L’entretien d’explicitation et la remémoration (2)

(première version d’un article à paraître dans Expliciter 107)  Cohérence entre théorie et pratique de l’évocation du vécu.

 Dans l’article précédent, je m’étais arrêté au constat que je trouvais peu ou pas de ressources dans la psychologie expérimentale de la mémoire parce qu’elle travaillait uniquement sur le constat des limites des performances mnémoniques spontanées et que l’entretien d’explicitation travaillait lui à aider, accompagner, guider,  la remémoration, et donc précisément, à dépasser ces limites spontanées.

Comment la forme de cette aide s’est-elle développée dans sa genèse, comment est-elle justifiée  par ses fondements ? Les pratiques découlent-elles de ces fondements ?

J’aborderai successivement : 1/ les origines de l’entretien d’explicitation : d’une part comme réponse à un besoin méthodologique bien précis : avoir accès aux informations que seul le sujet pouvait donner, parce qu’invisible à l’observateur (Vermersch 2012) ; d’autre part, comme inspirations non questionnées  issues de différentes influences formatrices : que ce soit mon éducation à la pratique de l’observation de soi et sa verbalisation authentique, ou bien par la pratique de l’accès à la mémoire des vécus lointains par la psychothérapie, ou enfin par la pratique de l’analyse de la tâche et de l’activité[1] par mon insertion dans le milieu de la psychologie du travail, mais tout autant par la forte empreinte éducative de mon cursus  technique initial (dessin technique, usinage). 2/ Dans un second temps, je définirai la spécificité de l’entretien d’explicitation comme micro description du vécu (passé) et son ancrage dans le rapport initial à l’action (Vermersch 2000, Vermersch 2002, Vermersch 2014). De cette spécificité vont se dégager de nombreuses conséquences imprévues : 3/ Première conséquence essentielle : par le seul fait d’être vécu, tout vécu fait l’objet en permanence d’une mémorisation passive, bien au delà de ce que le sujet croit savoir qu’il a mémorisé ou qu’il croit pouvoir se souvenir. 4/ Seconde conséquence, énorme, c’est qu’il est possible d’éveiller le vécu passé par une technique indirecte d’intention éveillante. Pas seulement un éveil imprévu, comme dans le célèbre exemple de la madeleine de Proust, mais un éveil provoqué.  5/ Une troisième conséquence est qu’il est possible, non pas de se rappeler du passé, mais de vivre dans le passé, d’être présent dans le passé. Pour le comprendre, on aura besoin de poser l’existence de deux actes très différents de relation au passé : le rappel et l’évocation. Le rappel est volontaire, marqué par un effort, abstrait, non sensoriel, non émotionnel, sec, principalement impliqué dans le rappel des connaissances (mémoire sémantique dans le langage anglo saxon) ; l’évocation est involontaire, incarnée, concrète, quasi sensorielle, émotionnelle quand le passé l’était, chaude, donnant le sentiment plus ou moins poussé de retrouver la vie du passé.

Ce qui est fondamental c’est que l’entretien d’explicitation va sans cesse privilégier l’acte d’évocation, et peut le faire d’une part parce que d’un point de vue en première personne elle sait le distinguer et l’accompagner, et d’autre part parce que cet acte n’est possible qu’en relation avec l’intimité de son propre vécu. De ce fait, l’entretien d’explicitation va pratiquer une approche qui ne demandera jamais à l’autre de se souvenir, pour ne pas déclencher une activité volontaire qui éveillerait immédiatement un acte de rappel, à la place il va toujours suggérer de « laisser revenir », puis de déplacer la visée attentionnelle dans la vie du passé.

Ce qui sera fondamental est que seul le vécu, dans sa relation à la personne qui l’a incarné, peut donner lieu à ce type de mémoire basée sur l’acte d’évocation.

On verra que la psychologie expérimentale a fini par prendre en compte cette différence, mais n’a pas su l’exploiter, et a même collectionnée les données liées à la seule mémoire abstraite : le rappel, basée sur un effort pour se souvenir. Dans l’entretien d’explicitation ce que nous évitons à tout prix, c’est de demander à la personne de faire un effort pour se souvenir. Nous verrons pourquoi.

On pourra de cet ensemble de conséquences montrer la cohérence des techniques de relance pour guider la personne vers l’acte d’évocation, puis l’y conserver soigneusement, tout en la guidant dans l’exploration détaillée de son vécu passé grâce à des techniques de « langage vide de contenu ».

On a donc des liens puissants entre ces éléments, que je peux déjà résumer ainsi :

– L’entretien d’explicitation vise exclusivement le vécu passé, ce qui ouvre des possibilités inédites parce que :

– Tout vécu s’accompagne de sa mémorisation passive continue involontaire, ce faisant est créé et devient potentiellement disponible un gisement d’informations extraordinairement étendu, quoique ignoré par celui la même qui l’a pourtant vécu.

– La mémorisation passive du vécu s’accompagne d’une possibilité d’éveil de ce vécu par la mobilisation privilégiée d’un acte de visée basé sur une « intention éveillante ».

– Une fois cet éveil du vécu passé réalisé, il est assez facile, non pas de se rappeler le passé, mais de le revivre et de déplacer sa visée attentionnelle au sein du passé en suivant les propriétés universelles de tout vécu.

Je développe ce schéma d’ensemble et je conclurais sur la relativisation de l’intérêt du thème de la remémoration par rapport à tout ce qui est possible au-delà.

 

1/ Le point de départ : comprendre les origines de l’entretien d’explicitation et sa vocation à cibler exclusivement les vécus d’action (passés) pour en tirer les conséquences imprévues à l’origine.

 

L’utilisation d’une technique d’entretien s’est imposée à moi quand j’ai voulu aller plus loin dans la description et l’analyse du fonctionnement cognitif dans des activités finalisées. Plus loin que la prise en compte du seul résultat ou de la durée de travail, indicateurs pauvres qui ne prenaient pas du tout en compte le processus. Plus loin que l’enregistrement vidéo que j’avais utilisé abondamment, parce que celui-ci était limité à ce qui était visible du processus (Vermersch 1975, Vermersch 1976, Vermersch 1976). Pour documenter l’invisible, il fallait le demander à celui qui le vivait, parce que lui pouvait en faire  l’introspection, ou plus précisément une rétrospection (introspection se rapportant au passé). Pour ce faire il fallait le lui demander, solliciter ses verbalisations, bref conduire un entretien. Mais, à l’époque, aucune technique d’entretien connue n’était conçue pour faire verbaliser l’action vécue[2], pas plus l’entretien non directif de recherche (Blanchet 1985, Blanchet, Ghiglione et al. 1987, Blanchet 1991), que les innombrables format d’entretiens semi-structurés ou compréhensifs propres aux pratiques d’enquêtes sociologiques. Et l’entretien critique piagétien était conçu pour induire une question contradictoire afin de vérifier si l’enfant était capable de dépasser la contradiction et manifester la construction d’un invariant. Par ailleurs, les techniques d’entretien avaient très mauvaise presse en psychologie, réputées imprécises, inductives, poussant à la rationalisation d’après coup, pauvres. Et pire, toute référence à l’introspection était totalement exclue par principe par la science étroitement positiviste.

Que faire ?

Mon choix, mon compromis, a été de construire une technique d’entretien se rapportant toujours à une activité finalisée (exercice, travail, performance). Activité dont on pouvait efficacement cerner la cohérence de réalisation (comme l’enquête sur un crime : dans tous les cas il faut établir la possibilité de temps, de lieu, d’instrument, de procédés, de motivation, pour que le suspect soit le coupable). Ce qui rendait possible une triangulation : faire décrire l’action permettrait de confronter les verbalisations à l’analyse de la tâche et quand c’était possible à l’analyse de l’activité à partir des traces et des observables. Donc, pour ouvrir des possibilité de validation par recoupement et pour des raisons de choix d’objet scientifique (j’étudiais les actions mentales), je me suis centré sur la verbalisation de l’action, dans l’idée d’en produire son explicitation (c’est-à-dire dépasser les connaissances et les pratiques tacites et/ou implicites, les rendre explicite).

Cela allait à l’encontre de bien des pratiques de recherche. A l’époque on questionnait beaucoup sur les représentations, sur les opinions. Et je quittais ce terrain là, en postulant que la seule manière de savoir si une représentation avait un sens, c’était de savoir si elle s’actualisait dans l’action, et donc de connaître l’action effectivement produite. Je ne demandais pas le but, parce que la verbalisation du but seule, ne m’informerait pas du fait qu’il a été effectivement poursuivit. On ne peut le savoir qu’en découvrant le but immanent au déroulement des actions effectivement produites !

J’étais centré sur la verbalisation de l’action, qui n’est qu’une des facettes du vécu. Mais en même temps, la facette la plus connectée à une propriété universelle de tout vécu : son inscription forte et nécessaire dans une trame temporelle organisatrice (voir le § suivant).

Ce qui était au centre de mon projet, c’était le vécu et seulement le vécu, dont les actions qui le compose en sont l’élément moteur, efficient.

Je ne mesurais pas alors toutes les implications relativement à la mémoire de cette centration exclusive sur le vécu. Et pour les découvrir et les comprendre, je vous propose d’abord, un retour sur la définition du concept de vécu.

En fait dans cette première étape de création de la technique, je ne me posais aucun problème relativement à la remémoration possible. J’étais juste obsédé par l’idée d’avoir accès à des informations potentiellement disponibles grâce à l’introspection, et je me demandais comment rendre cette démarche socialement acceptable (en fait, d’abord aux yeux de la commission du CNRS qui m’évaluait régulièrement). Je peux comprendre, a posteriori, cette absence de préoccupation par rapport à la remémoration, par ma familiarité avec l’observation de soi et sa mise en mots en groupe, dont j’avais fait l’apprentissage dans un cadre d’une recherche spirituelle, puis avec mon expérience de la psychothérapie, aussi bien comme client que comme professionnel. Dans ce dernier cadre, personne ne se demande si le client va se souvenir (d’un trauma infantile par exemple), mais quand elle va laisser remonter le souvenir. Le fait qu’elle puisse retrouver ces souvenirs est une évidence non questionnée. Enfin, pour resituer ma culture de l’époque,  ma démarche  de m’informer en priorité du vécu de l’action était nourrie et soutenue par ma formation technique, par la pratique des « gammes d’usinage » par exemple, qui demande d’anticiper de façon réglée toutes les étapes logiques et matériellement effectuables d’un travail particulier. J’ai d’ailleurs commencé à publier sur « les algorithmes en pédagogie » (Vermersch 1971), privilégiant la dimension organisée systématique propre à toute action finalisée. Naïvement, je veux dire sans aucune préméditation, j’avais donc réuni beaucoup d’ingrédients qui conduisaient à une technique centrée sur la verbalisation de l’action vécue, comme activité organisée et descriptible.

 

2/ Définir le concept de vécu et en tirer les conséquences

 

Mais le concept de vécu, s’il est au centre de ma démarche, est faussement simple, comme si on pouvait s’arrêter immédiatement à une déclaration de principe tautologique « le vécu c’est ce que j’ai vécu ». L’intérêt de mieux le définir est de pouvoir l’opposer clairement à ce qui n’est pas du vécu, et ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Je vais reprendre la liste des propriétés fondamentales positives qui me servent à définir le vécu et tout autant les repères qui signalent que la personne qui parle a quittée la présence à son vécu, puisque si le fait de parler de son vécu est si important pour la remémoration dans le mode du revécu, il faudra savoir repérer quand ce n’est pas/plus le cas, afin de  pouvoir la guider, la ramener vers la verbalisation à partir du vécu. L’enjeu est donc à la fois théorique : qu’est-ce que j’appelle  un vécu ? Et pratique : comment accéder et rester en contact avec ce vécu (passé) ?

–       Vécu =  le vécu d’une personne et d’une seule.

Une première propriété fondamentale de tout vécu, est qu’il a été vécu par une personne. Je laisse de côté la question de l’intelligence animale ou artificielle. Et plus précisément vécu par une seule personne (pas un collectif, pas une société, pas une équipe, pas un couple etc). Dans un cadre collectif chaque personne vit quand même son propre vécu.

Toute personne vit, et a donc une succession de vécus, c’est une certitude.

Cette première propriété peut sembler triviale.

Sauf, qu’il est très facile dans le cours de la verbalisation de quitter l’adressage personnel en Je, en passant au « On » par exemple, ou au « Nous, »  ou à la démonstration pédagogique par le « Tu » (et là , il faut que tu fasses …), en parlant des autres et plus de moi. Il faut bien comprendre que lorsque la personne qui parle quitte le rapport à elle-même en changeant d’adressage, elle décroche de la relation à son propre vécu, pour l’élargir. Ce faisant on perd la possibilité de la guider dans l’exploration de son propre vécu. Pratiquement, cela signifie que pour garder active cette propriété, il faut que l’intervieweur écoute attentivement l’adressage utilisé par la personne, pour pouvoir le cas échéant la guider vers un retour à soi. Savoir passer délicatement de « et là nous étions tous très efficace », à « et quand vous étiez tous très efficace, à quoi vous, vous étiez attentive ? ». Quand je parle de « guidage » de la remémoration, ce guidage repose sur une écoute attentive des formulations utilisées par l’interviewé, de manière à ramener la personne délicatement vers le respect des critères qui permettent la remémoration de son propre vécu. On va retrouver sans cesse, ce mélange entre propriétés fondamentales de ce qui est visé et l’écoute/l’aide/ le guidage de l’interviewé. Ce n’est pas un guidage de la remémoration à proprement parlé, mais un guidage des conditions qui permettent cette acte de remémoration particulier de revécu, d’évocation. L’acte d’évocation ne sera possible que par un ancrage de la verbalisation dans l’identité du sujet.

C’est un point important dans la démarche qui organise l’entretien d’explicitation, de prendre en compte le repérage, la création, le guidage, la récupération des conditions qui permettent sa réalisation en termes d’accès au vécu passé. Seule une démarche intégrant le point de vue en première personne, et clarifiant sa pratique par une explicitation de l’explicitation, a permis de préciser progressivement tous ces points.

 

–       Un vécu est nécessairement toujours singulier, unique.

De plus, chaque vécu est unique. Certains moments vécus peuvent sembler quasiment identiques bien sûr. Mais leur rassemblement  constitue alors une catégorie logique : une classe de vécu (toute les fois où je tourne la clef dans la serrure). Une classe de vécu, n’est pas un vécu, c’est une abstraction. Personne ne vit jamais une classe de vécu. A chaque instant de sa vie, il vit un vécu singulier qui ne se répétera pas à l’identique.

Chaque vécu est donc singulier. Ce qui veut dire en terme de guidage, que si je veux m’informer du vécu d’une personne, je dois la conduire à me décrire un moment singulier, jamais un vécu en général. Seul le fait de se rapporter à UN vécu singulier permet d’être en contact avec le passé de façon précise et permet d’approfondir l’exploration détaillée de ce passé.

Là encore, cette propriété du vécu incite à être vigilant à tous les signaux qui montrent que la personne a perdu contact avec la singularité du vécu dont elle parle. Ainsi dès que l’on entend des généralisations, (je fais comme d’habitude ; et là, ça dépend comment ça se présente ; il faut toujours … ; la plupart du temps je fais …) qui signalent que la personne à glissée d’un vécu singulier à un cas général, et n’est plus en prise avec son vécu. Le risque fondamental à ce moment est que la personne verbalise ses conceptions, ses théories, ses représentations sur ce qu’elle fait en général, mais pas ce qu’elle fait quand elle le fait et qui n’est accessible dans ses détails implicites que dans le revécu d’un moment singulier, unique.

La pratique de l’entretien d’explicitation suppose une écoute très attentive de la structure de l’énonciation, de façon à diagnostiquer immédiatement les dérapages et les rattraper délicatement pour que la personne reste bien en contact avec elle-même et vise un vécu singulier. Il est bien évident qu’une telle écoute doit faire l’objet d’un apprentissage expérientiel pour être assimilé.

