Introspection ou réflexion ?

Réponse à Zahavi : Husserl ce grand psychologue méconnu !

Suggérer que l’introspection et la réflexion était de fait le même acte, et qu’objectivement Husserl usait de l’introspection quand il pratiquait la réflexion, était une provocation, je le reconnais.

1/ Mais cela ne faisait que souligner un problème plus général : comment nommer l’acte (la famille d’acte) par lequel nous prenons connaissance de nos pensées, de nos souvenirs, de nos images, de nos jugements, motivations, sentiments et de tout notre vécu ?

Le terme introspection a toujours gêné, Brentano lui préfère « perception immanente », James le terme de rétrospection, Peirce le refuse mais ne le remplace pas, Sartre le rejette avec virulence, Merleau-Ponty l’a accepté  comme équivalent de « perception intérieure » (Merleau-Ponty 1945) p 70 avant de le rejeter. Husserl utilise de façon principale le terme de « réflexion » dans le §77 des Ideen I, mais tout au long de ce paragraphe et plus loin il multiplie les équivalents comme « regard », « regard immanent », « intuition immédiate », « saisie immanente », « ce qui nous apparait », « ce dont nous prenons conscience », en anglais les traducteurs des Ideen ont préféré utiliser le terme neutre de « self-observation », là où en français Ricœur utilisait « introspection » . Si l’on suit attentivement le chapitre 2 des Ideen I, les synonymes et équivalences sont nombreux, ils tournent tous autour de la métaphore du « regard » ou de la « saisie ». Ce qui ne nous avance à rien et ne fait que jouer de vagues métaphores autour de la « spection » (intro, intero, rétro, perception, regard, clarté etc.) qui ne présentent aucune avancée par rapport au terme « introspection », qui est lui aussi une métaphore. Reste le terme de « réflexion » qui a plusieurs inconvénients. Il suggère une division du sujet entre un observateur et un reflet, qui a donné la critique idiote de Comte sur le fait qu’on ne pouvait être en même temps dans la rue et au balcon. Il confond sous une même appellation, deux activités assez différentes : l’activité réfléchissante ou réfléchissement qui est le geste de conduire à la conscience ce qui ne l’était pas encore (réfléchir le vécu) et l’activité réfléchie, qui consiste à prendre pour objet ce qui est déjà conscientisé (réfléchir au/  sur le vécu).

Le problème générique est que personne ne sait nommer de façon satisfaisante  ce qu’est cet acte non perceptif qui est au centre de notre activité subjective, sans recourir à une métaphore, ou à une dérobade. Si le terme de perception est bien lié à toute activité qui repose sur la mobilisation de capteurs sensoriels, yeux, nez, bouche, labyrinthe, récepteur de Golgi etc. que ce soit donc tourné vers l’extra corporel ou l’intra corporel, alors toute activité qui ne repose pas sur l’activité de ces capteurs ne peut être nommée ni « perceptive », ni qualifiée de « regard » ou « de saisie » sinon par métaphore. De plus, qualifier cette première métaphore d’immanente, comme dans « perception immanente » ne fait qu’obscurcir encore plus. Immanent n’a de sens que par défaut, il désigne tout ce qui n’est pas transcendant, donc tout ce qui ne fait pas l’objet d’une saisie perceptive et comme toutes les dénominations privatives il n’informe pas sur la nature de ce qui est ainsi nommé. Conclusion, quel que soit le terme qui sera retenu il doit être cohérent avec une vraie recherche sur la nature de cet acte qui permet la connaissance de ses vécus. On n’en est pas encore là, dans aucune discipline.

