Langage et conscience par Maryse Maurel à partir de Bitbol

Langage et conscience (billet invité de Maryse Maurel)

Après avoir papillonné dans le livre de Michel Bitbol La conscience a-t-elle une origine ? , j’en reprends la lecture dans l’ordre des chapitres. Je lis donc la question 1 : quel langage pour la conscience ?

Dans ce chapitre je retiens que « … le langage dans son maniement ordinaire convient mal pour cerner la question de la conscience … ». Pour différentes raisons,.

D’abord le langage signifie et dans ce cas, cela peut être un défaut, une contrainte, il nous prescrit « des renoncements à notre insu, c’est le réseau d’évidences partagées de de certitudes inquestionnées qui s’imprime en creux dans les règles limitatives de son bon emploi ». De plus, « en accomplissant l’acte de nommer, y compris lorsque je nomme l’expérience consciente, je vous pousse en avant, je vous attire autre part, je vous lance dans un futur proche, je fais mine de vous demander de rétrécir votre champ attentionnel et d’aller chercher quelque chose que vous n’avez pas directement sous la main ». Toutefois « … l’expérience n’est pas ailleurs ; elle est plus ici que quoi que ce soit d’autre ; plus ici que tous ses contenus, plus ici que quoi que n’importe quelle chose que l’on pourrait nommer ; plus ici encore que l’ici spatial ». L’expérience n’est pas en avant non plus qu’en arrière, elle est entrelacée à la présence.

Un autre défaut du langage est le jeu des contrastes et différences qui lui est consubstantiel. Impossible de trouver quelque chose à mettre en contraste avec l’expérience consciente.

« … utiliser le langage, c’est accepter de se décentrer, de se déactualiser pour prendre élan vers le foyer idéal d’un possible accord universel ».

J’ai maintes fois éprouvé, en étant A dans des entretiens avec ou sans dissociées, ou dans des  autoexplicitations, cette impossibilité à verbaliser au plus près de ce que je contacte, et la nécessité de faire quand même la mise en mots puisque c’est le seul moyen à ma disposition pour partager mon expérience avec les autres.

D’où mon manque de soin à choisir mes mots, comme si de toutes façons, quoique je fasse, il seraient trop approximatifs de ce dont je veux rendre compte. Pourtant, en écoutant ou en relisant mes mots, imparfaits, approximatifs, inexacts, je peux retrouver tout le remplissement dont ils sont l’étiquette, seulement l’étiquette, mais une étiquette qui peut réactiver le vécu évoqué dans toute son épaisseur.

Et je retiens ce qu’écrit Michel Bitbol dans ce chapitre. Le sage qui montre la lune quand l’être naïf regarde le doigt « est plus naïf que l’être naïf, car il se précipite vers les lointains au lieu de se déployer dans le proche ; et l’être naïf a au moins la sagesse d’habiter son monde-de-la-vie mitoyen au lieu de courir sur les sentiers de l’univers. Si le sage, pour ne pas céder à la naïveté, voulait dépasser le geste et la parole, cela devrait être vers leur amont, vers l’expérience immédiate de leur réalisation, plutôt que vers leur aval et vers des futurs incertains. Il devrait demander au verbe de le reconduire à la source vive plutôt que de l’égarer en le jetant à la poursuite de ses projets. Et il lui faudrait pour cela inventer une modalité de la langue où la prolifération coïncide avec son intention, et où l’audition opère comme un miroir de ce que vit l’auditeur. Il s’agit là d’une modalité que l’on peut appeler réflexive, auto-référentielle, tautologique ou encore « identifiante » (une note explique que c’est une référence à la locution italienne « linguaggio modesimale » en lien avec les enseignements du Zen). Une modalité de la langue de laquelle on ne peut pas participer en se mettant en tension pour saisir ce qu’elle veut dire, mais en creusant sa propre réceptivité pour dire ce qu’elle suscite. » Quelque chose qui relève du perlocutoire comme invitation à faire quelque chose, auto-locutoire en quelque sorte.

« L’acte auto-locutoire ne dit, ne décrit ni ne désigne rien non plus … simplement au lieu de nous enjoindre de faire, il nous enjoint de dé-faire ; de défaire la représentation d’idéalité qui nous fascine et nous entraîne hors de nous. Au lieu de nous inviter à agir, l’acte auto-locutoire nous invite à être et à réaliser cet être qui lui est contemporain. En nous rendant infiniment voisin du cœur de ce que nous vivons pendant qu’il est proféré, l’acte de langage auto-locutoire nous change ; et il nous change de la manière la plus complète qui soit puisqu’il nous fait coïncider avec la racine unique de nos puissances de voir, de comprendre, de décider, nous libérant par là de tout enfermement dans une vision, une compréhension, ou une décision particulières. »

Quant à l’utilisation d’un mot dans la description de l’expérience consciente, en référence à Wittgenstein, « ce n’est rien d’autre que savoir l’utiliser à bon escient dans un jeu d’échange intersubjectif, et d’interconvertibilité des circonstances vécues en première personne avec les circonstances associées descriptibles en troisième personne »

Quand je dis que le ciel est bleu ou que tel tissu est bleu (référence à mon témoignage d’Expliciter 100), je n’ai aucune garantie que votre perception soit la même que la mienne mais j’ai vérifié qu’il y a un invariant au sein des personnes qui parlent français, le mot « bleu » pour désigner cette couleur. Pourtant, il faudrait encore continuer l’investigation en posant la question : comment ai-je appris la définition du mot couleur, de son contenu sémantique et de son usage ?

