Comprendre la notation V1, V2, V3 dans la pratique de l’entretien d’explicitation

Comprendre V1, V2, V3

dans la psychophénoménologie et l’explicitation

Pierre Vermersch

 

L’entretien d’explicitation s’est créé et s’est développé à partir de quelques intuitions, elles mêmes issues de mes expériences vécues. J’ai décrit ce cheminement dans le premier chapitre de mon livre « Explicitation et phénoménologie ».

Progressivement, son utilisation à conduit à des formalisations, des systématisations, de nouvelles formulations de questions. Mais il est alors devenu nécessaire de mieux comprendre ce que nous faisions et pour cela il était logique et évident de commencer par pratiquer l’explicitation des techniques de l’entretien d’explicitation.

L’outil devenait un objet d’étude, mais était encore l’instrument d’étude privilégié appliqué à la description de ses usages ! Comme l’attention est nécessaire à l’étude de l’attention, l’entretien d’explicitation était l’outil idéal pour étudier les actes mis en œuvre dans sa pratique.

Nous avons alors rencontré de nombreuses difficultés pour parler de ce que nous étudions  : à tout moment il y avait une confusion pour savoir si nous parlions du vécu étudié, du vécu d’expliciter ce vécu étudié, ou du vécu explicitant l’explicitation … Progressivement, le besoin de créer des repères précis pour nommer les différents temps d’exploration et les différentes activités qui les caractérisent est devenu nécessaire.

Nous avons ainsi créé un vocabulaire de base désignant trois types de vécus, correspondant à trois activités distinctes.

– V1, est le vécu de référence, c’est-à-dire le moment singulier passé qui a été choisi pour être décrit et explicité.

Il n’y a qu’un vécu de référence, il n’est pas nécessaire de rajouter quelque index que ce soit, alors que pour les autres types de vécus la question se posera. Je rappelle que pour l’entretien d’explicitation le vécu de référence ne peut être qu’un moment (un court laps de temps permettant d’étudier de façon détaillée son engendrement), et que ce moment soit singulier (une occurrence singulière, pas un cas habituel traité comme un cas général). Sinon, il n’y a pas de limites a priori à la variété des vécus de référence qui peuvent faire l’objet d’un entretien d’explicitation.

 

– V2, est le vécu de l’explicitation, le moment où mon activité est de remémorer V1 en évocation, et de le décrire de façon détaillé.

V2 a la caractéristique d’être un temps de suspension de l’activité habituelle, pour ne s’occuper que d’évoquer le passé de façon ciblée.  Mais ce qui est important c’est que V2 mobilise l’activité de remémoration, et que cette activité est double, elle comporte toujours deux couches : la première, c’est le contenu de l’évocation, ce contenu comporte lui-même des actions, dans cette première couche le passé se présentifie ; la seconde, concerne les actes mis en œuvre actuellement pour se souvenir du passé, comme lancer une intention éveillante, entrer en évocation, détailler un vécu. Si l’on veut développer une science de l’explicitation il faut décrire, prendre connaissance, de cette seconde couche et bien comprendre la distinction issue de la phénoménologie de Husserl entre contenu et acte, entre noème et noèse.

 

– V3, est le vécu d’explicitation de l’entretien d’explicitation, autrement dit c’est le moment où je prends pour contenu de ce nouvel entretien ce qui a été vécu lors de V2. Mais pas tout le V2 ! Car si l’on reprend le contenu de V2, on va revenir au questionnement de V1 et l’on n’apprendra rien, par exemple, sur l’acte d’évocation qui permet d’y accéder. Si l’on reprend la description de V1, ce n’est pas un V3, mais un V22. c’est-à-dire un second entretien sur le vécu de référence initial V1.  Pour que ce soit un V3, il faut questionner les actes déployés lors de l’entretien V2. Notre expérience nous a montré que cela n’allait pas de soi ! Dans nos premiers essais de faire décrire les actes de mise en évocation, nous avons justement dérapé dans le contenu de l’évocation. Quand nous avons voulu étudier les déplacements attentionnels lors de la conduite de l’entretien, nous n’avons pas su quoi questionner, faute d’une catégorisation permettant la reconnaissance des actes qui pouvaient être questionnés. V3 est donc un vécu qui désigne une activité de description phénoménologique des actes de l’explicitation.

