Définir le concept de vécu dans l’entretien d’explicitation

Définition positive et privative du concept de vécu.

(Réponse à une question lors du colloque RIFREQ mai 2015 Montpellier)

L’entretien d’explicitation n’est pas un entretien généraliste, au sens où il n’est pas conçu pour questionner tout. Il est construit uniquement pour faire décrire le vécu, et plus spécialement l’engendrement détaillé du vécu, lié à l’action. Il n’est pas fait pour la pratique clinique, thérapeutique, ni pour les questionnements qui privilégient les opinions, les représentations, les jugements. Questionnements qui appartiennent légitimement à des objectifs sociologiques ou anthropologiques.

Pour moi, en lien avec la pratique de l’entretien d’explicitation le vécu est alors défini par trois propriétés positives (intrinsèques) principales:

  • il appartient à un seul sujet,
  • il se réfère à un moment singulier,
  • il est inscrit dans une micro-temporalité (secondes et fraction de secondes),

Mais ces trois propriétés n’ont d’intérêt que par la manière de repérer que l’interviewé ne parle plus du vécu, s’éloigne du vécu. Or l’hypothèse fondamentale de la pratique de l’entretien d’explicitation est qu’il est possible par l’acte d’évocation de “revivre le passé” et donc le vécu passé ouvrant l’accès à la mémoire passive de tout ce qui a été enregistré involontairement sans intention de s’en souvenir.

Du coup l’intérêt de ces trois propriétés est de permettre de percevoir dans le discours du sujet quand est-ce qu’il s’éloigne d’un contact fort avec son vécu passé.

  • dès qu’il quitte l’adressage en JE, pour passer en on, en nous, en tu, ou dans un adressage indirect sans sujet, alors l’intervieweur sait que son interviewé est en train de perdre contact avec son vécu passé, pour aller vers le vécu en général. Il faut l’accompagner pour rattraper le lien personnel au vécu.
  • dès qu’il quitte la référence à un moment singulier, pour envisager : des cas possibles, chaque fois qu’il a fait ça, ce qui peut arriver si ça ne marche pas, l’interviewé a quitté le moment singulier pour traiter du cas général, d’une classe de vécu, et il va non plus décrire son vécu, mais de la compréhension de son vécu. Il faut l’accompagner pour le ramener au moment singulier qui définit le vécu et permet de le revivre. Dans l’entretien d’explicitation la compréhension du vécu apparaîtra de façon immanente à la description du vécu lui-même.
  • dès que l’interviewé s’exprime relativement à une période de temps large (une heure, une journée, une période, une époque de sa vie), il a quitté le contact avec son vécu pour le surplomber au sein d’une maille temporelle qui ne permet plus de décrire ses activités cognitives détaillées. Il faut l’accompagner pour revenir à ce qu’il fait quand il le fait à un niveau de détail temporel qui permet de comprendre comment la conduite s’engendre.

Les définitions positives du vécu sont donc relativement triviales, mais leur intérêt est de marquer et rendre identifiables les aspects du discours qui permettent de repérer immédiatement la perte de la relation au vécu.

Comme souvent, il est pratiquement plus important de maîtriser le repérages des propriétés privatives, qui manifestent la perte de la référence au vécu que les propriétés intrinsèques.

A définir ainsi le vécu, je me place dans une approche en structure. Je ne dis rien sur les variétés de contenus que l’on peut rencontrer dans tous vécus. J’ai nommé couches de vécu, le fait que chaque vécu contient des aspects cognitifs, émotionnels, moteurs, motivationnels, identitaires, spirituels et plus. Je ne dis rien sur la variété des qualités de vécu, leur degré de présence, de conscience, les différents modes d’expériences.

Les couches de vécu, comme les qualités de ces vécus, ne peuvent être explorés que si la personne est relié à son vécu. Ce qui me paraît donc premier et essentiel c’est la reconnaissance et le guidage vers l’évocation d’un moment personnel, singulier, décrit finement. Ayant obtenu le respect de cette condition, et son maintien, il est possible de questionner dans tous les aspects qui composent ce vécu et qui correspondent aux intérêts du chercheurs ou du praticien.

Print Friendly

Définition positive et privative du concept de vécu.

(Réponse à une question lors du colloque RIFREQ mai 2015 Montpellier)

L’entretien d’explicitation n’est pas un entretien généraliste, au sens où il n’est pas conçu pour questionner tout. Il est construit uniquement pour faire décrire le vécu, et plus spécialement l’engendrement détaillé du vécu, lié à l’action. Il n’est pas fait pour la pratique clinique, thérapeutique, ni pour les questionnements qui privilégient les opinions, les représentations, les jugements. Questionnements qui appartiennent légitimement à des objectifs sociologiques ou anthropologiques.

