Conclusions sur le « dessin de vécu » pour la recherche

Extrait du chapitre : Le dessin de vécu dans la recherche en première personne.  Pratique de l’auto-explicitation.  4 /Conclusions w45gg.png Je vais développer trois points : 1/Propriétés universelles et spécifiques des vécus ; 2/ Un bouquet de compétences multiples pour la recherche. ; 3/Les compétences personnelles spécifiques nécessaires aux recherches en première personne. (Ce dernier point est le plus important, il soutient l’idée que si l’on veut faire des recherches sur la subjectivité, il faut être aussi devenu un pratiquant confirmé et éclectique des techniques de soi.) Propriétés universelles et spécifiques des vécus Avec ces différentes grilles de lecture s’esquisse un cadre général de la description des vécus. Je distinguerai deux points de vue complémentaires. Le premier met en valeur les propriétés universelles de tout vécu : tout vécu est inscrit dans une structure temporelle irréversible, à la fois quantifiable en terme de durée, de tempo, mais aussi organisée par des modes de successions qualitatives (successions strictes, tuilages, reprises, transpositions etc.), ou encore organisée par un script (une structure évènementielle typique) qui crée des attentes structurées quant aux phases temporelles qui devront être documentées ; tout vécu peut être saisi à différents niveaux de granularité, de détail, de finesse qualitative et peut être aurons-nous dans l’avenir des repères a priori sur le niveau de détail requit pour différentes types de vécu ; tout vécu contient une multiplicité de couches simultanées, dont j’ai recensé quelques éléments. C’est beaucoup déjà pour se préparer au travail descriptif de façon réglée, mais c’est tout à fait insuffisant pour aborder un type de vécu particulier objet d’une recherche nouvelle. Ainsi, quand nous avons voulu rentrer dans la description fine de l’acte d’évocation, fondement de la pratique de l’explicitation, dans un premier temps nous n’avons pas bien su quoi décrire, et la plupart d’entres nous ont décrit non pas l’acte, mais sont passés à côté en décrivant le contenu de l’évocation[1] … Nous nous sommes alors retrouvés devant la question : qu’est-ce que décrire l’acte d’évocation, autrement dit qu’il y a-t-il à décrire ? Quels sont les éléments du vécu ? Quelles sont les propriétés caractéristiques ? Et il en est de même à toute nouvelle recherche ! Quelle que soit la maîtrise des outils d’explicitation chaque nouvel objet peut poser des problèmes de mises à jour des propriétés spécifiques au type de vécu étudié. En fait, c’est souvent un des objectifs de la recherche que de découvrir, inventer, mettre en lumière l’espace catégoriel qui permet de cerner un type de vécu. C’est un des grands apports de Husserl, son invention catégorielle, sa créativité catégorielle. Sur bien des thèmes, il a fait une œuvre de pionnier. Donc, dans ce chapitre tout ce que j’ai écrit, l’est dans la perspective d’un apprentissage de base de la description de vécu, mais quand on veut aller plus loin et aborder de vrais objets de recherche, à la fois ces grilles restent pertinentes et indispensables, à la fois elles sont largement insuffisantes pour produire des résultats originaux. Bien sûr, on peut penser qu’au fur et à mesure que les recherches sur la subjectivité en première et seconde personne vont se développer le domaine des propriétés universelles du vécu seront mieux connus et partagés dès la formation universitaire. Un bouquet de compétences multiples pour la recherche. Les compétences descriptives nécessaires pour recueillir des données en première personne, ne préjugent pas des compétences supplémentaires qu’il faudra maîtriser pour aboutir à une recherche complète. La mise en ordre de ces données, leur organisation, leur analyse, constituent tout un ensemble de techniques qui s’acquièrent généralement en préparant une thèse sous une direction experte. Elles ne préjugent pas non plus des compétences pour définir, en amont du recueil, des objectifs de recherche, une planification du recueil de données, la détermination de ce dont on veut s’informer, et la manière de le faire sans biaiser immédiatement le recueil à venir. Souvent, ce temps de préparation s’inscrit dans une perspective plus large propre à une communauté scientifique et disciplinaire, et/ou s’intègre dans une politique de recherche propre à un laboratoire et/ou à un directeur de recherche.   