Le dessin de vécu dans la recherche en première personne : pratique de l’auto-explicitation.

 (texte complet)

 Les limites rencontrées dans l’étude du fonctionnement cognitif lors de mes débuts dans la recherche (1970) m’ont conduit d’abord à privilégier les enregistrements vidéos de conduites finalisées pour pouvoir enrichir le recueil de données, puis devant les nouvelles limites tenant à l’exclusion de tout ce qui n’était pas visible et enregistrable, à remobiliser “l’introspection guidée” pour avoir accès au point de vue du sujet.

Après avoir visité toute la bibliographie des apports et critiques de l’introspection (fin 19ème, première partie du 20ème siècle), j’ai constaté après quelques autres[1],[2],[3],[4],[5], qu’il n’y avait pas de critiques décisives quant à l’utilisation de l’introspection rétrospective[6], mais qu’en revanche, il n’existait aucune technique systématique experte de recueil et de production de ces verbalisations. J’ai donc créé une technique d’entretien spécifique pour guider l’introspection des vécus : l’entretien d’explicitation[7],[8],[9], puis dans un second temps la technique de l’auto-explicitation[10] dans laquelle le chercheur se prend lui-même comme objet d’étude et produit des descriptions de son propre vécu par écrit.

Dans ce chapitre, je voudrais regrouper un certains nombre de propositions sur la caractérisation du point de vue en première personne[11], sur l’objet que vise la recherche : le vécu[12], et enfin sur des indications pratiques quant à l’exercice de la description de vécu. J’ai privilégié un point de vue de “praticien expert”, dans la mesure où, s’il existe bien une littérature abondante sur la notion de vécu ou d’expérience, sur la méthode descriptive phénoménologique (voir l’abondante base de données des PhilPapers[13]), ou encore sur la confiance à accorder aux verbalisations introspectives, il me semble qu’il y a peu d’articles qui partent de la pratique effective de la description de vécu. Il y a peu de chercheurs (toutes disciplines confondues) qui ont développé une pratique et une transmission de ces techniques. J’espère apporter quelques pistes utiles permettant de continuer à développer une phénoménologie expérientielle[14],[15],[16], ou une neurophénoménologie[17],[18] voire une psychophénoménologie comme je l’ai proposé.

1/ Première, seconde, troisième personne.

Il me semble qu’il règne une certaine confusion dans l’usage qui est fait de l’expression “point de vue en première personne”. Confusion qui me parait liée au fait que les définitions ne sont pas rapportées à des usages précis et restent de ce fait cantonnées dans un point de vue abstrait. Je propose de distinguer trois sens distincts : un sens épistémologique générique, un sens proprement méthodologique lié à la recherche, enfin un sens porté par la pratique de la multiplicité des positions intrapsychiques en première personne.

Un sens épistémologique de la première personne.

Il y a un premier sens qui est principalement épistémologique et vise à distinguer la prise en compte de la subjectivité telle que le sujet la vit (point de vue en première personne) par opposition à la non prise en compte de la subjectivité (point de vue en troisième personne), à son rejet, le plus souvent motivé par des raisons partisanes et qui ne place ses pratiques et points de vue que sous l’angle d’une objectivation scientiste. Dans ce premier sens, on a affaire à deux cultures qui se sont toujours opposées. De mon point de vue, le seul enjeu qui vaille est de se donner enfin au 21ème siècle la possibilité de développer une psychologie complète ! Plus largement encore, de pouvoir enfin produire une science de l’homme qui intègre le point de vue du sujet tel qu’il peut en parler pour en informer le chercheur, et le point de vue d’observateur tel que les observables et les traces qu’il recueille et enregistre lui permette de s’en informer. Il serait temps d’arrêter de rejeter un point de vue au détriment de l’autre de façon exclusive, et cela vaut dans les deux sens !

Un sens lié à la méthodologie de la recherche : le point de vue radicalement en première personne.

Un second sens est plus restreint, car il s’inscrit uniquement dans le cadre de la pratique effective de la recherche. De ce point de vue, il faut distinguer l’informateur et le chercheur (celui qui analyse, qui conclut, interprète, de manière fondée et justifiée). Dans ce cadre, est en première personne, pour un chercheur, uniquement sa propre expérience. J’appelle cela la position “radicalement en première personne” (Vermersch 2010 op.cit). C’est le cas de figure, parfaitement légitime, où un chercheur prend pour objet d’étude son propre vécu. Mais il faut noter qu’il aura deux  postures, voire deux co-identités qui se succéderont : celle d’informateur qui produit une description de son vécu ; celle de chercheur qui organise, évalue, analyse, les verbalisations qu’il a produites[19],[20].

C’est important de faire cette distinction, parce que ce que dit l’informateur – serait-il chercheur par ailleurs – n’est pas affecté d’un privilège de certitude, de vérité, simplement parce que c’est lui qui l’a exprimé. Comme toute donnée recueillie, les verbalisations doivent être évaluées dans l’après coup quant à leur valeur informative. Il n’y a pas de pratique de la recherche dans l’immédiateté, dans une apodicticité instantanée (même si cela apparaît affecté de cette qualité au sujet qui le vit et en témoigne) mais toujours dans une reconstruction secondaire, longue et patiente, quelles que soient les sources d’information. Il faut distinguer la vérité éthique, qui est un engagement, une tentative à être le plus authentique possible dans la description, et la vérité épistémique, produite par le cheminement de la recherche (sur cette distinction cf. Vermersch 2010 op.cit.)

Dès que le chercheur et l’informateur sont deux personnes distinctes, dès que le chercheur s’adresse à un autre que lui pour recueillir des descriptions de vécu, alors la recherche se fait selon un point de vue en seconde personne.

Je postule qu’il y a une différence de principe entre décrire sa propre expérience et recueillir l’expérience d’un autre. Je ne vis jamais l’expérience de l’autre.

D’un point de vue méthodologique, on a donc une distinction entre première et seconde personne basée sur la différence de rôles, de compétences, de statuts entre celui qui produit les données et celui qui les analyse, avec le cas particulier du chercheur qui prend son propre vécu comme objet d’étude et change de posture suivant les temps de la recherche : préparation, recueil, analyse.

On peut noter encore une variante méthodologique du point de vue en seconde personne. Ainsi, des auteurs[21] voulant démontrer l’inefficacité de la prise en compte du point de vue en première personne (autrement dit, qui voulaient montrer le caractère illusoire de l’introspection), ont demandé à un observateur de dire en temps réel ce que vivait le sujet d’expérience. On pourrait qualifier cette approche de point de vue “en seconde personne de substitution”. La démonstration a satisfait pleinement les auteurs et les a conduits à conclure qu’il n’y avait pas de différence entre ce que dit un sujet de son expérience et ce que dit un observateur qui imagine ce que vit le premier, et donc qu’il n’y a pas d’introspection du tout ! Mais en fait la démonstration est basée sur une situation typique des recherches en psychologie sociale de l’époque, dans laquelle il y a un compère qui manipule, par l’expression de ses propres jugements, ceux du sujet naïf. Aussi, tout ce que l’on peut conclure, c’est que lorsqu’on manipule un sujet en truquant la situation et qu’on lui demande des explications sur ce qui s’est passé (à son insu) il ne dit pas des choses beaucoup plus précises ou pertinentes qu’un observateur naïf (ignorant lui aussi le trucage). Ce que l’on voit tout de suite quand on a la pratique de la description du vécu, c’est que les auteurs n’ont formulé aucune demande de  description sur le déroulement de ce qui a été vécu mais, au contraire, uniquement des questions demandant des explications (dans une situation truquée qui plus est !)[22].

Dans cette perspective méthodologique, point de vue radicalement en première personne et point de vue en seconde personne s’opposent clairement à un point de vue en troisième personne qui choisit de ne rien demander au sujet et de se cantonner aux recueil des traces et des observables.

La multiplicité intrapsychique de la première personne

La pratique effective de la description de vécu m’a rapidement conduit à pratiquer la description de « vécus où l’on décrit des vécus », pour mieux comprendre la phénoménologie de cette pratique. Dans notre jargon, nous distinguons trois vécus successifs reliés [23], notés V1, V2, V3 : V1 est le “vécu de référence”, par exemple le vécu qui fait l’objet de ma recherche dans la description de l’effet d’une émotion naissante sur mon activité cognitive[24]; V2, est le vécu qui désigne le moment où je me rappelle V1 pour pouvoir le décrire en auto-explicitation, V2 a donc deux couches : celle de l’acte actuel de se rappeler, et celle du contenu de ce rappel (qui est le vécu de référence passé V1); V3, est le vécu de se rappeler et décrire la couche des actes dans V2, donc de se rappeler du moment où je me rappelais V1 pour le verbaliser et l’expliciter. Pour pouvoir étudier la pratique de l’explicitation, nous avons donc besoin de pratiquer des descriptions d’un vécu d’explicitation, donc d’avoir des descriptions issues d’un V3 qui se rapporte à un V2. Cette exploration, conduite au fil des années par les membres du Groupe de recherche sur l’explicitation (GREX[25]), nous a conduit à distinguer différentes positions égoïques qui impliquent des pratiques de description très différentes. On peut les résumer sous trois aspects complémentaires :

1 – la multiplicité des modes de rapport au passé,

2 – la multiplicité des positons narratives de soi-même,

3 – la multiplicité des lieux de conscience.

 

1 – Les variétés de rapport au passé dans les verbalisations en première personne.

Ce point est un des fondements de la technique d’aide à l’explicitation. Il repose sur la distinction des différentes positions égoïques par rapport au passé. L’opposition se fait essentiellement entre ce que l’on pourrait appeler en suivant le langage husserlien un mode signitif et un mode intuitif. Ou encore, entre une forme de rappel basé sur les connaissances que l’on possède sur le passé, dans une posture plutôt abstraite, et le rappel basé sur l’expérience de quasi-revécu, que j’ai nommé “évocation” et qu’Husserl désigne par “ressouvenir”. L’évocation engage le sujet dans un « contact » sensoriel avec son vécu passé, elle le met en possibilité d’avoir une position de parole incarnée, elle appelle chez celui qui la pratique une vraie présence au passé, et crée ainsi une présence à soi-même. Ce faisant, dans cette posture d’évocation, une mémoire particulière, nommée “mémoire concrète[26]”, largement involontaire, se mobilise qui permet d’accéder aux détails du vécu, et à la mémoire passive qui enregistre en permanence beaucoup d’éléments du vécu, sans que nous ayons la conscience réfléchie de le faire[27]. Toute session d’explicitation commence par le déplacement intérieur vers la position d’évocation, le dessin de vécu repose sur la présence à soi dans le passé.

2 – La multiplicité des positions narratives

La définition de la première personne peut encore être  abordée de manière complémentaire sous l’angle des pôles égoïques possibles au sein d’une même personne, autrement dit “qui parle chez le sujet qui parle”. On pourrait encore appeler ça : “la position narrative”. C’est une manière de prendre en compte la multiplicité des positions en première personne pour une même personne.

Dans le GREX nous avons beaucoup exploré les modes de description du vécu dans une grande variété de “positions dissociées”[28]. Nous avons tout d’abord retrouvé l’intérêt de procédés littéraires bien connus qui consistent non plus à décrire en “je” (à la première personne du singulier), mais à décrire en utilisant le “il” ou “elle” pour avoir une troisième personne du singulier. Ce qui est intéressant, c’est que de nouvelles informations apparaissent, des aspects que ne se disaient pas en “je” mais s’expriment à la troisième personne (cf. les exemples dans les protocoles d’auto-explicitation de la thèse d’Eve Berger[29]). A partir de là, il est possible d’explorer tous les modes d’adressage grammaticaux : le on, l’indéfini, le nous de majesté, mais aussi parler à partir de son prénom, de son surnom, etc. A chaque fois, l’espace descriptif de son propre vécu peut se modifier considérablement et s’enrichir, des autorisations internes à s’exprimer, s’ouvrir et se découvrir, s’ouvrent de façon surprenante.

3- La multiplicité des lieux de conscience

Mais ce n’est là encore qu’une étape élémentaire dans les changements de points de vue intrapsychiques. Pour comprendre les autres possibilités, il faut revenir dans la seconde moitié du XX siècle, et se référer aux explorations faites dans le cadre des inventions psychothérapiques. Non pas que ces procédés soient forcément liés à la psychothérapie, mais parce qu’ils ont été imaginés par des praticiens dans un cadre où l’intrapsychique pouvait être exploré avec beaucoup de liberté et de créativité.

Déplacement réel de la personne

Ainsi, depuis les années 50, de nombreuses techniques thérapeutiques ont utilisé le déplacement réel (changer de place, de chaise) ou imaginaire pour amener une personne à découvrir son monde sous des aspects à la fois existants et apparemment inaccessibles dans un point de vue en “je”, ou encore dans un point de vue centré sur la situation problème et incarné par la place actuelle (là où il est assis) du client. Par exemple, Fritz Perls fondateur de la Gestalt Therapy[30], utilisait un troisième siège (la hot seat) où il invitait par moments le client à se déplacer, pour considérer ce qu’il était en train de vivre, ce qu’il était en train d’exprimer ou de taire, sous un angle différent. Mais il existe d’innombrables techniques où le fait de proposer au  patient de se déplacer  jusqu’à trouver la bonne distance, le bon angle pour lui permettre  de voir enfin une situation conflictuelle sans se sentir impliqué immédiatement de manière réactionnelle. Par exemple, dans un conflit de couple, et en l’absence du conjoint qui est représenté par une chaise vide, il est possible de demander au patient de s’éloigner, de se déplacer, jusqu’au moment où il peut enfin “voir” ce que vit l’autre face à lui, où il peut aussi évaluer ce qu’est en train de vivre  ce lui-même dont il s’est distancé physiquement, lui parler, le conseiller. Dans l’explicitation, il est très simple et intéressant de changer de place pour verbaliser ce que vit (a vécu, puisque nous sommes dans la rétrospection) celui (moi) qui est à la place initiale. Les effets de décentration sont étonnants et ouvrent à des prises d’information qui n’étaient pas disponibles dans la position de base.

 

Déplacement d’identités et de lieux de conscience

Nous avons exploré d’autres possibilités, sans du tout être dans un cadre thérapeutique (je citais ce cadre pour situer le travail de pionniers de l’exploration de la conscience accompli par les praticiens en gestalt, analyse transactionnelle, programmation neuro-linguistique, dialogue interne etc …) Nous explorons au GREX les techniques de dissociation, dans lesquelles nous demandons à la personne interviewée de mettre en place une autre elle-même, dont elle va déterminer la localisation spatiale de telle manière qu’elle aurait la capacité de percevoir et de décrire ce qui s’est passé (quand on vise le passé de référence, objet de l’explicitation) ou ce qui se passe (quand on vise la situation actuelle d’entretien qui est par exemple bloquée). Donc dans cette technique nous ne ne demandons pas seulement à la personne un déplacement spatial (ici principalement imaginaire, puisqu’elle peut situer “l’autre elle-même” à n’importe quel endroit de l’espace, ce qui serait physiquement impossible), mais aussi de “créer” un autre soi-même[31]. On peut aussi modifier la proposition en sollicitant des co-identités typées, comme l’analyse transactionnelle[32] ou l’ISF[33] (entre autres) l’ont imaginé. C’est-à-dire solliciter par exemple “le critique”, ou “le réaliste” ou encore “le rêveur”[34], pour permettre à partir de chacun de ces pôles égoïques ayant des profils différents de découvrir de nouvelles propriétés du vécu qui n’apparaissaient pas dans la position de base. On peut encore, de façon beaucoup plus ouverte, demander à la personne de “déplacer son lieu de conscience” de telle façon qu’elle puisse s’informer de ce qu’elle a vécu. Le résultat peut être assez spectaculaire, en termes d’expériences subjectives et de verbalisations nouvelles sur la situation passée.

Ces changements de point de vue au sein de la personne sont très productifs, ils introduisent un élargissement de la description des vécus, et ouvrent réellement à une nouvelle exploration de la phénoménologie de l’expérience subjective. Sans compter que la possibilité même de travailler facilement avec ces techniques de dissociés, sans avoir besoin d’être ni dans un cadre psychothérapeutique ni dans un mouvement new age, renouvelle la question de la définition de la conscience, de la multiplicité des lieux de conscience accessibles à un même sujet. Cela interroge sur une propriété essentielle de la conscience comme fondamentalement scindable et scindée, dès l’origine, dès la mise en place de toute “réflexion” (dès le stade du miroir pourrait-on dire).

2/ Définition du concept de « vécu ».

 

Maintenant que j’ai défini le pôle égoïque, essayons de mieux cerner l’objet visé : le vécu. Pour ma part, je voudrais délimiter un usage spécifique de la notion de vécu qui serait propre à la psychophénoménologie, pour cela  je vais utiliser une définition minimale :

Est un vécu ce qui a été effectivement vécu par une personne.

Je ne préjuge pas du type de conscience qui accompagne ce vécu, il me suffit 1/ qu’il ait appartenu effectivement à une personne (il a été vécu), 2/ et à une seule (on peut être plusieurs à avoir vécu (verbe vivre) le même événement, mais un vécu appartient toujours à un seul sujet). Le point de départ est donc minimaliste, car il va me servir surtout à rejeter, à différencier ce qui pourrait sembler du vécu, mais qui n’en est pas selon mon point de vue centré sur la recherche en première personne.

Si la description de vécu suppose de se référer[35] à un vécu, cela signifie donc qu’il a effectivement appartenu à la vie d’un sujet, ce qui permet de rejeter ce qui a été imaginé, et ce qui est générique.

Vécu et imaginaire

Tout d’abord, cela écarte l’imagination de vécu. Certes, l’acte d’imaginer, est un vécu et peut donc être décrit; mais son contenu, ce qui est imaginé, même s’il désigne, décrit, un vécu n’est pas un vécu. Imaginer que je traverse la Manche à la nage fait référence à un vécu possible, mais le seul vécu que je vis est celui d’imaginer cet acte de traversée. Donc tout ce qui est romanesque, fantaisie, ne fait pas partie de l’étude du vécu dans la mesure où il ne réfère pas à un acte effectivement vécu. En revanche on peut étudier  le vécu propre à l’acte d’imaginer.

