon, on rencontrerai le problème général de la verbalisation simultanée (agir et décrire son action en même temps), dont la temporalisation est tellement plus lente que celle du courant de vécu, qu’il faut changer, voire arrêter l’activité régulièrement pour se recaler sur le vécu lui-même. Ce qui change le vécu étudié. Dans tous les cas de figure c’est peu compatible avec les caractéristiques de l’activité de méditation.

– Si l’on exclue la verbalisation simultanée dans le présent, on retombe alors sur le choix inévitable d’une verbalisation a posteriori, basée sur la mémoire du vécu, comme le propose l’entretien d’explicitation.  Mais cela ne supprime pas la limite des objets d’étude aux activités contemplatives.

La question que l’on peut se poser alors est de savoir si pour étudier n’importe quelle activité cognitive plutôt que de vouloir mobiliser la méditation, il ne serait pas plus judicieux de s’appuyer sur ces sujets experts, ces experts du monde intérieur que sont les méditants, mais probablement et de façon bien plus large, prendre aussi en compte tous les pratiquants tournés vers des activités fondées sur le suivi détaillé de l’activité interne.

 

2/ Plutôt que de mobiliser la méditation, pourquoi ne pas utiliser des experts : les méditants, ou autres ?

Là aussi, on est face à une idée qui paraît évidente. Puisque la méditation rend expert dans la prise de conscience de ses évènements intérieurs, puisqu’elle conduit à une sensibilité et à une discrimination très fine,  pourquoi ne pas mobiliser des méditants pour explorer l’activité subjective  de n’importe quel type d’activité finalisée ?

L’idée de principe n’est pas nouvelle. Dès le début du 20ème siècle, on a pensé à utiliser des sujets formés, experts, calibrés, pour participer à des expériences en psychologie des activités sensorielles et intellectuelles. Mais de plus, pourquoi se limiter aux méditants ? Toutes les personnes engagées dans des pratiques demandant de développer une activité attentive suivie intérieure sont dans les conditions pour devenir experts du monde subjectif, même si c’est en privilégiant une facette ou une autre de l’intériorité : que ce soit dans le suivit du « mouvement interne » propre aux fasciathérapies, ou dans l’écoute et le guidage du chi dans certaines pratiques internes de Tai Chi ; mais aussi toutes les personnes ayant suivit un parcours psychothérapeutique, ou encore tout simplement les personnes ayant de nombreuses expériences de l’entretien d’explicitation en tant qu’interviewé. Quelle qu’en soit la technique, toutes sont devenues des experts de l’écoute de soi, de la discrimination de l’advenue des pensées, des associations, de la naissance d’une émotion.

On en vient donc à l’idée simple et intuitive qu’il y aurait intérêt à faire participer des « experts du monde intérieur » à toutes les études prenant en compte la description introspective du vécu. Que ce soit des méditants ou pas, le critère étant plutôt d’avoir développer une pratique visant le suivit de la vie intérieure.

Mais à cet endroit il me semble nécessaire de distinguer au moins deux compétences distinctes :

– compétences discriminatives, sensibles d’une part ;

– d’autre part compétences catégorielles d’autre part.

En gros, l’argument est que ce n’est pas parce que je suis devenu sensible que je connais tout, au mieux je suis sensible à ce qui m’a éduqué et m’est devenu familier. Sous différentes formes, tous les pratiquants du monde intérieur sont amenés à développer une discrimination des différents évènements internes, et plus encore à devenir de plus en plus sensibles aux nuances, aux survenues presque invisibles. Mais en même temps, cela ne développe principalement cette sensibilité qu’en liaison à l’univers de leur pratique spécifique. En fait, pas seulement, puisque l’éducation de la sensibilité a un pouvoir de transfert potentiel à toute situation qui va me demander de discriminer finement. Mais il ne s’agit que d’une possibilité à incarner, à actualiser dans une nouvelle situation. En fait, qui doit faire l’objet d’un apprentissage !