Les compétences personnelles spécifiques nécessaires aux recherches en première personne. Reste un point plus général que je voudrais mettre en valeur : je pense que mener des recherches sur la subjectivité selon un point de vue en première personne implique nécessairement le chercheur dans la relation à sa propre subjectivité et va par conséquent modifier sa subjectivité. Aussi, la leçon que j’ai tirée de ma vie et de toutes ces années de recherche et d’animateur de formations, c’est qu’il est nécessaire d’acquérir une expertise de pratiquant dans toute une large variété de techniques de travail sur soi. Un chercheur qui vise l’étude de la subjectivité doit avoir perdu une forme de naïveté dans le domaine de la variété des expériences subjectives possibles, et corrélativement doit avoir gagné une vision expérientielle élargie des espaces de possibles subjectifs qui sont à la fois inhabituels (ils appartiennent souvent à des micro-mondes) et cependant facilement accessibles. Ces techniques de travail de soi/sur soi ont été inventées de tout temps, mais ce qui est nouveau, c’est que  progressivement elles se sont émancipées des cadres institutionnels contraignants dans lesquels elles étaient insérés et qui en commandaient l’accès, comme les domaines de la religion, du spirituel, voire de l’occulte, et depuis ces trente dernières années elles se sont mêmes émancipées du cadre psychothérapeutique dans lequel elles ont pourtant été nombreuses à avoir été récemment inventées[2]. Toutes ces techniques conduisent à faire apparaître des propriétés inhabituelles et normales de la conscience, de la cognition, de l’attention, du rapport à l’émotion, de la création, de la connaissance et du contrôle de ses états internes, de l’action sur et par le corps, etc. Si je devais nommer des types de pratique, je désignerais par exemple : les formes de méditation, la prière et autres examens de conscience, l’hypnose, les psychothérapies (travail émotionnel, rêve éveillé, travail psycho-corporel, focusing, rêve, etc.), les innombrables pratiques corporelles comportant un travail interne (Tai Chi, danses sacrées, yoga, codifié, gymnastique douce, Alexander, Feldenkrais, etc.) et la liste est très loin d’être close. Je ne choisis pas ces pratiques parce qu’elles auraient un caractère exceptionnel ou exotique, mais pour la facilité avec laquelle elles démontrent la possibilité de modifier le monde intérieur, d’en faire apparaître très aisément des propriétés, largement inconnues des chercheurs. Mon argument repose sur la nécessité de devenir un explorateur compétent techniquement, qui a perdu sa naïveté par rapport aux possibilités du monde subjectif, et qui peut se poser des questions sur des expériences de bases sans s’enfermer dans une vision trop étroite. Si je prends quelques exemples : la méditation est certes inscrite dans une visée spirituelle, et généralement on ne la voit qu’associée à une quête intérieure, mais pratiquement elle apprend aussi à se tourner vers l’écoute de soi, à savoir surveiller les distractions apparaissantes, à repérer les pensées et les émotions naissantes, à savoir intervenir avec beaucoup de délicatesse dans son monde intérieur pour renouveler l’effort de présence sans tout perturber par sa propre intervention. Tous ces aspects sont autant d’ingrédients qui, une fois appris, connus, pratiqués, se transfèrent à n’importe quelle exploration du monde intérieur. Par exemple, ils sont cohérents avec l’examen attentif d’un vécu passé dans toutes ses différentes couches. Bien sûr, ce faisant, pour la méditation comme pour les autres exemples, je ne prétends pas que ces pratiques peuvent être réduit à une éducation de l’attention et du “regard” intérieur. Mon focus est de montrer à quoi elles éduquent par rapport à l’accès au monde subjectif. Autre exemple : la technique thérapeutique du “lying” issue du Vedanta et présentée en France par A. Desjardins [3] dans les années 80. La technique est de laisser venir une émotion déjà présente en sourdine et de la suivre dans tous ses développements. On a exactement les