La structure universelle de tous les vécus.

La structure universelle de tous les vécus, base d’orientation dans la pratique de l’entretien d’explicitation.

(Réponse à une question posée lors du colloque du RIFREQ mai 2015)

Pierre Vermersch

Lors de ma conférence et dans de nombreux textes récents,  je parle de la « structure universelle de tous les vécus » comme guide universel et permanent pour suivre et explorer l’intelligibilité de la description produite par l’interviewé.

Quelqu’un m’a demandé si j’avais formalisé cette structure.

Je n’ai pas produit une véritable formalisation, mais plutôt une systématisation qui permet de se repérer facilement d’une part dans la pratique du guidage et du suivi de l’entretien, d’autre part pour la recherche, dans l’étape de mise en forme des données des verbalisations recueillies en préparation à leur analyse.

Pour bien comprendre mon point de vue, il faut distinguer les propriétés génériques de tous les vécus et les propriétés spécifiques à chaque domaine de l’expérience.

La structure universelle se rapporte aux propriétés génériques. Elle est universelle parce qu’elle s’applique et elle est présente dans tous les vécus possibles.

A/ Structure universelle des propriétés génériques des vécus.

Fondamentalement, tout vécu est organisé par la temporalité. Ce que l’on peut comprendre de plusieurs façons.

1/  Tout vécu se déroule dans le temps, prends du temps à se produire.

C’est une définition triviale, ce qui est intéressant ce sont ses propriétés négatives.

Quand un auteur vous propose la description d’une expérience vécue sans aucune temporalité, il a quitté le vécu pour privilégier un événement particulier dont on ne sait comment il a commencé, par quelles étapes il s’est engendré, comment il s’est achevé pour laisser place à autre chose. C’est le cas très souvent chez les philosophes discutant de l’introspection, de la conscience, de l’expérience subjective. Tout ce que je lis en ce moment se rapporte à « voir une tomate », « se représenter une olive », « penser à de la rhubarbe », etc sans que jamais il y ait une prise en compte de la dynamique temporelle de l’expérience. Inversement, quand vous questionnez quelqu’un en entretien sur une activité qu’il a vécu, en écoutant ce qui vous est dit, vous pouvez vous poser la question en permanence de savoir si vous avez bien saisi le déroulement temporel.

– le déroulement temporel de tous les vécus est marqué par différentes structures qualitatives :

* il est radicalement irréversible, il se déroule de maintenant vers l’avenir, d’où l’importance de bien repérer les avant/après dans les prises d’informations qui fondent des décisions, des jugements d’appréciation qui déterminent la suite de l’engendrement du vécu.

* tout déroulement temporel a un début (relatif), une succession d’étapes, une fin (relative); avant chaque début est un ante-début qui peut être important pour la compréhension du déroulement ; après chaque fin, il y a une post-fin, qui peut être cruciale. Le terme de début et de fin est toujours relatif à des critères à préciser (changement de but, de lieux, de cycle, d’activité).

* chacun de ces temps, chacune de ces étapes, peut être lui-même fragmenté, décomposé dans sa description en unité plus petite, permettant d’atteindre le niveau de détail utile permettant de comprendre l’engendrement de la conduite. Par exemple, dans une thèse, l’étudiant décrit le fait que la première page d’un logiciel est lue trois fois. Automatiquement, cela renvoie à la nécessité de savoir comment est lue la première page, et plus encore, comment s’organise la lecture de la première phrase sur la première page etc …

* chacune de ces étapes et micros étapes est toujours organisés par structure qualitative : elle est précédée d’une prise d’information qui détermine le micro but et l’acte qui cherche à y répondre, elle est donc suivie par une action, une micro action, et se termine grâce à une prise d’information qui permet de savoir si son exécution a permis d’atteindre le but et détermine pour une part la décision de passer à l’étape suivante. (On est là très proche du modèle TOTE de Miller).

Pratiquement la fragmentation temporelle en micro étapes, se fait par le repérage des verbes d’action, et la relance sur comment la personne fait ce qu’elle fait.

Pratiquement la prise en compte de la structure qualitative, se fait en repérant le début et la fin, en tant que reposant sur des prises d’informations qui valident des critères de choix, de décision (Et comment vous saviez que c’était fini ? ), qui souvent est très implicites.