 

–       Tout vécu est inscrit dans le temps, par sa durée, par le mouvement asymétrique et irréversible vers l’avenir, par son organisation en étapes successives.

Une des propriétés universelles de tous les vécus est d’être inscrit dans le temps : d’avoir une durée, d’avoir un déroulement temporel asymétrique et irréversible allant du présent vers l’avenir base d’une causalité productive. Cette propriété d’avoir un déroulement est essentielle pour nous, puisqu’elle va être le cœur du suivi du questionnement, la manière de vérifier le degré d’explicitation atteint par la précision de la description des étapes de ce déroulement. Quand on lit un entretien transcrit, quand on conduit un entretien d’explicitation, une des interrogations d’arrière-plan de l’intervieweur est de savoir s’il a le déroulement temporel du vécu, et sinon, qu’est-ce qui manque encore ? Mais pour pouvoir approfondir ce point il faut aller plus loin dans la définition de la maille temporelle propre à tout vécu, du point de vue de son engendrement (de ce qui fait son efficience).

 

– Le vécu est défini  à l’échelle d’une micro temporalité cohérente avec l’efficience.

Le vécu doit être saisi dans une granularité temporelle qui corresponde à ce qui l’engendre : c’est-à-dire les actions élémentaires, de l’ordre de la fraction de secondes. Un vécu d’action ne devient explicite que dans une approche qui s’adapte à la nature et à la durée des actes élémentaires qui le compose.

C’est là où il devient crucial de ne pas mélanger avec l’approche biographique, définie par des fractions de temps plus longues, en termes d’années, de jours, comme les événements de la vie, les périodes de la vie, et notre approche de l’explicitation du vécu. Dans tous les cas, ce dont on parle a bien été vécu par une personne (vécu= verbe vivre), mais dans l’acception où je me place, le vécu (substantif) est défini par la cohérence de son micro engendrement. C’est-à-dire par  la vitesse,  la durée, des prises d’informations, des raisonnements, des mises en mots, des enchaînements gestuels. Non pas que le vécu de l’action ne s’inscrive pas aussi dans des buts ou sous buts qui dépassent la minute, ou des variations d’états internes lents et progressifs, mais s’informer directement ou seulement à ce niveau des buts laisse invisible pourquoi la réalisation pratique des actes ou leurs échecs est engendré. Vous pouvez décrire un morceau de musique par ses grandes phases, vous pouvez descendre à des phases réduites (l’exposition du thème, une marche harmonique), mais si vous prenez le point de vue de l’exécutant, le pianiste par exemple, la réussite de son jeu, de ses actes élémentaires,  est d’abord liée à l’exécution correcte de chaque appui de touche, à l’anticipation instantanée de la position de la main et des doigts pour jouer juste la suite. On est là nécessairement dans une micro phénoménologie de l’efficience[3]. Mais comme pour les échelles des cartes géographiques dans la modalité spatiale, il existe une multiplicité possible de granularité de la description temporelle, dont chacune est cohérente avec un but informatif particulier. Ce qui paraît important c’est l’adéquation entre le niveau de détail recherché et les buts que l’on poursuit.

Pratiquement, si l’on choisit la micro-temporalité comme granularité de la description,  cela va demander d’être très attentif pour repérer les éléments qui peuvent/doivent être fragmentés pour conduire l’explicitation au niveau où on peut en saisir le déroulement effectif. Typiquement, savoir repérer les verbes d’action désignant une action globalement, permet facilement de relancer pour faire fragmenter la description et aller vers la finesse d’exécution de cette action : « et là je commence par classer les dossier », classer est un verbe d’action global, « et quand vous commencez à classer les dossiers vous commencez par quoi ?  » par exemple. La verbalisation spontanée va très rarement dans ces niveaux de détails où se situent pourtant l’expression pratique des compétences implicites et la majeure partie des causes d’erreurs. De la même façon, on va apprendre à devenir attentif aux jugements, aux qualifications globales (« c’était facile », « j’ai ramé » …) pour aller chercher les critères qui leurs donnent valeur d’informations (« à quoi vous avez reconnu à ce moment que c’était facile pour vous ?).

Ce qu’il y a d’extraordinaire c’est que le contact authentique avec le vécu passé donne accès la plupart du temps sans difficulté à ce niveau de détail. Niveaux de détail qui permettent de saisir vraiment l’intelligibilité de l’engendrement de l’action et d’en comprendre le résultat. Mais pourquoi est-ce psychologiquement possible ? Il est temps d’entrer dans la première hypothèse fondamentale relative à la mémorisation : la mémoire passive des vécus.

Je ne développe pas ici toutes les facettes qui composent simultanément un vécu, comme les différentes couches de vécu (corporel, cognitif, émotionnel, croyances, identités etc.), le point important est qu’elles sont toutes inscrites dans la micro temporalité et toutes descriptibles avec différentes granularités en fonction des besoins d’intelligibilité.

 

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L’entretien d’explicitation a donc choisi en priorité de faire décrire, le vécu tel que je viens de le définir. Mais ce que je n’ai découvert que plus tard, de façon totalement imprévue, c’est une extraordinaire propriété : tout vécu s’accompagne en permanence de sa mémorisation involontaire, donc passive. Nous visons un passé dont nous sommes certains qu’il existe (il a été vécu) et qu’il a laissé des traces, et qu’il est donc potentiellement accessible.

 

3/ Le lien entre vécu et mémorisation passive : rétention et éveil des rétentions (Husserl).

 

Par le seul fait de vivre, à chaque moment singulier vécu, je suis sans cesse affecté, informé, mobilisé, de façon partiellement réflexivement consciente et de façon majoritaire dans différentes formes de non conscience. Mais pour que ma vie repose sur une continuité, pour que je me reconnaisse dans mon identité, il faut que chaque moment présent soit « retenu », fasse l’objet d’une rétention, selon les termes de Husserl qui a clairement analysé ce point (Husserl 1964, 1905).

Cette rétention est l’équivalent d’un acte involontaire de mémorisation passive permanente (passive vaut pour involontaire, au sens où je ne cherche pas délibérément à mémoriser en permanence ce que je vis, « ça » se mémorise en moi). Sans cette mémorisation passive permanente, je ne pourrais suivre une conversation, reconnaître un proche, retrouver le chemin de ma maison, me reconnaître moi-même de moments en moments. La démonstration de cette mémorisation  passive, n’a pas besoin de démarche expérimentale, elle est faite de façon saisissante par sa seule disparition, comme on peut le vivre dans le contact avec une personne atteinte par la maladie d’Alzheimer. C’est tellement inhabituel et surprenant de devoir répondre toutes les deux minutes à la même question dont la personne n’a pas mémorisée la réponse que vous lui avait déjà donnée plusieurs fois! Ou de ne pas être reconnu par un parent proche lors d’une visite. Le fondement mémoriel de notre vie consciente sur la mémoire est tellement évident, qu’il en est totalement invisible, seule sa perte nous révèle son fonctionnement constant, essentiel au déroulement de nos activités, à l’établissement de notre identité. Il existe une merveille en nous, qui n’a quasiment pas été étudiée tellement elle est toujours silencieusement présente, c’est la rétention, la mémorisation passive de notre vécu.  Non seulement elle n’a pas été étudiée, mais elle a été ignorée par la psychologie expérimentale qui ne s’est intéressée qu’à ce qui avait fait l’objet d’un mémorisation délibérée, alors que l’entretien d’explicitation s’intéresse toujours à ce qui n’a pas fait l’objet d’une telle mémorisation : le vécu.

On a donc deux conséquences :

La principale conséquence est qu’il se mémorise en nous beaucoup d’informations. Du coup, s’il est possible d’éveiller à nouveau ces rétentions, on dispose d’un gisement d’informations immense sur son propre vécu passé. Attention ! Je ne soutiens pas l’idée que nous enregistrons la totalité de ce que nous vivons, le sujet n’est pas une machine enregistreuse mécanique comme le sont une caméra ou un magnétophone. Mais il se mémorise en nous beaucoup plus d’informations que ce que nous en avons conscience.

Mais la seconde conséquence est étrange, voire dérangeante, puisque que nous ne savons pas ce que nous avons mémorisé de cette manière.  Dit autrement, notre conscience réfléchie n’est pas du tout informée de tout ce qui s’est déposé en nous du simple fait de la rétention des vécus.

Ce qui fait que la principale difficulté à accéder à ces rétentions, à les éveiller, est la croyance limitante que je ne me rappelle pas, que je ne peux pas me rappeler, puisque quand j’essaie de le faire il ne vient rien immédiatement. Bien sûr, je ne sais pas que ma manière d’essayer  (en faisant un effort de mémoire), est précisément ce qu’il faut éviter de faire, puisque cela déclenche un acte inapproprié : le rappel, et bloque l’acte approprié : l’évocation. Cette croyance négative affecte aussi facilement l’intervieweur : comment la personne interviewée peut-elle se souvenir d’un truc pareil ? Je ne vais donc pas y arriver. J’ai nommé « effroi » (Vermersch 2006) ce sentiment qui peut nous saisir devant le projet d’avoir à se rappeler d’un moment passé. En fait, toute la situation est faussée de façon invisible : je ne sais pas ce que je sais et qui pourrait devenir accessible si je savais comment m’y prendre, ou si je recevais une aide appropriée, donc je conclue de façon erronée qu’il est impossible d’y accéder. Ce qui est faux ! Pour faire plaisir, je vais faire un effort pour me rappeler quand même, je vais essayer de reconstituer, de deviner de façon plausible. Tous ces actes basés sur l’effort du rappel crée les conditions pour rendre difficile, voire impossible, l’accès au vécu passé ! Si l’on a une psychophénoménologie correcte des actes de se rapporter au passé, on voit tout de suite que les efforts conduisent immanquablement vers le rappel, qui est largement inefficace par rapport à revivre le passé. Ce revivre nécessitera l’évocation.

Il y a bien une mémorisation passive du vécu, mais pour en comprendre son éveil et sa restitution il faut distinguer deux actes très différents d’amener le passé à l’actualité : le rappel et l’évocation[4].

 

4/ Deux actes très différents de relation au passé : le rappel et l’évocation.

 

C’est le mérite du remarquable ouvrage de Gusdorf : « Mémoire et personne » (Gusdorf 1951), que d’avoir fait une revue de question très complète sur les points de vue de son époque (première moitié du 20 ème siècle) sur la mémoire. Son livre montre que l’opposition entre deux types d’actes de mémoire était déjà bien connue, familière. On distinguait ces deux acte différemment, suivant les critères qui étaient privilégiés :

–       entre une mémoire volontaire (je veux me rappeler de quelque chose) et une mémoire involontaire (mon passé se donne) ;

–       ou pour d’autres auteurs entre une mémoire sèche liée aux connaissances  et une mémoire affective, chaude (reviviscence d’émotions passées liées à mon vécu);

–       ou encore dans une idée très proche de la précédente, une mémoire abstraite (celle des concepts) et une mémoire concrète (celle de mon vécu).

Ces distinctions ont été totalement gommées/ignorées par la psychologie expérimentale. Et quand Tulving a proposé le concept de « mémoire épisodique » (Tulving, Donaldson et al. 1972), pour rendre compte de la spécificité de la mémoire des événements personnels, il n’a fait référence à aucun travaux préalables qui l’auraient informé du fait que s’il avait bien inventé le terme « épisodique » (Tulving 2009), il n’avait pas du tout inventé l’idée sous-jacente : celle de mémoire concrète.

Tout le travail accompli avec l’entretien d’explicitation nous a conduit à reconnaître et bien distinguer ces deux types d’actes, le rappel, volontaire, fait à partir d’un effort, abstrait ; et l’évocation, involontaire, sans effort, concrète, émotionnelle, basée sur le revécu. Car il y a un lien très fort entre l’acte d’évocation et le type de contenu qu’il permet d’atteindre : le vécu. L’évocation est une forme plus ou moins poussée de revécu, autrement dit de sentiment de vivre dans le passé, pas de s’en rappeler, mais d’y être à nouveau présent. Bien entendu, le terme de revécu n’est pas pris au sens strict, puisqu’il est impossible de revivre un moment passé, mais il vise à caractériser le sentiment d’être à nouveau dans le passé, de le vivre à nouveau. Cette posture n’est possible qu’avec ce qui m’est propre, intime, personnel, en bref, mon vécu. Réciproquement par le fait de poursuivre l’explicitation du vécu passé, il était incontournable que je prenne en compte l’originalité, la spécificité de l’évocation comme moyen privilégié d’accès au passé vécu. L’évocation s’est imposée à moi comme l’acte privilégié permettant de revivre un moment passé.

Pour aller plus loin, il me faut distinguer deux temps dans l’accomplissement délibéré de l’évocation involontaire : le premier est le temps d’accès au passé, autrement dit le temps de l’éveil sélectif de la mémoire passive, le second est le maintien de ce contact pour développer l’exploration du passé par un guidage de la visée attentionnelle dans le passé présentifié.

 

4.1 –  L’éveil du passé par une intention éveillante: vouloir l’involontaire.

 

L’éveil involontaire du passé comme mémoire concrète a toujours été bien connu dans son caractère imprévisible, surgissant, spontané, déclenché par un événement sensoriel. L’intérêt de ces très nombreux exemples est qu’ils démontrent que l’éveil du vécu passé est possible, que ce passé reste accessible même si on ne sait pas qu’il l’est. Dans son long exemple de l’éveil du passé par le biais du goût d’une madeleine (Proust 1987, 1929), Proust, décrit dans un premier temps le surgissement spontané du passé comme écho à une sensorialité identique entre présent et passé ; puis quand il veut approfondir cet écho du passé, il découvre le caractère inefficace et contre productif des efforts qu’il essaie de faire pour développer ce contact avec le passé, qui ne va finalement se donner plus pleinement que par un lâcher-prise, un accueil passif. On a là tous les éléments d’une méthode d’éveil, sauf que son point de départ sensoriel est imprévu et imprévisible !

L’éveil du passé est possible, il est attesté de tous temps. La mémoire passive est bien là, disponible, accessible par sa spontanéité, elle peut se redonner dans un sentiment de revécu, de présence chaude du passé. Mais si cet éveil n’était qu’aléatoire, circonstanciel, on ne serait pas beaucoup plus avancé. Ce qui est devenu intéressant, c’est que cette mémoire pouvait être éveillée délibérément. Comment ?  Pour y répondre, la démarche repose précisément sur les différences fortes entre les deux actes : rappel et évocation. Il faudra d’abord éviter tout ce qui peut mobiliser l’acte de rappel, il faudra ensuite créer les conditions du déclenchement de l’évocation, ce qui est techniquement délicat dans la mesure où il s’agit d’un acte involontaire. Il y a donc une facette technique négative : ce qu’il faut s’abstenir de faire, mais qui malheureusement vient le plus facilement en premier ; et une facette positive : le guidage par les mots de l’intervieweur d’un accueil de l’éveil du passé.

 

S’abstenir de tout ce qui pourrait induire un acte de rappel et créer les conditions de l’évocation.

 

L’intervieweur travaille avec ses mots, il est attentif à ce qu’il fait à l’autre avec ses mots, ce qu’on appelle les effets perlocutoires (Austin 1970)(Vermersch 2006). S’il existe bien deux actes différents de rapport au passé, il faut chercher à éviter tous les mots qui peuvent induire le premier : c’est-à-dire le rappel. L’acte de rappel est déclenché par une recherche volontaire dans sa mémoire. C’est cette caractéristique « volontaire » qu’il faut contourner. En conséquence, le premier point à prendre en compte est de ne jamais demander à la personne de se rappeler, ni de faire un effort de mémoire. Toute suggestion dans le sens d’un rappel va induire un effort, et exclure automatiquement le contact concret avec le passé.  Car ce n’est pas seulement qu’il y a deux actes différents, c’est de plus qu’ils sont exclusifs l’un de l’autre. Si l’un est à l’œuvre, l’autre ne peut pas l’être en même temps. Les deux postures intérieures de rapport au passé sont incompatibles, antagonistes : le rappel prend le passé comme objet atemporel, l’évocation baigne dans le passé ; le rappel induit, adopte une position dissociée, l’évocation repose sur une position subjective associée.