ingrédients pour apprendre à percevoir finement un type de manifestation de la subjectivité, la connaître, la décrire. Prenons une technique corporelle parmi des dizaines d’autres qui vont produire en structure les mêmes effets formateurs, par exemple la gymnastique douce. Après chaque exercice latéralisé, un temps est pris pour que chacun goûte la différence entre un côté du corps et un autre : il y a là une éducation patiente à la perception corporelle fine obtenue par contraste, à l’évolution de l’état du corps, de l’émotion, de la disposition. Passons à un autre type de pratique, dans la PNL[4], il y a l’apprentissage de différentes postures de soi. Par exemple, dans le modèle qui aide à préparer un projet, la découverte de la possibilité de reconnaître et de séparer le rêveur, le critique, le réaliste. C’est une expérience forte de découvrir à quel point il est facile de se diviser et de s’informer séparément de différentes facettes de soi. Les premières fois, c’est souvent émerveillant de découvrir à quel point il est aisé de détacher et de se déplacer dans ses propres co-identités. Je pourrais continuer longtemps à vous montrer toutes les facettes des implications techniques  de toutes ces pratiques, à la fois pour découvrir des possibles subjectifs largement ignorés par la psychologie ou la philosophie, et tout autant pour se former soi-même à devenir un explorateur aguerri de la subjectivité. Si je peux en parler, c’est que j’ai moi-même parcouru beaucoup de ces chemins, et les techniques d’aide à l’explicitation que j’ai développées tardivement dans ma vie de chercheur sont certainement pour une bonne part le reflet et la décantation de ces expériences. Mais dans les formations à l’entretien d’explicitation, pas plus que dans les stages d’auto-explicitation, il n’y a de méditation, de prière, de psychothérapie, d’hypnose, de Tai Chi ou de gymnastique douce. Il n’y a fondamentalement qu’une expertise pour se tourner vers son vécu, vers son monde subjectif, avec finesse, constance, efficacité, pour aider à atteindre les buts que poursuivent les professionnels qui ont besoin de s’informer du monde subjectif et pour les chercheurs qui veulent approfondir un objet de recherche accessible en première personne. Quand je forme des praticiens, des chercheurs, des thésards, je découvre souvent à quel point une expérience banale typique de l’explicitation, comme « se mettre en évocation et plonger dans l’exploration suivie de son vécu passé », est déjà une expérience inhabituelle pour la plupart et souvent source “de surprises, de découvertes et d’émerveillements”[5]. L’expérience est banale et inhabituelle, alors que  pour la communauté des personnes qui ont appris les techniques de l’explicitation, elle est devenue habituelle très simplement. Finalement, ce pourrait être le point le plus important de ce chapitre, important par sa fécondité potentielle : « Sans renoncer à votre spécificité disciplinaire, et à l’acquisition des compétences de chercheur, devenez des pratiquants experts de la subjectivité pour savoir la contacter, l’observer, la décrire et pouvoir l’étudier ». [1] Dans notre jargon, expliciter l’évocation suppose de l’avoir pratiquée dans un vécu d’explicitation V2, qui lui se rapporte au vécu de référence V1 ; il faut donc mettre en place une explicitation de plus V3, qui visera l’acte de rappel d’évocation pratiqué en V2 et non pas le contenu de l’acte de rappel qui lui se rapporte au vécu de référence V1. [2] Je veux dire que beaucoup de techniques de soi inventées dans un cadre psychothérapeutiques sont maintenant utilisées dans des stages de développement personnel non directement thérapeutiques ou associées à des stages de danse, de chant, de techniques corporelles et plus encore. [3] Desjardins, Arnaud. Le vedanta et l’inconscient. Paris. La Table Ronde, 1978. [4] Voir par exemple : Dilts Roberts, Neuro-linguistic Programming: The study of the structure of subjective experience. Cupertino, Meta Publications, 1980 ; Dilts Robert,  Modeling with NLP, Cupertino, Meta Publications, 1998 [5]Vermersch. Pierre. L’entretien d’explicitation et la mémoire passive, surprises, découvertes, émerveillement.  Expliciter,  2014, (102) 41-47. (à paraître dans Éducation permanente).

