Descartes et l’invention de l’inconscient selon White

Page 47

Postuler l’existence de deux domaines séparés de l’être,  dont l’un se caractérise par la conscience, comme l’a fait Descartes, et peut-être bien l’un des faux pas les plus lourds de conséquences de l’esprit humain. Si admirable qu’ait été le génie de Descartes, et si féconde qu’ait été l’approche dualiste, la prétention de Descartes à la clarté fait de lui le représentant typique de la mauvaise foi de ce dualisme. Notre étude a pour objet le développement du concept de « processus mentaux inconscients » comme première correction de ce faux pas cartésien, ce qui signifie que l’on dénie l’existence d’un domaine indépendant qui serait caractérisé par la conscience.

Citations tirées de « l’inconscient avant Freud », de L. White Page 49

« Avant que Descartes ne définissent nettement le dualisme, il n’y avait aucune raison de faire de l’existence possible du psychisme inconscient un domaine séparé de l’esprit. Beaucoup de penseurs religieux et contemplatifs avaient tenu pour acquise l’existence de facteurs échappant à la conscience  immédiate mais l’influençant.  …  Avant qu’on ait essayé (avec le succès apparent) de choisir la conscience comme l’attribution déterminant du mode d’être indépendant appelé esprit, il n’y avait pas lieu de forger l’idée d’esprit inconscient pour corriger provisoirement ce choix.  C’est seulement après Descartes que nous voyons d’abord l’idée puis le terme « d’esprit inconscient » s’introduire dans la pensée européenne.

La pensée antique qui voulait que des instances à la fois divines et physiques exercent une influence sur l’esprit n’avaient rien d’extraordinaire ; cela n’a paru philosophiquement génant qu’à partir du moment où Descartes a amené un certain nombre de penseurs à partager sa conception selon laquelle le psychisme conscient devait être mis à part de tout le reste. Peut-être une partie de l’attrait exercé par les idées de Freud a-t-elle tenu au fait qu’il s’est efforcé, plus qu’aucun de ses prédécesseurs, de remédier aux effets nocifs de ce dualisme dans lequel, depuis le XVIIe siècle, était tombée la pensée de la majorité des Européens cultivés.

Ainsi l’aspect le plus profond de l’emprise de Freud sur beaucoup d’esprit n’a peut-être pas grand-chose à voir avec ces découvertes scientifiques, avec la sexualité, la libido, ou tout autre particularité de l’inconscient. Mais Freud a donné la possibilité au sujet conscient d’échapper à son isolement, et à l’individu de relâcher la tension de sa conscience de soi solitaire en s’abandonnant à l’organique et à l’universel. On peut exprimer en termes philosophiques ce profond attrait : en appelant l’attention sur les processus mentaux inconscients, Freud a permis à l’Occident d’améliorer les relations de l’individu-sujet à la nature-objet, dans la vie quotidienne du commun des mortels comme dans la pensée clinique et universitaire. Je ne vois pas d’autre manière de comprendre la séduction qu’exerce le nom, les idées et les écrits de Freud sur tant de gens des pays de langue anglaise. Il nous a permis de reconnaître le besoin et de trouver la possibilité d’échapper à un clivage moral et intellectuel néfaste qui a été une source de difficultés pour tous les individus et toutes les cultures qui ont cédé à l’attrait de ce trop facile bouleversement de l’ordre de l’expérience.

Aucune difficulté n’a été aussi grave et aussi tenace que celle que la raison s’est créée en séparant à la légère le moi conscient de tout le reste. La recherche impatiente de l’ordre a conduit ici au désordre. »

Pas mal, non ? La grande faute de Descartes ! Faut l’écrire ! Cette belle idée que l’on n’avait pas besoin du concept d’inconscient avant d’avoir développé une conception de la conscience qui exclue le reste … La relativisation de l’influence de Freud à la libération de pouvoir à nouveau penser la place de l’inconscient ! 

