Michel Bitbol Chap 3 Comment changer d’état de conscience ?

 

Le titre de ce chapitre est prometteur, il traite d’une question cruciale, que je reformulerais ainsi : pour accéder à l’expérience il faut changer soi-même, il faut accéder à un état,  produire des actes nouveaux qui supposent plus que l’apprentissage d’une technique : une modification de soi.

Le chapitre va traiter successivement de trois points de vue :  le premier porte sur l’acte programmatique de la phénoménologie de Husserl, l’époché et la réduction (125-166); le second, va prendre appui sur les techniques contemplatives et principalement la méditation bouddhiste comme cas exemplaire de moyens pour accéder à une éducation de l’attention pour viser l’expérience ; dans le troisième, l’auteur essaie de répondre à la question (p 185) : « Mais au fait à quoi nous ouvrent la réceptivité à ce qui se montre et le pouvoir d’examen neutre et attentif de la vision pénétrante ?… A quelle structure détaillée d’apparaître le « microscope » vipasyana » donne-t-il  accès ?  »

Le travail de présentation est énorme et remarquable, mais … Mais, la longue exposition des différentes formes de réduction, ne me semble pas déboucher sur une articulation possible avec un programme de recherche ciblé (sinon, comme tout au long du livre, l’espoir d’une coordination avec la neuro …), le point extrême de la réduction, exclue les distinctions catégorielles, à se demander si l’on ne vise pas un état contemplatif et non la réponse à des questions de recherche. De même, je partage certes l’intérêt pour la méditation, comme éducation de l’attention (une des compétences essentielles à la description du vécu, voir dans ce blog), mais la motivation sotériologique de ces pratiques n’a pas de place dans la recherche. La troisième partie qui porte sur le « à quoi nous ouvrent », pourrait laisser penser que puisque la méditation est l’outil le plus parfait qu’il se puisse concevoir, les résultats de toute recherche phénoménologique sont déjà trouvés, exposés en détails grâce à des siècles d’exploration. Mais ce n’est pas le cas, le résultat est décevant, il engendre d’interminables classifications de détail qui ne recoupent pas nos questions de recherche. En fait en arrivant à la fin de ce chapitre, je ressent le manque 1/ d’un programme de recherche, d’un programme qui quitte la question globale de l’expérience consciente pour rentrer dans des questions particulières comme la phénoménologie des actes de rappel, des modulations de l’attention, du fonctionnement des visées à vide, de la création du sens etc … 2/ La pédagogie de la méditation ne saurait produire à elle seule des chercheurs phénoménologues, et la pédagogie de la réduction est inexistante, finalement tout les exposés sur la réduction se donnent comme prescriptifs,  ils ne comportent rien sur la pratique effective, il n’y a pas de description d’expérience vécue de réduction, et il n’y a aucune ouverture vers une pédagogie, un apprentissage de la réduction. La pratique est souvent nommée comme nécessaire, mais tout le texte manque de référence à une pratique effective (autre que la méditation, qui elle ne produit pas de résultats de recherche). Pour ma part, je pense que cet apprentissage passe nécessairement par une médiation sociale, par des exercices graduels qui donnent l’occasion de découvrir dans l’expérience ce qu’il y a à faire, mais surtout ce que l’on ne fait pas. C’est exactement ce que j’ai créé et que nous proposons dans les stages de formation de base aux techniques de l’explicitation. Dans ces stages il n’y a pas de méditation, il n’y a pas d’exposés théoriques sur les réductions, il y a l’apprentissage de tourner son attention vers son vécu (passé) de façon réglée, progressive, en mettant en oeuvre les actes qui permettent de le faire et de le perfectionner.

Chapitre 3 du livre de Michel Bitbol, « La conscience a-t-elle une origine ? » 2014   :Comment changer d’état de conscience ? p 125-199

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Le titre de ce chapitre est prometteur, il traite d’une question cruciale, que je reformulerais ainsi : pour accéder à l’expérience il faut changer soi-même, il faut accéder à un état,  produire des actes nouveaux qui supposent plus que l’apprentissage d’une technique : une modification de soi.

Le chapitre va traiter successivement de trois points de vue :  le premier porte sur l’acte programmatique de la phénoménologie de Husserl, l’époché et la réduction (125-166); le second, va prendre appui sur les techniques contemplatives et principalement la méditation bouddhiste comme cas exemplaire de moyens pour accéder à une éducation de l’attention pour viser l’expérience ; dans le troisième, l’auteur essaie de répondre à la question (p 185) : « Mais au fait à quoi nous ouvrent la réceptivité à ce qui se montre et le pouvoir d’examen neutre et attentif de la vision pénétrante ?… A quelle structure détaillée d’apparaître le « microscope » vipasyana » donne-t-il  accès ?  »