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Extrait du chapitre : Le dessin de vécu dans la recherche en première personne.  Pratique de l’auto-explicitation.  4 /Conclusions w45gg.png Je vais développer trois points : 1/Propriétés universelles et spécifiques des vécus ; 2/ Un bouquet de compétences multiples pour la recherche. ; 3/Les compétences personnelles spécifiques nécessaires aux recherches en première personne. (Ce dernier point est le plus important, il soutient l’idée que si l’on veut faire des recherches sur la subjectivité, il faut être aussi devenu un pratiquant confirmé et éclectique des techniques de soi.) Propriétés universelles et spécifiques des vécus Avec ces différentes grilles de lecture s’esquisse un cadre général de la description des vécus. Je distinguerai deux points de vue complémentaires. Le premier met en valeur les propriétés universelles de tout vécu : tout vécu est inscrit dans une structure temporelle irréversible, à la fois quantifiable en terme de durée, de tempo, mais aussi organisée par des modes de successions qualitatives (successions strictes, tuilages, reprises, transpositions etc.), ou encore organisée par un script (une structure évènementielle typique) qui crée des attentes structurées quant aux phases temporelles qui devront être documentées ; tout vécu peut être saisi à différents niveaux de granularité, de détail, de finesse qualitative et peut être aurons-nous dans l’avenir des repères a priori sur le niveau de détail requit pour différentes types de vécu ; tout vécu contient une multiplicité de couches simultanées, dont j’ai recensé quelques éléments. C’est beaucoup déjà pour se préparer au travail descriptif de façon réglée, mais c’est tout à fait insuffisant pour aborder un type de vécu particulier objet d’une recherche nouvelle. Ainsi, quand nous avons voulu rentrer dans la description fine de l’acte d’évocation, fondement de la pratique de l’explicitation, dans un premier temps nous n’avons pas bien su quoi décrire, et la plupart d’entres nous ont décrit non pas l’acte, mais sont passés à côté en décrivant le contenu de l’évocation[1] … Nous nous sommes alors retrouvés devant la question : qu’est-ce que décrire l’acte d’évocation, autrement dit qu’il y a-t-il à décrire ? Quels sont les éléments du vécu ? Quelles sont les propriétés caractéristiques ? Et il en est de même à toute nouvelle recherche ! Quelle que soit la maîtrise des outils d’explicitation chaque nouvel objet peut poser des problèmes de mises à jour des propriétés spécifiques au type de vécu étudié. En fait, c’est souvent un des objectifs de la recherche que de découvrir, inventer, mettre en lumière l’espace catégoriel qui permet de cerner un type de vécu. C’est un des grands apports de Husserl, son invention catégorielle, sa créativité catégorielle. Sur bien des thèmes, il a fait une œuvre de pionnier. Donc, dans ce chapitre tout ce que j’ai écrit, l’est dans la perspective d’un apprentissage de base de la description de vécu, mais quand on veut aller plus loin et aborder de vrais objets de recherche, à la fois ces grilles restent pertinentes et indispensables, à la fois elles sont largement insuffisantes pour produire des résultats originaux. Bien sûr, on peut penser qu’au fur et à mesure que les recherches sur la subjectivité en première et seconde personne vont se développer le domaine des propriétés universelles du vécu seront mieux connus et partagés dès la formation universitaire. Un bouquet de compétences multiples pour la recherche. Les compétences descriptives nécessaires pour recueillir des données en première personne, ne préjugent pas des compétences supplémentaires qu’il faudra maîtriser pour aboutir à une recherche complète. La mise en ordre de ces données, leur organisation, leur analyse, constituent tout un ensemble de techniques qui s’acquièrent généralement en préparant une thèse sous une direction experte. Elles ne préjugent pas non plus des compétences pour définir, en amont du recueil, des objectifs de recherche, une planification du recueil de données, la détermination de ce dont on veut s’informer, et la manière de le faire sans biaiser immédiatement le recueil à venir. Souvent, ce temps de préparation s’inscrit dans une perspective plus large propre à une communauté scientifique et disciplinaire, et/ou s’intègre dans une politique de recherche propre à un laboratoire et/ou à un directeur de recherche.   