2/ Reste cette idée que l’introspection (je continue à utiliser ce terme par défaut) change de nature quand les présupposés avec laquelle elle est mise en œuvre change. Comme si l’activité perceptive d’un peintre était différente de celle d’une personne non peintre. Pourtant, je peux vous assurer que le regard que l’on porte sur un visage ou sur un paysage quand on a l’œil du peintre change profondément, il voit des couleurs, des structures de formes, des valeurs, des lumières, que nous ne voyons pas naturellement. Ce regard est profondément différent, il est éduqué, il repose sur une suspension de la vision habituelle des visages. D’un autre point de vue, il ne fait que regarder, il fait comme tout le monde, il utilise ses yeux et comme tout le monde il le fait avec des filtres cognitifs particuliers qui suspendent et modulent la vision habituelle. Faut-il au nom de cette différence forte changer de terme et arrêter de parler du « regard » du peintre ? Faut-il au nom de la réduction transcendantale, rejeter le terme introspection parce que l’activité de prise de connaissance du vécu se fait sur la base de présupposés et de filtres cognitifs originaux ?

3/ Chez Husserl, on peut faire l’hypothèse que ce rejet de « l’introspection » dont il a transmis le virus à ses élèves repose sur ses relations avec la psychologie de son époque. Ou plus profondément encore sur le souci absolu de ne plus pouvoir être accusé de psychologisme. La critique de Frege de « Philosophie de l’arithmétique » et en particulier son accusation de «psychologisme », semble avoir stoppé l’écriture d’Husserl pendant près de10 ans (1891-1901). Et le premier livre qu’il sort est une critique du psychologisme qui va bien plus loin que Frege, lui assurant une grande renommée. A partir de là, il n’aura de cesse de refuser à la psychologie tout intérêt et de se prémunir contre toute confusion entre phénoménologie et psychologie. Mon hypothèse, est qu’il craint tellement d’être accusé de psychologisme au motif qu’il exprimerait un intérêt pour la psychologie, que non seulement il se défend de tout psychologisme, mais il se défend aussi de tout qui pourrait permettre de faire le rapprochement. Pourtant au fil de quelques rares paragraphes il note la proximité des questions qu’il se pose avec celle de la psychologie, il ira même jusqu’à parler de « relations incestueuses » entre les deux (Krisis). Il est difficile de traiter de l’attention, de la perception, de la mémoire, des images, sans faire le pont avec la discipline qui s’occupe de ces objets ! Piaget, fait l’hypothèse que Husserl est un « psychologue refoulé » (Piaget 1968). Pour ma part, il a été une source d’inspiration pour aborder l’étude des vécus, leur description, leur catégorisation, la construction d’une psychologie de l’expérience subjective, là où je ne trouvais de ressource chez aucun psychologue, en ce sens je le reconnais (contre son gré et celui des phénoménologues, bien sûr) comme un grand psychologue méconnu.

Le débat qui est initié par Dan Zahavi, repose largement sur les relations impossibles entre psychologie et philosophie (phénoménologique de plus). Impossible depuis un siècle pour la majorité des psychologues qui ne veulent pas entendre parler sous quelques formes que ce soit d’introspection et d’approche en première personne et y assimile directement la phénoménologie pour ne même pas s’y intéresser. Impossible pour la majorité des philosophes qui sont en lutte permanente au plan institutionnel avec la psychologie. La psychologie ne s’est détachée de la philosophie, au plan universitaire, que depuis peu, mais la phase suivante, rencontre, concertation ou réconciliation, parait peu avancée !!

Frege, G. (1971). Ecrits logiques et philosophiques. Paris, Seuil.

Husserl, E. (1950). Idées directrices pour une phénoménologie. Paris, Gallimard.

Husserl, E. (1972). Philosophie de l’arithmétique. Paris, PUF.

Husserl, E. (1976). La crise des sciences européennes, Gallimard.

Merleau-Ponty, M. (1945). Phénomenologie de la perception. Paris, Gallimard.

Piaget, J. (1968). Sagesse et illusions de la philosophie. Paris, PUF.

(publié en anglais : 2011, Journal of Consciousness Studies, 18, 2, 20-23)

 

 

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Réponse à Zahavi : Husserl ce grand psychologue méconnu !