Vécu et situations génériques

Un autre cas de figure de non-vécu est important à discriminer par son caractère habituellement piégeant, c’est celui qui consiste à se référer implicitement à un vécu générique (par exemple, parler de “quand que je commence un nouveau texte” qui ne précise pas une occurrence singulière, c’est-à-dire un site temporel unique). L’absence de référence à un moment singulier équivaut à faire référence à une classe de vécu. Mais une classe de vécus est une catégorie logique, pas un vécu, je ne vis jamais une classe de vécus, je ne vis jamais “toutes les fois où je me suis baigné sur cette plage”, chaque vécu de se baigner est singulier, unique. On a plusieurs types de généricité possibles, soit on ne précise pas une occurrence singulière pour lui substituer une classe d’occurrences (toutes les fois où je fais référence à Husserl), mais on peut aussi faire disparaître la référence à un sujet particulier pour la remplacer par une classe de sujets (les formateurs commencent leurs intervention …). Or, un vécu appartient à un sujet et à un seul, il n’est vécu qu’au moment où il est vécu, par celui qui le vit et seulement lui. S’exprimer sur une classe de situations, n’est pas décrire un vécu, mais au mieux produire des résumés, des invariants, des structures similaires ou différentes (ce qui a son intérêt, mais qui n’est pas de la description de vécu), au pire exprimer des banalités, des généralités non fondées.

Nous excluons donc de la notion de vécu tout ce qui est générique, soi-disant universel, supposé commun à chacun. Si nous voulons prendre connaissance d’un vécu, le découvrir, l’exigence méthodologique est de se rapporter à une occurrence singulière d’un moment unique effectivement vécu par un sujet et un seul. Cela n’empêche pas de recueillir d’autres témoignages du même sujet sur des occurrences différentes, ou de plusieurs sujets sur des situations que le chercheur suppose comparables. Mais ce point relève de la méthodologie de planification du recueil des informations pour une recherche, alors qu’avec la définition du vécu je me situe au niveau d’un seul recueil. Et les données se recueillent une par une, même si j’ai le projet d’en recueillir beaucoup.

Quel est l’enjeu de se rapporter uniquement à un moment singulier ? La question n’est pas seulement d’être cohérent avec la notion de vécu, de ne pas confondre une classe de vécus et le fait de vivre. L’enjeu méthodologique est de se donner la chance de découvrir des informations sur le vécu que le sujet ne sait même pas lui-même qu’il les connaît et qui se sont  mémorisées  à son insu (cf. supra, le concept de mémoire passive). Si l’accès au vécu passé par l’acte d’évocation (le ressouvenir) permet d’accéder au vécu pré-réfléchi, donc au non encore réflexivement conscient, alors cet accès ne peut se faire que dans un contact avec un moment singulier. Dès que je quitte ce moment singulier, le risque est que je verbalise ce que je pense, croie, imagine sur ce que j’ai fait. C’est-à-dire que sans m’en rendre compte j’expose ma théorie spontanée sur ce que j’ai fait, et non pas ce que j’ai fait comme je l’ai fait, au moment même où je le faisais, à moins que je n’expose un point de vue professoral et que je me mette à verbaliser ce qu’il faudrait faire (mais qu’éventuellement je ne fais pas).

C’est toute la logique de la démarche de l’explicitation qui repose sur ce point. Je ne peux m’informer du vécu qu’en le visant en tant que moment singulier, appartenant à un site temporel unique,  parce que cela permet de mobiliser l’évocation et une position de parole incarnée.

Vécu, éléments du vécu et granularité temporelle de la saisie descriptive

Supposons que toutes ces conditions soient remplies, et que nous ayons bien identifié un sujet ayant effectivement vécu ce dont il témoigne en se référant à une occurrence singulière. Est-ce suffisant pour le définir comme vécu pour notre usage, inscrit dans la recherche psycho-phénoménologique ? Tout ce qui a été vécu est-il un vécu au sens technique du terme que je cherche à instituer ?

Car il existe encore une difficulté majeure liée à la définition de la maille temporelle dans lequel le vivre s’inscrit. Si je prends l’analogie avec une carte, toute carte est la carte d’un territoire, mais suivant son échelle certains éléments ne seront pas représentés. Les maisons ne sont pas représentées sur les cartes servant à se déplacer en voiture (cartes départementales par exemple); tout au plus la silhouette des villages et agglomérations est-elle indiquée. Inversement sur de telles cartes, il sera impossible de préparer de grands trajets. Dans le domaine temporel, il faut déterminer ce que nous voulons “représenter”, rendre visible, noter. Si je prends une “période” de ma vie, mon enfance, mes années à la fac, j’ai bien vécu ces années-là, elles font parties de mon vécu ; mais avec cette échelle temporelle de la “période,” je n’ai accès qu’à des grandes qualités, des climats, des étapes marquantes, je peux aussi en retracer l’histoire événementielle. Mais je n’ai pas accès à ce qui va faire l’objet de la phénoménologie : la cognition, les états internes, la corporalité agissante, les attitudes, les croyances, et plus. Pour avoir accès à la description des actes cognitifs par exemple, il faut que je me situe dans une granularité temporelle de l’ordre de la seconde, et même le plus souvent inférieure. Le vécu est alors synonyme de “présent”, de moment présent, et sa granularité, son échelle de description, va de moments en moments. Avec cette précision qu’il s’agit d’un présent “épais”, non ponctuel, mais comme disait W. James un présent comme “une selle de cheval, bien large”[36], ou autrement dit le “specious present”. Un présent épais à la fois dans sa maille temporelle, mais aussi épais de toutes les facettes différentes et simultanées qui composent la subjectivité (les couches de vécu voir plus loin).

Je fais donc équivaloir vécu et présent.

Si décrire[37] le vécu est en décrire le déroulement des actes, pensées, perceptions, verbalisations externes ou internes, images, états, cela signifie que l’échelle temporelle privilégiée de description du vécu est la micro-temporalité. C’est-à-dire une maille temporelle autour de la seconde ou fraction de seconde (une identification sémantique complète prend en moyenne 300 ms). Et dès que l’on se réfère à des périodes de temps plus larges, heures, jours, mois, années, qui ont bien pourtant été vécues, il est certes possible d’en décrire les étapes, le climat général, mais pas le déroulement temporel des activités cognitives, des changements d’états physiques et émotionnels. Les éléments qui composent le vécu ne peuvent être saisis que dans le tempo dans lequel ils se déroulent : le moment présent “épais”. Nous reprendrons ce point plus loin, sous l’angle des conséquences pratiques qu’il implique pour surveiller la granularité de la description, de la fragmentation, mais il est fondamental de comprendre que saisir le vécu, c’est décrire les éléments qui le composent, et ces éléments sont changeant dans l’ordre de grandeur d’une micro-temporalité.

 

Le vécu, dans la qualification descriptive de ce qui le constitue, s’inscrit dans la temporalité du présent,  dans la granularité du présent épais.

 

Bien sûr, la description du vécu n’est pas réduite à un atomisme temporel, ce point de vue le rendrait incompréhensible. Les propriétés d’une action finalisée dépassent le seul présent, dans la mesure où chaque action élémentaire est organisée par un but local, lui-même subordonné à un but plus englobant, etc. Je peux être amené à questionner le but, l’intention, le besoin poursuivi, mais l’intérêt des réponses est de pouvoir les lier à l’exécution micro-temporelle. Ainsi, si je n’ai que l’expression du but poursuivi, je ne sais pas comment chaque aspects du vécu est relié à ce but, je ne sais pas si les actes accomplis reflètent ce but, cette intention, ce projet.

Donc, dans le recueil de données lié à un projet de recherche, mon travail de description correspondra à un moment plus long que la seconde, puisque je vais chercher à étudier un empan de vécu défini par un but, un sous-but. Si je veux, par exemple, étudier la mémorisation d’une partition chez un pianiste[38], je vais prendre une séance de travail d’un empan temporel d’une heure ou plus. Que fait-il successivement dans cette heure ? On a un niveau de description organisationnel. Mais que fait-il à chaque moment pour apprendre ? Pour s’en informer, il est nécessaire de suivre le déroulement des focalisations attentionnelles, le choix des actes cognitifs, leur mise en œuvre, leur évaluation au fur et à mesure, les états internes et les croyances mobilisées en toile de fond. Cette information s’inscrit dans une heure de travail, mais ne se situe pas à l’échelle de l’heure, elle court bien de présent en présent, de fraction de minute en fraction de minute. A ce niveau de fractionnement temporel qui permet de saisir ce qui constitue le vécu, correspond le souci de l’accompagnement vers la fragmentation que l’on retrouvera dans la technique d’accompagnement propre à l’entretien d’explicitation.

La difficulté que j’essaie ici de tirer au clair repose sur le fait que le terme de « vécu » n’a jamais nécessité jusqu’ici une élaboration particulière. A consulter les dictionnaires et autres thésaurus, on voit bien qu’il n’a jamais servi qu’à créer une opposition simple entre ce qui a été vécu et ce qui ne l’a pas été. Alors qu’en psychophénoménologie, dans la perspective d’une épistémologie en  première personne, nous posons un sens technique : est pris comme vécu ce qui peut être décrit selon la temporalité du moment qui est ajusté à l’accomplissement des activités élémentaires du sujet.

Si je résume les éléments de la définition du concept de vécu pour l’usage lié à la recherche sur la subjectivité : un vécu est un temps singulier qui a été effectivement vécu par un sujet et un seul, il s’inscrit dans une micro-temporalité définie par la granularité de ce qui le compose.

Comme vous pouvez le deviner, ces traits du vécu permettent tout autant d’exclure, de discriminer dans les publications, dans ses propres travaux, ce qui n’est pas du vécu : le plus souvent des généralités, des histoires auto-biographiques, des imaginations.

Reste donc à caractériser l’acte de description de ce vécu, pour ensuite préciser quelques  repères sur l’évaluation des produits de la description et la pratique de la description.

3/ Description du vécu

J’ai donc délimité au mieux ce qu’est un vécu au sens de la recherche en psychophénoménologie. Mais le but est de connaître ces vécus, d’en faire la science, et pour cela il faut y accéder, en particulier de manière rétrospective, dans un acte de rappel particulier qu’est l’évocation, puis les décrire. Par description, j’entends a minima la recherche de la mise en mots au plus près du factuel. Là encore, mon objectif est plutôt d’exclure ce qui ne serait pas de la description que de développer une théorie de la description.

Ainsi, description s’opposerait d’abord à interprétation, comme une polarité opposée. Mais ce ne peut être qu’une polarité, c’est-à-dire que cela suppose des intermédiaires, dans la mesure où toute mise en langage est déjà interprétation insue et donc en partie immaîtrisable puisque inconsciente, de par son inscription dans une culture, dans une époque, dans un regard dont on n’apercevra que beaucoup plus tard, ou en se plaçant hors de sa culture, à quel point la description la plus neutre et la plus factuelle possible est déjà entretissée d’interprétations. Il n’est donc pas possible de viser un idéal de description pure. Il est cependant toujours possible, au sein de sa propre culture et de son époque, de prendre en compte la perception que l’on peut tout de même avoir du gradient interprétatif, et chercher à le minimiser en revenant autant que faire se peut à ce qui est plus descriptif qu’interprétatif. Ce n’est pas parce qu’on sait qu’on ne peut pas tout contrôler qu’il faut se priver de la part que nous contrôlons.

Il en est de même dans l’envie que l’on pourrait avoir d’opposer de façon tranchée description et analyse. Or, toute mise en mots est catégorisation, segmentation d’un objet, d’une qualité, d’une propriété. Cette activité de catégorisation et de segmentation propre à l’expression verbale est bien évidemment déjà une analyse, une proto-analyse. Cependant, là encore, plutôt qu’un idéal de “non-analyse”, ce qui est pratiquement important est de séparer le plus possible ce qui est de l’ordre de la catégorisation descriptive élémentaire et ce qui sera un travail d’analyse proprement dit réalisé sur la base de la mise en ordre des verbalisations élémentaires. Entre un idéal inaccessible et une pratique prudente et mesurée, je choisis la seconde stratégie qui permet au moins de travailler et de produire des matériaux, alors que la première attitude me semble conduire à un immobilisme stérile.

Je voudrais maintenant présenter quelques idées sur ce travail descriptif, tel que je l’ai développé à la fois dans mon travail personnel, dans l’animation d’ateliers de pratique phénoménologique (comme celui qui a été conduit pendant plusieurs années avec F. Varela et N. Depraz), mais aussi dans le cadre du GREX et des stages d’apprentissage de l’explicitation que j’ai créés. Pour cerner la pratique de la description, je renonce provisoirement à le faire sur un mode théorique. La bibliographie sur la méthode descriptive phénoménologique est devenu pléthorique, mais la plupart du temps il s’agit de réfléchir sur le sens de ce qu’est une description, ou de la différence de point de vue entre Brentano et Husserl, mais quasiment jamais de considérations partant de la pratique effective de la description. Les nombreux exemples qui étayent les textes de Husserl ne sont quasiment jamais étudiés dans leurs qualités descriptives.

 

Je voudrais donc me poser comme pratiquant de la description.

 

Tout chercheur est contraint de devenir un praticien expert de ses méthodes. Et le fil conducteur que je vais suivre est celui que j’utilise quand je forme les personnes qui sont en apprentissage de la description de vécu en auto-explicitation (donc dans un point de vue radicalement en première personne), ou comme j’aime bien le nommer : l’apprentissage du “dessin de vécu[39]”.

Dans ma démarche de formateur, je propose aux stagiaires de se former à l’entretien d’explicitation avant d’apprendre à pratiquer l’auto-explicitation, même s’ils n’ont pas besoin de maîtriser une technique d’entretien dans leur activité de recherche[40]. Pourquoi ? Parce que le fait d’être questionné par un autre, le fait d’apprendre à questionner un autre que moi, me fait faire l’expérience, de façon guidée[41], de ce que c’est que de se plonger dans le monde intérieur en se rapportant à un moment vécu singulier, en restant en prise avec le descriptif, en découvrant les relances qui ouvrent à de nouveaux aspects de mon vécu que je croyais avoir déjà décris, que je croyais inaccessibles ou taris. L’apprentissage de la technique d’entretien introduit de manière expérientielle à toutes les exigences techniques, tout en étant une modalité de socialisation, d’exploration, de ce que c’est que prendre conscience des aspects détaillés de sa propre subjectivité. Il y a là une étape intermédiaire qui me paraît nécessaire, fondée sur la médiation de l’autre, avec l’autre, et en fait avec de multiples autres au fur et à mesure que le stage se déroule et permet de rencontrer avec chaque nouvel exercice de nouvelles personnes et donc de nouvelles subjectivités toujours très différentes.

J’insiste. Il faut un apprentissage. Car il faut bien comprendre que la description de vécu se heurte à un obstacle massif et invisible, qui fait que ceux qui se lancent sans avoir pu profiter d’une médiation formative débouchent sur des écrits qui le plus souvent ne sont pas des descriptions, mais bien souvent des commentaires, des analyses ou des descriptions très pauvres, très lacunaires.

L’obstacle principal est que mon vécu m’est (en apparence) infiniment  familier, et qu’il me faut prendre conscience que ce qui est familier ne m’est pas pour autant connu.

Pour essayer de me faire comprendre, je vais transposer dans un autre domaine. J’ai pratiqué le portrait en peinture et en sculpture. Qu’il y a-t-il de plus familier que le visage, n’avons nous pas depuis toujours observé, reconnu, identifié des visages ? Et pourtant au moment d’en dessiner un, nous découvrons que nous ne savons pas comment c’est fait ! Nous découvrons dans nos dessins des yeux stéréotypés, des déformations, du manque de ressemblance, sans savoir à quoi c’est dû ! Au bout de quelques mois ou années, notre  oeil a changé, devant chaque nouveau modèle, immédiatement, nous allons chercher des informations spécifiques dont nous savons qu’elles sont cruciales pour la vérité du portrait. Par exemple, repérer immédiatement le type de distance entre la paupière supérieure et l’arc des sourcils, qui est tellement typique d’un visage… non je ne vais pas développer plus. Mais je me souviens d’un soir à l’atelier de sculpture, la gouge et le maillet à la main, regarder les autres participants présents pour répondre à une question insensée : comment le côté du nez se raccorde-t-il avec le volume de la joue ! Pourtant, des visages j’en ai vus depuis le début de ma vie ! Il en est de même dans le dessin de vécu, l’expertise s’acquiert par l’exercice de la pratique contrôlée, elle n’est pas immédiate, elle n’est pas innée, elle est souvent contre-intuitive (voir la couleur des ombres en peinture demande de changer complètement de regard, pour continuer un instant la mise en parallèle). Je prends ces analogies pour insister sur un point : nos vécus nous sont familiers et ils nous sont largement inconnus, surtout pour être traduits en langage. Et encore, dans un portrait le modèle reste présent, on peut comparer le dessin et l’original, apprendre à corriger en faisant le va-et-vient d’un repère à l’autre, se faire corriger par un oeil extérieur plus compétent qui lui aussi perçoit le modèle. Mais pour le dessin de vécu, le modèle est instable, il est juste une trace mnémonique qu’il faut arriver à stabiliser ; de plus, le vécu a son tempo et le fait d’écrire se fait dans un tempo plus lent que son déroulement, toute cette activité d’écriture peut me couper de l’évocation du vécu passé, me couper du « modèle ».

Le dessin de vécu est beaucoup plus difficile que le dessin de visage.

Il s’agit donc d’apprendre à décrire, et je ne dis pas “apprendre à écrire”, le formateur que je n’apprend pas aux stagiaires à écrire, il leur apprend à se relire, à se corriger, à reprendre leur description à la mesure de ce qu’ils découvrent d’imparfait[42] ou qui manque. Quand le mouvement d’écriture est là, il est important de ne pas l’interrompre, et d’attendre une pause, pour revenir sur ce qui a été écrit et l’évaluer, le juger, s’informer de ce qui manque. Encore faut-il avoir des repères dans ces moments de reprise, et ça s’apprend …

Quels sont les repères qui organisent la relecture ?