Les compétences personnelles spécifiques nécessaires aux recherches en première personne. Reste un point plus général que je voudrais mettre en valeur : je pense que mener des recherches sur la subjectivité selon un point de vue en première personne implique nécessairement le chercheur dans la relation à sa propre subjectivité et va par conséquent modifier sa subjectivité. Aussi, la leçon que j’ai tirée de ma vie et de toutes ces années de recherche et d’animateur de formations, c’est qu’il est nécessaire d’acquérir une expertise de pratiquant dans toute une large variété de techniques de travail sur soi. Un chercheur qui vise l’étude de la subjectivité doit avoir perdu une forme de naïveté dans le domaine de la variété des expériences subjectives possibles, et corrélativement doit avoir gagné une vision expérientielle élargie des espaces de possibles subjectifs qui sont à la fois inhabituels (ils appartiennent souvent à des micro-mondes) et cependant facilement accessibles. Ces techniques de travail de soi/sur soi ont été inventées de tout temps, mais ce qui est nouveau, c’est que  progressivement elles se sont émancipées des cadres institutionnels contraignants dans lesquels elles étaient insérés et qui en commandaient l’accès, comme les domaines de la religion, du spirituel, voire de l’occulte, et depuis ces trente dernières années elles se sont mêmes émancipées du cadre psychothérapeutique dans lequel elles ont pourtant été nombreuses à avoir été récemment inventées[2]. Toutes ces techniques conduisent à faire apparaître des propriétés inhabituelles et normales de la conscience, de la cognition, de l’attention, du rapport à l’émotion, de la création, de la connaissance et du contrôle de ses états internes, de l’action sur et par le corps, etc. Si je devais nommer des types de pratique, je désignerais par exemple : les formes de méditation, la prière et autres examens de conscience, l’hypnose, les psychothérapies (travail émotionnel, rêve éveillé, travail psycho-corporel, focusing, rêve, etc.), les innombrables pratiques corporelles comportant un travail interne (Tai Chi, danses sacrées, yoga, codifié, gymnastique douce, Alexander, Feldenkrais, etc.) et la liste est très loin d’être close. Je ne choisis pas ces pratiques parce qu’elles auraient un caractère exceptionnel ou exotique, mais pour la facilité avec laquelle elles démontrent la possibilité de modifier le monde intérieur, d’en faire apparaître très aisément des propriétés, largement inconnues des chercheurs. Mon argument repose sur la nécessité de devenir un explorateur compétent techniquement, qui a perdu sa naïveté par rapport aux possibilités du monde subjectif, et qui peut se poser des questions sur des expériences de bases sans s’enfermer dans une vision trop étroite. Si je prends quelques exemples : la méditation est certes inscrite dans une visée spirituelle, et généralement on ne la voit qu’associée à une quête intérieure, mais pratiquement elle apprend aussi à se tourner vers l’écoute de soi, à savoir surveiller les distractions apparaissantes, à repérer les pensées et les émotions naissantes, à savoir intervenir avec beaucoup de délicatesse dans son monde intérieur pour renouveler l’effort de présence sans tout perturber par sa propre intervention. Tous ces aspects sont autant d’ingrédients qui, une fois appris, connus, pratiqués, se transfèrent à n’importe quelle exploration du monde intérieur. Par exemple, ils sont cohérents avec l’examen attentif d’un vécu passé dans toutes ses différentes couches. Bien sûr, ce faisant, pour la méditation comme pour les autres exemples, je ne prétends pas que ces pratiques peuvent être réduit à une éducation de l’attention et du “regard” intérieur. Mon focus est de montrer à quoi elles éduquent par rapport à l’accès au monde subjectif. Autre exemple : la technique thérapeutique du “lying” issue du Vedanta et présentée en France par A. Desjardins [3] dans les années 80. La technique est de laisser venir une émotion déjà présente en sourdine et de la suivre dans tous ses développements. On a exactement les ingrédients pour apprendre à percevoir