Suggérer que l’introspection et la réflexion était de fait le même acte, et qu’objectivement Husserl usait de l’introspection quand il pratiquait la réflexion, était une provocation, je le reconnais.

1/ Mais cela ne faisait que souligner un problème plus général : comment nommer l’acte (la famille d’acte) par lequel nous prenons connaissance de nos pensées, de nos souvenirs, de nos images, de nos jugements, motivations, sentiments et de tout notre vécu ?

Le terme introspection a toujours gêné, Brentano lui préfère « perception immanente », James le terme de rétrospection, Peirce le refuse mais ne le remplace pas, Sartre le rejette avec virulence, Merleau-Ponty l’a accepté  comme équivalent de « perception intérieure » (Merleau-Ponty 1945) p 70 avant de le rejeter. Husserl utilise de façon principale le terme de « réflexion » dans le §77 des Ideen I, mais tout au long de ce paragraphe et plus loin il multiplie les équivalents comme « regard », « regard immanent », « intuition immédiate », « saisie immanente », « ce qui nous apparait », « ce dont nous prenons conscience », en anglais les traducteurs des Ideen ont préféré utiliser le terme neutre de « self-observation », là où en français Ricœur utilisait « introspection » . Si l’on suit attentivement le chapitre 2 des Ideen I, les synonymes et équivalences sont nombreux, ils tournent tous autour de la métaphore du « regard » ou de la « saisie ». Ce qui ne nous avance à rien et ne fait que jouer de vagues métaphores autour de la « spection » (intro, intero, rétro, perception, regard, clarté etc.) qui ne présentent aucune avancée par rapport au terme « introspection », qui est lui aussi une métaphore. Reste le terme de « réflexion » qui a plusieurs inconvénients. Il suggère une division du sujet entre un observateur et un reflet, qui a donné la critique idiote de Comte sur le fait qu’on ne pouvait être en même temps dans la rue et au balcon. Il confond sous une même appellation, deux activités assez différentes : l’activité réfléchissante ou réfléchissement qui est le geste de conduire à la conscience ce qui ne l’était pas encore (réfléchir le vécu) et l’activité réfléchie, qui consiste à prendre pour objet ce qui est déjà conscientisé (réfléchir au/  sur le vécu).

Le problème générique est que personne ne sait nommer de façon satisfaisante  ce qu’est cet acte non perceptif qui est au centre de notre activité subjective, sans recourir à une métaphore, ou à une dérobade. Si le terme de perception est bien lié à toute activité qui repose sur la mobilisation de capteurs sensoriels, yeux, nez, bouche, labyrinthe, récepteur de Golgi etc. que ce soit donc tourné vers l’extra corporel ou l’intra corporel, alors toute activité qui ne repose pas sur l’activité de ces capteurs ne peut être nommée ni « perceptive », ni qualifiée de « regard » ou « de saisie » sinon par métaphore. De plus, qualifier cette première métaphore d’immanente, comme dans « perception immanente » ne fait qu’obscurcir encore plus. Immanent n’a de sens que par défaut, il désigne tout ce qui n’est pas transcendant, donc tout ce qui ne fait pas l’objet d’une saisie perceptive et comme toutes les dénominations privatives il n’informe pas sur la nature de ce qui est ainsi nommé. Conclusion, quel que soit le terme qui sera retenu il doit être cohérent avec une vraie recherche sur la nature de cet acte qui permet la connaissance de ses vécus. On n’en est pas encore là, dans aucune discipline.