Dans le stage, de formation à l’auto-explicitation, il y a des temps où chacun se relit en cherchant à analyser son texte pour savoir ce qu’il contient comme type d’information. Le but est d’apprendre à repérer, puis à intégrer pour le futur, un certains nombre de grilles de lecture. J’en propose ici cinq parmi les plus importantes : 1/ les domaines de verbalisation, 2/ les couches de vécu 3/ le niveau de détail utile, sous deux facettes complémentaires : 3.1 la fragmentation des étapes et 3.2 l’expansion des qualités, 4/ la structure temporelle. L’usage de ces grilles est très souvent dominé par la prise de conscience de ce qui manque ou de ce qui n’est pas de la description, alors que l’exploitation positive des informations produites se fera dans un second temps lors du rangement et de la mise en valeur, puis de l’analyse des données recueillies.

Ces repères sont à utiliser pendant les sessions d’écriture, mais, pour ne pas couper le mouvement expressif quand il est là, je conseille de ne les mobiliser vraiment qu’au moment où  l’écriture fait spontanément une pause, une respiration. A ce moment il est possible de faire un travail de reprise. Il faut donc accepter que, dans les moments d’écriture, ce qui est écrit soit imparfait, quelquefois interprétatif, vague, déjà orienté vers l’analyse, et tabler sur les reprises pour reprendre la description. De plus, il est toujours intéressant, quand on commence une nouvelle session d’auto-explicitation, de relire ce que l’on a écrit dans la (les) session précédente.

Mais en amont, quand on commence une session d’écriture descriptive, il y a toujours des préalables, qui consistent à vérifier si les conditions de l’explicitation sont bien respectées. Il y en a au moins trois : Est-ce que mon projet de description se rapporte bien à un vécu déterminé, singulier ? Est-ce que je suis bien en accès évocatif à ce moment unique ? Ai-je passé contrat avec moi-même de laisser venir avec bienveillance ? Je ne m’attarde pas sur ces trois conditions incontournables qui constituent le b. a. – ba des techniques d’explicitation.

Quand ces conditions sont remplies ou en voie de l’être, alors le travail d’écriture descriptive peut commencer. Dans la formation, cet apprentissage des grilles de repérage est découpé en autant d’exercices successifs à la fin de chaque écriture, dans lequel un seul de ces repères à la fois est évalué.

 

1 Les domaines de verbalisation.

Quand on commence à écrire, ce qui vient spontanément n’est pas nécessairement de la description de vécu, il faut que j’apprenne à le repérer. Pour ce faire, je propose de distinguer différents domaines de verbalisation[43] organisés suivant deux axes :  verbalisation du vécu versus contexte, circonstances, environnement ;  verbalisation du vécu versus commentaires, analyses, opinions, théories. 

 

– Vécu par opposition au contexte, l’environnement, les circonstances, les autres.

Quand j’écris sur un vécu, ce qui vient souvent le plus spontanément  n’est pas la description du “tissu subjectif” du vécu, mais ce qui le rend intelligible, ou ce qui se donne perceptivement  directement dans le vécu (donc tourné vers le monde extérieur). Ainsi, le fait de décrire le contexte dans lequel on se situe, comme l’environnement spatial, mais aussi de rentrer dans les circonstances qui président à la mise en place de ce vécu. Par exemple, le livre de P. Cassou-Nogués[44], Le bord de l’expérience, le livre commence par un avant-propos qui va servir tout au long du livre et qui a vocation à décrire une “expérience vécue”. Le décor est détaillé : “le décor montrerait un après midi d’été, dans un jardin à la campagne; une pelouse verte, la masse épaisse  d’un arbre …etc”, l’ambiance est décrite en détail, mais que fait le sujet ? Tout au plus, on apprend une petite chose sur son activité corporelle “qu’il redresse la tête”, et son activité perceptive (passive) “ que son regard tombe  sur l’arbre …”. On a l’environnement, les circonstances, mais quasiment rien sur les activités cognitives, l’état interne, la dimension corporelle, et autres éléments du tissu intime du vécu. Il y a bien de la description dans cette page, mais elle ne se rapporte quasiment pas au vécu au sens où je l’ai présenté, elle se rapporte au monde. Cela a bien été vécu, mais le vécu n’est pas documenté. Il est clair, en plus, que prendre l’empan temporel d’une après midi ne prête pas à rentrer dans la micro-temporalité d’un moment vécu spécifié. Le critère n’est donc pas simplement de produire de la description. Ainsi, nous ne cherchons pas la description du contexte ou des circonstances, cette description serait-elle merveilleusement littéraire, nous cherchons la description du vécu de présent en présent dans sa dimension corporelle et intrapsychique.

– Vécu par opposition au commentaire ou à l’analyse de ce vécu.

De même, il s’agit de discriminer entre une écriture descriptive et la production de commentaires d’après coup, ou de l’analyse de la situation vécue. Dans l’exemple que j’ai développé[45], sur le thème de recherche “le sens se faisant”, à propos d’un moment où, jouant un morceau à l’orgue, je prends conscience que je ne l’avais jamais joué ainsi auparavant, et dans l’incapacité de formuler ce que ça veut dire, en quoi c’est différent, je me suis lancé dans la description de ce moment de prise de conscience d’un sens déjà là (c’est différent), mais pas encore là dans son déploiement (en quoi est ce différent, qu’est ce que ça veut dire au juste ?). Dans cette publication, je donne l’intégralité des différents sessions d’écriture d’auto-explicitation, il est clair que par moments je passe dans l’analyse de ce qui raisonnablement a changé depuis le début de l’apprentissage de ce morceau de musique et qui pourrait expliquer que j’exprime ce jugement “c’est différent”. Par exemple, j’analyse le fait que je connais maintenant le morceau par coeur, et donc je ne suis plus pris par la lecture de la partition et donc je peux suivre plus facilement mes doigtés qui sont un peu délicats à la main gauche, et que j’ai ainsi plus de disponibilité pour écouter la musique et à apprécier la dimension expressive de ce prélude que j’aime beaucoup. Je prends bien conscience en écrivant cette analyse que j’ai quitté la description de mon vécu, mais je laisse aller l’écriture en me disant que cela me sera utile, que je trierai après coup; ensuite, à une pause, je me demande de revenir au moment où cette prise de conscience s’est faite, je me guide moi-même vers la mise en évocation de ce moment, et je reprend l’écriture descriptive.

Repérer les différents domaines de verbalisation dans lequel on s’exprime est une nécessité pour ne pas partir dans la production d’écrits qui quittent le plan du vécu, même s’ils y sont connectés. Contexte et commentaires sont pour moi des informations satellites du vécu, ce qui veut dire qu’ils y sont bien reliés, mais qu’ils ne sont pas le vécu.

 

2 La multiplicité des couches de vécu

A supposer que l’on produise vraiment une verbalisation descriptive du vécu et non pas des commentaires ou le paysage, il faut ajouter encore une première ouverture des possibles quant aux qualités de l’écriture descriptive : tout vécu est composé en permanence de plusieurs types d’événements subjectifs simultanés : des activités cognitives, des états internes, la corporalité, les croyances, ce que je nomme de façon générique : des couches de vécu.

Tout vécu à chaque moment est composé de plusieurs couches. Je ne cherche pas à faire une théorie complète de l’architecture des vécus, ce sera le résultat futur produit par une communauté de chercheurs. Mon but reste pratique (visant les pratiquants), il est d’attirer l’attention de celui qui décrit sur la couche qu’il a peut être tendance à privilégier, oubliant tout ce qui se passe d’autre dans le même moment. Non pas que je pense qu’il soit nécessaire de décrire toutes les couches de vécu, mais plutôt d’être attentif à éviter une centration abusive sur un seul aspect ; ou bien, à se poser la question de savoir quelles sont les couches de vécu qui doivent être documentées et quelles sont celles qui peuvent être laissées de côté compte tenu du but de recherche poursuivi.

Chacune des couches se subdivise encore en de nombreuses sous-couches distinctes et complémentaires : par exemple la corporalité, va comprendre les gestes, la posture, les tensions/détentes, les douleurs/bien-être, le ressenti corporel ; le cognitif va être très multiple et divers, comme les différents actes intellectuels par exemple : apprendre, se souvenir (variétés des actes de rappel), raisonner, se représenter, verbaliser, compter, lire, imaginer … etc., mais aussi toutes les variétés d’actes perceptifs : voir, entendre, etc. De plus, dans certaines couches on a des couches emboîtées. Ainsi dans le souvenir, j’ai d’une part l’acte actuel de me souvenir, et son contenu qui lui-même comporte des actes (passés). Ou bien je suis en train de réfléchir pour prendre une décision, et simultanément s’expriment en moi de façon fugace à l’arrière-plan des jugements, des commentaires, qui n’apparaîtront dans l’évocation que si je sais les viser.

Je ne cherche pas ici à passer en revue la totalité des couches de vécu, juste attirer l’attention sur la multiplicité des plans de description possibles d’un même objet (d’un même moment). Par principe, il existe toujours une indéfinie multiplicité de descriptions possibles d’un même objet. Toute « carte » sélectionne des aspects et en omet d’autres. Mon propos est d’alerter sur les choix implicites qui ignorent certaines couches de vécu qu’il serait peut être nécessaire de prendre en compte pour comprendre le vécu visé par la recherche.

Mais il existe encore d’autres possibles auxquels je forme mes stagiaires, et qui me semblent non moins essentiels.

3 Le niveau de détail utile.

La question générique que j’aborde maintenant est celle de déterminer la granularité de la description pour rendre intelligible un vécu, toujours sous l’angle qui est déterminé par un objectif de recherche. J’aborde ce point sous deux aspects complémentaires, la fragmentation temporelle et l’expansion des qualités.

3.1 Fragmentation temporelle

Toute carte sélectionne des aspects, mais ce n’est pas seulement le choix de présenter un aspect plutôt qu’un autre, c’est aussi l’échelle de la carte qui fait que certains détails peuvent être représentés ou non. A l’inverse, dans une description de vécu, il est intéressant de repérer les moments où l’expression verbale n’est pas assez détaillée pour que l’on comprenne complètement ce qui se passe.

Le point de repère que je donne est d’identifier les verbes d’action, et de vérifier s’ils ne peuvent pas / ne doivent pas être repris pour aller vers une description plus intelligible. Il ne s’agit pas de produire ou de demander des explications, mais de fragmenter la description de l’action nommée jusqu’à la rendre intelligible. Lors d’une thèse, un étudiant me décrit ce qu’il a fait : « et je commence par lire trois fois la première page ». Il a segmenté cette information comme étant une unité significative, mais immédiatement on repère « lire », et on peut se demander sur la base de quoi il organise sa première lecture, qu’est-ce qu’il recherche ? Par quoi il choisit de commencer ? Et dès la première information recueillie qu’en fait il ? A chaque moment de sa lecture à quoi prête-t-il attention ? Il y a là tout un travail de reprises, qui passe d’une description globale de « trois lectures », à s’informer déjà de la première lecture, et en allant plus loin dans le détail, décrire chaque moment de la première lecture pour ce qu’ils apportent ou pas ; et peut être à un moment particulier de cette lecture, il faudra fractionner la description pour saisir toutes les activités intellectuelles multiples de réflexion, d’appréciation, de questions qui sont soulevées par ce qui est lu. Jusqu’au moment où il sera possible de passer à la description de ses critères pour faire une seconde lecture, etc.). Cet exemple réel, montre bien où se trouve le niveau de fragmentation qui donne une chance de saisir le déroulement de l’activité cognitive dans ce temps de lecture. Et probablement qu’à chacun de ces moments il peut y avoir d’autres couches qui sont pertinentes à décrire, comme des réactions émotionnelles, des mobilisations corporelles esquissées (il s’agit d’un logiciel de préparation d’un cours de gym), et plus …

Ensuite il est des moments, où il faut faire une pause dans la fragmentation temporelle du déroulement du vécu, pour mieux caractériser un critère, une qualité, une appréciation, un jugement : c’est le point suivant.

 

3.2 L’expansion des qualités

Pratiquement, je propose à mes stagiaires d’identifier dans leur écriture les « mono-qualifications », ce terme pour désigner toutes les formes de qualifications qui se limitent à un mot, une expression, un adjectif. Par exemple, quelqu’un qui écrirait « et là enfin, une grande clarté d’esprit se fit en moi … », est-ce suffisant pour rendre intelligible ce qu’est « la clarté d’esprit, grande » ? Une chose est de repérer le fait que la qualification est vague (c’est difficile parce que, pour celui qui écrit, cette clarté il la revit, elle se donne à lui comme une clarté, point.), ce qui est un point de départ essentiel. Mais c’en est un autre de se tourner vers ce vécu de «grande clarté » et d’en déployer les critères qui me le font qualifier de « clarté » et même de « grande » : comment cela se manifeste dans le corps, dans l’émotion, dans les aspects cognitifs impliqués. L’expansion des qualités n’est jamais un travail facile, mais il est essentiel pour mieux cerner les propriétés intimes des moments vécus. Il existe différentes techniques à apprendre pour préparer le principe du déploiement d’une qualification sensorielle, par exemple. Je ne le développerai pas ici.

Avec ces deux manières basiques de développer le niveau de détail utile, associées à la prise en compte des différentes couches de vécu nous avons déjà bien perfectionné la pratique du dessin de vécu. Reste encore à prendre en compte  l’essentiel: la cohérence temporelle.

 4/ La cohérence temporelle de l’engendrement du vécu : étapes, transitions, causalités.

Dans la définition du vécu que j’ai proposé, j’ai longuement insisté sur l’importance de tenir la maille temporelle qui va de moment en moment. Dans la présentation que je viens de faire de l’importance de la fragmentation, j’insiste sur l’intérêt et la nécessité d’aller dans la description jusqu’au niveau de détail utile, qui est souvent très fin. Reste que les déroulements d’actes mentaux ou matériels, l’évolution des états internes, ne sont seulement intelligibles par des saisies ponctuelles, et la description doit pouvoir en saisir les enchaînements, les liaisons, les ruptures, les continuités. Pour cela il faut une nouvelle grille de lecture qui repose sur une des propriétés universelles de tout vécu : sa structure temporelle. Quel que soit le vécu, il est inscrit de façon irréversible dans le déroulement temporel et du coup, il y a là une source d’intelligibilité qui est toujours pertinente. Encore faut-il voir les différences facettes de cette structure temporelle, car si chaque moment peut avoir une durée, les enchaînements avoir un rythme et un tempo, ce qui est particulièrement intéressant ce sont les liens organisationnels qui tiennent au fait qu’il s’agit de successions structurées dans leur principe par les éléments qui les composent. Comme à chaque fois, dans ce chapitre je ne cherche pas à poser une théorie générale aboutie, juste à dégager des principes pragmatiques permettant de pratiquer le dessin de vécu.

Ainsi, il est toujours intéressant de se distancier de ce que l’on décrit pour vérifier si l’on a pris en compte ce qui précède, et même quelquefois ce qui précède ce qui précède (que je nomme l’anté-début). Souvent dans la description du vécu qui s’organise à partir d’un événement (exemple de modification émotionnelle suite à la lecture d’un mail[46], ou l’exemple de N. Depraz à propos d’une rupture dans son expérience lors d’une session de méditation[47]) l’attention se focalise sur la suite du moment où il y a rupture, modification, et il faut ensuite se ressaisir pour se tourner vers ce qui est passé en amont : qu’est-ce qui a déclenché cette rupture, que s’est il passé juste avant ? Comment la transition s’est-elle opérée ? (Pour ce second point il va falloir descendre très finement dans la description, dilater le temps du vécu passé, pour suivre les événements intérieurs).

Donc, à chaque instant, se pose la question de l’organisation temporelle avant/après et, de même, la nécessité de saisir les transitions entre chaque temps. Très souvent ces transitions sont organisées par des prises d’information fugitives et implicites qui servent de critères insus pour passer à la suite, pour décider que c’est fini, pour choisir l’étape suivante. Par exemple, dans une tâche de mémorisation d’une grille de chiffres que nous utilisons souvent en formation, des questions se posent que les stagiaires ne pensent jamais à poser. Comment s’est opéré le choix initial d’une stratégie de mémorisation ? Autrement dit, quelles sont les informations que la personne a prises dans l’écoute de la consigne et dans la toute première perception de la grille de chiffre ? Il y a là une prise de décision cognitive/affective (le rapport aux chiffres pour certains) qui va engager toute l’activité cognitive de mémorisation. Elle est accessible, mais très subtile à saisir. De la même manière, à un moment la personne décide qu’elle sait et qu’elle peut réciter par cœur ; là il y a une information décisive et très délicate à saisir, à décrire : comment savait-elle qu’elle savait ? Autrement dit, quel a été son critère d’arrêt de l’apprentissage ? Il faudrait, ici, rentrer longuement dans de nombreux exemples pour faire saisir l’importance de cette grille de repérage permanente de l’organisation temporelle. L’important est de pointer la nécessité d’avoir en tête pendant la description du vécu, puis, lors de la relecture de ce que l’on a produit, la structure temporelle, de façon à  voir immédiatement les manques, et retourner dans l’évocation du moment correspondant pour pouvoir le décrire.

L’apprentissage des repères de la structure temporelle devrait être premier dans la logique de ce qui structure le tout, mais de fait il est commode de découvrir et d’exercer d’abord les autres repères plus locaux avant d’ajouter la prise en compte des logique d’engendrement des moments vécus.

Conclusions

Propriétés universelles et spécifiques des vécus

Avec ces différentes grilles de lecture s’esquisse un cadre général de la description des vécus. Je distinguerai deux points de vue complémentaires. Le premier met en valeur les propriétés universelles de tout vécu : tout vécu est inscrit dans une structure temporelle irréversible, à la fois quantifiable en terme de durée, de tempo, mais aussi organisée par des modes de successions qualitatives (successions strictes, tuilages, reprises, transpositions etc.), ou encore organisée par un script (une structure évènementielle typique) qui crée des attentes structurées quant aux phases temporelles qui devront être documentées ; tout vécu peut être saisi à différents niveaux de granularité, de détail, de finesse qualitative et peut être aurons-nous dans l’avenir des repères a priori sur le niveau de détail requit pour différentes types de vécu ; tout vécu contient une multiplicité de couches simultanées, dont j’ai recensé quelques éléments. C’est beaucoup déjà pour se préparer au travail descriptif de façon réglée, mais c’est tout à fait insuffisant pour aborder un type de vécu particulier objet d’une recherche nouvelle.