Le travail de présentation est énorme et remarquable, mais … Mais, la longue exposition des différentes formes de réduction, ne me semble pas déboucher sur une articulation possible avec un programme de recherche ciblé (sinon, comme tout au long du livre, l’espoir d’une coordination avec la neuro …), le point extrême de la réduction, exclue les distinctions catégorielles, à se demander si l’on ne vise pas un état contemplatif et non la réponse à des questions de recherche. De même, je partage certes l’intérêt pour la méditation, comme éducation de l’attention (une des compétences essentielles à la description du vécu, voir dans ce blog), mais la motivation sotériologique de ces pratiques n’a pas de place dans la recherche. La troisième partie qui porte sur le « à quoi nous ouvrent », pourrait laisser penser que puisque la méditation est l’outil le plus parfait qu’il se puisse concevoir, les résultats de toute recherche phénoménologique sont déjà trouvés, exposés en détails grâce à des siècles d’exploration. Mais ce n’est pas le cas, le résultat est décevant, il engendre d’interminables classifications de détail qui ne recoupent pas nos questions de recherche. En fait en arrivant à la fin de ce chapitre, je ressent le manque 1/ d’un programme de recherche, d’un programme qui quitte la question globale de l’expérience consciente pour rentrer dans des questions particulières comme la phénoménologie des actes de rappel, des modulations de l’attention, du fonctionnement des visées à vide, de la création du sens etc … 2/ La pédagogie de la méditation ne saurait produire à elle seule des chercheurs phénoménologues, et la pédagogie de la réduction est inexistante, finalement tout les exposés sur la réduction se donnent comme prescriptifs,  ils ne comportent rien sur la pratique effective, il n’y a pas de description d’expérience vécue de réduction, et il n’y a aucune ouverture vers une pédagogie, un apprentissage de la réduction. La pratique est souvent nommée comme nécessaire, mais tout le texte manque de référence à une pratique effective (autre que la méditation, qui elle ne produit pas de résultats de recherche). Pour ma part, je pense que cet apprentissage passe nécessairement par une médiation sociale, par des exercices graduels qui donnent l’occasion de découvrir dans l’expérience ce qu’il y a à faire, mais surtout ce que l’on ne fait pas. C’est exactement ce que j’ai créé et que nous proposons dans les stages de formation de base aux techniques de l’explicitation. Dans ces stages il n’y a pas de méditation, il n’y a pas d’exposés théoriques sur les réductions, il y a l’apprentissage de tourner son attention vers son vécu (passé) de façon réglée, progressive, en mettant en oeuvre les actes qui permettent de le faire et de le perfectionner.

Chapitre 3 du livre de Michel Bitbol, « La conscience a-t-elle une origine ? » 2014   :Comment changer d’état de conscience ? p 125-199

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2 Commentaires pour “Michel Bitbol Chap 3 Comment changer d’état de conscience ?

  1. Martinez

    Très intéressant Pierre. Le geste de se tourner vers soi, dans x pratiques prend de l’ampleur… Mais tourner son attention vers soi en Feldenkrais, en Yoga, dans une vison à vide pour accéder ã son vėcu….il y a certes des ponts communs, mais aussi une grande différence…. Je n’en suis pas encore à pouvoir en dire plus….

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  2. Claude Marti

    Michel Bitbol est un petit coquin.
    Il entremêle ses thèses pour cacher et découvrir son jeu.
    Il a pourtant dès l’introduction affiché son projet : vous amener à faire l’expérience de … contact avec vous-même ? et pas n’importe lequel : la réduction phénoménologique.
    Mais il a quelques thèses au passage ;
    1) On ne peut se passer de la parole en première personne pour acquérir des informations essentielles sur l’homme, et même pour le scientifiques les plus orthodoxes sur le cerveau. Nous en sommes ici bien convaincus.
    2) Il ajoute que, assez évidemment, il faut pour que cette parole soit riche et vraie, que le sujet soit en contact avec son vécu (ce qu’il appelle aussi la conscience primaire ou phénoménale). C’est-à-dire en évocation dans le cas d’une remémoration d’un vécu (MB a pratiqué l’EdE). Restera à savoir comment réaliser ce contact dans le présent.
    3) Pour cela MB est assez disert sur des expériences « autres », de la méditation aux drogues. Il renonce ainsi à s’attaquer à une question cruciale pour moi : comment être plus en contact avec son vécu « ordinaire » tel que sentir une rose, peler les pommes de terre ou travailler comme un dingue ; sans perturber pourtant l’exécution, par exemple, de ce travail. Si on ajoute à cet objectif, celui d’être capable d’en parler dans l’instant, on se heurte à une impossibilité. À mon avis seul l’EdE permet de l’atteindre dans la remémoration : on doit envisager de coupler
    a. l’objectif d’amplifier son contact avec son vécu (sa conscience phénoménale, son soi ou son moi etc. et ?) pendant une activité ordinaire. N’est-ce pas d’ailleurs pour certains le bénéfice de la pratique de l’EdE ?
    b. un ou des EdE ultérieurs.
    4) Une autre thèse est que les modèles du monde et les méthodologies sont liées à des états de conscience. C’est une idée excellente pour revisiter les philosophes et toutes les Weltanschaungen, les mythes, etc. En n’oubliant pas que les modèles sont souvent loin de leur origine et qu’ils la cachent pour la plupart ; mais la pratique, les méthodes, elles, sont bien plus ancrées dans un certain état de conscience. Rappelons-nous aussi qu’un bon chercheur alterne deux états selon sa période de créativité ou de mise en ordre et de communication.
    5) Le modèle dominant dans notre monde (dominant mais pas du tout celui de la majorité des gens !) est celui de l’objectivité par l’objectivation (étudier les « choses »), celui des scientifiques ou du bon enquêteur de roman policier. Une certaine façon d’aborder la première personne est de ce type ; et c’est pour cela que les scientifiques les plus attachés à la rationalité peuvent explorer celle-ci. Cela défrise un peu Bitbol.

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