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Langage et conscience (billet invité de Maryse Maurel)

Après avoir papillonné dans le livre de Michel Bitbol La conscience a-t-elle une origine ? , j’en reprends la lecture dans l’ordre des chapitres. Je lis donc la question 1 : quel langage pour la conscience ?

Dans ce chapitre je retiens que « … le langage dans son maniement ordinaire convient mal pour cerner la question de la conscience … ». Pour différentes raisons,.

D’abord le langage signifie et dans ce cas, cela peut être un défaut, une contrainte, il nous prescrit « des renoncements à notre insu, c’est le réseau d’évidences partagées de de certitudes inquestionnées qui s’imprime en creux dans les règles limitatives de son bon emploi ». De plus, « en accomplissant l’acte de nommer, y compris lorsque je nomme l’expérience consciente, je vous pousse en avant, je vous attire autre part, je vous lance dans un futur proche, je fais mine de vous demander de rétrécir votre champ attentionnel et d’aller chercher quelque chose que vous n’avez pas directement sous la main ». Toutefois « … l’expérience n’est pas ailleurs ; elle est plus ici que quoi que ce soit d’autre ; plus ici que tous ses contenus, plus ici que quoi que n’importe quelle chose que l’on pourrait nommer ; plus ici encore que l’ici spatial ». L’expérience n’est pas en avant non plus qu’en arrière, elle est entrelacée à la présence.

Un autre défaut du langage est le jeu des contrastes et différences qui lui est consubstantiel. Impossible de trouver quelque chose à mettre en contraste avec l’expérience consciente.

« … utiliser le langage, c’est accepter de se décentrer, de se déactualiser pour prendre élan vers le foyer idéal d’un possible accord universel ».

J’ai maintes fois éprouvé, en étant A dans des entretiens avec ou sans dissociées, ou dans des  autoexplicitations, cette impossibilité à verbaliser au plus près de ce que je contacte, et la nécessité de faire quand même la mise en mots puisque c’est le seul moyen à ma disposition pour partager mon expérience avec les autres.

D’où mon manque de soin à choisir mes mots, comme si de toutes façons, quoique je fasse, il seraient trop approximatifs de ce dont je veux rendre compte. Pourtant, en écoutant ou en relisant mes mots, imparfaits, approximatifs, inexacts, je peux retrouver tout le remplissement dont ils sont l’étiquette, seulement l’étiquette, mais une étiquette qui peut réactiver le vécu évoqué dans toute son épaisseur.

Et je retiens ce qu’écrit Michel Bitbol dans ce chapitre. Le sage qui montre la lune quand l’être naïf regarde le doigt « est plus naïf que l’être naïf, car il se précipite vers les lointains au lieu de se déployer dans le proche ; et l’être naïf a au moins la sagesse d’habiter son monde-de-la-vie mitoyen au lieu de courir sur les sentiers de l’univers. Si le sage, pour ne pas céder à la naïveté, voulait dépasser le geste et la parole, cela devrait être vers leur amont, vers l’expérience immédiate de leur réalisation, plutôt que vers leur aval et vers des futurs incertains. Il devrait demander au verbe de le reconduire à la source vive plutôt que de l’égarer en le jetant à la poursuite de ses projets. Et il lui faudrait pour cela inventer une modalité de la langue où la prolifération coïncide avec son intention, et où l’audition opère comme un miroir de ce que vit l’auditeur. Il s’agit là d’une modalité que l’on peut appeler réflexive, auto-référentielle, tautologique ou encore « identifiante » (une note explique que c’est une référence à la locution italienne « linguaggio modesimale » en lien avec les enseignements du Zen). Une modalité de la langue de laquelle on ne peut pas participer en se mettant en tension pour saisir ce qu’elle veut dire, mais en creusant sa propre réceptivité pour dire ce qu’elle suscite. » Quelque chose qui relève du perlocutoire comme invitation à faire quelque chose, auto-locutoire en quelque sorte.