Ainsi, quand nous avons voulu rentrer dans la description fine de l’acte d’évocation, fondement de la pratique de l’explicitation, dans un premier temps nous n’avons pas bien su quoi décrire, et la plupart d’entres nous ont décrit non pas l’acte, mais sont passés à côté en décrivant le contenu de l’évocation[48] … Nous nous sommes alors retrouvés devant la question : qu’est-ce que décrire l’acte d’évocation, autrement dit qu’il y a-t-il à décrire ? Quels sont les éléments du vécu ? Quelles sont les propriétés caractéristiques ?

Et il en est de même à toute nouvelle recherche ! Quelle que soit la maîtrise des outils d’explicitation chaque nouvel objet peut poser des problèmes de mises à jour des propriétés spécifiques au type de vécu étudié. En fait, c’est souvent un des objectifs de la recherche que de découvrir, inventer, mettre en lumière l’espace catégoriel qui permet de cerner un type de vécu. C’est un des grands apports de Husserl, son invention catégorielle, sa créativité catégorielle. Sur bien des thèmes, il a fait une œuvre de pionnier. Donc, dans ce chapitre tout ce que j’ai écrit, l’est dans la perspective d’un apprentissage de base de la description de vécu, mais quand on veut aller plus loin et aborder de vrais objets de recherche, à la fois ces grilles restent pertinentes et indispensables, à la fois elles sont largement insuffisantes pour produire des résultats originaux. Bien sûr, on peut penser qu’au fur et à mesure que les recherches sur la subjectivité en première et seconde personne vont se développer le domaine des propriétés universelles du vécu seront mieux connus et partagés dès la formation universitaire.

Un bouquet de compétences multiples pour la recherche.

Les compétences descriptives nécessaires pour recueillir des données en première personne, ne préjugent pas des compétences supplémentaires qu’il faudra maîtriser pour aboutir à une recherche complète. La mise en ordre de ces données, leur organisation, leur analyse, constituent tout un ensemble de techniques qui s’acquièrent généralement en préparant une thèse sous une direction experte. Elles ne préjugent pas non plus des compétences pour définir, en amont du recueil, des objectifs de recherche, une planification du recueil de données, la détermination de ce dont on veut s’informer, et la manière de le faire sans biaiser immédiatement le recueil à venir. Souvent, ce temps de préparation s’inscrit dans une perspective plus large propre à une communauté scientifique et disciplinaire, et/ou s’intègre dans une politique de recherche propre à un laboratoire et/ou à un directeur de recherche.

 

Les compétences personnelles spécifiques nécessaires aux recherches en première personne.

Reste un point plus général que je voudrais mettre en valeur : je pense que mener des recherches sur la subjectivité selon un point de vue en première personne implique nécessairement le chercheur dans la relation à sa propre subjectivité et va par conséquent modifier sa subjectivité. Aussi, la leçon que j’ai tirée de ma vie et de toutes ces années de recherche et d’animateur de formations, c’est qu’il est nécessaire d’acquérir une expertise de pratiquant dans toute une large variété de techniques de travail sur soi. Un chercheur qui vise l’étude de la subjectivité doit avoir perdu une forme de naïveté dans le domaine de la variété des expériences subjectives possibles, et corrélativement doit avoir gagné une vision expérientielle élargie des espaces de possibles subjectifs qui sont à la fois inhabituels (ils appartiennent souvent à des micro-mondes) et cependant facilement accessibles dans leur mise en oeuvre.

Ces techniques de travail de soi/sur soi ont été inventées de tout temps, mais ce qui est nouveau, c’est que  progressivement elles se sont émancipées des cadres institutionnels contraignants dans lesquels elles étaient insérés et qui en commandaient l’accès, comme les domaines de la religion, du spirituel, voire de l’occulte, et depuis ces trente dernières années elles se sont mêmes émancipées du cadre psychothérapeutique dans lequel elles ont pourtant été nombreuses à avoir été récemment inventées[49]. Toutes ces techniques conduisent à faire apparaître des propriétés inhabituelles et normales de la conscience, de la cognition, de l’attention, du rapport à l’émotion, de la création, de la connaissance et du contrôle de ses états internes, de l’action sur et par le corps, etc.

Si je devais nommer des types de pratique, je désignerais par exemple : les formes de méditation, la prière et autres examens de conscience, l’hypnose, les psychothérapies (travail émotionnel, rêve éveillé, travail psycho-corporel, focusing, rêve, etc.), les innombrables pratiques corporelles comportant un travail interne (Tai Chi, danses sacrées, yoga, codifié, gymnastique douce, Alexander, Feldenkrais, etc.) et la liste est très loin d’être close.

Je ne choisis pas ces pratiques parce qu’elles auraient un caractère exceptionnel ou exotique, mais pour la facilité avec laquelle elles démontrent la possibilité de modifier le monde intérieur, d’en faire apparaître très aisément des propriétés, largement inconnues des chercheurs. Mon argument repose sur la nécessité de devenir un explorateur compétent techniquement, qui a élargit ses connaissances expérientielles du monde subjectif, et qui peut se poser des questions sans s’enfermer dans une vision trop étroite.

Si je prends quelques exemples : la méditation est certes inscrite dans une visée spirituelle, et généralement on ne la voit qu’associée à une quête intérieure, mais pratiquement elle apprend aussi à se tourner vers l’écoute de soi, à savoir surveiller les distractions apparaissantes, à repérer les pensées et les émotions naissantes, à savoir intervenir avec beaucoup de délicatesse dans son monde intérieur pour renouveler l’effort de présence sans tout perturber par sa propre intervention. Tous ces aspects sont autant d’ingrédients qui, une fois appris, connus, pratiqués, se transfèrent à n’importe quelle exploration du monde intérieur. Par exemple, ils sont cohérents avec l’examen attentif d’un vécu passé dans toutes ses différentes couches. Bien sûr, ce faisant, pour la méditation comme pour les autres exemples, je ne prétends pas que ces pratiques peuvent être réduit à une éducation de l’attention et du “regard” intérieur. Mon focus est de montrer à quoi elles éduquent par rapport à l’accès au monde subjectif. Autre exemple : la technique thérapeutique du “lying” issue du Vedanta et présentée en France par A. Desjardins [50] dans les années 80. La technique est de laisser venir une émotion déjà présente en sourdine et de la suivre dans tous ses développements. On a exactement les ingrédients pour apprendre à percevoir finement un type de manifestation de la subjectivité, la connaître, la décrire. Prenons une technique corporelle parmi des dizaines d’autres qui vont produire en structure les mêmes effets formateurs, par exemple la gymnastique douce. Après chaque exercice latéralisé, un temps est pris pour que chacun goûte la différence entre un côté du corps et un autre : il y a là une éducation patiente à la perception corporelle fine obtenue par contraste, à l’évolution de l’état du corps, de l’émotion, de la disposition. Passons à un autre type de pratique, dans la PNL[51], il y a l’apprentissage de différentes postures de soi. Par exemple, dans le modèle qui aide à préparer un projet, la découverte de la possibilité de reconnaître et de séparer le rêveur, le critique, le réaliste. C’est une expérience forte de découvrir à quel point il est facile de se diviser et de s’informer séparément de différentes facettes de soi. Les premières fois, c’est souvent émerveillant de découvrir à quel point il est aisé de détacher et de se déplacer dans ses propres co-identités. Je pourrais continuer longtemps à vous montrer toutes les facettes des implications techniques  de toutes ces pratiques, à la fois pour découvrir des possibles subjectifs largement ignorés par la psychologie ou la philosophie, et tout autant pour se former soi-même à devenir un explorateur aguerri de la subjectivité.

Si je peux en parler, c’est que j’ai moi-même parcouru beaucoup de ces chemins, et les techniques d’aide à l’explicitation que j’ai développées tardivement dans ma vie de chercheur sont certainement pour une bonne part le reflet et la décantation de ces expériences. Mais dans les formations à l’entretien d’explicitation, pas plus que dans les stages d’auto-explicitation, il n’y a de méditation, de prière, de psychothérapie, d’hypnose, de Tai Chi ou de gymnastique douce. Il n’y a fondamentalement qu’une expertise pour se tourner vers son vécu, vers son monde subjectif, avec finesse, constance, efficacité, pour aider à atteindre les buts que poursuivent les professionnels qui ont besoin de s’informer du monde subjectif et pour les chercheurs qui veulent approfondir un objet de recherche accessible en première personne.

Quand je forme des praticiens, des chercheurs, des thésards, je découvre souvent à quel point une expérience banale typique de l’explicitation, comme « se mettre en évocation et plonger dans l’exploration suivie de son vécu passé », est déjà une expérience inhabituelle pour la plupart et souvent source “de surprises, de découvertes et d’émerveillements”[52]. L’expérience est banale et inhabituelle, alors que  pour la communauté des personnes qui ont appris les techniques de l’explicitation, elle est devenue habituelle très simplement.

Finalement, ce pourrait être le point le plus important de ce chapitre, important par sa fécondité potentielle : « Sans renoncer à votre spécificité disciplinaire, et à l’acquisition des compétences de chercheur, devenez des pratiquants experts de la subjectivité pour savoir la contacter, l’observer, la décrire et pouvoir l’étudier ».

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Vermersch, P. « Introspection as practice. » Journal of Consciousness studies 6.2-3 (1999): 17-42.

[2] Vermersch, P. « La fin du XIX siècle: introspection expérimentale et phénoménologie. » Expliciter 26 (1998): 21-27.

[3] Vermersch, P. « Pour une psychologie phénoménologique. » Psychologie française 44.1 (1999): 7-18.

[4] Vermersch, P. « L’introspection une histoire difficile. » Expliciter. 20 (1997) 1-4.

[5] Vermersch, P. « Describing the practice of introspection. » Journal of Consciousness Studies 16.10-12 (2009) 20-57 ; .Vermersch, P. Explicitation et phénoménologie. Paris. PUF, 2012.

[6] Voir la reprise récente de ce thème dans le chapitre 13 de Bitbol M. « L’introspection est-elle possible ? », dans son livre : La conscience a-t-elle une origine. Flammarion, 2014. Ainsi que Petitmengin, C. & Bitbol, M., The validity of first-person descriptions as authenticity and coherence. Journal of Cousciousness Studies, 16, 2009, 363-404.

[7] Vermersch, P. « Questionner l’action: l’entretien d’explicitation. » Psychologie française 35.3 (1990): 227-235.

[8] Vermersch, P. L’entretien d’explicitation.  Paris, ESF, (1994, 2011).

[9] Vermersch, P. « Des origines de l’entretien d’explicitation aux questions transversales à tout recueil de verbalisation a posteriori. » Expliciter 50 (2003): 16-35.

[10] Vermersch, P. « Bases de l’auto-explicitation. » Expliciter n 69 (2007): 1-31.

[11] Vermersch, P. « Les points de vue en première, seconde et troisième personne dans les trois étapes d’une recherche: conception, réalisation, analyse. » Expliciter, 85 (2010),19-32.

[12] Vermersch, P. « Éléments pour une méthode de » dessin de vécu » en psychophénoménologie. » Expliciter, 62 (2005): 47-57.

[13] « PhilPapers: Online Research in Philosophy. »  <http://philpapers.org/>

[14] Depraz, Natalie. Comprendre la phénoménologie: une pratique concrète. Paris. Armand Colin, 2006.

[15] Depraz, Natalie. Plus sur Husserl: une phénoménologie expérientielle. Atlande, 2009.

[16] Depraz, Natalie. « D’une science descriptive de l’expérience en première personne: pour une phénoménologie expérientielle. » Studia Phaenomenologica 13.1 (2013): 387-402.

[17] Varela, Francisco J. « Neurophenomenology: A methodological remedy for the hard problem. » Journal of consciousness studies 3.4 (1996): 330-349.

[18] Petitmengin, Claire. L’expérience intuitive. Paris. L’Harmattan, 2001.

[19] Vermersch, P.. « Éléments pour une méthode de » dessin de vécu » en psychophénoménologie. » Expliciter. 62 (2005): 47-57.

[20] Vermersch, P.. « Méthodologie de l’analyse et de l’interprétation des données de verbalisation relatives au vécu. 2 Analyse et interprétation des données. » Expliciter. 82 (2009): 1-24.

[21] L’article de départ est celui de Nisbett, R. E. and T. D. Wilson « Telling more than we can know : verbal reports on mental processes. » Psychological Review, 84(3) (1977). 231-259. Par ailleurs, il existe une énorme littérature récente sur la confiance que l’on peut attribuer aux données d’introspection. Je ne cherche pas à recenser ces matériaux ici, le Journal of Consciousness Studies a, en particulier, beaucoup publié sur ce thème, voir aussi les recensements thématiques du site PhilPapers.

 

[22] Voir le beau travail démontrant comment il est possible d’infirmer expérimentalement les conclusions de Nisbett : Petitmengin C., Remillieux A., Cahour B.,  Carter-Thomas S. A gap in Nisbett and Wilson’s findings? A first-person access to our cognitive processes, Consciousness and Cognition 22 (2013) 654–669

[23] Vermersch, P.. « Vécus et couches des vécus. » Expliciter 66 (2006): 32-40.

[24] Vermersch, P.. « Étude phénoménologique d’un vécu émotionnel: Husserl et la méthode des exemples. » Expliciter (31) (1999): 3-23.

[25] Voir le site du GREX www.grex2.com

[26] Gusdorf, Georges. Mémoire et personne. Paris. Presses universitaires de France, 1951.

[27] Vermersch, P.. « Modèle de la mémoire chez Husserl. 1/Pourquoi Husserl s’intéresse-t-il tant au ressouvenir. » Expliciter 53 (2004): 1-14 ; Vermersch, P.. « Modèle de la mémoire chez Husserl. 2/La rétention. » Expliciter (54) (2004): 22-28 ; Vermersch, P.., L’entretien d’explicitation et la mémoire passive, Expliciter 102 (2014), 41-47.

[28] Maurel, Maryse, et Claudine Martinez. « Explorer un vécu sous plusieurs angles. »2/ Vivre des positions dissociées. Expliciter, 95, (2012), 1-30.

[29] Cf. la thèse d’Eve Berger, 2009 : Rapport au corps et création de sens en formation d’adultes. Étude à partir du modèle somato-psychopédagogique. http://www.grex2.com/assets/files/expliciter/zzThese_Berger_final.pdf

[30] Perls, Fritz, Goodman Hefferline, and Paul Goodman. « Gestalt therapy. » New York (1951).

[31] Voir le dossier de textes publiés “Dissociés” sur le site du Grex2.

[32] Cardon, Alain, Vincent Lenhardt, et P. Nicolas. L’analyse transactionnelle. Paris. Eyrolles, 2009.

[33] Schwartz, Richard C. Internal family systems therapy. Guilford Press, 1997.

[34] cf. Le travail du formateur en PNL R. Dilts sur ce qu’il nomme la stratégie des génies ; ici en l’occurrence ce qu’il nomme la stratégie de Walt Disney.

[35] Vermersch P.. La référence à l’expérience subjective. 5, Alter , 1997,121-136.

 

[36] James, W. The principles of psychology. New York: H. Holt and Company. (1893).

[37] En fait, cette étape est fondée sur l’effet en retour de la pratique de la description du vécu, qui sera abordée en détail dans la partie suivante. Les exigences de la description vont faire que tout objet temporel trop long s’exclut de la possibilité de le décrire au niveau du vécu élémentaire.

[38] Vermersch, P., et Delphine Arbeau. « La mémorisation des oeuvres musicales chez les pianistes. » Médecine des arts 18 (1996): 24-30.

[39] Vermersch, P. « Éléments pour une méthode de » dessin de vécu » en psychophénoménologie. » Expliciter62 (2005): 47-57.

[40] Plus tard, l’inverse sera important à prendre en compte, la formation à l’auto-explicitation permet aux futurs intervieweurs d’approfondir la compréhension de ce qu’ils demandent à l’autre, d’affiner la prise en compte des gestes intérieurs requis pour une présence et un suivit au déroulement d’un vécu passé.

[41] La médiation sociale qui s’incarne dans le fait d’être guidé par un autre est importante, parce que l’auto-guidage est infiniment plus délicat pour la plupart, et que la découverte de l’accompagnement aide à comprendre ce qu’il faut faire avec soi-même pour s’auto-accompagner. Cet accompagnement est une clef de la réussite du contact avec soi-même et de la possibilité de décrire son vécu en détail.

[42] Comme je vais le présenter plus loin, le diagnostic de ces imperfections ne part pas d’une super-connaissance du contenu à décrire, mais de la capacité à repérer ce qui manque, à repérer ce qui peut être amplifié, détaillé, parce que ce qui a été écrit peut facilement être repéré dans ses insuffisances.

[43] Vermersch P.. L’entretien d’explicitation. Paris. ESF. 1994, 2011.

[44] Cassou-Noguès, P.. Le bord de l’expérience: essai de cosmologie. Paris. Presses Universitaires de France-PUF, 2010.

[45] Vermersch P.. Approche psychophénoménologique d’un sens se faisant, Expliciter, 61, (2005), 26-47.

[46] Vermersch, P.. « Etude phénoménologique d’un vécu émotionnel: Husserl et la méthode des exemples. « Expliciter, (31) (1999): 3-23.

[47] Depraz, Natalie. « The’Failing’of Meaning: A Few Steps into a ‘First-Person’Phenomenological Practice. » Journal of Consciousness Studies 16.10-12 (2009): 10-12.

 

[48] Dans notre jargon, expliciter l’évocation suppose de l’avoir pratiquée dans un vécu d’explicitation V2, qui lui se rapporte au vécu de référence V1 ; il faut donc mettre en place une explicitation de plus V3, qui visera l’acte de rappel d’évocation pratiqué en V2 et non pas le contenu de l’acte de rappel qui lui se rapporte au vécu de référence V1.

[49] Je veux dire que beaucoup de techniques de soi inventées dans un cadre psychothérapeutiques sont maintenant utilisées dans des stages de développement personnel non directement thérapeutiques ou associées à des stages de danse, de chant, de techniques corporelles et plus encore.

[50] Desjardins, Arnaud. Le vedanta et l’inconscient. Paris. La Table Ronde, 1978.

[51] Voir par exemple : Dilts Roberts, Neuro-linguistic Programming: The study of the structure of subjective experience. Cupertino, Meta Publications, 1980 ; Dilts Robert,  Modeling with NLP, Cupertino, Meta Publications, 1998

[52]Vermersch. P.. L’entretien d’explicitation et la mémoire passive, surprises, découvertes, émerveillement.  Expliciter,  2014, (102) 41-47. (à paraître dans Éducation permanente).