Il est possible de reprendre l’entretien sur les actes de l’entretien plusieurs fois, cela ne produira pas des V4, ou V5, … mais des V32, V33, etc

La notation V4 pourrait-elle avoir un sens ? Pour ce faire, elle devrait traduire une activité suffisamment différente de V2 (explicitation des actes et contenus d’actes passés produit lors de  V1) et de V3 (explicitation des actes produit lors de V2). Ou encore, on pourrait se demander quelle serait l’activité qui surplomberait V3, et mériterait d’être nommée V4 ; qui surplomberait de la même façon, mais transposée, au fait que V2 surplombe V1 et que V3 surplombe les actions produites en V2 ? Questionner les actes produits lors de V3, ne ferait que reproduire la pratique de V3 : c’est-à-dire viser un vécu double, en se centrant non pas sur le contenu mais sur les actes. Dans les deux cas, on a le même fondamental : comprendre la distinction entre contenu et acte dans un vécu, et disposer d’une catégorisation des actes pour pouvoir les identifier et les questionner en détail. Ce qui surplomberait V3 serait l’activité de penser, de thématiser, de formaliser les vécus. Mais alors on quitte l’explicitation et sa pratique pour étudier l’activité intellectuelle de thématisation (au sens Piagétien), qui désigne une reprise d’un contenu représenté, pour le nommer, le catégoriser, le sémiotiser dans un langage qui s’abstrait du concret pour aller vers différentes formes d’abstraction. Il ne me semble donc pas qu’il y ait du sens à utiliser une notation V4, dans le cadre de la pratique de l’explicitation.

Le développement de ce système de repère V1, V2, V3 a été d’une grande aide pour la recherche sur la pratique de l’explicitation et me paraît essentiel pour toute recherche psychophénoménologique.

 

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Comprendre V1, V2, V3

dans la psychophénoménologie et l’explicitation

Pierre Vermersch

 

L’entretien d’explicitation s’est créé et s’est développé à partir de quelques intuitions, elles mêmes issues de mes expériences vécues. J’ai décrit ce cheminement dans le premier chapitre de mon livre « Explicitation et phénoménologie ».

Progressivement, son utilisation à conduit à des formalisations, des systématisations, de nouvelles formulations de questions. Mais il est alors devenu nécessaire de mieux comprendre ce que nous faisions et pour cela il était logique et évident de commencer par pratiquer l’explicitation des techniques de l’entretien d’explicitation.

L’outil devenait un objet d’étude, mais était encore l’instrument d’étude privilégié appliqué à la description de ses usages ! Comme l’attention est nécessaire à l’étude de l’attention, l’entretien d’explicitation était l’outil idéal pour étudier les actes mis en œuvre dans sa pratique.

Nous avons alors rencontré de nombreuses difficultés pour parler de ce que nous étudions  : à tout moment il y avait une confusion pour savoir si nous parlions du vécu étudié, du vécu d’expliciter ce vécu étudié, ou du vécu explicitant l’explicitation … Progressivement, le besoin de créer des repères précis pour nommer les différents temps d’exploration et les différentes activités qui les caractérisent est devenu nécessaire.

Nous avons ainsi créé un vocabulaire de base désignant trois types de vécus, correspondant à trois activités distinctes.

– V1, est le vécu de référence, c’est-à-dire le moment singulier passé qui a été choisi pour être décrit et explicité.

Il n’y a qu’un vécu de référence, il n’est pas nécessaire de rajouter quelque index que ce soit, alors que pour les autres types de vécus la question se posera. Je rappelle que pour l’entretien d’explicitation le vécu de référence ne peut être qu’un moment (un court laps de temps permettant d’étudier de façon détaillée son engendrement), et que ce moment soit singulier (une occurrence singulière, pas un cas habituel traité comme un cas général). Sinon, il n’y a pas de limites a priori à la variété des vécus de référence qui peuvent faire l’objet d’un entretien d’explicitation.