Pour moi, en lien avec la pratique de l’entretien d’explicitation le vécu est alors défini par trois propriétés positives (intrinsèques) principales:

  • il appartient à un seul sujet,
  • il se réfère à un moment singulier,
  • il est inscrit dans une micro-temporalité (secondes et fraction de secondes),

Mais ces trois propriétés n’ont d’intérêt que par la manière de repérer que l’interviewé ne parle plus du vécu, s’éloigne du vécu. Or l’hypothèse fondamentale de la pratique de l’entretien d’explicitation est qu’il est possible par l’acte d’évocation de “revivre le passé” et donc le vécu passé ouvrant l’accès à la mémoire passive de tout ce qui a été enregistré involontairement sans intention de s’en souvenir.

Du coup l’intérêt de ces trois propriétés est de permettre de percevoir dans le discours du sujet quand est-ce qu’il s’éloigne d’un contact fort avec son vécu passé.

  • dès qu’il quitte l’adressage en JE, pour passer en on, en nous, en tu, ou dans un adressage indirect sans sujet, alors l’intervieweur sait que son interviewé est en train de perdre contact avec son vécu passé, pour aller vers le vécu en général. Il faut l’accompagner pour rattraper le lien personnel au vécu.
  • dès qu’il quitte la référence à un moment singulier, pour envisager : des cas possibles, chaque fois qu’il a fait ça, ce qui peut arriver si ça ne marche pas, l’interviewé a quitté le moment singulier pour traiter du cas général, d’une classe de vécu, et il va non plus décrire son vécu, mais de la compréhension de son vécu. Il faut l’accompagner pour le ramener au moment singulier qui définit le vécu et permet de le revivre. Dans l’entretien d’explicitation la compréhension du vécu apparaîtra de façon immanente à la description du vécu lui-même.
  • dès que l’interviewé s’exprime relativement à une période de temps large (une heure, une journée, une période, une époque de sa vie), il a quitté le contact avec son vécu pour le surplomber au sein d’une maille temporelle qui ne permet plus de décrire ses activités cognitives détaillées. Il faut l’accompagner pour revenir à ce qu’il fait quand il le fait à un niveau de détail temporel qui permet de comprendre comment la conduite s’engendre.

Les définitions positives du vécu sont donc relativement triviales, mais leur intérêt est de marquer et rendre identifiables les aspects du discours qui permettent de repérer immédiatement la perte de la relation au vécu.

Comme souvent, il est pratiquement plus important de maîtriser le repérages des propriétés privatives, qui manifestent la perte de la référence au vécu que les propriétés intrinsèques.

A définir ainsi le vécu, je me place dans une approche en structure. Je ne dis rien sur les variétés de contenus que l’on peut rencontrer dans tous vécus. J’ai nommé couches de vécu, le fait que chaque vécu contient des aspects cognitifs, émotionnels, moteurs, motivationnels, identitaires, spirituels et plus. Je ne dis rien sur la variété des qualités de vécu, leur degré de présence, de conscience, les différents modes d’expériences.

Les couches de vécu, comme les qualités de ces vécus, ne peuvent être explorés que si la personne est relié à son vécu. Ce qui me paraît donc premier et essentiel c’est la reconnaissance et le guidage vers l’évocation d’un moment personnel, singulier, décrit finement. Ayant obtenu le respect de cette condition, et son maintien, il est possible de questionner dans tous les aspects qui composent ce vécu et qui correspondent aux intérêts du chercheurs ou du praticien.

Print Friendly

2 Commentaires pour “Définir le concept de vécu dans l’entretien d’explicitation

  1. Vous avez raison, tous les outils de l’entretien d’explicitation peuvent trouver leurs places dans une pratique, serait-elle clinique ou psychothérapeutique. L’important pour moi reste la cohérence entre le moyen utilisé par le praticien et son but. De plus, il ne faut pas oublier que ces outils peuvent toujours être utilisés dans des buts différents : 1/ s’informer, 2/ aider la personne à s’auto informer, 3/ la former à s’auto-informer par une pratique réflexive guidée.

    Reply
  2. Denis jennifer

    Bonjour,
    En lisant votre article, je me suis arrêtée sur « L’entretien d’explicitation….Il n’est pas fait pour la pratique clinique, thérapeutique(…) ».
    Psychologue clinicienne doctorante et formée à l’Ede (auprès de Anne Cazemajou), je m’interroge sur ces quelques mots mentionnés. En effet, expérimentant l’Ede, tant dans ma recherche que dans ma pratique clinique, je reste convaincue qu’il s’agit d’un très bon outil à implémenter dans ses interventions cliniques et ce, avec un certains types de patients. Je pense notamment aux patients états-limites qui possèdent un faible niveau de réfléxivité mentale. L’utilisation de l’Ede les aident à developper leur capacité de mentalisation autour de leurs actions empreintes, entres autres, d’impulsivité.
    Etes-vous d’accord de développer votre cheminement de pensée autour de cette non-application de l’Ede à la clinique ?
    En vous remerciant
    JD

    Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.