Le contact avec le passé comme revécu ne peut se faire par un effort volontaire. Mais alors, au-delà de ce dont il faut s’abstenir comment procéder pour produire cet éveil ?

Pour ce faire, l’intervieweur va créer les conditions favorisant l’acte d’évocation. Je dis bien « créer les conditions », puisqu’il n’est pas possible de demander directement à la personne de « se mettre en évocation », je ne peux qu’induire, susciter, le fait que la personne se rapporte à son passé sur le mode du revécu. Ce qui est exactement ce que toutes les techniques de travail de soi ont appris à créer depuis 70 ans !

Pour cela, quelques mots soigneusement choisis sont la plupart du temps suffisant. Prenons l’exemple d’une des phrases possibles que j’enseigne dans les stages de base à l’entretien d’explicitation.

Elle commence par « je vous propose », de telle façon que l’attention de la personne soit mise en attente de façon simple. Autrement dit, il faut éviter toutes les formulations compliquées qui font que l’interviewé ne sait pas au juste ce qu’on lui demande. Donc, « je vous propose, si vous en êtes d’accord … », c’est la deuxième étape : la demande de consentement. Questionner sur le vécu de l’action c’est déjà entrer dans l’intimité de la personne. Pour ce faire, il est nécessaire qu’elle y consente et qu’elle sache qu’on lui demande ce consentement, pour marquer qu’il ne va pas de soi, qu’il ne saurait en aucun cas (quelle que soit la relation existante par ailleurs : hiérarchique, personnelle, ou autre) être considéré comme acquit d’avance. Il y a des degrés d’intimité, dans l’entretien d’explicitation nous ne touchons pas aux sentiments, à l’identité, aux traumatismes, juste au vécu de l’action. Mais ce vécu m’appartient en propre et relève de mon intimité, je dois choisir de le partager avec un autre ou pas. La pratique montre que sans ce consentement le partage du vécu passé ne se fait pas.

Le pas suivant : « je vous propose, si vous en êtes d’accord, de prendre le temps … ». De prendre le temps, prépare l’induction qui va venir, dans le souci de ne pas faire pression sur la personne pour qu’elle trouve rapidement une réponse, au risque de la placer dans le projet de faire un effort pour y répondre, ce que nous voulons éviter à tout prix.

Cette séquence préparatoire se termine par « … de laisser revenir … » avant de préciser la cible. Les deux mots utilisés sont important, il ne s’agit pas d’un « faire », ce qui serait un acte volontaire qui conduirait à pratiquer un rappel, mais de laisser faire et plus précisément de laisser revenir. Il s’agit de se disposer pour que cela revienne, posture d’abandon sur laquelle je n’ai pas de prise directe quant à son résultat. Donc « laisser revenir » cherche à induire un lâcher-prise de tout effort, et à créer une disposition à accueillir ce qui va advenir, sans savoir d’avance ce qui va se donner.

J’insiste ici sur les mots utilisés, mais ils ne sont rien sans un rythme tranquille de parole, sans des pauses qui marquent, soulignent le « prendre le temps », sans la mise en place corporelle, gestuelle de la relation, de la distance physique juste, de la place. La communication est tout autant une prise en compte de la dimension non verbale.

Ce type de phrase a des effets inducteurs avérés puissants, tout ce qui est parasite a été éliminé, chacun des mots est choisi pour son effet inductif. Pour autant les effets perlocutoires ne sont pas mécaniques, il ne produisent leurs effets que si le consentement est là, que si le contrôle du résultat est abandonné, ou mis en retrait (cf. L’article de Nadine Faingold dans ce numéro, pour un bon exemple de contrôle bloquant le laisser venir). On peut être étonné du décalage entre la simplicité des formulations utilisées et la puissance de leurs effets. La mise au point de ce type de formulations rejoint toutes les compétences qui se sont développées depuis le développement des techniques de psychothérapies, de développement personnel depuis soixante dix ans (gestalt, rêve éveillé dirigé, focusing, hypnose ericksonnienne, PNL, relaxation, neuro-langage, dialogue interne, etc …). C’est un trait constant de toutes les techniques mises au point dans la pratique de l’accompagnement et du travail sur soi que le langage utilisé semble (à une personne qui n’est pas en cours d’adressage) extrêmement anodin. Le langage est conçu pour guider l’attention de la personne vers elle-même, par pour qu’elle prenne les formulations comme objet de pensée. Et quand la personne se laisse guider par les mots, alors elle peut très facilement changer d’état, changer de rapport à elle-même. Il y a là un immense champ d’expertise pratique des effets perlocutoires (qu’est-ce que je fais à l’autre avec mes mots) qui est resté ignoré des linguistes, comme des psychologues de laboratoire. Je n’ai fait que m’y former et transposer dans la pratique de l’entretien d’explicitation et ses buts spécifiques, qui ne sont ni thérapeutique, ni d’aide au changement, mais bien de recueil d’informations descriptives, mais bien des buts de chercheurs et de praticiens.

 

Induire une intention éveillante

 

On a donc une première étape qui cherche à créer les conditions pour lancer une intention qui vise l’éveil d’un moment passé singulier. Mais une fois créé cette disposition d’accueil, qui prépare de façon privilégiée à la mise en œuvre de l’évocation, il faut donner un but, une cible à cette activité, tout en conservant soigneusement le souci de ne pas pousser vers l’effort volontaire et sa conséquence immédiate : la mise en œuvre intempestive de l’acte abstrait du rappel.

La phrase que j’enseigne ajoute donc encore deux formulations : la première délimite une cible dans le passé, la seconde prépare la suite pour aller vers la mise en place de l’entretien.

« Je vous propose, si vous en êtes d’accord, de prendre le temps de laisser revenir un moment où vous faites x, (ou bien un moment important quand vous faisiez x) …. Et vous me faites signe quand vous y êtes …. »

Commençons par la fin de la phrase, « Et vous me faites signe … quand vous y êtes …. »,  elle permet simplement de clarifier comment la personne va revenir vers vous après un temps de silence, d’accueil de ce qui se donne du passé. Dans ce temps d’accueil, on ne peut rien, sinon rester présent à la personne, l’émergence qui va se faire en elle s’accompagne d’absorption intérieure[5] signe que l’intention travaille en elle. Il lui est à nouveau suggéré indirectement, qu’elle a le temps d’y être, puisque c’est d’elle que viendra le signal de la suite. Si le résultat n’est pas obtenu, l’intervieweur va demander au bout d’un moment : qu’est-ce qui se passe quand vous laissez revenir un moment où vous faisiez x ?  Si la personne hésite devant plusieurs possibilités, il est simple de lui suggérer d’en choisir une.

Mais avant ce final, nous avons rajouté « un moment où vous faisiez x », ou en rajoutant un critère «  un moment important où … ». Nous délimitons ainsi une cible à l’intention, il y a bien une visée, un but, mais il n’est pas défini étroitement, il ne l’est que par des critères qui cernent un espace de possibles pertinents. Dans les préalables de l’entretien, un but commun a été défini, et le type d’activité visé, le critère qui lui est attaché, a été négocié. S’il s’agit simplement pour un enseignant de faire le débriefing de la réalisation d’un exercice, la cible est évidente : c’est l’exercice en question ; s’il s’agit d’une analyse de pratique, il sera important d’ajouter un critère permettant qu’un tri se fasse parmi de nombreuses situations vécues comparables ; s’il s’agit d’une visée de recherche, la proposition peut être plus ouverte, vers ce qui illustre le mieux l’activité que l’on veut étudier. L’important est de formuler une visée à la fois ouverte, au sens où elle n’oblige pas le sujet à se rapporter à ce qu’aurait prédéfini l’intervieweur, et délimitée par un intérêt qui se décline par un lieu, un moment, un type d’activité, un critère attaché à ce moment, de telle façon que ce qui va venir en réponse soit dicté par l’infraconscient. On cherche à solliciter une émergence d’un moment passé, de telle façon qu’il se donne, non pas qu’il soit cherché. Le fait qu’il ne soit pas cherché volontairement est la condition pour que le moment qui vient le soit sur le mode du revécu. Et ça fonctionne très bien, alors que cela peut sembler totalement aléatoire.

Dans cette seconde étape, il s’agit de résoudre la contradiction apparente qui est de déclencher de façon délibérée (volontaire) un acte involontaire : l’évocation. Le terme  « Intention », est ici pris dans le sens de projet volontaire, de poursuite d’un but délibéré. Elle est qualifiée d’éveillante, parce que cette intention quoique volontaire accepte de laisser advenir une réponse a priori inconnue, autrement dit, accepte de ne pas savoir d’avance ce qui va se donner, et attend la réponse dans un mouvement d’ouverture passive. Je veux quelque chose, sans y mettre ma volonté pour produire la réponse, mais en laissant fonctionner les associations. Il y a donc un moteur : l’intention, et une manière de le mobiliser qui est passive, c’est-à-dire dans l’attente de la réponse qui va être éveillée.

Le fonctionnement d’une intention éveillante n’est pas limitée à l’éveil de la mémoire passive, elle est disponible chaque fois que je cherche/souhaite une réponse créative dont j’ignore la nature a priori. Par exemple dans un rêve éveillé dirigé quand on propose à la personne de « rencontrer un vieux sage », ou de découvrir « son animal de pouvoir », ou d’apercevoir « une maison », à chaque fois il est lancé une demande dont on espère qu’elle sera révélatrice d’informations nouvelles pour la personne. Car il ne connaît pas d’avance l’apparence de ce vieux sage, de cette maison, ou de l’animal qui vient en réponse à l’intention. De même, quand dans la technique du focusing, en réponse à une question soigneusement formulée, on se tourne vers le ressenti sensoriel qui est censé y faire écho, je me met à l’écoute de ce ressenti dans une intention qui découvre ce ressenti. Formuler la question a pour effet de lancer une intention qui a pour projet de laisser advenir une réponse corporelle pertinente en lien avec la question. Je ne peux pas contrôler a priori la pertinence de ce lien, je ne peux que lancer l’intention.

 

C’est beaucoup plus facile à mettre en œuvre quand on est guidé par quelqu’un. Quand on le fait tout seul comme c’est le cas dans l’auto-explicitation, il y a le risque de se retrouver piégé par son propre mental, qui n’arrive pas à accepter l’oxymore de vouloir se demander de l’involontaire.

 

–       Le passé comme revécu : déplacer l’attention dans le passé.

 

Maintenant que nous avons réussi à faire en sorte que la personne entre en contact avec un moment de son passé (pas « se souvenir », attention aux mots qui peuvent nous enfermer dans des représentations erronées), ayant vérifié qu’elle est bien en contact (signes non verbaux de l’évocation, adressage en je), ayant été attentif au caractère spécifié de ce moment (indicateurs verbaux de la singularité), il est alors possible de guider la personne dans l’exploration de son moment passé.

Le paradoxe est qu’il semble que malgré que nous soyons en pleine activité de mémoire, je soutiens qu’il n’en est rien. Je ne suis pas dans le souvenir, je suis dans le revécu. Dire que c’est du souvenir relève d’un point de vue en troisième personne, d’un point de vue convenu, basé sur les poncifs des concepts de la mémoire tels qu’on les utilise en troisième personne. Subjectivement, dans un point de vue en première personne, la personne n’est pas en train de se souvenir, elle est en train de vivre dans son passé, elle est « retournée » dans son passé, et tout doit être fait pour ne pas la détourner de cette posture. Il faut alors savoir la guider  dans le parcours de ce passé, sans lui demander de faire des efforts [6]! Comment ?

Là encore, il y a ce qu’il faut éviter, qui est en même temps ce qui vient le plus spontanément, et ce qu’il faut faire, qui est largement contre intuitif comme toutes les formulations inventées depuis plus d’un demi siècle par les praticiens de la relation, et doit faire l’objet d’une approche expérientielle (être soi-même dans l’expérience pour en comprendre les effets à partir de son propre vécu) et d’un véritable apprentissage des formulations et de l’observation fine de leurs effets.

Le déroulé du questionnement n’a pas besoin d’être systématiquement pré-ordonné[7], il n’est pas nécessaire de traiter chaque étape dans l’ordre direct (le début, puis la première étape etc.), ou comme le préconise l’entretien cognitif (Fisher and Geiselman 1992) en ordre inverse (la fin, puis ce qui précède etc.). Fondamentalement, on déroule le questionnement à partir de ce qui se donne spontanément au départ, puis on guide, on déplace, on fige momentanément le rayon attentionnel, soit vers ce qui précède, soit vers ce qui suit, soit en restant sur le moment mais en le faisant fragmenter dans ses composants plus élémentaires, soit en relançant sur les prises d’informations qui fondent le jugement, la décision, le changement exprimé.

Guider, c’est guider le rayon attentionnel de la personne …

 

En arrière plan, l’intervieweur est toujours en train d’évaluer le degré de complétude de la description relativement au déroulement temporel, il est tout le temps en train d’apprécier si ce qui est dit est bien au niveau de détail qui le rend intelligible ou s’il ne faut pas inciter à fragmenter ; encore plus en arrière plan, il évalue sans cesse le fait que l’adressage reste bien en première personne, que le caractère singulier du vécu ne s’est pas dissous dans une forme de généralisation. Mais toutes ces activités d’évaluation simultanées ne se traduisent pas par une systématisation ordonnée du questionnement. Le questionnement suit, approfondit, relance à partir de ce qui est dit. La cohérence sous jacente est de maintenir la personne dans l’acte de revécu, dans un contact chaud, intime, avec le vécu passé, et de « simplement » déplacer son attention au sein de ce revécu. Ce qui veut dire qu’il faut à tout prix éviter les relances qui vont faire sortir la personne de ce lien intime avec le passé. Toute question qui va conduire à prendre le passé comme objet de pensée, de jugement, de commentaires va sortir la personne de la posture de revécu. Par exemple, des questions rationnelles, des demandes d’explications, même l’utilisation des « donc », ou encore des formules apparemment banales du genre « qu’est ce que vous en pensez ? », « comment vous le sentez ? », toutes ces formulations vont avoir pour effet de détacher la personne du contact intime avec le passé et la déplacer vers une autre activité cognitive que le revécu.

 

/ La cohérence de l’entretien d’explicitation

 

Je n’ai pas cherché à détailler toutes les techniques disponibles pour conduire une exploration détaillée d’un vécu passé. J’ai choisi aussi (par manque d’espace) de ne pas présenter d’exemples commentés, on en trouvera de très nombreux dans la revue Expliciter. Il n’est pas possible d’enseigner la natation par correspondance, seul le fait d’entrer dans l’eau permettra d’apprendre à nager. Tout chercheur, mobilisant l’exploration de la subjectivité dans un point de vue en première/seconde personne (Vermersch 2014) doit devenir lui-même un pratiquant expert dans la visite et l’exploration de son monde intérieur.

Le fil conducteur que j’ai suivi est simple, j’ai rejeté les données de la psychologie expérimentale parce qu’elle ne s’est jamais intéressée qu’au constat des performances spontanées, alors que ce qui m’intéresse c’est le dépassement des limites constatables.