* chaque prise d’information est organisée par des critères, le plus souvent on a la verbalisation du résultat : le jugement (je savais, c’était facile, tout allez bien, etc). Il est toujours intéressant de faire  l’expansion des critères attachés aux prises d’informations

La structure temporelle qualitative repose beaucoup sur les prises d’informations qui orientent les choix des débuts et l’appréciation de la fin. Il est donc crucial de saisir les critères d’appréciation à un niveau d’expansion suffisant pour les rendre intelligible relativement à l’engendrement de la conduite vécue.

 

2/ Couches de vécu et qualités expérientielles des vécus

A coté des structures temporelles, toute expérience vécue est composée de nombreux aspects qui se déroulent simultanément, mais qui ne peuvent être décrits et visés que séparément : il s’agit de ce que j’ai nommé les couches de vécu. C’est-à-dire que tout vécu est composé d’une couche cognitive d’actions mentales ; d’une couche émotionnelle de valences, de sentiments, d’émotions ; d’une couche corporelle, posturale, gestuelle, ressentie ; d’une couche de croyance, de valeurs ; d’une couche identitaire (qui je suis quand je suis en train de vivre ça ? ) ; et plus.

C’est toujours présent, mais le chercheur et/ou le praticien n’est pas nécessairement intéressé par la totalité des couches de vécu. Se pose toujours la question de savoir quelle est l’information descriptive que l’on veut recueillir en fonction des buts que l’on poursuit.

 

B / Propriétés spécifiques

Chaque fois que l’on étudie un type de vécu qui n’a pas déjà fait l’objet d’une exploration descriptive, et pour lequel on a besoin de savoir qu’est-ce qui doit être décrit, quelles sont les catégories descriptives pertinents, alors le fait de savoir questionner, de maîtriser les structures universelles de tout vécu est insuffisant !

Si je veux comparer, comme je suis en train de le faire, la description du vécu de la mise en évocation propre à l’entretien d’explicitation et le vécu de l’induction de transe propre à l’hypnose eriksonnienne, je me retrouve devant la difficulté de distinguer les différents états psychiques, les différentes activités induites ou inhibée. Et pour cela, il faut inventer de nouvelles catégories descriptives. Par exemple, dans l’hypnose, il est assez facile de conduire la personne à faire en sorte qu’un bras se soulève tout seul, comment catégoriser ce fait ? Il faut découvrir la catégorie de l’agentivité (le fait de se sentir responsable de ce que l’on fait) et du coup la possibilité caractéristique de l’hypnose de la perte de l’agentivité, ce que l’on ne rencontre pas dans l’entretien d’explicitation. Chaque fois que nous avons eu à explorer un acte mental qui n’avait pas été « débroussaillé conceptuellement » auparavant, nous nous sommes retrouvé devant une forme d’impuissance et d’erreur, d’aveuglement qui s’est transformé par des reprises successives tirant parti des échecs premiers. Cela a été le cas dans la description de l’acte d’évocation, dans la description des mouvements attentionnels, c’est encore le cas dans les vécus de dissociation.

D’où l’importance dans les stratégies de recherche de donner un plein statut à l’analyse exploratoire, de privilégier une étude de cas approfondie à la perspective faussement rigoureuse d’un échantillonnage important.

 

Pour conclure

L’idée d’une structure universelle de tous les vécus organisée autour des structures temporelles qualitatives et des couches de vécu, n’est pas une théorie achevée et formalisée, son but est pragmatique : comprendre comment faire décrire un vécu pour le rendre intelligible, quel que soit ce vécu.

Le point privatif important est de repérer immédiatement dans l’exploitation d’exemples relatif au vécu s’il prend en compte ou non la temporalité, mais aussi quelle couche est privilégiée (y-en a-t-il d’autres qui auraient été pertinentes et qui sont absentes).

Enfin, il ne faut pas confondre la compétence acquise par la maîtrise des repères apportés par la structure universelle de la compétence qu’il faut sans cesse développer pour décrire des types de conduites qui n’ont jamais été étudiés dans un point de vue en première personne (et il y en a beaucoup !!!).

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La structure universelle de tous les vécus, base d’orientation dans la pratique de l’entretien d’explicitation.

(Réponse à une question posée lors du colloque du RIFREQ mai 2015)

Pierre Vermersch

Lors de ma conférence et dans de nombreux textes récents,  je parle de la « structure universelle de tous les vécus » comme guide universel et permanent pour suivre et explorer l’intelligibilité de la description produite par l’interviewé.