 

Print Friendly

Page 47

Postuler l’existence de deux domaines séparés de l’être,  dont l’un se caractérise par la conscience, comme l’a fait Descartes, et peut-être bien l’un des faux pas les plus lourds de conséquences de l’esprit humain. Si admirable qu’ait été le génie de Descartes, et si féconde qu’ait été l’approche dualiste, la prétention de Descartes à la clarté fait de lui le représentant typique de la mauvaise foi de ce dualisme. Notre étude a pour objet le développement du concept de « processus mentaux inconscients » comme première correction de ce faux pas cartésien, ce qui signifie que l’on dénie l’existence d’un domaine indépendant qui serait caractérisé par la conscience.

Citations tirées de « l’inconscient avant Freud », de L. White Page 49

« Avant que Descartes ne définissent nettement le dualisme, il n’y avait aucune raison de faire de l’existence possible du psychisme inconscient un domaine séparé de l’esprit. Beaucoup de penseurs religieux et contemplatifs avaient tenu pour acquise l’existence de facteurs échappant à la conscience  immédiate mais l’influençant.  …  Avant qu’on ait essayé (avec le succès apparent) de choisir la conscience comme l’attribution déterminant du mode d’être indépendant appelé esprit, il n’y avait pas lieu de forger l’idée d’esprit inconscient pour corriger provisoirement ce choix.  C’est seulement après Descartes que nous voyons d’abord l’idée puis le terme « d’esprit inconscient » s’introduire dans la pensée européenne.

La pensée antique qui voulait que des instances à la fois divines et physiques exercent une influence sur l’esprit n’avaient rien d’extraordinaire ; cela n’a paru philosophiquement génant qu’à partir du moment où Descartes a amené un certain nombre de penseurs à partager sa conception selon laquelle le psychisme conscient devait être mis à part de tout le reste. Peut-être une partie de l’attrait exercé par les idées de Freud a-t-elle tenu au fait qu’il s’est efforcé, plus qu’aucun de ses prédécesseurs, de remédier aux effets nocifs de ce dualisme dans lequel, depuis le XVIIe siècle, était tombée la pensée de la majorité des Européens cultivés.

Ainsi l’aspect le plus profond de l’emprise de Freud sur beaucoup d’esprit n’a peut-être pas grand-chose à voir avec ces découvertes scientifiques, avec la sexualité, la libido, ou tout autre particularité de l’inconscient. Mais Freud a donné la possibilité au sujet conscient d’échapper à son isolement, et à l’individu de relâcher la tension de sa conscience de soi solitaire en s’abandonnant à l’organique et à l’universel. On peut exprimer en termes philosophiques ce profond attrait : en appelant l’attention sur les processus mentaux inconscients, Freud a permis à l’Occident d’améliorer les relations de l’individu-sujet à la nature-objet, dans la vie quotidienne du commun des mortels comme dans la pensée clinique et universitaire. Je ne vois pas d’autre manière de comprendre la séduction qu’exerce le nom, les idées et les écrits de Freud sur tant de gens des pays de langue anglaise. Il nous a permis de reconnaître le besoin et de trouver la possibilité d’échapper à un clivage moral et intellectuel néfaste qui a été une source de difficultés pour tous les individus et toutes les cultures qui ont cédé à l’attrait de ce trop facile bouleversement de l’ordre de l’expérience.

Aucune difficulté n’a été aussi grave et aussi tenace que celle que la raison s’est créée en séparant à la légère le moi conscient de tout le reste. La recherche impatiente de l’ordre a conduit ici au désordre. »

Pas mal, non ? La grande faute de Descartes ! Faut l’écrire ! Cette belle idée que l’on n’avait pas besoin du concept d’inconscient avant d’avoir développé une conception de la conscience qui exclue le reste … La relativisation de l’influence de Freud à la libération de pouvoir à nouveau penser la place de l’inconscient ! 

 

Print Friendly

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.