Ce dépassement repose sur le fait que l’on s’intéresse au vécu, défini dans sa micro phénoménologie, donc au niveau de détail où l’on peut saisir son efficience. S’intéressant au vécu, on ouvre la porte à un gisement d’informations dont on ne connaît pas les limites, sinon qu’elles sont bien plus vastes que ce que l’on croit pouvoir se souvenir. Le point important est que cette mémoire passive peut être éveillée et se redonner sous la forme, non pas d’un souvenir, mais d’un revécu grâce à la mobilisation de l’acte d’évocation. Produire cet éveil du passé, guider le rayon attentionnel dans ce passé, se fait d’un bout à l’autre par l’utilisation précise et délicate d’injonctions qui induisent les conditions propices et aident la personne à explorer son propre passé et ainsi l’amener à la conscience réfléchie et à la possibilité de le verbaliser. La majeure partie des formulation spontanées, qui traduisent directement les buts que l’on a légitimement en tant qu’intervieweur sont contre productives. Tout l’art de l’utilisation des relances, inventé, mis au point par les praticiens de la relation, consiste à formuler des propositions qui induisent, qui créent le résultat recherché, pas à demander ce résultat. Ces relances n’ont rien d’extraordinaire à première vue, elles ne sont qu’un tissu de banalités, mais elles produisent des effets perlocutoires déterminés et ont supprimés tout ce qui empêche de les atteindre. Ce n’est pas moi qui les ait inventé, je n’ai fait que m’y former et les adapter à l’aide à l’explicitation micro phénoménologique du vécu.

 

Postface : Mémoire et entretien d’explicitation : dépasser la fascination de la remémoration !

 

Je viens d’écrire ce long article, qui va devenir un chapitre de livre, sur les rapports entre l’entretien d’explicitation et la remémoration du vécu. Pourtant cela me paraît quasiment anecdotique ! Juste une façon de se prêter à une demande et l’occasion, de reformuler quelques idées sous un nouvel angle. Mais ce n’est pas ce thème qui me paraît le plus important pour l’avenir, même si je comprends bien que de vouloir établir de façon beaucoup plus systématique la validité de cette aide à la remémoration puisse légitimement passionner des chercheurs. Cela n’a jamais été mon cas. Pourvu que ça marche de façon satisfaisante, pourvu que l’on ait une compréhension satisfaisante — même incomplète — de pourquoi ça marche, ça me suffit. Il y a tellement d’autres thèmes plus intéressant à explorer !

J’aperçois plusieurs pistes plus stimulantes : les effets perlocutoires, la structure universelle des vécus, le développement d’une psychophénoménologie !

L’entretien d’explicitation et les effets perlocutoires :

Les effets perlocutoires sont les outils essentiels de la pratique de l’entretien d’explicitation, réciproquement l’entretien d’explicitation est l’instrument privilégié pour les étudier. Le dénominateur commun est la prise en compte du point de vue en première personne visant une action finalisée (qui a un but) et productive (qui vise un résultat), la capacité à s’informer de la subjectivité efficiente au niveau micro phénoménologique.

L’entretien d’explicitation n’est rien sans une science des effets perlocutoires produits sur la subjectivité de l’autre. Tout mon texte est parcouru d’indications sur les mots à éviter, les expressions à privilégier, avec à chaque fois une indication sur les effets subjectifs recherchés ou ceux que l’on souhaite à tout prix éviter. Avoir cette clarté d’intention n’est possible que sur la base d’une microphénoménologie des actes d’accès au passé, des contraintes à prendre en compte pour rester en contact avec le passé sur le mode du revécu. Sans une connaissance en première/deuxième personne de ces actes et des effets des mots sur leurs modulations il aurait été impossible de les intégrer clairement dans une technique d’entretien. Du coup, l’entretien d’explicitation me paraît réciproquement l’instrument le plus adéquat pour explorer ces effets perlocutoires, ils ne peuvent être intimement connus que par le témoignage de l’intervieweur sur ses intentions perlocutoires (que veut-il produire comme effet sur l’autre), qui relève uniquement d’un accès en première personne , puis par la comparaison entre son expression et ses intentions, suivis de la comparaison entre les effets attendus et les produits. De manière complémentaire, on pourra documenter par explicitation les attentes de l’interviewé, la réception des mots de l’autre (qu’est-ce qu’il en comprend, comment il les interprète), et ce que cela produit comme effet sur lui. C’est typiquement ce que nous avons commencé à documenter par les commentaires qui explicitent le monde intérieur de chacun au fil de l’entretien.

Tous les métiers de la relation utilisent sans cesse les effets perlocutoires, tous les professionnels ont mis au point des pratiques empiriques, il serait temps d’étudier dans le détail ces effets, et cela n’est possible que par un moyen de les documenter, que par l’accès au point de vue en première personne de celui qui cherche à les mobiliser et de celui qui en est la cible.

 

La structure universelle de tous les vécus :

 

La remémoration n’est qu’un moyen nécessaire pour documenter les vécus, mais le guidage de la description repose non pas sur la mémoire, mais sur la connaissance de la structure a priori des vécus. Il est tout aussi important de comprendre quoi questionner, sur quoi relancer, à quel moment fragmenter, que d’en avoir la mémoire. Si les questions ne sont pas pertinentes, mémoire ou pas, l’information ne sera pas mise à jour. Or, l’informateur n’a généralement pas la maîtrise de l’espace catégoriel de la description de son propre vécu. Il est comme un peintre débutant à qui l’on demande de faire un portrait, il a le modèle devant les yeux, en ce sens il le voit, mais il ne sait pas traiter l’information qui compose la structure d’un visage, en ce sens, il ne le voit pas. Le rapport spontané à son vécu est tout autant naïf, il doit être relayé par une connaissance construite de la structure du vécu.  

 

Mais précisément, pour mener à bien l’explicitation d’un vécu, il  ne suffit pas d’avoir les bons outils, il faut savoir où l’on va, ce que l’on attend, les critères de l’atteinte des buts de l’explicitation. J’ai développé depuis le début une analyse de la structure universelle de tous les vécus finalisés, qui sert en permanence de référence à l’écoute et à l’accompagnement de l’interviewé. La difficulté principale est que l’on ne peut prescrire l’ordre et la granularité de la description, ce serait contradictoire avec l’incitation à laisser venir le revécu comme il se donne. Il faut donc accueillir ce qui se donne, dans l’ordre spontané où il se donne, au niveau de granularité spontané avec lequel il s’exprime ; et à partir de là, relancer pour aider à l’expression des détails fonctionnels, fixer sur un moment pour fragmenter les étapes de réalisation, réaiguiller pour passer de la formulation d’un jugement vers les critères qui le sous-tendent etc. Tous les vécus sont pris dans une structure temporelle asymétrique, cette structure est organisée par des étapes, elles-mêmes réalisées par des actions élémentaires qui se succèdent. C’est un guide permanent de savoir dans quelle mesure la structure temporelle se complète, repérer ce qui manque encore. Pour cela, on a une organisation qualitative universelle : chaque vécu finalisé a un début, une fin, une succession qui conduit de l’un à l’autre. Mais dés que le début est précisé, la question de la pertinence de l’ante-début se pose (c’est souvent un moment de préparation qui détermine en fait l’organisation de la suite) ; ou bien dès que la fin est clarifiée, l’importance de la post-fin doit être appréciée (souvent l’action ne s’arrête pas à son résultat, des conséquences immédiates sont à prendre en compte en plus, des aspects de rangements, de gestion des relations sont présentes).

L’aide à l’explicitation ne repose pas seulement sur un guidage vers un rapport au passé et une fragmentation de la description, il repose sur le fait que l’intervieweur a une grille de lecture de la structure temporelle universelle du déroulement de toute action possible : que lorsqu’une action, ou une micro action commence elle est nécessairement précédé d’une prise d’information actuelle ou passée qui détermine le choix de cette action ; que lorsque un action cesse pour passer à une autre, il y a eu une prise d’information qui a servit de critère d’arrêt ; que le choix d’une action après en avoir cessé une, est déterminée par des informations. Que lorsqu’il a un jugement exprimé il sait immédiatement qu’il faut obtenir les critères qui fondent ce jugement ; que lorsqu’il a un qualificatif unique, il faut en déployer les qualités plus élémentaires ; que lorsque il a un verbe d’action isolé, c’est la porte ouverte à faire fragmenter l’action nommée en ses composantes élémentaires.

Sans cesse un intervieweur expérimenté fait une analyse de la tâche en même temps qu’il écoute et questionne, il a des attentes en structure, parce qu’il sait identifier la structure de toute action et cela lui sert de guide. Toutes les erreurs que nous avons pu constater après coup dans la lecture de protocoles, reposent sur la perte de cette vision régulatrice de l’organisation en structure de tout vécu : perte du déroulement temporel, non prise en compte de l’articulation prise d’information/action, cécité sur les transitions etc … L’entretien d’explicitation n’est pas seulement une technique d’aide à la remémoration du vécu, il est une vision de l’organisation des vécus, il est articulé sur une psychophénoménologie du vécu.

Et réciproquement, nous avons besoin d’une micro phénoménologie des vécus pour découvrir et comprendre la dimension subjective de la cognition,

Cependant, même avec un savoir pratique de l’accès au revécu, même avec une compréhension de la structure universelle de tous les vécus, on peut se retrouver en difficulté pour conduire un entretien d’explicitation. Quand on est en situation de recherche, sur une facette de la subjectivité que l’on n’a jamais questionnée, sur laquelle il n’y a pas déjà eu un travail d’exploration préalable, alors on peut se retrouver dans la situation de ne pas savoir quoi questionner, de ne pas savoir quoi décrire. Ou plutôt, de se retrouver dans une forme d’échec plus ou moins total, étape préalable à la découverte, à l’invention, de l’espace catégoriel qui permettra d’identifier de quoi est composé le vécu que l’on cherche à faire décrire. Nous avons connu cette difficulté quand nous avons voulu pour la première fois faire décrire l’acte d’évocation ou le guidage de l’attention, ou encore les micro transitions. La maîtrise de l’entretien d’explicitation, n’est pas la maîtrise de l’espace catégoriel de la totalité des formes de l’expérience subjective ! Beaucoup, beaucoup, reste à faire, puisque la psychologie s’est interdite ce domaine d’étude depuis le début de sa création comme discipline scientifique !

 

L’entretien d’explicitation dans ses fondements !

L’entretien d’explicitation n’est pas juste ancré dans l’évocation du passé ou dans la prise de conscience, il est d’abord et avant tout un moyen de décrire le vécu, le vécu dans sa dimension finalisée (subordonnée à un but).

En ce sens, il n’est pas une technique d’entretien en général, il n’est pas conçu pour n’importe quel usage. Il n’est pas fait du tout pour recueillir des opinions, des représentations, des savoirs, des projets. Il n’est pas conçu pour juste aider la personne à s’exprimer en général, il n’a pas d’objectifs thérapeutiques. Il est fait pour connaître l’action dans toutes ses dimensions : matérielles, matérialisées, intérieure.

Le seul moyen de connaître les actions internes est de demander à celui qui les a produit/vécu de nous les décrire. On peut en partie les deviner à partir des observables, les inférer, mais seule la personne qui l’a vécu peut l’attester (elle peut, ce qui ne veut pas dire qu’elle saura le faire spontanément et sans aide à la description !).

L’entretien d’explicitation est une technique spécialisée dans la micro phénoménologie de l’action vécue. Et c’est exactement cette information dont ont besoin aussi bien les praticiens : enseignants, formateurs, entraîneurs, ergonomes, que les chercheurs intégrant la prise en compte de la cognition, quelques soient leurs spécialités (sport, art, soin, pédagogie, travail etc). La micro phénoménologie n’est qu’une manière de désigner ce qui apparaît au sujet (c’est ce qui en fait une phénoménologie ; est un phénomène ce qui m’apparaît), et qui peut être caractérisé au degré de finesse qui est cohérent avec la causalité psychique de cette action (ce qui définit le niveau micro). Cependant, si nous ne visons jamais à recueillir des opinions ou des représentations, l’objectivation des actes permettra d’inférer les opinions et les représentations qui sous-tendent les actes (cf. L’exemple de Piguet, Avez-vous lu Jean-Claude Piguet ? Vermersch 1993 : la charité n’est charité que lorsqu’elle est charité ; autrement dit n’est charité que l’acte de charité effectivement accomplit, les pensées sur la charité, les paroles sur la charité, ne sont pas la charité).

L’entretien d’explicitation est au service d’une psychologie de la cognition, il s’inscrit dans la part que peut jouer une psycho phénoménologie, c’est-à-dire la part qui documente la cognition du point de vue en première personne et en seconde personne dans le projet élargit d’une psychologie complète prenant en compte aussi bien l’observation externe et interne.

 

 

 

 

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Vermersch, P. (1976). « L’apprentissage du réglage de l’oscilloscope. Régulation conceptuelle et régulation agie. » Travail Humain 2(39): 357-368.

Vermersch, P. (1976). Une approche de la régulation de l’action chez l’adulte : déséquilibre transitoire registres de fonctionnement et micro genèse. Un exemple : l’analyse expérimentale de l’apprentissage du réglage de l’oscilloscope cathodique. Paris, EPHE- Paris V.

Vermersch, P. (2000). « Définition, nécessité, intérêt, limite du point de vue en première personne comme méthode de recherche. » Expliciter 35(mai): 19-35.

Vermersch, P. (2002). « L’explicitation phénoménologique à partir du point de vue radicalement en première personne. » Expliciter(36): 4-11.

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Vermersch, P. (2014). Le dessin de vécu dans la recherche en première personne. Pratique de l’auto-explicitation. Première, deuxième, troisième personne. N. Depraz. Bucarest, Zetabooks: 195-233.

 

 

 

[1] L’analyse de la tâche est prescriptive, a priori, elle décrit la tâche telle qu’elle devrait être réalisée ; l’analyse de l’activité est un constat opéré sur le terrain par l’observation d’un opérateur de comment la tâche est réalisée effectivement. Mais dans les deux cas, il s’agit de s’intéresser de façon détaillée à la suite des actions matérielles et mentales (y compris les prises d’informations) pour déterminer l’engendrement du résultat d’une action finalisée.

[2] A noter, que depuis il y a eu une multiplication de techniques d’entretien, mais aucune (à ma connaissance) qui ait pour but de faire décrire finement le vécu de l’action comme le fait l’entretien d’explicitation.

[3] J’utilise le concept d’efficience pour cibler les éléments de l’activité qui sont actifs, efficaces, producteurs, moteurs, j’ai toujours en tête que toute action est engendrée, produite, incarnée, et que pour la comprendre, il faut la décrire au bon niveau de détail. Niveau que relativement aux pratiques habituelles on peut qualifier de micro descriptif ou micro phénoménologique, sauf qu’il n’est pas micro en soi, mais ajusté à la saisie de l’efficience.

[4] Je ne traite pas ici de la totalité des modes de présence du passé, la mémoire implicite, procédurale, automatique, est par exemple une autre mémoire invisiblement présente, mais efficace.

[5] Typiquement, elle arrête de vous regarder, et ses yeux décrochent, signe qu’elle est plus occupée par ce qui se passe dans son monde intérieur, que par la relation. C’est le signe d’une absorption, c’est-à-dire d’une prédominance de l’intérêt vers l’intérieur. Inversement, si dans ce moment là, elle ne vous quitte pas des yeux, et vous adresse autant par le regard que par la parole, il est peu probable qu’elle soit passée dans un lâcher prise, condition de l’accès au revécu. A noter que les signes d’absorption ne sont pas réservés aux états hypnotiques comme certains auteurs ont tendance à le dire, (Lifshitz, M., et al. (2013). « Hypnosis as neurophenomenology. » Frontiers in human neuroscience 7.

mais est le signe commun de toutes les activités qui privilégient l’espace intérieur : relaxation, méditation, prière, rêve éveillé dirigé, évocation.

 

[6] Il est à noter que contrairement à ce que certains auteurs soutiennent, on est pas du tout dans le cadre d’une transe hypnotique cf.  Ibid.

[7] Je n’ai pas la place dans cet article de développer des exemples, mais on en trouvera de très nombreux dans la revue Expliciter, téléchargeable à partir du site grex2.com.