« L’acte auto-locutoire ne dit, ne décrit ni ne désigne rien non plus … simplement au lieu de nous enjoindre de faire, il nous enjoint de dé-faire ; de défaire la représentation d’idéalité qui nous fascine et nous entraîne hors de nous. Au lieu de nous inviter à agir, l’acte auto-locutoire nous invite à être et à réaliser cet être qui lui est contemporain. En nous rendant infiniment voisin du cœur de ce que nous vivons pendant qu’il est proféré, l’acte de langage auto-locutoire nous change ; et il nous change de la manière la plus complète qui soit puisqu’il nous fait coïncider avec la racine unique de nos puissances de voir, de comprendre, de décider, nous libérant par là de tout enfermement dans une vision, une compréhension, ou une décision particulières. »

Quant à l’utilisation d’un mot dans la description de l’expérience consciente, en référence à Wittgenstein, « ce n’est rien d’autre que savoir l’utiliser à bon escient dans un jeu d’échange intersubjectif, et d’interconvertibilité des circonstances vécues en première personne avec les circonstances associées descriptibles en troisième personne »

Quand je dis que le ciel est bleu ou que tel tissu est bleu (référence à mon témoignage d’Expliciter 100), je n’ai aucune garantie que votre perception soit la même que la mienne mais j’ai vérifié qu’il y a un invariant au sein des personnes qui parlent français, le mot « bleu » pour désigner cette couleur. Pourtant, il faudrait encore continuer l’investigation en posant la question : comment ai-je appris la définition du mot couleur, de son contenu sémantique et de son usage ?

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3 Commentaires pour “Langage et conscience par Maryse Maurel à partir de Bitbol

  1. Si j’ai bien compris, la première scission selon Legendre et le mythe de Narcisse (stade du miroir mythologique) permet de séparer le sujet de son premier représentant (son image) et par là introduit la séparation originaire entre le sujet et le monde des représentants, donc l’entrée dans le symbolique, le langage, la pensée. C’est la séparation entre le monde et ses représentants symboliques. Il me semble que ce n’est pas si loin de ce que dit Jaspers.
    Par contre je ne comprends pas ce que veut dire une « représentation d’idéalité ».
    A bientôt Pierre-André, toujours ravie de lire tes petites notes. Comme tu me le disais un jour pas si lointain, au petit-déjeuner, c’est revigorant.

    Reply
    1. Pierre-André Dupuis

      A Maryse,

      « Représentation qui nous fascine et nous entraîne hors de nous » est une citation de Michel Bitbol, que tu as d’ailleurs reprise dans ton texte. Ici, l’idéalité est ce qui nous entraîne hors du réel concret. Cela rejoint peut-être la critique des « arrière-mondes » par Nietzche, ou encore celle de ce que Yves Bonnefoy appelle le « monde-image », qui est un « monde-masque », une monde de représentations où la présence s’est perdue.

      Mais cela n’est pas fatal, et l’idéalité peut être attachée à l’ « idée », justement, plutôt qu’au « concept » (pour reprendre la grande distinction kantienne). Elle a alors un rôle régulateur qui n’est pas du tout de l’ordre de la fascination et ne nous entraîne nullement « hors de nous », bien au contraire.

      Depuis Lacan, d’ailleurs, on a pris l’habitude de distinguer le « moi idéal » et l’ « idéal du moi » (par exemple, chez Daniel Lagache, ou Daniel Rosé qui, à Toulouse, en 1987, a repris cette distinction à propos de la démarche de projet). La « moi idéal » est l’image impossible à rejoindre, le « masque embellissant » (Ada Abraham) qui est le piège même du narcissisme ou, si on le projette « vers le haut », ce qui est surplombant au point de faire retomber le sujet en « position basse » devant des exigences impossibles et aliénantes, dans l’enchaînement désespérant de la répétition. L' »idéal de moi », au contraire, se forme comme un foyer très intime d’exigences ou d’aspirations régulatrices dans un avenir qui reste ouvert.

      .

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  2. Pierre-André Dupuis

    Merci beaucoup à Maryse pour son commentaire!

    L’idée que l’expérience déborde ce que le langage peut signifier ( mais que le langage exprime tout de même) peut faire penser à Nathalie Sarraute pour qui « les mots servent à libérer une matière silencieuse bien plus vaste que les mots ». Et que l’expérience ne soit pas réductible à l' »ici spatial » évoque peut-être ce que Jaspers, dans « Introduction à la méthode philosophique » appelle l’ « englobant » : ce qui déborde toute scission, mais se manifeste et s’éclaire dans la scission elle-même ( pour Jaspers, la scission fondamentale est elle du sujet et de l’objet, pour Pierre elle appartient déjà à la structure de la conscience).

    L’ensemble du texte de Bitbol peut être rapproché, je crois, de l’essai « Logos » de Heidegger dans « Essais et Conférences ». « Parler » renvoie d’abord à « abriter ce qui a été recueilli, récolté » (cf. p.253). Mais cet abri peut-il se refermer sur lui-même, être « auto-locutoire » sinon asymptotiquement? Ne reste-t-il pas ouvert à tout vent? N’existe pas une altérité dans l' »auto-référence », l' »auto-locutoire » lui-même, un « dire » (avec son adresse: même si c’est à soi-même, cela révèle une différance – Derrida- avec soi-même) d’un autre ordre encore que ce qui est « dit » (Levinas)? Peut-être n’y a-t-il pas de « coïncidence » (sinon tangentiellement) entre le « langage auto-locutoire » et nos « puissances de voir, de comprendre, de décider », bien plus englobantes justement? Mais ces « puissances » supposent bien que l’on « creuse sa propre réceptivité ». De là à dire que cela défait toute « représentation d’idéalité », il y a une marge… Mais d’abord pourquoi l’idéalité serait-elle une représentation?

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