2/ Reste cette idée que l’introspection (je continue à utiliser ce terme par défaut) change de nature quand les présupposés avec laquelle elle est mise en œuvre change. Comme si l’activité perceptive d’un peintre était différente de celle d’une personne non peintre. Pourtant, je peux vous assurer que le regard que l’on porte sur un visage ou sur un paysage quand on a l’œil du peintre change profondément, il voit des couleurs, des structures de formes, des valeurs, des lumières, que nous ne voyons pas naturellement. Ce regard est profondément différent, il est éduqué, il repose sur une suspension de la vision habituelle des visages. D’un autre point de vue, il ne fait que regarder, il fait comme tout le monde, il utilise ses yeux et comme tout le monde il le fait avec des filtres cognitifs particuliers qui suspendent et modulent la vision habituelle. Faut-il au nom de cette différence forte changer de terme et arrêter de parler du « regard » du peintre ? Faut-il au nom de la réduction transcendantale, rejeter le terme introspection parce que l’activité de prise de connaissance du vécu se fait sur la base de présupposés et de filtres cognitifs originaux ?

3/ Chez Husserl, on peut faire l’hypothèse que ce rejet de « l’introspection » dont il a transmis le virus à ses élèves repose sur ses relations avec la psychologie de son époque. Ou plus profondément encore sur le souci absolu de ne plus pouvoir être accusé de psychologisme. La critique de Frege de « Philosophie de l’arithmétique » et en particulier son accusation de «psychologisme », semble avoir stoppé l’écriture d’Husserl pendant près de10 ans (1891-1901). Et le premier livre qu’il sort est une critique du psychologisme qui va bien plus loin que Frege, lui assurant une grande renommée. A partir de là, il n’aura de cesse de refuser à la psychologie tout intérêt et de se prémunir contre toute confusion entre phénoménologie et psychologie. Mon hypothèse, est qu’il craint tellement d’être accusé de psychologisme au motif qu’il exprimerait un intérêt pour la psychologie, que non seulement il se défend de tout psychologisme, mais il se défend aussi de tout qui pourrait permettre de faire le rapprochement. Pourtant au fil de quelques rares paragraphes il note la proximité des questions qu’il se pose avec celle de la psychologie, il ira même jusqu’à parler de « relations incestueuses » entre les deux (Krisis). Il est difficile de traiter de l’attention, de la perception, de la mémoire, des images, sans faire le pont avec la discipline qui s’occupe de ces objets ! Piaget, fait l’hypothèse que Husserl est un « psychologue refoulé » (Piaget 1968). Pour ma part, il a été une source d’inspiration pour aborder l’étude des vécus, leur description, leur catégorisation, la construction d’une psychologie de l’expérience subjective, là où je ne trouvais de ressource chez aucun psychologue, en ce sens je le reconnais (contre son gré et celui des phénoménologues, bien sûr) comme un grand psychologue méconnu.

Le débat qui est initié par Dan Zahavi, repose largement sur les relations impossibles entre psychologie et philosophie (phénoménologique de plus). Impossible depuis un siècle pour la majorité des psychologues qui ne veulent pas entendre parler sous quelques formes que ce soit d’introspection et d’approche en première personne et y assimile directement la phénoménologie pour ne même pas s’y intéresser. Impossible pour la majorité des philosophes qui sont en lutte permanente au plan institutionnel avec la psychologie. La psychologie ne s’est détachée de la philosophie, au plan universitaire, que depuis peu, mais la phase suivante, rencontre, concertation ou réconciliation, parait peu avancée !!

Frege, G. (1971). Ecrits logiques et philosophiques. Paris, Seuil.

Husserl, E. (1950). Idées directrices pour une phénoménologie. Paris, Gallimard.

Husserl, E. (1972). Philosophie de l’arithmétique. Paris, PUF.

Husserl, E. (1976). La crise des sciences européennes, Gallimard.

Merleau-Ponty, M. (1945). Phénomenologie de la perception. Paris, Gallimard.

Piaget, J. (1968). Sagesse et illusions de la philosophie. Paris, PUF.

(publié en anglais : 2011, Journal of Consciousness Studies, 18, 2, 20-23)

 

 

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1 Commentaire pour “Introspection ou réflexion ?

  1. Martinez

    C’est important de revenir sur ces choses là. Cela semble encore, hélas, loin d’être acquis! Bravo Pierre. À suivre.

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