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(première version d’un article à paraître dans Expliciter 107)  Cohérence entre théorie et pratique de l’évocation du vécu.

 Dans l’article précédent, je m’étais arrêté au constat que je trouvais peu ou pas de ressources dans la psychologie expérimentale de la mémoire parce qu’elle travaillait uniquement sur le constat des limites des performances mnémoniques spontanées et que l’entretien d’explicitation travaillait lui à aider, accompagner, guider,  la remémoration, et donc précisément, à dépasser ces limites spontanées.

Comment la forme de cette aide s’est-elle développée dans sa genèse, comment est-elle justifiée  par ses fondements ? Les pratiques découlent-elles de ces fondements ?

J’aborderai successivement : 1/ les origines de l’entretien d’explicitation : d’une part comme réponse à un besoin méthodologique bien précis : avoir accès aux informations que seul le sujet pouvait donner, parce qu’invisible à l’observateur (Vermersch 2012) ; d’autre part, comme inspirations non questionnées  issues de différentes influences formatrices : que ce soit mon éducation à la pratique de l’observation de soi et sa verbalisation authentique, ou bien par la pratique de l’accès à la mémoire des vécus lointains par la psychothérapie, ou enfin par la pratique de l’analyse de la tâche et de l’activité[1] par mon insertion dans le milieu de la psychologie du travail, mais tout autant par la forte empreinte éducative de mon cursus  technique initial (dessin technique, usinage). 2/ Dans un second temps, je définirai la spécificité de l’entretien d’explicitation comme micro description du vécu (passé) et son ancrage dans le rapport initial à l’action (Vermersch 2000, Vermersch 2002, Vermersch 2014). De cette spécificité vont se dégager de nombreuses conséquences imprévues : 3/ Première conséquence essentielle : par le seul fait d’être vécu, tout vécu fait l’objet en permanence d’une mémorisation passive, bien au delà de ce que le sujet croit savoir qu’il a mémorisé ou qu’il croit pouvoir se souvenir. 4/ Seconde conséquence, énorme, c’est qu’il est possible d’éveiller le vécu passé par une technique indirecte d’intention éveillante. Pas seulement un éveil imprévu, comme dans le célèbre exemple de la madeleine de Proust, mais un éveil provoqué.  5/ Une troisième conséquence est qu’il est possible, non pas de se rappeler du passé, mais de vivre dans le passé, d’être présent dans le passé. Pour le comprendre, on aura besoin de poser l’existence de deux actes très différents de relation au passé : le rappel et l’évocation. Le rappel est volontaire, marqué par un effort, abstrait, non sensoriel, non émotionnel, sec, principalement impliqué dans le rappel des connaissances (mémoire sémantique dans le langage anglo saxon) ; l’évocation est involontaire, incarnée, concrète, quasi sensorielle, émotionnelle quand le passé l’était, chaude, donnant le sentiment plus ou moins poussé de retrouver la vie du passé.

Ce qui est fondamental c’est que l’entretien d’explicitation va sans cesse privilégier l’acte d’évocation, et peut le faire d’une part parce que d’un point de vue en première personne elle sait le distinguer et l’accompagner, et d’autre part parce que cet acte n’est possible qu’en relation avec l’intimité de son propre vécu. De ce fait, l’entretien d’explicitation va pratiquer une approche qui ne demandera jamais à l’autre de se souvenir, pour ne pas déclencher une activité volontaire qui éveillerait immédiatement un acte de rappel, à la place il va toujours suggérer de « laisser revenir », puis de déplacer la visée attentionnelle dans la vie du passé.

Ce qui sera fondamental est que seul le vécu, dans sa relation à la personne qui l’a incarné, peut donner lieu à ce type de mémoire basée sur l’acte d’évocation.

On verra que la psychologie expérimentale a fini par prendre en compte cette différence, mais n’a pas su l’exploiter, et a même collectionnée les données liées à la seule mémoire abstraite : le rappel, basée sur un effort pour se souvenir. Dans l’entretien d’explicitation ce que nous évitons à tout prix, c’est de demander à la personne de faire un effort pour se souvenir. Nous verrons pourquoi.

On pourra de cet ensemble de conséquences montrer la cohérence des techniques de relance pour guider la personne vers l’acte d’évocation, puis l’y conserver soigneusement, tout en la guidant dans l’exploration détaillée de son vécu passé grâce à des techniques de « langage vide de contenu ».

On a donc des liens puissants entre ces éléments, que je peux déjà résumer ainsi :

– L’entretien d’explicitation vise exclusivement le vécu passé, ce qui ouvre des possibilités inédites parce que :

– Tout vécu s’accompagne de sa mémorisation passive continue involontaire, ce faisant est créé et devient potentiellement disponible un gisement d’informations extraordinairement étendu, quoique ignoré par celui la même qui l’a pourtant vécu.

– La mémorisation passive du vécu s’accompagne d’une possibilité d’éveil de ce vécu par la mobilisation privilégiée d’un acte de visée basé sur une « intention éveillante ».

– Une fois cet éveil du vécu passé réalisé, il est assez facile, non pas de se rappeler le passé, mais de le revivre et de déplacer sa visée attentionnelle au sein du passé en suivant les propriétés universelles de tout vécu.

Je développe ce schéma d’ensemble et je conclurais sur la relativisation de l’intérêt du thème de la remémoration par rapport à tout ce qui est possible au-delà.

 

1/ Le point de départ : comprendre les origines de l’entretien d’explicitation et sa vocation à cibler exclusivement les vécus d’action (passés) pour en tirer les conséquences imprévues à l’origine.

 

L’utilisation d’une technique d’entretien s’est imposée à moi quand j’ai voulu aller plus loin dans la description et l’analyse du fonctionnement cognitif dans des activités finalisées. Plus loin que la prise en compte du seul résultat ou de la durée de travail, indicateurs pauvres qui ne prenaient pas du tout en compte le processus. Plus loin que l’enregistrement vidéo que j’avais utilisé abondamment, parce que celui-ci était limité à ce qui était visible du processus (Vermersch 1975, Vermersch 1976, Vermersch 1976). Pour documenter l’invisible, il fallait le demander à celui qui le vivait, parce que lui pouvait en faire  l’introspection, ou plus précisément une rétrospection (introspection se rapportant au passé). Pour ce faire il fallait le lui demander, solliciter ses verbalisations, bref conduire un entretien. Mais, à l’époque, aucune technique d’entretien connue n’était conçue pour faire verbaliser l’action vécue[2], pas plus l’entretien non directif de recherche (Blanchet 1985, Blanchet, Ghiglione et al. 1987, Blanchet 1991), que les innombrables format d’entretiens semi-structurés ou compréhensifs propres aux pratiques d’enquêtes sociologiques. Et l’entretien critique piagétien était conçu pour induire une question contradictoire afin de vérifier si l’enfant était capable de dépasser la contradiction et manifester la construction d’un invariant. Par ailleurs, les techniques d’entretien avaient très mauvaise presse en psychologie, réputées imprécises, inductives, poussant à la rationalisation d’après coup, pauvres. Et pire, toute référence à l’introspection était totalement exclue par principe par la science étroitement positiviste.

Que faire ?

Mon choix, mon compromis, a été de construire une technique d’entretien se rapportant toujours à une activité finalisée (exercice, travail, performance). Activité dont on pouvait efficacement cerner la cohérence de réalisation (comme l’enquête sur un crime : dans tous les cas il faut établir la possibilité de temps, de lieu, d’instrument, de procédés, de motivation, pour que le suspect soit le coupable). Ce qui rendait possible une triangulation : faire décrire l’action permettrait de confronter les verbalisations à l’analyse de la tâche et quand c’était possible à l’analyse de l’activité à partir des traces et des observables. Donc, pour ouvrir des possibilité de validation par recoupement et pour des raisons de choix d’objet scientifique (j’étudiais les actions mentales), je me suis centré sur la verbalisation de l’action, dans l’idée d’en produire son explicitation (c’est-à-dire dépasser les connaissances et les pratiques tacites et/ou implicites, les rendre explicite).

Cela allait à l’encontre de bien des pratiques de recherche. A l’époque on questionnait beaucoup sur les représentations, sur les opinions. Et je quittais ce terrain là, en postulant que la seule manière de savoir si une représentation avait un sens, c’était de savoir si elle s’actualisait dans l’action, et donc de connaître l’action effectivement produite. Je ne demandais pas le but, parce que la verbalisation du but seule, ne m’informerait pas du fait qu’il a été effectivement poursuivit. On ne peut le savoir qu’en découvrant le but immanent au déroulement des actions effectivement produites !

J’étais centré sur la verbalisation de l’action, qui n’est qu’une des facettes du vécu. Mais en même temps, la facette la plus connectée à une propriété universelle de tout vécu : son inscription forte et nécessaire dans une trame temporelle organisatrice (voir le § suivant).

Ce qui était au centre de mon projet, c’était le vécu et seulement le vécu, dont les actions qui le compose en sont l’élément moteur, efficient.

Je ne mesurais pas alors toutes les implications relativement à la mémoire de cette centration exclusive sur le vécu. Et pour les découvrir et les comprendre, je vous propose d’abord, un retour sur la définition du concept de vécu.

En fait dans cette première étape de création de la technique, je ne me posais aucun problème relativement à la remémoration possible. J’étais juste obsédé par l’idée d’avoir accès à des informations potentiellement disponibles grâce à l’introspection, et je me demandais comment rendre cette démarche socialement acceptable (en fait, d’abord aux yeux de la commission du CNRS qui m’évaluait régulièrement). Je peux comprendre, a posteriori, cette absence de préoccupation par rapport à la remémoration, par ma familiarité avec l’observation de soi et sa mise en mots en groupe, dont j’avais fait l’apprentissage dans un cadre d’une recherche spirituelle, puis avec mon expérience de la psychothérapie, aussi bien comme client que comme professionnel. Dans ce dernier cadre, personne ne se demande si le client va se souvenir (d’un trauma infantile par exemple), mais quand elle va laisser remonter le souvenir. Le fait qu’elle puisse retrouver ces souvenirs est une évidence non questionnée. Enfin, pour resituer ma culture de l’époque,  ma démarche  de m’informer en priorité du vécu de l’action était nourrie et soutenue par ma formation technique, par la pratique des « gammes d’usinage » par exemple, qui demande d’anticiper de façon réglée toutes les étapes logiques et matériellement effectuables d’un travail particulier. J’ai d’ailleurs commencé à publier sur « les algorithmes en pédagogie » (Vermersch 1971), privilégiant la dimension organisée systématique propre à toute action finalisée. Naïvement, je veux dire sans aucune préméditation, j’avais donc réuni beaucoup d’ingrédients qui conduisaient à une technique centrée sur la verbalisation de l’action vécue, comme activité organisée et descriptible.

 

2/ Définir le concept de vécu et en tirer les conséquences

 

Mais le concept de vécu, s’il est au centre de ma démarche, est faussement simple, comme si on pouvait s’arrêter immédiatement à une déclaration de principe tautologique « le vécu c’est ce que j’ai vécu ». L’intérêt de mieux le définir est de pouvoir l’opposer clairement à ce qui n’est pas du vécu, et ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Je vais reprendre la liste des propriétés fondamentales positives qui me servent à définir le vécu et tout autant les repères qui signalent que la personne qui parle a quittée la présence à son vécu, puisque si le fait de parler de son vécu est si important pour la remémoration dans le mode du revécu, il faudra savoir repérer quand ce n’est pas/plus le cas, afin de  pouvoir la guider, la ramener vers la verbalisation à partir du vécu. L’enjeu est donc à la fois théorique : qu’est-ce que j’appelle  un vécu ? Et pratique : comment accéder et rester en contact avec ce vécu (passé) ?

–       Vécu =  le vécu d’une personne et d’une seule.

Une première propriété fondamentale de tout vécu, est qu’il a été vécu par une personne. Je laisse de côté la question de l’intelligence animale ou artificielle. Et plus précisément vécu par une seule personne (pas un collectif, pas une société, pas une équipe, pas un couple etc). Dans un cadre collectif chaque personne vit quand même son propre vécu.

Toute personne vit, et a donc une succession de vécus, c’est une certitude.

Cette première propriété peut sembler triviale.

Sauf, qu’il est très facile dans le cours de la verbalisation de quitter l’adressage personnel en Je, en passant au « On » par exemple, ou au « Nous, »  ou à la démonstration pédagogique par le « Tu » (et là , il faut que tu fasses …), en parlant des autres et plus de moi. Il faut bien comprendre que lorsque la personne qui parle quitte le rapport à elle-même en changeant d’adressage, elle décroche de la relation à son propre vécu, pour l’élargir. Ce faisant on perd la possibilité de la guider dans l’exploration de son propre vécu. Pratiquement, cela signifie que pour garder active cette propriété, il faut que l’intervieweur écoute attentivement l’adressage utilisé par la personne, pour pouvoir le cas échéant la guider vers un retour à soi. Savoir passer délicatement de « et là nous étions tous très efficace », à « et quand vous étiez tous très efficace, à quoi vous, vous étiez attentive ? ». Quand je parle de « guidage » de la remémoration, ce guidage repose sur une écoute attentive des formulations utilisées par l’interviewé, de manière à ramener la personne délicatement vers le respect des critères qui permettent la remémoration de son propre vécu. On va retrouver sans cesse, ce mélange entre propriétés fondamentales de ce qui est visé et l’écoute/l’aide/ le guidage de l’interviewé. Ce n’est pas un guidage de la remémoration à proprement parlé, mais un guidage des conditions qui permettent cette acte de remémoration particulier de revécu, d’évocation. L’acte d’évocation ne sera possible que par un ancrage de la verbalisation dans l’identité du sujet.

C’est un point important dans la démarche qui organise l’entretien d’explicitation, de prendre en compte le repérage, la création, le guidage, la récupération des conditions qui permettent sa réalisation en termes d’accès au vécu passé. Seule une démarche intégrant le point de vue en première personne, et clarifiant sa pratique par une explicitation de l’explicitation, a permis de préciser progressivement tous ces points.

 

–       Un vécu est nécessairement toujours singulier, unique.

De plus, chaque vécu est unique. Certains moments vécus peuvent sembler quasiment identiques bien sûr. Mais leur rassemblement  constitue alors une catégorie logique : une classe de vécu (toute les fois où je tourne la clef dans la serrure). Une classe de vécu, n’est pas un vécu, c’est une abstraction. Personne ne vit jamais une classe de vécu. A chaque instant de sa vie, il vit un vécu singulier qui ne se répétera pas à l’identique.

Chaque vécu est donc singulier. Ce qui veut dire en terme de guidage, que si je veux m’informer du vécu d’une personne, je dois la conduire à me décrire un moment singulier, jamais un vécu en général. Seul le fait de se rapporter à UN vécu singulier permet d’être en contact avec le passé de façon précise et permet d’approfondir l’exploration détaillée de ce passé.

Là encore, cette propriété du vécu incite à être vigilant à tous les signaux qui montrent que la personne a perdu contact avec la singularité du vécu dont elle parle. Ainsi dès que l’on entend des généralisations, (je fais comme d’habitude ; et là, ça dépend comment ça se présente ; il faut toujours … ; la plupart du temps je fais …) qui signalent que la personne à glissée d’un vécu singulier à un cas général, et n’est plus en prise avec son vécu. Le risque fondamental à ce moment est que la personne verbalise ses conceptions, ses théories, ses représentations sur ce qu’elle fait en général, mais pas ce qu’elle fait quand elle le fait et qui n’est accessible dans ses détails implicites que dans le revécu d’un moment singulier, unique.

La pratique de l’entretien d’explicitation suppose une écoute très attentive de la structure de l’énonciation, de façon à diagnostiquer immédiatement les dérapages et les rattraper délicatement pour que la personne reste bien en contact avec elle-même et vise un vécu singulier. Il est bien évident qu’une telle écoute doit faire l’objet d’un apprentissage expérientiel pour être assimilé.