 

– V2, est le vécu de l’explicitation, le moment où mon activité est de remémorer V1 en évocation, et de le décrire de façon détaillé.

V2 a la caractéristique d’être un temps de suspension de l’activité habituelle, pour ne s’occuper que d’évoquer le passé de façon ciblée.  Mais ce qui est important c’est que V2 mobilise l’activité de remémoration, et que cette activité est double, elle comporte toujours deux couches : la première, c’est le contenu de l’évocation, ce contenu comporte lui-même des actions, dans cette première couche le passé se présentifie ; la seconde, concerne les actes mis en œuvre actuellement pour se souvenir du passé, comme lancer une intention éveillante, entrer en évocation, détailler un vécu. Si l’on veut développer une science de l’explicitation il faut décrire, prendre connaissance, de cette seconde couche et bien comprendre la distinction issue de la phénoménologie de Husserl entre contenu et acte, entre noème et noèse.

 

– V3, est le vécu d’explicitation de l’entretien d’explicitation, autrement dit c’est le moment où je prends pour contenu de ce nouvel entretien ce qui a été vécu lors de V2. Mais pas tout le V2 ! Car si l’on reprend le contenu de V2, on va revenir au questionnement de V1 et l’on n’apprendra rien, par exemple, sur l’acte d’évocation qui permet d’y accéder. Si l’on reprend la description de V1, ce n’est pas un V3, mais un V22. c’est-à-dire un second entretien sur le vécu de référence initial V1.  Pour que ce soit un V3, il faut questionner les actes déployés lors de l’entretien V2. Notre expérience nous a montré que cela n’allait pas de soi ! Dans nos premiers essais de faire décrire les actes de mise en évocation, nous avons justement dérapé dans le contenu de l’évocation. Quand nous avons voulu étudier les déplacements attentionnels lors de la conduite de l’entretien, nous n’avons pas su quoi questionner, faute d’une catégorisation permettant la reconnaissance des actes qui pouvaient être questionnés. V3 est donc un vécu qui désigne une activité de description phénoménologique des actes de l’explicitation.

Il est possible de reprendre l’entretien sur les actes de l’entretien plusieurs fois, cela ne produira pas des V4, ou V5, … mais des V32, V33, etc

La notation V4 pourrait-elle avoir un sens ? Pour ce faire, elle devrait traduire une activité suffisamment différente de V2 (explicitation des actes et contenus d’actes passés produit lors de  V1) et de V3 (explicitation des actes produit lors de V2). Ou encore, on pourrait se demander quelle serait l’activité qui surplomberait V3, et mériterait d’être nommée V4 ; qui surplomberait de la même façon, mais transposée, au fait que V2 surplombe V1 et que V3 surplombe les actions produites en V2 ? Questionner les actes produits lors de V3, ne ferait que reproduire la pratique de V3 : c’est-à-dire viser un vécu double, en se centrant non pas sur le contenu mais sur les actes. Dans les deux cas, on a le même fondamental : comprendre la distinction entre contenu et acte dans un vécu, et disposer d’une catégorisation des actes pour pouvoir les identifier et les questionner en détail. Ce qui surplomberait V3 serait l’activité de penser, de thématiser, de formaliser les vécus. Mais alors on quitte l’explicitation et sa pratique pour étudier l’activité intellectuelle de thématisation (au sens Piagétien), qui désigne une reprise d’un contenu représenté, pour le nommer, le catégoriser, le sémiotiser dans un langage qui s’abstrait du concret pour aller vers différentes formes d’abstraction. Il ne me semble donc pas qu’il y ait du sens à utiliser une notation V4, dans le cadre de la pratique de l’explicitation.

Le développement de ce système de repère V1, V2, V3 a été d’une grande aide pour la recherche sur la pratique de l’explicitation et me paraît essentiel pour toute recherche psychophénoménologique.

 

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1 Commentaire pour “Comprendre la notation V1, V2, V3 dans la pratique de l’entretien d’explicitation

  1. Cet article m’intéresse un peu plus que d’autres. Merci.

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