Quelqu’un m’a demandé si j’avais formalisé cette structure.

Je n’ai pas produit une véritable formalisation, mais plutôt une systématisation qui permet de se repérer facilement d’une part dans la pratique du guidage et du suivi de l’entretien, d’autre part pour la recherche, dans l’étape de mise en forme des données des verbalisations recueillies en préparation à leur analyse.

Pour bien comprendre mon point de vue, il faut distinguer les propriétés génériques de tous les vécus et les propriétés spécifiques à chaque domaine de l’expérience.

La structure universelle se rapporte aux propriétés génériques. Elle est universelle parce qu’elle s’applique et elle est présente dans tous les vécus possibles.

A/ Structure universelle des propriétés génériques des vécus.

Fondamentalement, tout vécu est organisé par la temporalité. Ce que l’on peut comprendre de plusieurs façons.

1/  Tout vécu se déroule dans le temps, prends du temps à se produire.

C’est une définition triviale, ce qui est intéressant ce sont ses propriétés négatives.

Quand un auteur vous propose la description d’une expérience vécue sans aucune temporalité, il a quitté le vécu pour privilégier un événement particulier dont on ne sait comment il a commencé, par quelles étapes il s’est engendré, comment il s’est achevé pour laisser place à autre chose. C’est le cas très souvent chez les philosophes discutant de l’introspection, de la conscience, de l’expérience subjective. Tout ce que je lis en ce moment se rapporte à « voir une tomate », « se représenter une olive », « penser à de la rhubarbe », etc sans que jamais il y ait une prise en compte de la dynamique temporelle de l’expérience. Inversement, quand vous questionnez quelqu’un en entretien sur une activité qu’il a vécu, en écoutant ce qui vous est dit, vous pouvez vous poser la question en permanence de savoir si vous avez bien saisi le déroulement temporel.

– le déroulement temporel de tous les vécus est marqué par différentes structures qualitatives :

* il est radicalement irréversible, il se déroule de maintenant vers l’avenir, d’où l’importance de bien repérer les avant/après dans les prises d’informations qui fondent des décisions, des jugements d’appréciation qui déterminent la suite de l’engendrement du vécu.

* tout déroulement temporel a un début (relatif), une succession d’étapes, une fin (relative); avant chaque début est un ante-début qui peut être important pour la compréhension du déroulement ; après chaque fin, il y a une post-fin, qui peut être cruciale. Le terme de début et de fin est toujours relatif à des critères à préciser (changement de but, de lieux, de cycle, d’activité).

* chacun de ces temps, chacune de ces étapes, peut être lui-même fragmenté, décomposé dans sa description en unité plus petite, permettant d’atteindre le niveau de détail utile permettant de comprendre l’engendrement de la conduite. Par exemple, dans une thèse, l’étudiant décrit le fait que la première page d’un logiciel est lue trois fois. Automatiquement, cela renvoie à la nécessité de savoir comment est lue la première page, et plus encore, comment s’organise la lecture de la première phrase sur la première page etc …

* chacune de ces étapes et micros étapes est toujours organisés par structure qualitative : elle est précédée d’une prise d’information qui détermine le micro but et l’acte qui cherche à y répondre, elle est donc suivie par une action, une micro action, et se termine grâce à une prise d’information qui permet de savoir si son exécution a permis d’atteindre le but et détermine pour une part la décision de passer à l’étape suivante. (On est là très proche du modèle TOTE de Miller).

Pratiquement la fragmentation temporelle en micro étapes, se fait par le repérage des verbes d’action, et la relance sur comment la personne fait ce qu’elle fait.

Pratiquement la prise en compte de la structure qualitative, se fait en repérant le début et la fin, en tant que reposant sur des prises d’informations qui valident des critères de choix, de décision (Et comment vous saviez que c’était fini ? ), qui souvent est très implicites.

* chaque prise d’information est organisée par des critères, le plus souvent on a la verbalisation du résultat : le jugement (je savais, c’était facile, tout allez bien, etc). Il est toujours intéressant de faire  l’expansion des critères attachés aux prises d’informations

La structure temporelle qualitative repose beaucoup sur les prises d’informations qui orientent les choix des débuts et l’appréciation de la fin. Il est donc crucial de saisir les critères d’appréciation à un niveau d’expansion suffisant pour les rendre intelligible relativement à l’engendrement de la conduite vécue.