 

–       Tout vécu est inscrit dans le temps, par sa durée, par le mouvement asymétrique et irréversible vers l’avenir, par son organisation en étapes successives.

Une des propriétés universelles de tous les vécus est d’être inscrit dans le temps : d’avoir une durée, d’avoir un déroulement temporel asymétrique et irréversible allant du présent vers l’avenir base d’une causalité productive. Cette propriété d’avoir un déroulement est essentielle pour nous, puisqu’elle va être le cœur du suivi du questionnement, la manière de vérifier le degré d’explicitation atteint par la précision de la description des étapes de ce déroulement. Quand on lit un entretien transcrit, quand on conduit un entretien d’explicitation, une des interrogations d’arrière-plan de l’intervieweur est de savoir s’il a le déroulement temporel du vécu, et sinon, qu’est-ce qui manque encore ? Mais pour pouvoir approfondir ce point il faut aller plus loin dans la définition de la maille temporelle propre à tout vécu, du point de vue de son engendrement (de ce qui fait son efficience).

 

– Le vécu est défini  à l’échelle d’une micro temporalité cohérente avec l’efficience.

Le vécu doit être saisi dans une granularité temporelle qui corresponde à ce qui l’engendre : c’est-à-dire les actions élémentaires, de l’ordre de la fraction de secondes. Un vécu d’action ne devient explicite que dans une approche qui s’adapte à la nature et à la durée des actes élémentaires qui le compose.

C’est là où il devient crucial de ne pas mélanger avec l’approche biographique, définie par des fractions de temps plus longues, en termes d’années, de jours, comme les événements de la vie, les périodes de la vie, et notre approche de l’explicitation du vécu. Dans tous les cas, ce dont on parle a bien été vécu par une personne (vécu= verbe vivre), mais dans l’acception où je me place, le vécu (substantif) est défini par la cohérence de son micro engendrement. C’est-à-dire par  la vitesse,  la durée, des prises d’informations, des raisonnements, des mises en mots, des enchaînements gestuels. Non pas que le vécu de l’action ne s’inscrive pas aussi dans des buts ou sous buts qui dépassent la minute, ou des variations d’états internes lents et progressifs, mais s’informer directement ou seulement à ce niveau des buts laisse invisible pourquoi la réalisation pratique des actes ou leurs échecs est engendré. Vous pouvez décrire un morceau de musique par ses grandes phases, vous pouvez descendre à des phases réduites (l’exposition du thème, une marche harmonique), mais si vous prenez le point de vue de l’exécutant, le pianiste par exemple, la réussite de son jeu, de ses actes élémentaires,  est d’abord liée à l’exécution correcte de chaque appui de touche, à l’anticipation instantanée de la position de la main et des doigts pour jouer juste la suite. On est là nécessairement dans une micro phénoménologie de l’efficience[3]. Mais comme pour les échelles des cartes géographiques dans la modalité spatiale, il existe une multiplicité possible de granularité de la description temporelle, dont chacune est cohérente avec un but informatif particulier. Ce qui paraît important c’est l’adéquation entre le niveau de détail recherché et les buts que l’on poursuit.

Pratiquement, si l’on choisit la micro-temporalité comme granularité de la description,  cela va demander d’être très attentif pour repérer les éléments qui peuvent/doivent être fragmentés pour conduire l’explicitation au niveau où on peut en saisir le déroulement effectif. Typiquement, savoir repérer les verbes d’action désignant une action globalement, permet facilement de relancer pour faire fragmenter la description et aller vers la finesse d’exécution de cette action : « et là je commence par classer les dossier », classer est un verbe d’action global, « et quand vous commencez à classer les dossiers vous commencez par quoi ?  » par exemple. La verbalisation spontanée va très rarement dans ces niveaux de détails où se situent pourtant l’expression pratique des compétences implicites et la majeure partie des causes d’erreurs. De la même façon, on va apprendre à devenir attentif aux jugements, aux qualifications globales (« c’était facile », « j’ai ramé » …) pour aller chercher les critères qui leurs donnent valeur d’informations (« à quoi vous avez reconnu à ce moment que c’était facile pour vous ?).

Ce qu’il y a d’extraordinaire c’est que le contact authentique avec le vécu passé donne accès la plupart du temps sans difficulté à ce niveau de détail. Niveaux de détail qui permettent de saisir vraiment l’intelligibilité de l’engendrement de l’action et d’en comprendre le résultat. Mais pourquoi est-ce psychologiquement possible ? Il est temps d’entrer dans la première hypothèse fondamentale relative à la mémorisation : la mémoire passive des vécus.

Je ne développe pas ici toutes les facettes qui composent simultanément un vécu, comme les différentes couches de vécu (corporel, cognitif, émotionnel, croyances, identités etc.), le point important est qu’elles sont toutes inscrites dans la micro temporalité et toutes descriptibles avec différentes granularités en fonction des besoins d’intelligibilité.

 

****

 

L’entretien d’explicitation a donc choisi en priorité de faire décrire, le vécu tel que je viens de le définir. Mais ce que je n’ai découvert que plus tard, de façon totalement imprévue, c’est une extraordinaire propriété : tout vécu s’accompagne en permanence de sa mémorisation involontaire, donc passive. Nous visons un passé dont nous sommes certains qu’il existe (il a été vécu) et qu’il a laissé des traces, et qu’il est donc potentiellement accessible.

 

3/ Le lien entre vécu et mémorisation passive : rétention et éveil des rétentions (Husserl).

 

Par le seul fait de vivre, à chaque moment singulier vécu, je suis sans cesse affecté, informé, mobilisé, de façon partiellement réflexivement consciente et de façon majoritaire dans différentes formes de non conscience. Mais pour que ma vie repose sur une continuité, pour que je me reconnaisse dans mon identité, il faut que chaque moment présent soit « retenu », fasse l’objet d’une rétention, selon les termes de Husserl qui a clairement analysé ce point (Husserl 1964, 1905).

Cette rétention est l’équivalent d’un acte involontaire de mémorisation passive permanente (passive vaut pour involontaire, au sens où je ne cherche pas délibérément à mémoriser en permanence ce que je vis, « ça » se mémorise en moi). Sans cette mémorisation passive permanente, je ne pourrais suivre une conversation, reconnaître un proche, retrouver le chemin de ma maison, me reconnaître moi-même de moments en moments. La démonstration de cette mémorisation  passive, n’a pas besoin de démarche expérimentale, elle est faite de façon saisissante par sa seule disparition, comme on peut le vivre dans le contact avec une personne atteinte par la maladie d’Alzheimer. C’est tellement inhabituel et surprenant de devoir répondre toutes les deux minutes à la même question dont la personne n’a pas mémorisée la réponse que vous lui avait déjà donnée plusieurs fois! Ou de ne pas être reconnu par un parent proche lors d’une visite. Le fondement mémoriel de notre vie consciente sur la mémoire est tellement évident, qu’il en est totalement invisible, seule sa perte nous révèle son fonctionnement constant, essentiel au déroulement de nos activités, à l’établissement de notre identité. Il existe une merveille en nous, qui n’a quasiment pas été étudiée tellement elle est toujours silencieusement présente, c’est la rétention, la mémorisation passive de notre vécu.  Non seulement elle n’a pas été étudiée, mais elle a été ignorée par la psychologie expérimentale qui ne s’est intéressée qu’à ce qui avait fait l’objet d’un mémorisation délibérée, alors que l’entretien d’explicitation s’intéresse toujours à ce qui n’a pas fait l’objet d’une telle mémorisation : le vécu.

On a donc deux conséquences :

La principale conséquence est qu’il se mémorise en nous beaucoup d’informations. Du coup, s’il est possible d’éveiller à nouveau ces rétentions, on dispose d’un gisement d’informations immense sur son propre vécu passé. Attention ! Je ne soutiens pas l’idée que nous enregistrons la totalité de ce que nous vivons, le sujet n’est pas une machine enregistreuse mécanique comme le sont une caméra ou un magnétophone. Mais il se mémorise en nous beaucoup plus d’informations que ce que nous en avons conscience.

Mais la seconde conséquence est étrange, voire dérangeante, puisque que nous ne savons pas ce que nous avons mémorisé de cette manière.  Dit autrement, notre conscience réfléchie n’est pas du tout informée de tout ce qui s’est déposé en nous du simple fait de la rétention des vécus.

Ce qui fait que la principale difficulté à accéder à ces rétentions, à les éveiller, est la croyance limitante que je ne me rappelle pas, que je ne peux pas me rappeler, puisque quand j’essaie de le faire il ne vient rien immédiatement. Bien sûr, je ne sais pas que ma manière d’essayer  (en faisant un effort de mémoire), est précisément ce qu’il faut éviter de faire, puisque cela déclenche un acte inapproprié : le rappel, et bloque l’acte approprié : l’évocation. Cette croyance négative affecte aussi facilement l’intervieweur : comment la personne interviewée peut-elle se souvenir d’un truc pareil ? Je ne vais donc pas y arriver. J’ai nommé « effroi » (Vermersch 2006) ce sentiment qui peut nous saisir devant le projet d’avoir à se rappeler d’un moment passé. En fait, toute la situation est faussée de façon invisible : je ne sais pas ce que je sais et qui pourrait devenir accessible si je savais comment m’y prendre, ou si je recevais une aide appropriée, donc je conclue de façon erronée qu’il est impossible d’y accéder. Ce qui est faux ! Pour faire plaisir, je vais faire un effort pour me rappeler quand même, je vais essayer de reconstituer, de deviner de façon plausible. Tous ces actes basés sur l’effort du rappel crée les conditions pour rendre difficile, voire impossible, l’accès au vécu passé ! Si l’on a une psychophénoménologie correcte des actes de se rapporter au passé, on voit tout de suite que les efforts conduisent immanquablement vers le rappel, qui est largement inefficace par rapport à revivre le passé. Ce revivre nécessitera l’évocation.

Il y a bien une mémorisation passive du vécu, mais pour en comprendre son éveil et sa restitution il faut distinguer deux actes très différents d’amener le passé à l’actualité : le rappel et l’évocation[4].

 

4/ Deux actes très différents de relation au passé : le rappel et l’évocation.

 

C’est le mérite du remarquable ouvrage de Gusdorf : « Mémoire et personne » (Gusdorf 1951), que d’avoir fait une revue de question très complète sur les points de vue de son époque (première moitié du 20 ème siècle) sur la mémoire. Son livre montre que l’opposition entre deux types d’actes de mémoire était déjà bien connue, familière. On distinguait ces deux acte différemment, suivant les critères qui étaient privilégiés :

–       entre une mémoire volontaire (je veux me rappeler de quelque chose) et une mémoire involontaire (mon passé se donne) ;

–       ou pour d’autres auteurs entre une mémoire sèche liée aux connaissances  et une mémoire affective, chaude (reviviscence d’émotions passées liées à mon vécu);

–       ou encore dans une idée très proche de la précédente, une mémoire abstraite (celle des concepts) et une mémoire concrète (celle de mon vécu).

Ces distinctions ont été totalement gommées/ignorées par la psychologie expérimentale. Et quand Tulving a proposé le concept de « mémoire épisodique » (Tulving, Donaldson et al. 1972), pour rendre compte de la spécificité de la mémoire des événements personnels, il n’a fait référence à aucun travaux préalables qui l’auraient informé du fait que s’il avait bien inventé le terme « épisodique » (Tulving 2009), il n’avait pas du tout inventé l’idée sous-jacente : celle de mémoire concrète.

Tout le travail accompli avec l’entretien d’explicitation nous a conduit à reconnaître et bien distinguer ces deux types d’actes, le rappel, volontaire, fait à partir d’un effort, abstrait ; et l’évocation, involontaire, sans effort, concrète, émotionnelle, basée sur le revécu. Car il y a un lien très fort entre l’acte d’évocation et le type de contenu qu’il permet d’atteindre : le vécu. L’évocation est une forme plus ou moins poussée de revécu, autrement dit de sentiment de vivre dans le passé, pas de s’en rappeler, mais d’y être à nouveau présent. Bien entendu, le terme de revécu n’est pas pris au sens strict, puisqu’il est impossible de revivre un moment passé, mais il vise à caractériser le sentiment d’être à nouveau dans le passé, de le vivre à nouveau. Cette posture n’est possible qu’avec ce qui m’est propre, intime, personnel, en bref, mon vécu. Réciproquement par le fait de poursuivre l’explicitation du vécu passé, il était incontournable que je prenne en compte l’originalité, la spécificité de l’évocation comme moyen privilégié d’accès au passé vécu. L’évocation s’est imposée à moi comme l’acte privilégié permettant de revivre un moment passé.

Pour aller plus loin, il me faut distinguer deux temps dans l’accomplissement délibéré de l’évocation involontaire : le premier est le temps d’accès au passé, autrement dit le temps de l’éveil sélectif de la mémoire passive, le second est le maintien de ce contact pour développer l’exploration du passé par un guidage de la visée attentionnelle dans le passé présentifié.

 

4.1 –  L’éveil du passé par une intention éveillante: vouloir l’involontaire.

 

L’éveil involontaire du passé comme mémoire concrète a toujours été bien connu dans son caractère imprévisible, surgissant, spontané, déclenché par un événement sensoriel. L’intérêt de ces très nombreux exemples est qu’ils démontrent que l’éveil du vécu passé est possible, que ce passé reste accessible même si on ne sait pas qu’il l’est. Dans son long exemple de l’éveil du passé par le biais du goût d’une madeleine (Proust 1987, 1929), Proust, décrit dans un premier temps le surgissement spontané du passé comme écho à une sensorialité identique entre présent et passé ; puis quand il veut approfondir cet écho du passé, il découvre le caractère inefficace et contre productif des efforts qu’il essaie de faire pour développer ce contact avec le passé, qui ne va finalement se donner plus pleinement que par un lâcher-prise, un accueil passif. On a là tous les éléments d’une méthode d’éveil, sauf que son point de départ sensoriel est imprévu et imprévisible !

L’éveil du passé est possible, il est attesté de tous temps. La mémoire passive est bien là, disponible, accessible par sa spontanéité, elle peut se redonner dans un sentiment de revécu, de présence chaude du passé. Mais si cet éveil n’était qu’aléatoire, circonstanciel, on ne serait pas beaucoup plus avancé. Ce qui est devenu intéressant, c’est que cette mémoire pouvait être éveillée délibérément. Comment ?  Pour y répondre, la démarche repose précisément sur les différences fortes entre les deux actes : rappel et évocation. Il faudra d’abord éviter tout ce qui peut mobiliser l’acte de rappel, il faudra ensuite créer les conditions du déclenchement de l’évocation, ce qui est techniquement délicat dans la mesure où il s’agit d’un acte involontaire. Il y a donc une facette technique négative : ce qu’il faut s’abstenir de faire, mais qui malheureusement vient le plus facilement en premier ; et une facette positive : le guidage par les mots de l’intervieweur d’un accueil de l’éveil du passé.

 

S’abstenir de tout ce qui pourrait induire un acte de rappel et créer les conditions de l’évocation.

 

L’intervieweur travaille avec ses mots, il est attentif à ce qu’il fait à l’autre avec ses mots, ce qu’on appelle les effets perlocutoires (Austin 1970)(Vermersch 2006). S’il existe bien deux actes différents de rapport au passé, il faut chercher à éviter tous les mots qui peuvent induire le premier : c’est-à-dire le rappel. L’acte de rappel est déclenché par une recherche volontaire dans sa mémoire. C’est cette caractéristique « volontaire » qu’il faut contourner. En conséquence, le premier point à prendre en compte est de ne jamais demander à la personne de se rappeler, ni de faire un effort de mémoire. Toute suggestion dans le sens d’un rappel va induire un effort, et exclure automatiquement le contact concret avec le passé.  Car ce n’est pas seulement qu’il y a deux actes différents, c’est de plus qu’ils sont exclusifs l’un de l’autre. Si l’un est à l’œuvre, l’autre ne peut pas l’être en même temps. Les deux postures intérieures de rapport au passé sont incompatibles, antagonistes : le rappel prend le passé comme objet atemporel, l’évocation baigne dans le passé ; le rappel induit, adopte une position dissociée, l’évocation repose sur une position subjective associée.