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 (texte complet)

 Les limites rencontrées dans l’étude du fonctionnement cognitif lors de mes débuts dans la recherche (1970) m’ont conduit d’abord à privilégier les enregistrements vidéos de conduites finalisées pour pouvoir enrichir le recueil de données, puis devant les nouvelles limites tenant à l’exclusion de tout ce qui n’était pas visible et enregistrable, à remobiliser “l’introspection guidée” pour avoir accès au point de vue du sujet.

Après avoir visité toute la bibliographie des apports et critiques de l’introspection (fin 19ème, première partie du 20ème siècle), j’ai constaté après quelques autres[1],[2],[3],[4],[5], qu’il n’y avait pas de critiques décisives quant à l’utilisation de l’introspection rétrospective[6], mais qu’en revanche, il n’existait aucune technique systématique experte de recueil et de production de ces verbalisations. J’ai donc créé une technique d’entretien spécifique pour guider l’introspection des vécus : l’entretien d’explicitation[7],[8],[9], puis dans un second temps la technique de l’auto-explicitation[10] dans laquelle le chercheur se prend lui-même comme objet d’étude et produit des descriptions de son propre vécu par écrit.

Dans ce chapitre, je voudrais regrouper un certains nombre de propositions sur la caractérisation du point de vue en première personne[11], sur l’objet que vise la recherche : le vécu[12], et enfin sur des indications pratiques quant à l’exercice de la description de vécu. J’ai privilégié un point de vue de “praticien expert”, dans la mesure où, s’il existe bien une littérature abondante sur la notion de vécu ou d’expérience, sur la méthode descriptive phénoménologique (voir l’abondante base de données des PhilPapers[13]), ou encore sur la confiance à accorder aux verbalisations introspectives, il me semble qu’il y a peu d’articles qui partent de la pratique effective de la description de vécu. Il y a peu de chercheurs (toutes disciplines confondues) qui ont développé une pratique et une transmission de ces techniques. J’espère apporter quelques pistes utiles permettant de continuer à développer une phénoménologie expérientielle[14],[15],[16], ou une neurophénoménologie[17],[18] voire une psychophénoménologie comme je l’ai proposé.

1/ Première, seconde, troisième personne.

Il me semble qu’il règne une certaine confusion dans l’usage qui est fait de l’expression “point de vue en première personne”. Confusion qui me parait liée au fait que les définitions ne sont pas rapportées à des usages précis et restent de ce fait cantonnées dans un point de vue abstrait. Je propose de distinguer trois sens distincts : un sens épistémologique générique, un sens proprement méthodologique lié à la recherche, enfin un sens porté par la pratique de la multiplicité des positions intrapsychiques en première personne.

Un sens épistémologique de la première personne.

Il y a un premier sens qui est principalement épistémologique et vise à distinguer la prise en compte de la subjectivité telle que le sujet la vit (point de vue en première personne) par opposition à la non prise en compte de la subjectivité (point de vue en troisième personne), à son rejet, le plus souvent motivé par des raisons partisanes et qui ne place ses pratiques et points de vue que sous l’angle d’une objectivation scientiste. Dans ce premier sens, on a affaire à deux cultures qui se sont toujours opposées. De mon point de vue, le seul enjeu qui vaille est de se donner enfin au 21ème siècle la possibilité de développer une psychologie complète ! Plus largement encore, de pouvoir enfin produire une science de l’homme qui intègre le point de vue du sujet tel qu’il peut en parler pour en informer le chercheur, et le point de vue d’observateur tel que les observables et les traces qu’il recueille et enregistre lui permette de s’en informer. Il serait temps d’arrêter de rejeter un point de vue au détriment de l’autre de façon exclusive, et cela vaut dans les deux sens !

Un sens lié à la méthodologie de la recherche : le point de vue radicalement en première personne.

Un second sens est plus restreint, car il s’inscrit uniquement dans le cadre de la pratique effective de la recherche. De ce point de vue, il faut distinguer l’informateur et le chercheur (celui qui analyse, qui conclut, interprète, de manière fondée et justifiée). Dans ce cadre, est en première personne, pour un chercheur, uniquement sa propre expérience. J’appelle cela la position “radicalement en première personne” (Vermersch 2010 op.cit). C’est le cas de figure, parfaitement légitime, où un chercheur prend pour objet d’étude son propre vécu. Mais il faut noter qu’il aura deux  postures, voire deux co-identités qui se succéderont : celle d’informateur qui produit une description de son vécu ; celle de chercheur qui organise, évalue, analyse, les verbalisations qu’il a produites[19],[20].

C’est important de faire cette distinction, parce que ce que dit l’informateur – serait-il chercheur par ailleurs – n’est pas affecté d’un privilège de certitude, de vérité, simplement parce que c’est lui qui l’a exprimé. Comme toute donnée recueillie, les verbalisations doivent être évaluées dans l’après coup quant à leur valeur informative. Il n’y a pas de pratique de la recherche dans l’immédiateté, dans une apodicticité instantanée (même si cela apparaît affecté de cette qualité au sujet qui le vit et en témoigne) mais toujours dans une reconstruction secondaire, longue et patiente, quelles que soient les sources d’information. Il faut distinguer la vérité éthique, qui est un engagement, une tentative à être le plus authentique possible dans la description, et la vérité épistémique, produite par le cheminement de la recherche (sur cette distinction cf. Vermersch 2010 op.cit.)

Dès que le chercheur et l’informateur sont deux personnes distinctes, dès que le chercheur s’adresse à un autre que lui pour recueillir des descriptions de vécu, alors la recherche se fait selon un point de vue en seconde personne.

Je postule qu’il y a une différence de principe entre décrire sa propre expérience et recueillir l’expérience d’un autre. Je ne vis jamais l’expérience de l’autre.

D’un point de vue méthodologique, on a donc une distinction entre première et seconde personne basée sur la différence de rôles, de compétences, de statuts entre celui qui produit les données et celui qui les analyse, avec le cas particulier du chercheur qui prend son propre vécu comme objet d’étude et change de posture suivant les temps de la recherche : préparation, recueil, analyse.

On peut noter encore une variante méthodologique du point de vue en seconde personne. Ainsi, des auteurs[21] voulant démontrer l’inefficacité de la prise en compte du point de vue en première personne (autrement dit, qui voulaient montrer le caractère illusoire de l’introspection), ont demandé à un observateur de dire en temps réel ce que vivait le sujet d’expérience. On pourrait qualifier cette approche de point de vue “en seconde personne de substitution”. La démonstration a satisfait pleinement les auteurs et les a conduits à conclure qu’il n’y avait pas de différence entre ce que dit un sujet de son expérience et ce que dit un observateur qui imagine ce que vit le premier, et donc qu’il n’y a pas d’introspection du tout ! Mais en fait la démonstration est basée sur une situation typique des recherches en psychologie sociale de l’époque, dans laquelle il y a un compère qui manipule, par l’expression de ses propres jugements, ceux du sujet naïf. Aussi, tout ce que l’on peut conclure, c’est que lorsqu’on manipule un sujet en truquant la situation et qu’on lui demande des explications sur ce qui s’est passé (à son insu) il ne dit pas des choses beaucoup plus précises ou pertinentes qu’un observateur naïf (ignorant lui aussi le trucage). Ce que l’on voit tout de suite quand on a la pratique de la description du vécu, c’est que les auteurs n’ont formulé aucune demande de  description sur le déroulement de ce qui a été vécu mais, au contraire, uniquement des questions demandant des explications (dans une situation truquée qui plus est !)[22].

Dans cette perspective méthodologique, point de vue radicalement en première personne et point de vue en seconde personne s’opposent clairement à un point de vue en troisième personne qui choisit de ne rien demander au sujet et de se cantonner aux recueil des traces et des observables.

La multiplicité intrapsychique de la première personne

La pratique effective de la description de vécu m’a rapidement conduit à pratiquer la description de « vécus où l’on décrit des vécus », pour mieux comprendre la phénoménologie de cette pratique. Dans notre jargon, nous distinguons trois vécus successifs reliés [23], notés V1, V2, V3 : V1 est le “vécu de référence”, par exemple le vécu qui fait l’objet de ma recherche dans la description de l’effet d’une émotion naissante sur mon activité cognitive[24]; V2, est le vécu qui désigne le moment où je me rappelle V1 pour pouvoir le décrire en auto-explicitation, V2 a donc deux couches : celle de l’acte actuel de se rappeler, et celle du contenu de ce rappel (qui est le vécu de référence passé V1); V3, est le vécu de se rappeler et décrire la couche des actes dans V2, donc de se rappeler du moment où je me rappelais V1 pour le verbaliser et l’expliciter. Pour pouvoir étudier la pratique de l’explicitation, nous avons donc besoin de pratiquer des descriptions d’un vécu d’explicitation, donc d’avoir des descriptions issues d’un V3 qui se rapporte à un V2. Cette exploration, conduite au fil des années par les membres du Groupe de recherche sur l’explicitation (GREX[25]), nous a conduit à distinguer différentes positions égoïques qui impliquent des pratiques de description très différentes. On peut les résumer sous trois aspects complémentaires :

1 – la multiplicité des modes de rapport au passé,

2 – la multiplicité des positons narratives de soi-même,

3 – la multiplicité des lieux de conscience.

 

1 – Les variétés de rapport au passé dans les verbalisations en première personne.

Ce point est un des fondements de la technique d’aide à l’explicitation. Il repose sur la distinction des différentes positions égoïques par rapport au passé. L’opposition se fait essentiellement entre ce que l’on pourrait appeler en suivant le langage husserlien un mode signitif et un mode intuitif. Ou encore, entre une forme de rappel basé sur les connaissances que l’on possède sur le passé, dans une posture plutôt abstraite, et le rappel basé sur l’expérience de quasi-revécu, que j’ai nommé “évocation” et qu’Husserl désigne par “ressouvenir”. L’évocation engage le sujet dans un « contact » sensoriel avec son vécu passé, elle le met en possibilité d’avoir une position de parole incarnée, elle appelle chez celui qui la pratique une vraie présence au passé, et crée ainsi une présence à soi-même. Ce faisant, dans cette posture d’évocation, une mémoire particulière, nommée “mémoire concrète[26]”, largement involontaire, se mobilise qui permet d’accéder aux détails du vécu, et à la mémoire passive qui enregistre en permanence beaucoup d’éléments du vécu, sans que nous ayons la conscience réfléchie de le faire[27]. Toute session d’explicitation commence par le déplacement intérieur vers la position d’évocation, le dessin de vécu repose sur la présence à soi dans le passé.

2 – La multiplicité des positions narratives

La définition de la première personne peut encore être  abordée de manière complémentaire sous l’angle des pôles égoïques possibles au sein d’une même personne, autrement dit “qui parle chez le sujet qui parle”. On pourrait encore appeler ça : “la position narrative”. C’est une manière de prendre en compte la multiplicité des positions en première personne pour une même personne.

Dans le GREX nous avons beaucoup exploré les modes de description du vécu dans une grande variété de “positions dissociées”[28]. Nous avons tout d’abord retrouvé l’intérêt de procédés littéraires bien connus qui consistent non plus à décrire en “je” (à la première personne du singulier), mais à décrire en utilisant le “il” ou “elle” pour avoir une troisième personne du singulier. Ce qui est intéressant, c’est que de nouvelles informations apparaissent, des aspects que ne se disaient pas en “je” mais s’expriment à la troisième personne (cf. les exemples dans les protocoles d’auto-explicitation de la thèse d’Eve Berger[29]). A partir de là, il est possible d’explorer tous les modes d’adressage grammaticaux : le on, l’indéfini, le nous de majesté, mais aussi parler à partir de son prénom, de son surnom, etc. A chaque fois, l’espace descriptif de son propre vécu peut se modifier considérablement et s’enrichir, des autorisations internes à s’exprimer, s’ouvrir et se découvrir, s’ouvrent de façon surprenante.

3- La multiplicité des lieux de conscience

Mais ce n’est là encore qu’une étape élémentaire dans les changements de points de vue intrapsychiques. Pour comprendre les autres possibilités, il faut revenir dans la seconde moitié du XX siècle, et se référer aux explorations faites dans le cadre des inventions psychothérapiques. Non pas que ces procédés soient forcément liés à la psychothérapie, mais parce qu’ils ont été imaginés par des praticiens dans un cadre où l’intrapsychique pouvait être exploré avec beaucoup de liberté et de créativité.

Déplacement réel de la personne

Ainsi, depuis les années 50, de nombreuses techniques thérapeutiques ont utilisé le déplacement réel (changer de place, de chaise) ou imaginaire pour amener une personne à découvrir son monde sous des aspects à la fois existants et apparemment inaccessibles dans un point de vue en “je”, ou encore dans un point de vue centré sur la situation problème et incarné par la place actuelle (là où il est assis) du client. Par exemple, Fritz Perls fondateur de la Gestalt Therapy[30], utilisait un troisième siège (la hot seat) où il invitait par moments le client à se déplacer, pour considérer ce qu’il était en train de vivre, ce qu’il était en train d’exprimer ou de taire, sous un angle différent. Mais il existe d’innombrables techniques où le fait de proposer au  patient de se déplacer  jusqu’à trouver la bonne distance, le bon angle pour lui permettre  de voir enfin une situation conflictuelle sans se sentir impliqué immédiatement de manière réactionnelle. Par exemple, dans un conflit de couple, et en l’absence du conjoint qui est représenté par une chaise vide, il est possible de demander au patient de s’éloigner, de se déplacer, jusqu’au moment où il peut enfin “voir” ce que vit l’autre face à lui, où il peut aussi évaluer ce qu’est en train de vivre  ce lui-même dont il s’est distancé physiquement, lui parler, le conseiller. Dans l’explicitation, il est très simple et intéressant de changer de place pour verbaliser ce que vit (a vécu, puisque nous sommes dans la rétrospection) celui (moi) qui est à la place initiale. Les effets de décentration sont étonnants et ouvrent à des prises d’information qui n’étaient pas disponibles dans la position de base.

 

Déplacement d’identités et de lieux de conscience

Nous avons exploré d’autres possibilités, sans du tout être dans un cadre thérapeutique (je citais ce cadre pour situer le travail de pionniers de l’exploration de la conscience accompli par les praticiens en gestalt, analyse transactionnelle, programmation neuro-linguistique, dialogue interne etc …) Nous explorons au GREX les techniques de dissociation, dans lesquelles nous demandons à la personne interviewée de mettre en place une autre elle-même, dont elle va déterminer la localisation spatiale de telle manière qu’elle aurait la capacité de percevoir et de décrire ce qui s’est passé (quand on vise le passé de référence, objet de l’explicitation) ou ce qui se passe (quand on vise la situation actuelle d’entretien qui est par exemple bloquée). Donc dans cette technique nous ne ne demandons pas seulement à la personne un déplacement spatial (ici principalement imaginaire, puisqu’elle peut situer “l’autre elle-même” à n’importe quel endroit de l’espace, ce qui serait physiquement impossible), mais aussi de “créer” un autre soi-même[31]. On peut aussi modifier la proposition en sollicitant des co-identités typées, comme l’analyse transactionnelle[32] ou l’ISF[33] (entre autres) l’ont imaginé. C’est-à-dire solliciter par exemple “le critique”, ou “le réaliste” ou encore “le rêveur”[34], pour permettre à partir de chacun de ces pôles égoïques ayant des profils différents de découvrir de nouvelles propriétés du vécu qui n’apparaissaient pas dans la position de base. On peut encore, de façon beaucoup plus ouverte, demander à la personne de “déplacer son lieu de conscience” de telle façon qu’elle puisse s’informer de ce qu’elle a vécu. Le résultat peut être assez spectaculaire, en termes d’expériences subjectives et de verbalisations nouvelles sur la situation passée.

Ces changements de point de vue au sein de la personne sont très productifs, ils introduisent un élargissement de la description des vécus, et ouvrent réellement à une nouvelle exploration de la phénoménologie de l’expérience subjective. Sans compter que la possibilité même de travailler facilement avec ces techniques de dissociés, sans avoir besoin d’être ni dans un cadre psychothérapeutique ni dans un mouvement new age, renouvelle la question de la définition de la conscience, de la multiplicité des lieux de conscience accessibles à un même sujet. Cela interroge sur une propriété essentielle de la conscience comme fondamentalement scindable et scindée, dès l’origine, dès la mise en place de toute “réflexion” (dès le stade du miroir pourrait-on dire).

2/ Définition du concept de « vécu ».

 

Maintenant que j’ai défini le pôle égoïque, essayons de mieux cerner l’objet visé : le vécu. Pour ma part, je voudrais délimiter un usage spécifique de la notion de vécu qui serait propre à la psychophénoménologie, pour cela  je vais utiliser une définition minimale :

Est un vécu ce qui a été effectivement vécu par une personne.

Je ne préjuge pas du type de conscience qui accompagne ce vécu, il me suffit 1/ qu’il ait appartenu effectivement à une personne (il a été vécu), 2/ et à une seule (on peut être plusieurs à avoir vécu (verbe vivre) le même événement, mais un vécu appartient toujours à un seul sujet). Le point de départ est donc minimaliste, car il va me servir surtout à rejeter, à différencier ce qui pourrait sembler du vécu, mais qui n’en est pas selon mon point de vue centré sur la recherche en première personne.

Si la description de vécu suppose de se référer[35] à un vécu, cela signifie donc qu’il a effectivement appartenu à la vie d’un sujet, ce qui permet de rejeter ce qui a été imaginé, et ce qui est générique.

Vécu et imaginaire

Tout d’abord, cela écarte l’imagination de vécu. Certes, l’acte d’imaginer, est un vécu et peut donc être décrit; mais son contenu, ce qui est imaginé, même s’il désigne, décrit, un vécu n’est pas un vécu. Imaginer que je traverse la Manche à la nage fait référence à un vécu possible, mais le seul vécu que je vis est celui d’imaginer cet acte de traversée. Donc tout ce qui est romanesque, fantaisie, ne fait pas partie de l’étude du vécu dans la mesure où il ne réfère pas à un acte effectivement vécu. En revanche on peut étudier  le vécu propre à l’acte d’imaginer.