Un exemple m’avait beaucoup marqué. Lors des atelier de pratique phénoménologie, nous avions exploré la résolution d’un petit problème de géométrie projective tiré du livre de Dennet  » La conscience expliquée », dans le but de se donner l’occasion de décrire un déroulement d’actions mentales lié à un support spatial. Francisco Varela faisait partie de l’atelier, avec d’autres, après avoir réalisé la tâche, en quelques minutes il rédige une description de son action et me la donne à lire. Et là je voie une description très incomplète, très schématique, et je lui donne une indication sur l’intérêt de fragmenter les étapes par lesquelles il est passé en prenant un exemple à partir de son texte. Il me regarde, bouche bée, et me répond immédiatement « oui, bien sûr », et s’attelle à développer sa description. Francisco était un méditant avancé, dont on ne peux pas douter des capacités à discriminer ses évènements intérieurs ! Il a suffit que je lui donne une indication catégorielle, pour qu’il transfère aussitôt ses compétences à un autre domaine d’activité. Ce qui lui manquait ce n’était donc pas la sensibilité, mais la compétence catégorielle à décrire une action mentale de façon détaillée en s’appuyant sur ce que j’appelle « la structure universelle des vécus ». Il était biologiste de formation, et n’avait pas l’habitude de réfléchir aux déroulements d’actions liés aux résolutions de problème. Il n’avait pas développé l’expertise que demande la description fine des déroulements d’actions finalisées.

Je pourrais donner de nombreux exemples de ce type, où la sensibilité était là, mais pas la compétence catégorielle, qu’elle soit universelle ou spécifique, que ce soit à propos de méditants ou d’autres catégories de pratiquants experts.

 

L’idée sur laquelle je veux insister est qu’il ne suffit pas d’être très sensible pour savoir tout décrire de son activité interne, il faut aussi savoir quels sont les types d’évènements que l’on peut saisir, les types de propriétés qui les différencient. C’est ce que je nomme : les compétences catégorielles.

Les compétences catégorielles sont de deux sortes :

– la première concerne ce que j’ai appelé la structure universelle de tous les vécus, et qui sert de grille de repérage permanent pour savoir (en structure) ce qu’il faut décrire pour rendre compte des actes cognitifs, mais aussi pour percevoir ce qui manque dans la description;

– la seconde concerne les catégories spécifiques à un type de tâche ou d’activité, et suppose qu’une recherche ait déjà été accomplie sur le domaine pour avoir été mis à jour, sinon, c’est le travail de description et l’analyse des données recueillies qui va permettre de découvrir, d’inventer les catégories spécifiques à un type d’activité.

La pratique de l’entretien d’explicitation a permit de bien avancer sur le premier point, l’apprentissage de la structure universelle des vécus fait partie des formations de base. En revanche, chaque fois que nous avons voulu décrire une nouvelle activité (l’acte d’évocation, mes mouvements attentionnels, les effets perlocutoires…), il nous a fallu découvrir/inventer ce qu’il y avait à décrire pour rendre compte de cette activité.

 

Différencier les compétences de discrimination et les compétences catégorielles conduit aussi à faire attention à la répartition de ces compétences chez l’informateur et chez le chercheur.

En particulier suivant que l’on se situe en auto-explicitation ou en entretien d’explicitation.

L’auto-explicitation demande de maîtriser les deux ensembles de compétences : sensibilité et catégorisation, car c’est nécessairement le chercheur qui décrit son propre vécu, car si ce n’est pas le chercheur il manquera les compétences catégorielles à celui qui décrit (et les compétences à conduire une recherche). L’entretien d’explicitation  répartit les compétences, l’informateur qui est interviewé peut être choisit parce qu’il est particulièrement expert dans la discrimination interne, et le chercheur, c’est-à-dire l’intervieweur, est expert dans la description des vécus parce qu’il en maîtrise la catégorisation.

 

C’est ce qui fait l’intérêt précis de l’entretien d’explicitation que de pouvoir guider de façon non inductive l’informateur dans l’accès, la description fine, le réfléchissement de son vécu passé, sans que l’interviewé soit nécessairement un expert de la catégorisation du monde intérieur. Et tant mieux s’il est particulièrement sensible et discriminant, mais ce n’est pas une condition nécessaire.

 

A travers mon texte, suit donc un autre thème : celui des types de questions de recherche que l’on se pose. Souvent les chercheurs se référant à la méditation visent des thèmes comme : la nature de la conscience, les évènements élémentaires d’apparitions des pensées, la discrimination entre soi et non soi dans l’expérience. Pour ma part, je suis plus mobilisé par la connaissance des actes cognitifs impliqués dans les différentes formes de remémoration, dans les effets possibles de changement de point de vue suivant que le sujet déplace son lieu de conscience avec différentes intentions, les transitions fines qui s’opèrent dans un déroulement d’action engagé etc …

Comment s’articulent les types de questions de recherche et la méthodologie de recueil des données en première et seconde personne ? À suivre ….

 

 

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