Le contact avec le passé comme revécu ne peut se faire par un effort volontaire. Mais alors, au-delà de ce dont il faut s’abstenir comment procéder pour produire cet éveil ?

Pour ce faire, l’intervieweur va créer les conditions favorisant l’acte d’évocation. Je dis bien « créer les conditions », puisqu’il n’est pas possible de demander directement à la personne de « se mettre en évocation », je ne peux qu’induire, susciter, le fait que la personne se rapporte à son passé sur le mode du revécu. Ce qui est exactement ce que toutes les techniques de travail de soi ont appris à créer depuis 70 ans !

Pour cela, quelques mots soigneusement choisis sont la plupart du temps suffisant. Prenons l’exemple d’une des phrases possibles que j’enseigne dans les stages de base à l’entretien d’explicitation.

Elle commence par « je vous propose », de telle façon que l’attention de la personne soit mise en attente de façon simple. Autrement dit, il faut éviter toutes les formulations compliquées qui font que l’interviewé ne sait pas au juste ce qu’on lui demande. Donc, « je vous propose, si vous en êtes d’accord … », c’est la deuxième étape : la demande de consentement. Questionner sur le vécu de l’action c’est déjà entrer dans l’intimité de la personne. Pour ce faire, il est nécessaire qu’elle y consente et qu’elle sache qu’on lui demande ce consentement, pour marquer qu’il ne va pas de soi, qu’il ne saurait en aucun cas (quelle que soit la relation existante par ailleurs : hiérarchique, personnelle, ou autre) être considéré comme acquit d’avance. Il y a des degrés d’intimité, dans l’entretien d’explicitation nous ne touchons pas aux sentiments, à l’identité, aux traumatismes, juste au vécu de l’action. Mais ce vécu m’appartient en propre et relève de mon intimité, je dois choisir de le partager avec un autre ou pas. La pratique montre que sans ce consentement le partage du vécu passé ne se fait pas.

Le pas suivant : « je vous propose, si vous en êtes d’accord, de prendre le temps … ». De prendre le temps, prépare l’induction qui va venir, dans le souci de ne pas faire pression sur la personne pour qu’elle trouve rapidement une réponse, au risque de la placer dans le projet de faire un effort pour y répondre, ce que nous voulons éviter à tout prix.

Cette séquence préparatoire se termine par « … de laisser revenir … » avant de préciser la cible. Les deux mots utilisés sont important, il ne s’agit pas d’un « faire », ce qui serait un acte volontaire qui conduirait à pratiquer un rappel, mais de laisser faire et plus précisément de laisser revenir. Il s’agit de se disposer pour que cela revienne, posture d’abandon sur laquelle je n’ai pas de prise directe quant à son résultat. Donc « laisser revenir » cherche à induire un lâcher-prise de tout effort, et à créer une disposition à accueillir ce qui va advenir, sans savoir d’avance ce qui va se donner.

J’insiste ici sur les mots utilisés, mais ils ne sont rien sans un rythme tranquille de parole, sans des pauses qui marquent, soulignent le « prendre le temps », sans la mise en place corporelle, gestuelle de la relation, de la distance physique juste, de la place. La communication est tout autant une prise en compte de la dimension non verbale.

Ce type de phrase a des effets inducteurs avérés puissants, tout ce qui est parasite a été éliminé, chacun des mots est choisi pour son effet inductif. Pour autant les effets perlocutoires ne sont pas mécaniques, il ne produisent leurs effets que si le consentement est là, que si le contrôle du résultat est abandonné, ou mis en retrait (cf. L’article de Nadine Faingold dans ce numéro, pour un bon exemple de contrôle bloquant le laisser venir). On peut être étonné du décalage entre la simplicité des formulations utilisées et la puissance de leurs effets. La mise au point de ce type de formulations rejoint toutes les compétences qui se sont développées depuis le développement des techniques de psychothérapies, de développement personnel depuis soixante dix ans (gestalt, rêve éveillé dirigé, focusing, hypnose ericksonnienne, PNL, relaxation, neuro-langage, dialogue interne, etc …). C’est un trait constant de toutes les techniques mises au point dans la pratique de l’accompagnement et du travail sur soi que le langage utilisé semble (à une personne qui n’est pas en cours d’adressage) extrêmement anodin. Le langage est conçu pour guider l’attention de la personne vers elle-même, par pour qu’elle prenne les formulations comme objet de pensée. Et quand la personne se laisse guider par les mots, alors elle peut très facilement changer d’état, changer de rapport à elle-même. Il y a là un immense champ d’expertise pratique des effets perlocutoires (qu’est-ce que je fais à l’autre avec mes mots) qui est resté ignoré des linguistes, comme des psychologues de laboratoire. Je n’ai fait que m’y former et transposer dans la pratique de l’entretien d’explicitation et ses buts spécifiques, qui ne sont ni thérapeutique, ni d’aide au changement, mais bien de recueil d’informations descriptives, mais bien des buts de chercheurs et de praticiens.

 

Induire une intention éveillante

 

On a donc une première étape qui cherche à créer les conditions pour lancer une intention qui vise l’éveil d’un moment passé singulier. Mais une fois créé cette disposition d’accueil, qui prépare de façon privilégiée à la mise en œuvre de l’évocation, il faut donner un but, une cible à cette activité, tout en conservant soigneusement le souci de ne pas pousser vers l’effort volontaire et sa conséquence immédiate : la mise en œuvre intempestive de l’acte abstrait du rappel.

La phrase que j’enseigne ajoute donc encore deux formulations : la première délimite une cible dans le passé, la seconde prépare la suite pour aller vers la mise en place de l’entretien.

« Je vous propose, si vous en êtes d’accord, de prendre le temps de laisser revenir un moment où vous faites x, (ou bien un moment important quand vous faisiez x) …. Et vous me faites signe quand vous y êtes …. »

Commençons par la fin de la phrase, « Et vous me faites signe … quand vous y êtes …. »,  elle permet simplement de clarifier comment la personne va revenir vers vous après un temps de silence, d’accueil de ce qui se donne du passé. Dans ce temps d’accueil, on ne peut rien, sinon rester présent à la personne, l’émergence qui va se faire en elle s’accompagne d’absorption intérieure[5] signe que l’intention travaille en elle. Il lui est à nouveau suggéré indirectement, qu’elle a le temps d’y être, puisque c’est d’elle que viendra le signal de la suite. Si le résultat n’est pas obtenu, l’intervieweur va demander au bout d’un moment : qu’est-ce qui se passe quand vous laissez revenir un moment où vous faisiez x ?  Si la personne hésite devant plusieurs possibilités, il est simple de lui suggérer d’en choisir une.

Mais avant ce final, nous avons rajouté « un moment où vous faisiez x », ou en rajoutant un critère «  un moment important où … ». Nous délimitons ainsi une cible à l’intention, il y a bien une visée, un but, mais il n’est pas défini étroitement, il ne l’est que par des critères qui cernent un espace de possibles pertinents. Dans les préalables de l’entretien, un but commun a été défini, et le type d’activité visé, le critère qui lui est attaché, a été négocié. S’il s’agit simplement pour un enseignant de faire le débriefing de la réalisation d’un exercice, la cible est évidente : c’est l’exercice en question ; s’il s’agit d’une analyse de pratique, il sera important d’ajouter un critère permettant qu’un tri se fasse parmi de nombreuses situations vécues comparables ; s’il s’agit d’une visée de recherche, la proposition peut être plus ouverte, vers ce qui illustre le mieux l’activité que l’on veut étudier. L’important est de formuler une visée à la fois ouverte, au sens où elle n’oblige pas le sujet à se rapporter à ce qu’aurait prédéfini l’intervieweur, et délimitée par un intérêt qui se décline par un lieu, un moment, un type d’activité, un critère attaché à ce moment, de telle façon que ce qui va venir en réponse soit dicté par l’infraconscient. On cherche à solliciter une émergence d’un moment passé, de telle façon qu’il se donne, non pas qu’il soit cherché. Le fait qu’il ne soit pas cherché volontairement est la condition pour que le moment qui vient le soit sur le mode du revécu. Et ça fonctionne très bien, alors que cela peut sembler totalement aléatoire.

Dans cette seconde étape, il s’agit de résoudre la contradiction apparente qui est de déclencher de façon délibérée (volontaire) un acte involontaire : l’évocation. Le terme  « Intention », est ici pris dans le sens de projet volontaire, de poursuite d’un but délibéré. Elle est qualifiée d’éveillante, parce que cette intention quoique volontaire accepte de laisser advenir une réponse a priori inconnue, autrement dit, accepte de ne pas savoir d’avance ce qui va se donner, et attend la réponse dans un mouvement d’ouverture passive. Je veux quelque chose, sans y mettre ma volonté pour produire la réponse, mais en laissant fonctionner les associations. Il y a donc un moteur : l’intention, et une manière de le mobiliser qui est passive, c’est-à-dire dans l’attente de la réponse qui va être éveillée.

Le fonctionnement d’une intention éveillante n’est pas limitée à l’éveil de la mémoire passive, elle est disponible chaque fois que je cherche/souhaite une réponse créative dont j’ignore la nature a priori. Par exemple dans un rêve éveillé dirigé quand on propose à la personne de « rencontrer un vieux sage », ou de découvrir « son animal de pouvoir », ou d’apercevoir « une maison », à chaque fois il est lancé une demande dont on espère qu’elle sera révélatrice d’informations nouvelles pour la personne. Car il ne connaît pas d’avance l’apparence de ce vieux sage, de cette maison, ou de l’animal qui vient en réponse à l’intention. De même, quand dans la technique du focusing, en réponse à une question soigneusement formulée, on se tourne vers le ressenti sensoriel qui est censé y faire écho, je me met à l’écoute de ce ressenti dans une intention qui découvre ce ressenti. Formuler la question a pour effet de lancer une intention qui a pour projet de laisser advenir une réponse corporelle pertinente en lien avec la question. Je ne peux pas contrôler a priori la pertinence de ce lien, je ne peux que lancer l’intention.

 

C’est beaucoup plus facile à mettre en œuvre quand on est guidé par quelqu’un. Quand on le fait tout seul comme c’est le cas dans l’auto-explicitation, il y a le risque de se retrouver piégé par son propre mental, qui n’arrive pas à accepter l’oxymore de vouloir se demander de l’involontaire.

 

–       Le passé comme revécu : déplacer l’attention dans le passé.

 

Maintenant que nous avons réussi à faire en sorte que la personne entre en contact avec un moment de son passé (pas « se souvenir », attention aux mots qui peuvent nous enfermer dans des représentations erronées), ayant vérifié qu’elle est bien en contact (signes non verbaux de l’évocation, adressage en je), ayant été attentif au caractère spécifié de ce moment (indicateurs verbaux de la singularité), il est alors possible de guider la personne dans l’exploration de son moment passé.

Le paradoxe est qu’il semble que malgré que nous soyons en pleine activité de mémoire, je soutiens qu’il n’en est rien. Je ne suis pas dans le souvenir, je suis dans le revécu. Dire que c’est du souvenir relève d’un point de vue en troisième personne, d’un point de vue convenu, basé sur les poncifs des concepts de la mémoire tels qu’on les utilise en troisième personne. Subjectivement, dans un point de vue en première personne, la personne n’est pas en train de se souvenir, elle est en train de vivre dans son passé, elle est « retournée » dans son passé, et tout doit être fait pour ne pas la détourner de cette posture. Il faut alors savoir la guider  dans le parcours de ce passé, sans lui demander de faire des efforts [6]! Comment ?

Là encore, il y a ce qu’il faut éviter, qui est en même temps ce qui vient le plus spontanément, et ce qu’il faut faire, qui est largement contre intuitif comme toutes les formulations inventées depuis plus d’un demi siècle par les praticiens de la relation, et doit faire l’objet d’une approche expérientielle (être soi-même dans l’expérience pour en comprendre les effets à partir de son propre vécu) et d’un véritable apprentissage des formulations et de l’observation fine de leurs effets.

Le déroulé du questionnement n’a pas besoin d’être systématiquement pré-ordonné[7], il n’est pas nécessaire de traiter chaque étape dans l’ordre direct (le début, puis la première étape etc.), ou comme le préconise l’entretien cognitif (Fisher and Geiselman 1992) en ordre inverse (la fin, puis ce qui précède etc.). Fondamentalement, on déroule le questionnement à partir de ce qui se donne spontanément au départ, puis on guide, on déplace, on fige momentanément le rayon attentionnel, soit vers ce qui précède, soit vers ce qui suit, soit en restant sur le moment mais en le faisant fragmenter dans ses composants plus élémentaires, soit en relançant sur les prises d’informations qui fondent le jugement, la décision, le changement exprimé.

Guider, c’est guider le rayon attentionnel de la personne …

 

En arrière plan, l’intervieweur est toujours en train d’évaluer le degré de complétude de la description relativement au déroulement temporel, il est tout le temps en train d’apprécier si ce qui est dit est bien au niveau de détail qui le rend intelligible ou s’il ne faut pas inciter à fragmenter ; encore plus en arrière plan, il évalue sans cesse le fait que l’adressage reste bien en première personne, que le caractère singulier du vécu ne s’est pas dissous dans une forme de généralisation. Mais toutes ces activités d’évaluation simultanées ne se traduisent pas par une systématisation ordonnée du questionnement. Le questionnement suit, approfondit, relance à partir de ce qui est dit. La cohérence sous jacente est de maintenir la personne dans l’acte de revécu, dans un contact chaud, intime, avec le vécu passé, et de « simplement » déplacer son attention au sein de ce revécu. Ce qui veut dire qu’il faut à tout prix éviter les relances qui vont faire sortir la personne de ce lien intime avec le passé. Toute question qui va conduire à prendre le passé comme objet de pensée, de jugement, de commentaires va sortir la personne de la posture de revécu. Par exemple, des questions rationnelles, des demandes d’explications, même l’utilisation des « donc », ou encore des formules apparemment banales du genre « qu’est ce que vous en pensez ? », « comment vous le sentez ? », toutes ces formulations vont avoir pour effet de détacher la personne du contact intime avec le passé et la déplacer vers une autre activité cognitive que le revécu.

 

/ La cohérence de l’entretien d’explicitation

 

Je n’ai pas cherché à détailler toutes les techniques disponibles pour conduire une exploration détaillée d’un vécu passé. J’ai choisi aussi (par manque d’espace) de ne pas présenter d’exemples commentés, on en trouvera de très nombreux dans la revue Expliciter. Il n’est pas possible d’enseigner la natation par correspondance, seul le fait d’entrer dans l’eau permettra d’apprendre à nager. Tout chercheur, mobilisant l’exploration de la subjectivité dans un point de vue en première/seconde personne (Vermersch 2014) doit devenir lui-même un pratiquant expert dans la visite et l’exploration de son monde intérieur.

Le fil conducteur que j’ai suivi est simple, j’ai rejeté les données de la psychologie expérimentale parce qu’elle ne s’est jamais intéressée qu’au constat des performances spontanées, alors que ce qui m’intéresse c’est le dépassement des limites constatables.