Vécu et situations génériques

Un autre cas de figure de non-vécu est important à discriminer par son caractère habituellement piégeant, c’est celui qui consiste à se référer implicitement à un vécu générique (par exemple, parler de “quand que je commence un nouveau texte” qui ne précise pas une occurrence singulière, c’est-à-dire un site temporel unique). L’absence de référence à un moment singulier équivaut à faire référence à une classe de vécu. Mais une classe de vécus est une catégorie logique, pas un vécu, je ne vis jamais une classe de vécus, je ne vis jamais “toutes les fois où je me suis baigné sur cette plage”, chaque vécu de se baigner est singulier, unique. On a plusieurs types de généricité possibles, soit on ne précise pas une occurrence singulière pour lui substituer une classe d’occurrences (toutes les fois où je fais référence à Husserl), mais on peut aussi faire disparaître la référence à un sujet particulier pour la remplacer par une classe de sujets (les formateurs commencent leurs intervention …). Or, un vécu appartient à un sujet et à un seul, il n’est vécu qu’au moment où il est vécu, par celui qui le vit et seulement lui. S’exprimer sur une classe de situations, n’est pas décrire un vécu, mais au mieux produire des résumés, des invariants, des structures similaires ou différentes (ce qui a son intérêt, mais qui n’est pas de la description de vécu), au pire exprimer des banalités, des généralités non fondées.

Nous excluons donc de la notion de vécu tout ce qui est générique, soi-disant universel, supposé commun à chacun. Si nous voulons prendre connaissance d’un vécu, le découvrir, l’exigence méthodologique est de se rapporter à une occurrence singulière d’un moment unique effectivement vécu par un sujet et un seul. Cela n’empêche pas de recueillir d’autres témoignages du même sujet sur des occurrences différentes, ou de plusieurs sujets sur des situations que le chercheur suppose comparables. Mais ce point relève de la méthodologie de planification du recueil des informations pour une recherche, alors qu’avec la définition du vécu je me situe au niveau d’un seul recueil. Et les données se recueillent une par une, même si j’ai le projet d’en recueillir beaucoup.

Quel est l’enjeu de se rapporter uniquement à un moment singulier ? La question n’est pas seulement d’être cohérent avec la notion de vécu, de ne pas confondre une classe de vécus et le fait de vivre. L’enjeu méthodologique est de se donner la chance de découvrir des informations sur le vécu que le sujet ne sait même pas lui-même qu’il les connaît et qui se sont  mémorisées  à son insu (cf. supra, le concept de mémoire passive). Si l’accès au vécu passé par l’acte d’évocation (le ressouvenir) permet d’accéder au vécu pré-réfléchi, donc au non encore réflexivement conscient, alors cet accès ne peut se faire que dans un contact avec un moment singulier. Dès que je quitte ce moment singulier, le risque est que je verbalise ce que je pense, croie, imagine sur ce que j’ai fait. C’est-à-dire que sans m’en rendre compte j’expose ma théorie spontanée sur ce que j’ai fait, et non pas ce que j’ai fait comme je l’ai fait, au moment même où je le faisais, à moins que je n’expose un point de vue professoral et que je me mette à verbaliser ce qu’il faudrait faire (mais qu’éventuellement je ne fais pas).

C’est toute la logique de la démarche de l’explicitation qui repose sur ce point. Je ne peux m’informer du vécu qu’en le visant en tant que moment singulier, appartenant à un site temporel unique,  parce que cela permet de mobiliser l’évocation et une position de parole incarnée.

Vécu, éléments du vécu et granularité temporelle de la saisie descriptive

Supposons que toutes ces conditions soient remplies, et que nous ayons bien identifié un sujet ayant effectivement vécu ce dont il témoigne en se référant à une occurrence singulière. Est-ce suffisant pour le définir comme vécu pour notre usage, inscrit dans la recherche psycho-phénoménologique ? Tout ce qui a été vécu est-il un vécu au sens technique du terme que je cherche à instituer ?

Car il existe encore une difficulté majeure liée à la définition de la maille temporelle dans lequel le vivre s’inscrit. Si je prends l’analogie avec une carte, toute carte est la carte d’un territoire, mais suivant son échelle certains éléments ne seront pas représentés. Les maisons ne sont pas représentées sur les cartes servant à se déplacer en voiture (cartes départementales par exemple); tout au plus la silhouette des villages et agglomérations est-elle indiquée. Inversement sur de telles cartes, il sera impossible de préparer de grands trajets. Dans le domaine temporel, il faut déterminer ce que nous voulons “représenter”, rendre visible, noter. Si je prends une “période” de ma vie, mon enfance, mes années à la fac, j’ai bien vécu ces années-là, elles font parties de mon vécu ; mais avec cette échelle temporelle de la “période,” je n’ai accès qu’à des grandes qualités, des climats, des étapes marquantes, je peux aussi en retracer l’histoire événementielle. Mais je n’ai pas accès à ce qui va faire l’objet de la phénoménologie : la cognition, les états internes, la corporalité agissante, les attitudes, les croyances, et plus. Pour avoir accès à la description des actes cognitifs par exemple, il faut que je me situe dans une granularité temporelle de l’ordre de la seconde, et même le plus souvent inférieure. Le vécu est alors synonyme de “présent”, de moment présent, et sa granularité, son échelle de description, va de moments en moments. Avec cette précision qu’il s’agit d’un présent “épais”, non ponctuel, mais comme disait W. James un présent comme “une selle de cheval, bien large”[36], ou autrement dit le “specious present”. Un présent épais à la fois dans sa maille temporelle, mais aussi épais de toutes les facettes différentes et simultanées qui composent la subjectivité (les couches de vécu voir plus loin).

Je fais donc équivaloir vécu et présent.

Si décrire[37] le vécu est en décrire le déroulement des actes, pensées, perceptions, verbalisations externes ou internes, images, états, cela signifie que l’échelle temporelle privilégiée de description du vécu est la micro-temporalité. C’est-à-dire une maille temporelle autour de la seconde ou fraction de seconde (une identification sémantique complète prend en moyenne 300 ms). Et dès que l’on se réfère à des périodes de temps plus larges, heures, jours, mois, années, qui ont bien pourtant été vécues, il est certes possible d’en décrire les étapes, le climat général, mais pas le déroulement temporel des activités cognitives, des changements d’états physiques et émotionnels. Les éléments qui composent le vécu ne peuvent être saisis que dans le tempo dans lequel ils se déroulent : le moment présent “épais”. Nous reprendrons ce point plus loin, sous l’angle des conséquences pratiques qu’il implique pour surveiller la granularité de la description, de la fragmentation, mais il est fondamental de comprendre que saisir le vécu, c’est décrire les éléments qui le composent, et ces éléments sont changeant dans l’ordre de grandeur d’une micro-temporalité.

 

Le vécu, dans la qualification descriptive de ce qui le constitue, s’inscrit dans la temporalité du présent,  dans la granularité du présent épais.

 

Bien sûr, la description du vécu n’est pas réduite à un atomisme temporel, ce point de vue le rendrait incompréhensible. Les propriétés d’une action finalisée dépassent le seul présent, dans la mesure où chaque action élémentaire est organisée par un but local, lui-même subordonné à un but plus englobant, etc. Je peux être amené à questionner le but, l’intention, le besoin poursuivi, mais l’intérêt des réponses est de pouvoir les lier à l’exécution micro-temporelle. Ainsi, si je n’ai que l’expression du but poursuivi, je ne sais pas comment chaque aspects du vécu est relié à ce but, je ne sais pas si les actes accomplis reflètent ce but, cette intention, ce projet.

Donc, dans le recueil de données lié à un projet de recherche, mon travail de description correspondra à un moment plus long que la seconde, puisque je vais chercher à étudier un empan de vécu défini par un but, un sous-but. Si je veux, par exemple, étudier la mémorisation d’une partition chez un pianiste[38], je vais prendre une séance de travail d’un empan temporel d’une heure ou plus. Que fait-il successivement dans cette heure ? On a un niveau de description organisationnel. Mais que fait-il à chaque moment pour apprendre ? Pour s’en informer, il est nécessaire de suivre le déroulement des focalisations attentionnelles, le choix des actes cognitifs, leur mise en œuvre, leur évaluation au fur et à mesure, les états internes et les croyances mobilisées en toile de fond. Cette information s’inscrit dans une heure de travail, mais ne se situe pas à l’échelle de l’heure, elle court bien de présent en présent, de fraction de minute en fraction de minute. A ce niveau de fractionnement temporel qui permet de saisir ce qui constitue le vécu, correspond le souci de l’accompagnement vers la fragmentation que l’on retrouvera dans la technique d’accompagnement propre à l’entretien d’explicitation.

La difficulté que j’essaie ici de tirer au clair repose sur le fait que le terme de « vécu » n’a jamais nécessité jusqu’ici une élaboration particulière. A consulter les dictionnaires et autres thésaurus, on voit bien qu’il n’a jamais servi qu’à créer une opposition simple entre ce qui a été vécu et ce qui ne l’a pas été. Alors qu’en psychophénoménologie, dans la perspective d’une épistémologie en  première personne, nous posons un sens technique : est pris comme vécu ce qui peut être décrit selon la temporalité du moment qui est ajusté à l’accomplissement des activités élémentaires du sujet.

Si je résume les éléments de la définition du concept de vécu pour l’usage lié à la recherche sur la subjectivité : un vécu est un temps singulier qui a été effectivement vécu par un sujet et un seul, il s’inscrit dans une micro-temporalité définie par la granularité de ce qui le compose.

Comme vous pouvez le deviner, ces traits du vécu permettent tout autant d’exclure, de discriminer dans les publications, dans ses propres travaux, ce qui n’est pas du vécu : le plus souvent des généralités, des histoires auto-biographiques, des imaginations.

Reste donc à caractériser l’acte de description de ce vécu, pour ensuite préciser quelques  repères sur l’évaluation des produits de la description et la pratique de la description.

3/ Description du vécu

J’ai donc délimité au mieux ce qu’est un vécu au sens de la recherche en psychophénoménologie. Mais le but est de connaître ces vécus, d’en faire la science, et pour cela il faut y accéder, en particulier de manière rétrospective, dans un acte de rappel particulier qu’est l’évocation, puis les décrire. Par description, j’entends a minima la recherche de la mise en mots au plus près du factuel. Là encore, mon objectif est plutôt d’exclure ce qui ne serait pas de la description que de développer une théorie de la description.

Ainsi, description s’opposerait d’abord à interprétation, comme une polarité opposée. Mais ce ne peut être qu’une polarité, c’est-à-dire que cela suppose des intermédiaires, dans la mesure où toute mise en langage est déjà interprétation insue et donc en partie immaîtrisable puisque inconsciente, de par son inscription dans une culture, dans une époque, dans un regard dont on n’apercevra que beaucoup plus tard, ou en se plaçant hors de sa culture, à quel point la description la plus neutre et la plus factuelle possible est déjà entretissée d’interprétations. Il n’est donc pas possible de viser un idéal de description pure. Il est cependant toujours possible, au sein de sa propre culture et de son époque, de prendre en compte la perception que l’on peut tout de même avoir du gradient interprétatif, et chercher à le minimiser en revenant autant que faire se peut à ce qui est plus descriptif qu’interprétatif. Ce n’est pas parce qu’on sait qu’on ne peut pas tout contrôler qu’il faut se priver de la part que nous contrôlons.

Il en est de même dans l’envie que l’on pourrait avoir d’opposer de façon tranchée description et analyse. Or, toute mise en mots est catégorisation, segmentation d’un objet, d’une qualité, d’une propriété. Cette activité de catégorisation et de segmentation propre à l’expression verbale est bien évidemment déjà une analyse, une proto-analyse. Cependant, là encore, plutôt qu’un idéal de “non-analyse”, ce qui est pratiquement important est de séparer le plus possible ce qui est de l’ordre de la catégorisation descriptive élémentaire et ce qui sera un travail d’analyse proprement dit réalisé sur la base de la mise en ordre des verbalisations élémentaires. Entre un idéal inaccessible et une pratique prudente et mesurée, je choisis la seconde stratégie qui permet au moins de travailler et de produire des matériaux, alors que la première attitude me semble conduire à un immobilisme stérile.

Je voudrais maintenant présenter quelques idées sur ce travail descriptif, tel que je l’ai développé à la fois dans mon travail personnel, dans l’animation d’ateliers de pratique phénoménologique (comme celui qui a été conduit pendant plusieurs années avec F. Varela et N. Depraz), mais aussi dans le cadre du GREX et des stages d’apprentissage de l’explicitation que j’ai créés. Pour cerner la pratique de la description, je renonce provisoirement à le faire sur un mode théorique. La bibliographie sur la méthode descriptive phénoménologique est devenu pléthorique, mais la plupart du temps il s’agit de réfléchir sur le sens de ce qu’est une description, ou de la différence de point de vue entre Brentano et Husserl, mais quasiment jamais de considérations partant de la pratique effective de la description. Les nombreux exemples qui étayent les textes de Husserl ne sont quasiment jamais étudiés dans leurs qualités descriptives.

 

Je voudrais donc me poser comme pratiquant de la description.

 

Tout chercheur est contraint de devenir un praticien expert de ses méthodes. Et le fil conducteur que je vais suivre est celui que j’utilise quand je forme les personnes qui sont en apprentissage de la description de vécu en auto-explicitation (donc dans un point de vue radicalement en première personne), ou comme j’aime bien le nommer : l’apprentissage du “dessin de vécu[39]”.

Dans ma démarche de formateur, je propose aux stagiaires de se former à l’entretien d’explicitation avant d’apprendre à pratiquer l’auto-explicitation, même s’ils n’ont pas besoin de maîtriser une technique d’entretien dans leur activité de recherche[40]. Pourquoi ? Parce que le fait d’être questionné par un autre, le fait d’apprendre à questionner un autre que moi, me fait faire l’expérience, de façon guidée[41], de ce que c’est que de se plonger dans le monde intérieur en se rapportant à un moment vécu singulier, en restant en prise avec le descriptif, en découvrant les relances qui ouvrent à de nouveaux aspects de mon vécu que je croyais avoir déjà décris, que je croyais inaccessibles ou taris. L’apprentissage de la technique d’entretien introduit de manière expérientielle à toutes les exigences techniques, tout en étant une modalité de socialisation, d’exploration, de ce que c’est que prendre conscience des aspects détaillés de sa propre subjectivité. Il y a là une étape intermédiaire qui me paraît nécessaire, fondée sur la médiation de l’autre, avec l’autre, et en fait avec de multiples autres au fur et à mesure que le stage se déroule et permet de rencontrer avec chaque nouvel exercice de nouvelles personnes et donc de nouvelles subjectivités toujours très différentes.

J’insiste. Il faut un apprentissage. Car il faut bien comprendre que la description de vécu se heurte à un obstacle massif et invisible, qui fait que ceux qui se lancent sans avoir pu profiter d’une médiation formative débouchent sur des écrits qui le plus souvent ne sont pas des descriptions, mais bien souvent des commentaires, des analyses ou des descriptions très pauvres, très lacunaires.

L’obstacle principal est que mon vécu m’est (en apparence) infiniment  familier, et qu’il me faut prendre conscience que ce qui est familier ne m’est pas pour autant connu.

Pour essayer de me faire comprendre, je vais transposer dans un autre domaine. J’ai pratiqué le portrait en peinture et en sculpture. Qu’il y a-t-il de plus familier que le visage, n’avons nous pas depuis toujours observé, reconnu, identifié des visages ? Et pourtant au moment d’en dessiner un, nous découvrons que nous ne savons pas comment c’est fait ! Nous découvrons dans nos dessins des yeux stéréotypés, des déformations, du manque de ressemblance, sans savoir à quoi c’est dû ! Au bout de quelques mois ou années, notre  oeil a changé, devant chaque nouveau modèle, immédiatement, nous allons chercher des informations spécifiques dont nous savons qu’elles sont cruciales pour la vérité du portrait. Par exemple, repérer immédiatement le type de distance entre la paupière supérieure et l’arc des sourcils, qui est tellement typique d’un visage… non je ne vais pas développer plus. Mais je me souviens d’un soir à l’atelier de sculpture, la gouge et le maillet à la main, regarder les autres participants présents pour répondre à une question insensée : comment le côté du nez se raccorde-t-il avec le volume de la joue ! Pourtant, des visages j’en ai vus depuis le début de ma vie ! Il en est de même dans le dessin de vécu, l’expertise s’acquiert par l’exercice de la pratique contrôlée, elle n’est pas immédiate, elle n’est pas innée, elle est souvent contre-intuitive (voir la couleur des ombres en peinture demande de changer complètement de regard, pour continuer un instant la mise en parallèle). Je prends ces analogies pour insister sur un point : nos vécus nous sont familiers et ils nous sont largement inconnus, surtout pour être traduits en langage. Et encore, dans un portrait le modèle reste présent, on peut comparer le dessin et l’original, apprendre à corriger en faisant le va-et-vient d’un repère à l’autre, se faire corriger par un oeil extérieur plus compétent qui lui aussi perçoit le modèle. Mais pour le dessin de vécu, le modèle est instable, il est juste une trace mnémonique qu’il faut arriver à stabiliser ; de plus, le vécu a son tempo et le fait d’écrire se fait dans un tempo plus lent que son déroulement, toute cette activité d’écriture peut me couper de l’évocation du vécu passé, me couper du « modèle ».

Le dessin de vécu est beaucoup plus difficile que le dessin de visage.

Il s’agit donc d’apprendre à décrire, et je ne dis pas “apprendre à écrire”, le formateur que je n’apprend pas aux stagiaires à écrire, il leur apprend à se relire, à se corriger, à reprendre leur description à la mesure de ce qu’ils découvrent d’imparfait[42] ou qui manque. Quand le mouvement d’écriture est là, il est important de ne pas l’interrompre, et d’attendre une pause, pour revenir sur ce qui a été écrit et l’évaluer, le juger, s’informer de ce qui manque. Encore faut-il avoir des repères dans ces moments de reprise, et ça s’apprend …

Quels sont les repères qui organisent la relecture ?

Dans le stage, de formation à l’auto-explicitation, il y a des temps où chacun se relit en cherchant à analyser son texte pour savoir ce qu’il contient comme type d’information. Le but est d’apprendre à repérer, puis à intégrer pour le futur, un certains nombre de grilles de lecture. J’en propose ici cinq parmi les plus importantes : 1/ les domaines de verbalisation, 2/ les couches de vécu 3/ le niveau de détail utile, sous deux facettes complémentaires : 3.1 la fragmentation des étapes et 3.2 l’expansion des qualités, 4/ la structure temporelle. L’usage de ces grilles est très souvent dominé par la prise de conscience de ce qui manque ou de ce qui n’est pas de la description, alors que l’exploitation positive des informations produites se fera dans un second temps lors du rangement et de la mise en valeur, puis de l’analyse des données recueillies.