finement un type de manifestation de la subjectivité, la connaître, la décrire. Prenons une technique corporelle parmi des dizaines d’autres qui vont produire en structure les mêmes effets formateurs, par exemple la gymnastique douce. Après chaque exercice latéralisé, un temps est pris pour que chacun goûte la différence entre un côté du corps et un autre : il y a là une éducation patiente à la perception corporelle fine obtenue par contraste, à l’évolution de l’état du corps, de l’émotion, de la disposition. Passons à un autre type de pratique, dans la PNL[4], il y a l’apprentissage de différentes postures de soi. Par exemple, dans le modèle qui aide à préparer un projet, la découverte de la possibilité de reconnaître et de séparer le rêveur, le critique, le réaliste. C’est une expérience forte de découvrir à quel point il est facile de se diviser et de s’informer séparément de différentes facettes de soi. Les premières fois, c’est souvent émerveillant de découvrir à quel point il est aisé de détacher et de se déplacer dans ses propres co-identités. Je pourrais continuer longtemps à vous montrer toutes les facettes des implications techniques  de toutes ces pratiques, à la fois pour découvrir des possibles subjectifs largement ignorés par la psychologie ou la philosophie, et tout autant pour se former soi-même à devenir un explorateur aguerri de la subjectivité. Si je peux en parler, c’est que j’ai moi-même parcouru beaucoup de ces chemins, et les techniques d’aide à l’explicitation que j’ai développées tardivement dans ma vie de chercheur sont certainement pour une bonne part le reflet et la décantation de ces expériences. Mais dans les formations à l’entretien d’explicitation, pas plus que dans les stages d’auto-explicitation, il n’y a de méditation, de prière, de psychothérapie, d’hypnose, de Tai Chi ou de gymnastique douce. Il n’y a fondamentalement qu’une expertise pour se tourner vers son vécu, vers son monde subjectif, avec finesse, constance, efficacité, pour aider à atteindre les buts que poursuivent les professionnels qui ont besoin de s’informer du monde subjectif et pour les chercheurs qui veulent approfondir un objet de recherche accessible en première personne. Quand je forme des praticiens, des chercheurs, des thésards, je découvre souvent à quel point une expérience banale typique de l’explicitation, comme « se mettre en évocation et plonger dans l’exploration suivie de son vécu passé », est déjà une expérience inhabituelle pour la plupart et souvent source “de surprises, de découvertes et d’émerveillements”[5]. L’expérience est banale et inhabituelle, alors que  pour la communauté des personnes qui ont appris les techniques de l’explicitation, elle est devenue habituelle très simplement. Finalement, ce pourrait être le point le plus important de ce chapitre, important par sa fécondité potentielle : « Sans renoncer à votre spécificité disciplinaire, et à l’acquisition des compétences de chercheur, devenez des pratiquants experts de la subjectivité pour savoir la contacter, l’observer, la décrire et pouvoir l’étudier ». [1] Dans notre jargon, expliciter l’évocation suppose de l’avoir pratiquée dans un vécu d’explicitation V2, qui lui se rapporte au vécu de référence V1 ; il faut donc mettre en place une explicitation de plus V3, qui visera l’acte de rappel d’évocation pratiqué en V2 et non pas le contenu de l’acte de rappel qui lui se rapporte au vécu de référence V1. [2] Je veux dire que beaucoup de techniques de soi inventées dans un cadre psychothérapeutiques sont maintenant utilisées dans des stages de développement personnel non directement thérapeutiques ou associées à des stages de danse, de chant, de techniques corporelles et plus encore. [3] Desjardins, Arnaud. Le vedanta et l’inconscient. Paris. La Table Ronde, 1978. [4] Voir par exemple : Dilts Roberts, Neuro-linguistic Programming: The study of the structure of subjective experience. Cupertino, Meta Publications, 1980 ; Dilts Robert,  Modeling with NLP, Cupertino, Meta Publications, 1998 [5]Vermersch. Pierre. L’entretien d’explicitation et la mémoire passive, surprises, découvertes, émerveillement.  Expliciter,  2014, (102) 41-47. (à paraître dans Éducation permanente).

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