Ce dépassement repose sur le fait que l’on s’intéresse au vécu, défini dans sa micro phénoménologie, donc au niveau de détail où l’on peut saisir son efficience. S’intéressant au vécu, on ouvre la porte à un gisement d’informations dont on ne connaît pas les limites, sinon qu’elles sont bien plus vastes que ce que l’on croit pouvoir se souvenir. Le point important est que cette mémoire passive peut être éveillée et se redonner sous la forme, non pas d’un souvenir, mais d’un revécu grâce à la mobilisation de l’acte d’évocation. Produire cet éveil du passé, guider le rayon attentionnel dans ce passé, se fait d’un bout à l’autre par l’utilisation précise et délicate d’injonctions qui induisent les conditions propices et aident la personne à explorer son propre passé et ainsi l’amener à la conscience réfléchie et à la possibilité de le verbaliser. La majeure partie des formulation spontanées, qui traduisent directement les buts que l’on a légitimement en tant qu’intervieweur sont contre productives. Tout l’art de l’utilisation des relances, inventé, mis au point par les praticiens de la relation, consiste à formuler des propositions qui induisent, qui créent le résultat recherché, pas à demander ce résultat. Ces relances n’ont rien d’extraordinaire à première vue, elles ne sont qu’un tissu de banalités, mais elles produisent des effets perlocutoires déterminés et ont supprimés tout ce qui empêche de les atteindre. Ce n’est pas moi qui les ait inventé, je n’ai fait que m’y former et les adapter à l’aide à l’explicitation micro phénoménologique du vécu.

 

Postface : Mémoire et entretien d’explicitation : dépasser la fascination de la remémoration !

 

Je viens d’écrire ce long article, qui va devenir un chapitre de livre, sur les rapports entre l’entretien d’explicitation et la remémoration du vécu. Pourtant cela me paraît quasiment anecdotique ! Juste une façon de se prêter à une demande et l’occasion, de reformuler quelques idées sous un nouvel angle. Mais ce n’est pas ce thème qui me paraît le plus important pour l’avenir, même si je comprends bien que de vouloir établir de façon beaucoup plus systématique la validité de cette aide à la remémoration puisse légitimement passionner des chercheurs. Cela n’a jamais été mon cas. Pourvu que ça marche de façon satisfaisante, pourvu que l’on ait une compréhension satisfaisante — même incomplète — de pourquoi ça marche, ça me suffit. Il y a tellement d’autres thèmes plus intéressant à explorer !

J’aperçois plusieurs pistes plus stimulantes : les effets perlocutoires, la structure universelle des vécus, le développement d’une psychophénoménologie !

L’entretien d’explicitation et les effets perlocutoires :

Les effets perlocutoires sont les outils essentiels de la pratique de l’entretien d’explicitation, réciproquement l’entretien d’explicitation est l’instrument privilégié pour les étudier. Le dénominateur commun est la prise en compte du point de vue en première personne visant une action finalisée (qui a un but) et productive (qui vise un résultat), la capacité à s’informer de la subjectivité efficiente au niveau micro phénoménologique.

L’entretien d’explicitation n’est rien sans une science des effets perlocutoires produits sur la subjectivité de l’autre. Tout mon texte est parcouru d’indications sur les mots à éviter, les expressions à privilégier, avec à chaque fois une indication sur les effets subjectifs recherchés ou ceux que l’on souhaite à tout prix éviter. Avoir cette clarté d’intention n’est possible que sur la base d’une microphénoménologie des actes d’accès au passé, des contraintes à prendre en compte pour rester en contact avec le passé sur le mode du revécu. Sans une connaissance en première/deuxième personne de ces actes et des effets des mots sur leurs modulations il aurait été impossible de les intégrer clairement dans une technique d’entretien. Du coup, l’entretien d’explicitation me paraît réciproquement l’instrument le plus adéquat pour explorer ces effets perlocutoires, ils ne peuvent être intimement connus que par le témoignage de l’intervieweur sur ses intentions perlocutoires (que veut-il produire comme effet sur l’autre), qui relève uniquement d’un accès en première personne , puis par la comparaison entre son expression et ses intentions, suivis de la comparaison entre les effets attendus et les produits. De manière complémentaire, on pourra documenter par explicitation les attentes de l’interviewé, la réception des mots de l’autre (qu’est-ce qu’il en comprend, comment il les interprète), et ce que cela produit comme effet sur lui. C’est typiquement ce que nous avons commencé à documenter par les commentaires qui explicitent le monde intérieur de chacun au fil de l’entretien.

Tous les métiers de la relation utilisent sans cesse les effets perlocutoires, tous les professionnels ont mis au point des pratiques empiriques, il serait temps d’étudier dans le détail ces effets, et cela n’est possible que par un moyen de les documenter, que par l’accès au point de vue en première personne de celui qui cherche à les mobiliser et de celui qui en est la cible.

 

La structure universelle de tous les vécus :

 

La remémoration n’est qu’un moyen nécessaire pour documenter les vécus, mais le guidage de la description repose non pas sur la mémoire, mais sur la connaissance de la structure a priori des vécus. Il est tout aussi important de comprendre quoi questionner, sur quoi relancer, à quel moment fragmenter, que d’en avoir la mémoire. Si les questions ne sont pas pertinentes, mémoire ou pas, l’information ne sera pas mise à jour. Or, l’informateur n’a généralement pas la maîtrise de l’espace catégoriel de la description de son propre vécu. Il est comme un peintre débutant à qui l’on demande de faire un portrait, il a le modèle devant les yeux, en ce sens il le voit, mais il ne sait pas traiter l’information qui compose la structure d’un visage, en ce sens, il ne le voit pas. Le rapport spontané à son vécu est tout autant naïf, il doit être relayé par une connaissance construite de la structure du vécu.  

 

Mais précisément, pour mener à bien l’explicitation d’un vécu, il  ne suffit pas d’avoir les bons outils, il faut savoir où l’on va, ce que l’on attend, les critères de l’atteinte des buts de l’explicitation. J’ai développé depuis le début une analyse de la structure universelle de tous les vécus finalisés, qui sert en permanence de référence à l’écoute et à l’accompagnement de l’interviewé. La difficulté principale est que l’on ne peut prescrire l’ordre et la granularité de la description, ce serait contradictoire avec l’incitation à laisser venir le revécu comme il se donne. Il faut donc accueillir ce qui se donne, dans l’ordre spontané où il se donne, au niveau de granularité spontané avec lequel il s’exprime ; et à partir de là, relancer pour aider à l’expression des détails fonctionnels, fixer sur un moment pour fragmenter les étapes de réalisation, réaiguiller pour passer de la formulation d’un jugement vers les critères qui le sous-tendent etc. Tous les vécus sont pris dans une structure temporelle asymétrique, cette structure est organisée par des étapes, elles-mêmes réalisées par des actions élémentaires qui se succèdent. C’est un guide permanent de savoir dans quelle mesure la structure temporelle se complète, repérer ce qui manque encore. Pour cela, on a une organisation qualitative universelle : chaque vécu finalisé a un début, une fin, une succession qui conduit de l’un à l’autre. Mais dés que le début est précisé, la question de la pertinence de l’ante-début se pose (c’est souvent un moment de préparation qui détermine en fait l’organisation de la suite) ; ou bien dès que la fin est clarifiée, l’importance de la post-fin doit être appréciée (souvent l’action ne s’arrête pas à son résultat, des conséquences immédiates sont à prendre en compte en plus, des aspects de rangements, de gestion des relations sont présentes).

L’aide à l’explicitation ne repose pas seulement sur un guidage vers un rapport au passé et une fragmentation de la description, il repose sur le fait que l’intervieweur a une grille de lecture de la structure temporelle universelle du déroulement de toute action possible : que lorsqu’une action, ou une micro action commence elle est nécessairement précédé d’une prise d’information actuelle ou passée qui détermine le choix de cette action ; que lorsque un action cesse pour passer à une autre, il y a eu une prise d’information qui a servit de critère d’arrêt ; que le choix d’une action après en avoir cessé une, est déterminée par des informations. Que lorsqu’il a un jugement exprimé il sait immédiatement qu’il faut obtenir les critères qui fondent ce jugement ; que lorsqu’il a un qualificatif unique, il faut en déployer les qualités plus élémentaires ; que lorsque il a un verbe d’action isolé, c’est la porte ouverte à faire fragmenter l’action nommée en ses composantes élémentaires.

Sans cesse un intervieweur expérimenté fait une analyse de la tâche en même temps qu’il écoute et questionne, il a des attentes en structure, parce qu’il sait identifier la structure de toute action et cela lui sert de guide. Toutes les erreurs que nous avons pu constater après coup dans la lecture de protocoles, reposent sur la perte de cette vision régulatrice de l’organisation en structure de tout vécu : perte du déroulement temporel, non prise en compte de l’articulation prise d’information/action, cécité sur les transitions etc … L’entretien d’explicitation n’est pas seulement une technique d’aide à la remémoration du vécu, il est une vision de l’organisation des vécus, il est articulé sur une psychophénoménologie du vécu.

Et réciproquement, nous avons besoin d’une micro phénoménologie des vécus pour découvrir et comprendre la dimension subjective de la cognition,

Cependant, même avec un savoir pratique de l’accès au revécu, même avec une compréhension de la structure universelle de tous les vécus, on peut se retrouver en difficulté pour conduire un entretien d’explicitation. Quand on est en situation de recherche, sur une facette de la subjectivité que l’on n’a jamais questionnée, sur laquelle il n’y a pas déjà eu un travail d’exploration préalable, alors on peut se retrouver dans la situation de ne pas savoir quoi questionner, de ne pas savoir quoi décrire. Ou plutôt, de se retrouver dans une forme d’échec plus ou moins total, étape préalable à la découverte, à l’invention, de l’espace catégoriel qui permettra d’identifier de quoi est composé le vécu que l’on cherche à faire décrire. Nous avons connu cette difficulté quand nous avons voulu pour la première fois faire décrire l’acte d’évocation ou le guidage de l’attention, ou encore les micro transitions. La maîtrise de l’entretien d’explicitation, n’est pas la maîtrise de l’espace catégoriel de la totalité des formes de l’expérience subjective ! Beaucoup, beaucoup, reste à faire, puisque la psychologie s’est interdite ce domaine d’étude depuis le début de sa création comme discipline scientifique !

 

L’entretien d’explicitation dans ses fondements !

L’entretien d’explicitation n’est pas juste ancré dans l’évocation du passé ou dans la prise de conscience, il est d’abord et avant tout un moyen de décrire le vécu, le vécu dans sa dimension finalisée (subordonnée à un but).

En ce sens, il n’est pas une technique d’entretien en général, il n’est pas conçu pour n’importe quel usage. Il n’est pas fait du tout pour recueillir des opinions, des représentations, des savoirs, des projets. Il n’est pas conçu pour juste aider la personne à s’exprimer en général, il n’a pas d’objectifs thérapeutiques. Il est fait pour connaître l’action dans toutes ses dimensions : matérielles, matérialisées, intérieure.

Le seul moyen de connaître les actions internes est de demander à celui qui les a produit/vécu de nous les décrire. On peut en partie les deviner à partir des observables, les inférer, mais seule la personne qui l’a vécu peut l’attester (elle peut, ce qui ne veut pas dire qu’elle saura le faire spontanément et sans aide à la description !).

L’entretien d’explicitation est une technique spécialisée dans la micro phénoménologie de l’action vécue. Et c’est exactement cette information dont ont besoin aussi bien les praticiens : enseignants, formateurs, entraîneurs, ergonomes, que les chercheurs intégrant la prise en compte de la cognition, quelques soient leurs spécialités (sport, art, soin, pédagogie, travail etc). La micro phénoménologie n’est qu’une manière de désigner ce qui apparaît au sujet (c’est ce qui en fait une phénoménologie ; est un phénomène ce qui m’apparaît), et qui peut être caractérisé au degré de finesse qui est cohérent avec la causalité psychique de cette action (ce qui définit le niveau micro). Cependant, si nous ne visons jamais à recueillir des opinions ou des représentations, l’objectivation des actes permettra d’inférer les opinions et les représentations qui sous-tendent les actes (cf. L’exemple de Piguet, Avez-vous lu Jean-Claude Piguet ? Vermersch 1993 : la charité n’est charité que lorsqu’elle est charité ; autrement dit n’est charité que l’acte de charité effectivement accomplit, les pensées sur la charité, les paroles sur la charité, ne sont pas la charité).

L’entretien d’explicitation est au service d’une psychologie de la cognition, il s’inscrit dans la part que peut jouer une psycho phénoménologie, c’est-à-dire la part qui documente la cognition du point de vue en première personne et en seconde personne dans le projet élargit d’une psychologie complète prenant en compte aussi bien l’observation externe et interne.

 

 

 

 

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[1] L’analyse de la tâche est prescriptive, a priori, elle décrit la tâche telle qu’elle devrait être réalisée ; l’analyse de l’activité est un constat opéré sur le terrain par l’observation d’un opérateur de comment la tâche est réalisée effectivement. Mais dans les deux cas, il s’agit de s’intéresser de façon détaillée à la suite des actions matérielles et mentales (y compris les prises d’informations) pour déterminer l’engendrement du résultat d’une action finalisée.

[2] A noter, que depuis il y a eu une multiplication de techniques d’entretien, mais aucune (à ma connaissance) qui ait pour but de faire décrire finement le vécu de l’action comme le fait l’entretien d’explicitation.

[3] J’utilise le concept d’efficience pour cibler les éléments de l’activité qui sont actifs, efficaces, producteurs, moteurs, j’ai toujours en tête que toute action est engendrée, produite, incarnée, et que pour la comprendre, il faut la décrire au bon niveau de détail. Niveau que relativement aux pratiques habituelles on peut qualifier de micro descriptif ou micro phénoménologique, sauf qu’il n’est pas micro en soi, mais ajusté à la saisie de l’efficience.

[4] Je ne traite pas ici de la totalité des modes de présence du passé, la mémoire implicite, procédurale, automatique, est par exemple une autre mémoire invisiblement présente, mais efficace.

[5] Typiquement, elle arrête de vous regarder, et ses yeux décrochent, signe qu’elle est plus occupée par ce qui se passe dans son monde intérieur, que par la relation. C’est le signe d’une absorption, c’est-à-dire d’une prédominance de l’intérêt vers l’intérieur. Inversement, si dans ce moment là, elle ne vous quitte pas des yeux, et vous adresse autant par le regard que par la parole, il est peu probable qu’elle soit passée dans un lâcher prise, condition de l’accès au revécu. A noter que les signes d’absorption ne sont pas réservés aux états hypnotiques comme certains auteurs ont tendance à le dire, (Lifshitz, M., et al. (2013). « Hypnosis as neurophenomenology. » Frontiers in human neuroscience 7.

mais est le signe commun de toutes les activités qui privilégient l’espace intérieur : relaxation, méditation, prière, rêve éveillé dirigé, évocation.

 

[6] Il est à noter que contrairement à ce que certains auteurs soutiennent, on est pas du tout dans le cadre d’une transe hypnotique cf.  Ibid.

[7] Je n’ai pas la place dans cet article de développer des exemples, mais on en trouvera de très nombreux dans la revue Expliciter, téléchargeable à partir du site grex2.com.

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2 Commentaires pour “L’entretien d’explicitation et la remémoration (2)

  1. Merci Pierre pour cet texte qui met bien en évidence tous les actes que l’interviewer accomplit et en même temps la nécessité d’un apprentissage de ceux-ci.
    Je suis intéressée pédagogiquement par la façon dont tu relies croyance limitante et le fait que notre conscience réfléchie n’est pas du tout informée de ce qui s’est déposé en nous.

    Enfin accepterais-tu de développer: « le rappel prend le passé comme objet atemporel »?

    Amitiés

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  2. Magali Boutrais

    Ah ! Voilà la suite du premier épisode que j’attendais. Cela tombe à point nommé pour me permettre d’écrire ce qu’il me reste à écrire de ma thèse (sur le vécu et l’EdE). Merci Pierre.
    Ce texte provoque plein d’effets perlocutoires en moi, nous en parlerons en juin !

    Reply

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