Ces repères sont à utiliser pendant les sessions d’écriture, mais, pour ne pas couper le mouvement expressif quand il est là, je conseille de ne les mobiliser vraiment qu’au moment où  l’écriture fait spontanément une pause, une respiration. A ce moment il est possible de faire un travail de reprise. Il faut donc accepter que, dans les moments d’écriture, ce qui est écrit soit imparfait, quelquefois interprétatif, vague, déjà orienté vers l’analyse, et tabler sur les reprises pour reprendre la description. De plus, il est toujours intéressant, quand on commence une nouvelle session d’auto-explicitation, de relire ce que l’on a écrit dans la (les) session précédente.

Mais en amont, quand on commence une session d’écriture descriptive, il y a toujours des préalables, qui consistent à vérifier si les conditions de l’explicitation sont bien respectées. Il y en a au moins trois : Est-ce que mon projet de description se rapporte bien à un vécu déterminé, singulier ? Est-ce que je suis bien en accès évocatif à ce moment unique ? Ai-je passé contrat avec moi-même de laisser venir avec bienveillance ? Je ne m’attarde pas sur ces trois conditions incontournables qui constituent le b. a. – ba des techniques d’explicitation.

Quand ces conditions sont remplies ou en voie de l’être, alors le travail d’écriture descriptive peut commencer. Dans la formation, cet apprentissage des grilles de repérage est découpé en autant d’exercices successifs à la fin de chaque écriture, dans lequel un seul de ces repères à la fois est évalué.

 

1 Les domaines de verbalisation.

Quand on commence à écrire, ce qui vient spontanément n’est pas nécessairement de la description de vécu, il faut que j’apprenne à le repérer. Pour ce faire, je propose de distinguer différents domaines de verbalisation[43] organisés suivant deux axes :  verbalisation du vécu versus contexte, circonstances, environnement ;  verbalisation du vécu versus commentaires, analyses, opinions, théories. 

 

– Vécu par opposition au contexte, l’environnement, les circonstances, les autres.

Quand j’écris sur un vécu, ce qui vient souvent le plus spontanément  n’est pas la description du “tissu subjectif” du vécu, mais ce qui le rend intelligible, ou ce qui se donne perceptivement  directement dans le vécu (donc tourné vers le monde extérieur). Ainsi, le fait de décrire le contexte dans lequel on se situe, comme l’environnement spatial, mais aussi de rentrer dans les circonstances qui président à la mise en place de ce vécu. Par exemple, le livre de P. Cassou-Nogués[44], Le bord de l’expérience, le livre commence par un avant-propos qui va servir tout au long du livre et qui a vocation à décrire une “expérience vécue”. Le décor est détaillé : “le décor montrerait un après midi d’été, dans un jardin à la campagne; une pelouse verte, la masse épaisse  d’un arbre …etc”, l’ambiance est décrite en détail, mais que fait le sujet ? Tout au plus, on apprend une petite chose sur son activité corporelle “qu’il redresse la tête”, et son activité perceptive (passive) “ que son regard tombe  sur l’arbre …”. On a l’environnement, les circonstances, mais quasiment rien sur les activités cognitives, l’état interne, la dimension corporelle, et autres éléments du tissu intime du vécu. Il y a bien de la description dans cette page, mais elle ne se rapporte quasiment pas au vécu au sens où je l’ai présenté, elle se rapporte au monde. Cela a bien été vécu, mais le vécu n’est pas documenté. Il est clair, en plus, que prendre l’empan temporel d’une après midi ne prête pas à rentrer dans la micro-temporalité d’un moment vécu spécifié. Le critère n’est donc pas simplement de produire de la description. Ainsi, nous ne cherchons pas la description du contexte ou des circonstances, cette description serait-elle merveilleusement littéraire, nous cherchons la description du vécu de présent en présent dans sa dimension corporelle et intrapsychique.

– Vécu par opposition au commentaire ou à l’analyse de ce vécu.

De même, il s’agit de discriminer entre une écriture descriptive et la production de commentaires d’après coup, ou de l’analyse de la situation vécue. Dans l’exemple que j’ai développé[45], sur le thème de recherche “le sens se faisant”, à propos d’un moment où, jouant un morceau à l’orgue, je prends conscience que je ne l’avais jamais joué ainsi auparavant, et dans l’incapacité de formuler ce que ça veut dire, en quoi c’est différent, je me suis lancé dans la description de ce moment de prise de conscience d’un sens déjà là (c’est différent), mais pas encore là dans son déploiement (en quoi est ce différent, qu’est ce que ça veut dire au juste ?). Dans cette publication, je donne l’intégralité des différents sessions d’écriture d’auto-explicitation, il est clair que par moments je passe dans l’analyse de ce qui raisonnablement a changé depuis le début de l’apprentissage de ce morceau de musique et qui pourrait expliquer que j’exprime ce jugement “c’est différent”. Par exemple, j’analyse le fait que je connais maintenant le morceau par coeur, et donc je ne suis plus pris par la lecture de la partition et donc je peux suivre plus facilement mes doigtés qui sont un peu délicats à la main gauche, et que j’ai ainsi plus de disponibilité pour écouter la musique et à apprécier la dimension expressive de ce prélude que j’aime beaucoup. Je prends bien conscience en écrivant cette analyse que j’ai quitté la description de mon vécu, mais je laisse aller l’écriture en me disant que cela me sera utile, que je trierai après coup; ensuite, à une pause, je me demande de revenir au moment où cette prise de conscience s’est faite, je me guide moi-même vers la mise en évocation de ce moment, et je reprend l’écriture descriptive.

Repérer les différents domaines de verbalisation dans lequel on s’exprime est une nécessité pour ne pas partir dans la production d’écrits qui quittent le plan du vécu, même s’ils y sont connectés. Contexte et commentaires sont pour moi des informations satellites du vécu, ce qui veut dire qu’ils y sont bien reliés, mais qu’ils ne sont pas le vécu.

 

2 La multiplicité des couches de vécu

A supposer que l’on produise vraiment une verbalisation descriptive du vécu et non pas des commentaires ou le paysage, il faut ajouter encore une première ouverture des possibles quant aux qualités de l’écriture descriptive : tout vécu est composé en permanence de plusieurs types d’événements subjectifs simultanés : des activités cognitives, des états internes, la corporalité, les croyances, ce que je nomme de façon générique : des couches de vécu.

Tout vécu à chaque moment est composé de plusieurs couches. Je ne cherche pas à faire une théorie complète de l’architecture des vécus, ce sera le résultat futur produit par une communauté de chercheurs. Mon but reste pratique (visant les pratiquants), il est d’attirer l’attention de celui qui décrit sur la couche qu’il a peut être tendance à privilégier, oubliant tout ce qui se passe d’autre dans le même moment. Non pas que je pense qu’il soit nécessaire de décrire toutes les couches de vécu, mais plutôt d’être attentif à éviter une centration abusive sur un seul aspect ; ou bien, à se poser la question de savoir quelles sont les couches de vécu qui doivent être documentées et quelles sont celles qui peuvent être laissées de côté compte tenu du but de recherche poursuivi.

Chacune des couches se subdivise encore en de nombreuses sous-couches distinctes et complémentaires : par exemple la corporalité, va comprendre les gestes, la posture, les tensions/détentes, les douleurs/bien-être, le ressenti corporel ; le cognitif va être très multiple et divers, comme les différents actes intellectuels par exemple : apprendre, se souvenir (variétés des actes de rappel), raisonner, se représenter, verbaliser, compter, lire, imaginer … etc., mais aussi toutes les variétés d’actes perceptifs : voir, entendre, etc. De plus, dans certaines couches on a des couches emboîtées. Ainsi dans le souvenir, j’ai d’une part l’acte actuel de me souvenir, et son contenu qui lui-même comporte des actes (passés). Ou bien je suis en train de réfléchir pour prendre une décision, et simultanément s’expriment en moi de façon fugace à l’arrière-plan des jugements, des commentaires, qui n’apparaîtront dans l’évocation que si je sais les viser.

Je ne cherche pas ici à passer en revue la totalité des couches de vécu, juste attirer l’attention sur la multiplicité des plans de description possibles d’un même objet (d’un même moment). Par principe, il existe toujours une indéfinie multiplicité de descriptions possibles d’un même objet. Toute « carte » sélectionne des aspects et en omet d’autres. Mon propos est d’alerter sur les choix implicites qui ignorent certaines couches de vécu qu’il serait peut être nécessaire de prendre en compte pour comprendre le vécu visé par la recherche.

Mais il existe encore d’autres possibles auxquels je forme mes stagiaires, et qui me semblent non moins essentiels.

3 Le niveau de détail utile.

La question générique que j’aborde maintenant est celle de déterminer la granularité de la description pour rendre intelligible un vécu, toujours sous l’angle qui est déterminé par un objectif de recherche. J’aborde ce point sous deux aspects complémentaires, la fragmentation temporelle et l’expansion des qualités.

3.1 Fragmentation temporelle

Toute carte sélectionne des aspects, mais ce n’est pas seulement le choix de présenter un aspect plutôt qu’un autre, c’est aussi l’échelle de la carte qui fait que certains détails peuvent être représentés ou non. A l’inverse, dans une description de vécu, il est intéressant de repérer les moments où l’expression verbale n’est pas assez détaillée pour que l’on comprenne complètement ce qui se passe.

Le point de repère que je donne est d’identifier les verbes d’action, et de vérifier s’ils ne peuvent pas / ne doivent pas être repris pour aller vers une description plus intelligible. Il ne s’agit pas de produire ou de demander des explications, mais de fragmenter la description de l’action nommée jusqu’à la rendre intelligible. Lors d’une thèse, un étudiant me décrit ce qu’il a fait : « et je commence par lire trois fois la première page ». Il a segmenté cette information comme étant une unité significative, mais immédiatement on repère « lire », et on peut se demander sur la base de quoi il organise sa première lecture, qu’est-ce qu’il recherche ? Par quoi il choisit de commencer ? Et dès la première information recueillie qu’en fait il ? A chaque moment de sa lecture à quoi prête-t-il attention ? Il y a là tout un travail de reprises, qui passe d’une description globale de « trois lectures », à s’informer déjà de la première lecture, et en allant plus loin dans le détail, décrire chaque moment de la première lecture pour ce qu’ils apportent ou pas ; et peut être à un moment particulier de cette lecture, il faudra fractionner la description pour saisir toutes les activités intellectuelles multiples de réflexion, d’appréciation, de questions qui sont soulevées par ce qui est lu. Jusqu’au moment où il sera possible de passer à la description de ses critères pour faire une seconde lecture, etc.). Cet exemple réel, montre bien où se trouve le niveau de fragmentation qui donne une chance de saisir le déroulement de l’activité cognitive dans ce temps de lecture. Et probablement qu’à chacun de ces moments il peut y avoir d’autres couches qui sont pertinentes à décrire, comme des réactions émotionnelles, des mobilisations corporelles esquissées (il s’agit d’un logiciel de préparation d’un cours de gym), et plus …

Ensuite il est des moments, où il faut faire une pause dans la fragmentation temporelle du déroulement du vécu, pour mieux caractériser un critère, une qualité, une appréciation, un jugement : c’est le point suivant.

 

3.2 L’expansion des qualités

Pratiquement, je propose à mes stagiaires d’identifier dans leur écriture les « mono-qualifications », ce terme pour désigner toutes les formes de qualifications qui se limitent à un mot, une expression, un adjectif. Par exemple, quelqu’un qui écrirait « et là enfin, une grande clarté d’esprit se fit en moi … », est-ce suffisant pour rendre intelligible ce qu’est « la clarté d’esprit, grande » ? Une chose est de repérer le fait que la qualification est vague (c’est difficile parce que, pour celui qui écrit, cette clarté il la revit, elle se donne à lui comme une clarté, point.), ce qui est un point de départ essentiel. Mais c’en est un autre de se tourner vers ce vécu de «grande clarté » et d’en déployer les critères qui me le font qualifier de « clarté » et même de « grande » : comment cela se manifeste dans le corps, dans l’émotion, dans les aspects cognitifs impliqués. L’expansion des qualités n’est jamais un travail facile, mais il est essentiel pour mieux cerner les propriétés intimes des moments vécus. Il existe différentes techniques à apprendre pour préparer le principe du déploiement d’une qualification sensorielle, par exemple. Je ne le développerai pas ici.

Avec ces deux manières basiques de développer le niveau de détail utile, associées à la prise en compte des différentes couches de vécu nous avons déjà bien perfectionné la pratique du dessin de vécu. Reste encore à prendre en compte  l’essentiel: la cohérence temporelle.

 4/ La cohérence temporelle de l’engendrement du vécu : étapes, transitions, causalités.

Dans la définition du vécu que j’ai proposé, j’ai longuement insisté sur l’importance de tenir la maille temporelle qui va de moment en moment. Dans la présentation que je viens de faire de l’importance de la fragmentation, j’insiste sur l’intérêt et la nécessité d’aller dans la description jusqu’au niveau de détail utile, qui est souvent très fin. Reste que les déroulements d’actes mentaux ou matériels, l’évolution des états internes, ne sont seulement intelligibles par des saisies ponctuelles, et la description doit pouvoir en saisir les enchaînements, les liaisons, les ruptures, les continuités. Pour cela il faut une nouvelle grille de lecture qui repose sur une des propriétés universelles de tout vécu : sa structure temporelle. Quel que soit le vécu, il est inscrit de façon irréversible dans le déroulement temporel et du coup, il y a là une source d’intelligibilité qui est toujours pertinente. Encore faut-il voir les différences facettes de cette structure temporelle, car si chaque moment peut avoir une durée, les enchaînements avoir un rythme et un tempo, ce qui est particulièrement intéressant ce sont les liens organisationnels qui tiennent au fait qu’il s’agit de successions structurées dans leur principe par les éléments qui les composent. Comme à chaque fois, dans ce chapitre je ne cherche pas à poser une théorie générale aboutie, juste à dégager des principes pragmatiques permettant de pratiquer le dessin de vécu.

Ainsi, il est toujours intéressant de se distancier de ce que l’on décrit pour vérifier si l’on a pris en compte ce qui précède, et même quelquefois ce qui précède ce qui précède (que je nomme l’anté-début). Souvent dans la description du vécu qui s’organise à partir d’un événement (exemple de modification émotionnelle suite à la lecture d’un mail[46], ou l’exemple de N. Depraz à propos d’une rupture dans son expérience lors d’une session de méditation[47]) l’attention se focalise sur la suite du moment où il y a rupture, modification, et il faut ensuite se ressaisir pour se tourner vers ce qui est passé en amont : qu’est-ce qui a déclenché cette rupture, que s’est il passé juste avant ? Comment la transition s’est-elle opérée ? (Pour ce second point il va falloir descendre très finement dans la description, dilater le temps du vécu passé, pour suivre les événements intérieurs).

Donc, à chaque instant, se pose la question de l’organisation temporelle avant/après et, de même, la nécessité de saisir les transitions entre chaque temps. Très souvent ces transitions sont organisées par des prises d’information fugitives et implicites qui servent de critères insus pour passer à la suite, pour décider que c’est fini, pour choisir l’étape suivante. Par exemple, dans une tâche de mémorisation d’une grille de chiffres que nous utilisons souvent en formation, des questions se posent que les stagiaires ne pensent jamais à poser. Comment s’est opéré le choix initial d’une stratégie de mémorisation ? Autrement dit, quelles sont les informations que la personne a prises dans l’écoute de la consigne et dans la toute première perception de la grille de chiffre ? Il y a là une prise de décision cognitive/affective (le rapport aux chiffres pour certains) qui va engager toute l’activité cognitive de mémorisation. Elle est accessible, mais très subtile à saisir. De la même manière, à un moment la personne décide qu’elle sait et qu’elle peut réciter par cœur ; là il y a une information décisive et très délicate à saisir, à décrire : comment savait-elle qu’elle savait ? Autrement dit, quel a été son critère d’arrêt de l’apprentissage ? Il faudrait, ici, rentrer longuement dans de nombreux exemples pour faire saisir l’importance de cette grille de repérage permanente de l’organisation temporelle. L’important est de pointer la nécessité d’avoir en tête pendant la description du vécu, puis, lors de la relecture de ce que l’on a produit, la structure temporelle, de façon à  voir immédiatement les manques, et retourner dans l’évocation du moment correspondant pour pouvoir le décrire.

L’apprentissage des repères de la structure temporelle devrait être premier dans la logique de ce qui structure le tout, mais de fait il est commode de découvrir et d’exercer d’abord les autres repères plus locaux avant d’ajouter la prise en compte des logique d’engendrement des moments vécus.

Conclusions

Propriétés universelles et spécifiques des vécus

Avec ces différentes grilles de lecture s’esquisse un cadre général de la description des vécus. Je distinguerai deux points de vue complémentaires. Le premier met en valeur les propriétés universelles de tout vécu : tout vécu est inscrit dans une structure temporelle irréversible, à la fois quantifiable en terme de durée, de tempo, mais aussi organisée par des modes de successions qualitatives (successions strictes, tuilages, reprises, transpositions etc.), ou encore organisée par un script (une structure évènementielle typique) qui crée des attentes structurées quant aux phases temporelles qui devront être documentées ; tout vécu peut être saisi à différents niveaux de granularité, de détail, de finesse qualitative et peut être aurons-nous dans l’avenir des repères a priori sur le niveau de détail requit pour différentes types de vécu ; tout vécu contient une multiplicité de couches simultanées, dont j’ai recensé quelques éléments. C’est beaucoup déjà pour se préparer au travail descriptif de façon réglée, mais c’est tout à fait insuffisant pour aborder un type de vécu particulier objet d’une recherche nouvelle.

Ainsi, quand nous avons voulu rentrer dans la description fine de l’acte d’évocation, fondement de la pratique de l’explicitation, dans un premier temps nous n’avons pas bien su quoi décrire, et la plupart d’entres nous ont décrit non pas l’acte, mais sont passés à côté en décrivant le contenu de l’évocation[48] … Nous nous sommes alors retrouvés devant la question : qu’est-ce que décrire l’acte d’évocation, autrement dit qu’il y a-t-il à décrire ? Quels sont les éléments du vécu ? Quelles sont les propriétés caractéristiques ?