 

2/ Couches de vécu et qualités expérientielles des vécus

A coté des structures temporelles, toute expérience vécue est composée de nombreux aspects qui se déroulent simultanément, mais qui ne peuvent être décrits et visés que séparément : il s’agit de ce que j’ai nommé les couches de vécu. C’est-à-dire que tout vécu est composé d’une couche cognitive d’actions mentales ; d’une couche émotionnelle de valences, de sentiments, d’émotions ; d’une couche corporelle, posturale, gestuelle, ressentie ; d’une couche de croyance, de valeurs ; d’une couche identitaire (qui je suis quand je suis en train de vivre ça ? ) ; et plus.

C’est toujours présent, mais le chercheur et/ou le praticien n’est pas nécessairement intéressé par la totalité des couches de vécu. Se pose toujours la question de savoir quelle est l’information descriptive que l’on veut recueillir en fonction des buts que l’on poursuit.

 

B / Propriétés spécifiques

Chaque fois que l’on étudie un type de vécu qui n’a pas déjà fait l’objet d’une exploration descriptive, et pour lequel on a besoin de savoir qu’est-ce qui doit être décrit, quelles sont les catégories descriptives pertinents, alors le fait de savoir questionner, de maîtriser les structures universelles de tout vécu est insuffisant !

Si je veux comparer, comme je suis en train de le faire, la description du vécu de la mise en évocation propre à l’entretien d’explicitation et le vécu de l’induction de transe propre à l’hypnose eriksonnienne, je me retrouve devant la difficulté de distinguer les différents états psychiques, les différentes activités induites ou inhibée. Et pour cela, il faut inventer de nouvelles catégories descriptives. Par exemple, dans l’hypnose, il est assez facile de conduire la personne à faire en sorte qu’un bras se soulève tout seul, comment catégoriser ce fait ? Il faut découvrir la catégorie de l’agentivité (le fait de se sentir responsable de ce que l’on fait) et du coup la possibilité caractéristique de l’hypnose de la perte de l’agentivité, ce que l’on ne rencontre pas dans l’entretien d’explicitation. Chaque fois que nous avons eu à explorer un acte mental qui n’avait pas été « débroussaillé conceptuellement » auparavant, nous nous sommes retrouvé devant une forme d’impuissance et d’erreur, d’aveuglement qui s’est transformé par des reprises successives tirant parti des échecs premiers. Cela a été le cas dans la description de l’acte d’évocation, dans la description des mouvements attentionnels, c’est encore le cas dans les vécus de dissociation.

D’où l’importance dans les stratégies de recherche de donner un plein statut à l’analyse exploratoire, de privilégier une étude de cas approfondie à la perspective faussement rigoureuse d’un échantillonnage important.

 

Pour conclure

L’idée d’une structure universelle de tous les vécus organisée autour des structures temporelles qualitatives et des couches de vécu, n’est pas une théorie achevée et formalisée, son but est pragmatique : comprendre comment faire décrire un vécu pour le rendre intelligible, quel que soit ce vécu.

Le point privatif important est de repérer immédiatement dans l’exploitation d’exemples relatif au vécu s’il prend en compte ou non la temporalité, mais aussi quelle couche est privilégiée (y-en a-t-il d’autres qui auraient été pertinentes et qui sont absentes).

Enfin, il ne faut pas confondre la compétence acquise par la maîtrise des repères apportés par la structure universelle de la compétence qu’il faut sans cesse développer pour décrire des types de conduites qui n’ont jamais été étudiés dans un point de vue en première personne (et il y en a beaucoup !!!).

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2 Commentaires pour “La structure universelle de tous les vécus.

  1. des petits textes, juste sur une question …

    Reply
    1. Vous avez raison, tous les outils de l’entretien d’explicitation peuvent trouver leurs places dans une pratique, serait-elle clinique ou psychothérapeutique. L’important pour moi reste la cohérence entre le moyen utilisé par le praticien et son but. De plus, il ne faut pas oublier que ces outils peuvent toujours être utilisés dans des buts différents : 1/ s’informer, 2/ aider la personne à s’auto informer, 3/ la former à s’auto-informer par une pratique réflexive guidée.

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