Et il en est de même à toute nouvelle recherche ! Quelle que soit la maîtrise des outils d’explicitation chaque nouvel objet peut poser des problèmes de mises à jour des propriétés spécifiques au type de vécu étudié. En fait, c’est souvent un des objectifs de la recherche que de découvrir, inventer, mettre en lumière l’espace catégoriel qui permet de cerner un type de vécu. C’est un des grands apports de Husserl, son invention catégorielle, sa créativité catégorielle. Sur bien des thèmes, il a fait une œuvre de pionnier. Donc, dans ce chapitre tout ce que j’ai écrit, l’est dans la perspective d’un apprentissage de base de la description de vécu, mais quand on veut aller plus loin et aborder de vrais objets de recherche, à la fois ces grilles restent pertinentes et indispensables, à la fois elles sont largement insuffisantes pour produire des résultats originaux. Bien sûr, on peut penser qu’au fur et à mesure que les recherches sur la subjectivité en première et seconde personne vont se développer le domaine des propriétés universelles du vécu seront mieux connus et partagés dès la formation universitaire.

Un bouquet de compétences multiples pour la recherche.

Les compétences descriptives nécessaires pour recueillir des données en première personne, ne préjugent pas des compétences supplémentaires qu’il faudra maîtriser pour aboutir à une recherche complète. La mise en ordre de ces données, leur organisation, leur analyse, constituent tout un ensemble de techniques qui s’acquièrent généralement en préparant une thèse sous une direction experte. Elles ne préjugent pas non plus des compétences pour définir, en amont du recueil, des objectifs de recherche, une planification du recueil de données, la détermination de ce dont on veut s’informer, et la manière de le faire sans biaiser immédiatement le recueil à venir. Souvent, ce temps de préparation s’inscrit dans une perspective plus large propre à une communauté scientifique et disciplinaire, et/ou s’intègre dans une politique de recherche propre à un laboratoire et/ou à un directeur de recherche.

 

Les compétences personnelles spécifiques nécessaires aux recherches en première personne.

Reste un point plus général que je voudrais mettre en valeur : je pense que mener des recherches sur la subjectivité selon un point de vue en première personne implique nécessairement le chercheur dans la relation à sa propre subjectivité et va par conséquent modifier sa subjectivité. Aussi, la leçon que j’ai tirée de ma vie et de toutes ces années de recherche et d’animateur de formations, c’est qu’il est nécessaire d’acquérir une expertise de pratiquant dans toute une large variété de techniques de travail sur soi. Un chercheur qui vise l’étude de la subjectivité doit avoir perdu une forme de naïveté dans le domaine de la variété des expériences subjectives possibles, et corrélativement doit avoir gagné une vision expérientielle élargie des espaces de possibles subjectifs qui sont à la fois inhabituels (ils appartiennent souvent à des micro-mondes) et cependant facilement accessibles dans leur mise en oeuvre.

Ces techniques de travail de soi/sur soi ont été inventées de tout temps, mais ce qui est nouveau, c’est que  progressivement elles se sont émancipées des cadres institutionnels contraignants dans lesquels elles étaient insérés et qui en commandaient l’accès, comme les domaines de la religion, du spirituel, voire de l’occulte, et depuis ces trente dernières années elles se sont mêmes émancipées du cadre psychothérapeutique dans lequel elles ont pourtant été nombreuses à avoir été récemment inventées[49]. Toutes ces techniques conduisent à faire apparaître des propriétés inhabituelles et normales de la conscience, de la cognition, de l’attention, du rapport à l’émotion, de la création, de la connaissance et du contrôle de ses états internes, de l’action sur et par le corps, etc.

Si je devais nommer des types de pratique, je désignerais par exemple : les formes de méditation, la prière et autres examens de conscience, l’hypnose, les psychothérapies (travail émotionnel, rêve éveillé, travail psycho-corporel, focusing, rêve, etc.), les innombrables pratiques corporelles comportant un travail interne (Tai Chi, danses sacrées, yoga, codifié, gymnastique douce, Alexander, Feldenkrais, etc.) et la liste est très loin d’être close.

Je ne choisis pas ces pratiques parce qu’elles auraient un caractère exceptionnel ou exotique, mais pour la facilité avec laquelle elles démontrent la possibilité de modifier le monde intérieur, d’en faire apparaître très aisément des propriétés, largement inconnues des chercheurs. Mon argument repose sur la nécessité de devenir un explorateur compétent techniquement, qui a élargit ses connaissances expérientielles du monde subjectif, et qui peut se poser des questions sans s’enfermer dans une vision trop étroite.

Si je prends quelques exemples : la méditation est certes inscrite dans une visée spirituelle, et généralement on ne la voit qu’associée à une quête intérieure, mais pratiquement elle apprend aussi à se tourner vers l’écoute de soi, à savoir surveiller les distractions apparaissantes, à repérer les pensées et les émotions naissantes, à savoir intervenir avec beaucoup de délicatesse dans son monde intérieur pour renouveler l’effort de présence sans tout perturber par sa propre intervention. Tous ces aspects sont autant d’ingrédients qui, une fois appris, connus, pratiqués, se transfèrent à n’importe quelle exploration du monde intérieur. Par exemple, ils sont cohérents avec l’examen attentif d’un vécu passé dans toutes ses différentes couches. Bien sûr, ce faisant, pour la méditation comme pour les autres exemples, je ne prétends pas que ces pratiques peuvent être réduit à une éducation de l’attention et du “regard” intérieur. Mon focus est de montrer à quoi elles éduquent par rapport à l’accès au monde subjectif. Autre exemple : la technique thérapeutique du “lying” issue du Vedanta et présentée en France par A. Desjardins [50] dans les années 80. La technique est de laisser venir une émotion déjà présente en sourdine et de la suivre dans tous ses développements. On a exactement les ingrédients pour apprendre à percevoir finement un type de manifestation de la subjectivité, la connaître, la décrire. Prenons une technique corporelle parmi des dizaines d’autres qui vont produire en structure les mêmes effets formateurs, par exemple la gymnastique douce. Après chaque exercice latéralisé, un temps est pris pour que chacun goûte la différence entre un côté du corps et un autre : il y a là une éducation patiente à la perception corporelle fine obtenue par contraste, à l’évolution de l’état du corps, de l’émotion, de la disposition. Passons à un autre type de pratique, dans la PNL[51], il y a l’apprentissage de différentes postures de soi. Par exemple, dans le modèle qui aide à préparer un projet, la découverte de la possibilité de reconnaître et de séparer le rêveur, le critique, le réaliste. C’est une expérience forte de découvrir à quel point il est facile de se diviser et de s’informer séparément de différentes facettes de soi. Les premières fois, c’est souvent émerveillant de découvrir à quel point il est aisé de détacher et de se déplacer dans ses propres co-identités. Je pourrais continuer longtemps à vous montrer toutes les facettes des implications techniques  de toutes ces pratiques, à la fois pour découvrir des possibles subjectifs largement ignorés par la psychologie ou la philosophie, et tout autant pour se former soi-même à devenir un explorateur aguerri de la subjectivité.

Si je peux en parler, c’est que j’ai moi-même parcouru beaucoup de ces chemins, et les techniques d’aide à l’explicitation que j’ai développées tardivement dans ma vie de chercheur sont certainement pour une bonne part le reflet et la décantation de ces expériences. Mais dans les formations à l’entretien d’explicitation, pas plus que dans les stages d’auto-explicitation, il n’y a de méditation, de prière, de psychothérapie, d’hypnose, de Tai Chi ou de gymnastique douce. Il n’y a fondamentalement qu’une expertise pour se tourner vers son vécu, vers son monde subjectif, avec finesse, constance, efficacité, pour aider à atteindre les buts que poursuivent les professionnels qui ont besoin de s’informer du monde subjectif et pour les chercheurs qui veulent approfondir un objet de recherche accessible en première personne.

Quand je forme des praticiens, des chercheurs, des thésards, je découvre souvent à quel point une expérience banale typique de l’explicitation, comme « se mettre en évocation et plonger dans l’exploration suivie de son vécu passé », est déjà une expérience inhabituelle pour la plupart et souvent source “de surprises, de découvertes et d’émerveillements”[52]. L’expérience est banale et inhabituelle, alors que  pour la communauté des personnes qui ont appris les techniques de l’explicitation, elle est devenue habituelle très simplement.

Finalement, ce pourrait être le point le plus important de ce chapitre, important par sa fécondité potentielle : « Sans renoncer à votre spécificité disciplinaire, et à l’acquisition des compétences de chercheur, devenez des pratiquants experts de la subjectivité pour savoir la contacter, l’observer, la décrire et pouvoir l’étudier ».

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Vermersch, P. « Introspection as practice. » Journal of Consciousness studies 6.2-3 (1999): 17-42.

[2] Vermersch, P. « La fin du XIX siècle: introspection expérimentale et phénoménologie. » Expliciter 26 (1998): 21-27.

[3] Vermersch, P. « Pour une psychologie phénoménologique. » Psychologie française 44.1 (1999): 7-18.

[4] Vermersch, P. « L’introspection une histoire difficile. » Expliciter. 20 (1997) 1-4.

[5] Vermersch, P. « Describing the practice of introspection. » Journal of Consciousness Studies 16.10-12 (2009) 20-57 ; .Vermersch, P. Explicitation et phénoménologie. Paris. PUF, 2012.

[6] Voir la reprise récente de ce thème dans le chapitre 13 de Bitbol M. « L’introspection est-elle possible ? », dans son livre : La conscience a-t-elle une origine. Flammarion, 2014. Ainsi que Petitmengin, C. & Bitbol, M., The validity of first-person descriptions as authenticity and coherence. Journal of Cousciousness Studies, 16, 2009, 363-404.

[7] Vermersch, P. « Questionner l’action: l’entretien d’explicitation. » Psychologie française 35.3 (1990): 227-235.

[8] Vermersch, P. L’entretien d’explicitation.  Paris, ESF, (1994, 2011).

[9] Vermersch, P. « Des origines de l’entretien d’explicitation aux questions transversales à tout recueil de verbalisation a posteriori. » Expliciter 50 (2003): 16-35.

[10] Vermersch, P. « Bases de l’auto-explicitation. » Expliciter n 69 (2007): 1-31.

[11] Vermersch, P. « Les points de vue en première, seconde et troisième personne dans les trois étapes d’une recherche: conception, réalisation, analyse. » Expliciter, 85 (2010),19-32.

[12] Vermersch, P. « Éléments pour une méthode de » dessin de vécu » en psychophénoménologie. » Expliciter, 62 (2005): 47-57.

[13] « PhilPapers: Online Research in Philosophy. »  <http://philpapers.org/>

[14] Depraz, Natalie. Comprendre la phénoménologie: une pratique concrète. Paris. Armand Colin, 2006.

[15] Depraz, Natalie. Plus sur Husserl: une phénoménologie expérientielle. Atlande, 2009.

[16] Depraz, Natalie. « D’une science descriptive de l’expérience en première personne: pour une phénoménologie expérientielle. » Studia Phaenomenologica 13.1 (2013): 387-402.

[17] Varela, Francisco J. « Neurophenomenology: A methodological remedy for the hard problem. » Journal of consciousness studies 3.4 (1996): 330-349.

[18] Petitmengin, Claire. L’expérience intuitive. Paris. L’Harmattan, 2001.

[19] Vermersch, P.. « Éléments pour une méthode de » dessin de vécu » en psychophénoménologie. » Expliciter. 62 (2005): 47-57.

[20] Vermersch, P.. « Méthodologie de l’analyse et de l’interprétation des données de verbalisation relatives au vécu. 2 Analyse et interprétation des données. » Expliciter. 82 (2009): 1-24.

[21] L’article de départ est celui de Nisbett, R. E. and T. D. Wilson « Telling more than we can know : verbal reports on mental processes. » Psychological Review, 84(3) (1977). 231-259. Par ailleurs, il existe une énorme littérature récente sur la confiance que l’on peut attribuer aux données d’introspection. Je ne cherche pas à recenser ces matériaux ici, le Journal of Consciousness Studies a, en particulier, beaucoup publié sur ce thème, voir aussi les recensements thématiques du site PhilPapers.

 

[22] Voir le beau travail démontrant comment il est possible d’infirmer expérimentalement les conclusions de Nisbett : Petitmengin C., Remillieux A., Cahour B.,  Carter-Thomas S. A gap in Nisbett and Wilson’s findings? A first-person access to our cognitive processes, Consciousness and Cognition 22 (2013) 654–669

[23] Vermersch, P.. « Vécus et couches des vécus. » Expliciter 66 (2006): 32-40.

[24] Vermersch, P.. « Étude phénoménologique d’un vécu émotionnel: Husserl et la méthode des exemples. » Expliciter (31) (1999): 3-23.

[25] Voir le site du GREX www.grex2.com

[26] Gusdorf, Georges. Mémoire et personne. Paris. Presses universitaires de France, 1951.

[27] Vermersch, P.. « Modèle de la mémoire chez Husserl. 1/Pourquoi Husserl s’intéresse-t-il tant au ressouvenir. » Expliciter 53 (2004): 1-14 ; Vermersch, P.. « Modèle de la mémoire chez Husserl. 2/La rétention. » Expliciter (54) (2004): 22-28 ; Vermersch, P.., L’entretien d’explicitation et la mémoire passive, Expliciter 102 (2014), 41-47.

[28] Maurel, Maryse, et Claudine Martinez. « Explorer un vécu sous plusieurs angles. »2/ Vivre des positions dissociées. Expliciter, 95, (2012), 1-30.

[29] Cf. la thèse d’Eve Berger, 2009 : Rapport au corps et création de sens en formation d’adultes. Étude à partir du modèle somato-psychopédagogique. http://www.grex2.com/assets/files/expliciter/zzThese_Berger_final.pdf

[30] Perls, Fritz, Goodman Hefferline, and Paul Goodman. « Gestalt therapy. » New York (1951).

[31] Voir le dossier de textes publiés “Dissociés” sur le site du Grex2.

[32] Cardon, Alain, Vincent Lenhardt, et P. Nicolas. L’analyse transactionnelle. Paris. Eyrolles, 2009.

[33] Schwartz, Richard C. Internal family systems therapy. Guilford Press, 1997.

[34] cf. Le travail du formateur en PNL R. Dilts sur ce qu’il nomme la stratégie des génies ; ici en l’occurrence ce qu’il nomme la stratégie de Walt Disney.

[35] Vermersch P.. La référence à l’expérience subjective. 5, Alter , 1997,121-136.

 

[36] James, W. The principles of psychology. New York: H. Holt and Company. (1893).

[37] En fait, cette étape est fondée sur l’effet en retour de la pratique de la description du vécu, qui sera abordée en détail dans la partie suivante. Les exigences de la description vont faire que tout objet temporel trop long s’exclut de la possibilité de le décrire au niveau du vécu élémentaire.

[38] Vermersch, P., et Delphine Arbeau. « La mémorisation des oeuvres musicales chez les pianistes. » Médecine des arts 18 (1996): 24-30.

[39] Vermersch, P. « Éléments pour une méthode de » dessin de vécu » en psychophénoménologie. » Expliciter62 (2005): 47-57.

[40] Plus tard, l’inverse sera important à prendre en compte, la formation à l’auto-explicitation permet aux futurs intervieweurs d’approfondir la compréhension de ce qu’ils demandent à l’autre, d’affiner la prise en compte des gestes intérieurs requis pour une présence et un suivit au déroulement d’un vécu passé.

[41] La médiation sociale qui s’incarne dans le fait d’être guidé par un autre est importante, parce que l’auto-guidage est infiniment plus délicat pour la plupart, et que la découverte de l’accompagnement aide à comprendre ce qu’il faut faire avec soi-même pour s’auto-accompagner. Cet accompagnement est une clef de la réussite du contact avec soi-même et de la possibilité de décrire son vécu en détail.

[42] Comme je vais le présenter plus loin, le diagnostic de ces imperfections ne part pas d’une super-connaissance du contenu à décrire, mais de la capacité à repérer ce qui manque, à repérer ce qui peut être amplifié, détaillé, parce que ce qui a été écrit peut facilement être repéré dans ses insuffisances.

[43] Vermersch P.. L’entretien d’explicitation. Paris. ESF. 1994, 2011.

[44] Cassou-Noguès, P.. Le bord de l’expérience: essai de cosmologie. Paris. Presses Universitaires de France-PUF, 2010.

[45] Vermersch P.. Approche psychophénoménologique d’un sens se faisant, Expliciter, 61, (2005), 26-47.

[46] Vermersch, P.. « Etude phénoménologique d’un vécu émotionnel: Husserl et la méthode des exemples. « Expliciter, (31) (1999): 3-23.

[47] Depraz, Natalie. « The’Failing’of Meaning: A Few Steps into a ‘First-Person’Phenomenological Practice. » Journal of Consciousness Studies 16.10-12 (2009): 10-12.

 

[48] Dans notre jargon, expliciter l’évocation suppose de l’avoir pratiquée dans un vécu d’explicitation V2, qui lui se rapporte au vécu de référence V1 ; il faut donc mettre en place une explicitation de plus V3, qui visera l’acte de rappel d’évocation pratiqué en V2 et non pas le contenu de l’acte de rappel qui lui se rapporte au vécu de référence V1.

[49] Je veux dire que beaucoup de techniques de soi inventées dans un cadre psychothérapeutiques sont maintenant utilisées dans des stages de développement personnel non directement thérapeutiques ou associées à des stages de danse, de chant, de techniques corporelles et plus encore.

[50] Desjardins, Arnaud. Le vedanta et l’inconscient. Paris. La Table Ronde, 1978.

[51] Voir par exemple : Dilts Roberts, Neuro-linguistic Programming: The study of the structure of subjective experience. Cupertino, Meta Publications, 1980 ; Dilts Robert,  Modeling with NLP, Cupertino, Meta Publications, 1998

[52]Vermersch. P.. L’entretien d’explicitation et la mémoire passive, surprises, découvertes, émerveillement.  Expliciter,  2014, (102) 41-47. (à paraître dans Éducation permanente).

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