3/ Le dessin de vécu

3/ Description du vécu  (partie 3, le reste a été publié précedemment)

J’ai donc délimité au mieux ce qu’est un vécu au sens de la recherche en psychophénoménologie. Mais le but est de connaître ces vécus, d’en faire la science, et pour cela il faut y accéder, en particulier de manière rétrospective dans un acte de rappel particulier qu’est l’évocation, puis les décrire.

Par description j’entends a minima la recherche de la mise en mot au plus près du factuel. Là encore, mon objectif est plutôt d’exclure ce qui ne serait pas de la description que de développer une théorie de la description.

Ainsi, description s’opposerait d’abord à interprétation, comme une polarité opposée. Mais, ce ne peut être qu’une polarité, c’est-à-dire que cela suppose des intermédiaires, dans la mesure où toute mise en langage est déjà interprétation insue et donc immaîtrisable puisqu’inconsciente, par son inscription dans une culture, dans une époque, dans un regard dont on n’apercevra que beaucoup plus tard, ou en se plaçant hors de sa culture à quel point la description la plus neutre et la plus factuelle possible est déjà entretissée d’interprétations. Il n’est donc pas possible de viser un idéal de description pure, il est cependant toujours possible au sein de sa propre culture et de son époque, de prendre en compte la perception que l’on peut quand même avoir du gradient interprétatif, et chercher à le minimiser en revenant autant que faire se peut à ce qui est plus descriptif qu’interprétatif. Ce n’est pas parce qu’on sait qu’on ne peut pas tout contrôler qu’il faut se priver de la part que nous contrôlons.

Il en est de même dans l’envie que l’on pourrait avoir d’opposer de façon tranchée description et analyse. Or, toute mise en mots est catégorisation, segmentation d’un objet, d’une qualité, d’une propriété, cette activité de catégorisation et de segmentation propre à l’expression verbale est bien évidemment déjà une analyse, une proto-analyse. Cependant, là encore, plutôt qu’un idéal de “non-analyse”, ce qui est pratiquement important est de séparer le plus possible ce qui est de l’ordre de la catégorisation descriptive élémentaire et ce qui sera un travail d’analyse proprement dit réalisé sur la base de la mise en ordre des verbalisations élémentaires. Entre un idéal inaccessible et une pratique prudente et mesurée, je choisis la seconde stratégie qui permet au moins de travailler et de produire des matériaux, alors que la première attitude me semble conduire à un immobilisme stérile.

Je voudrais maintenant présenter quelques idées sur ce travail descriptif, tel que je l’ai développé à la fois dans mon travail personnel, dans l’animation d’ateliers de pratiques phénoménologiques (comme celui qui a été conduit pendant plusieurs années avec F. Varela et N. Depraz), mais aussi dans le cadre du GREX et des stages d’apprentissage de l’explicitation que j’ai créé. Pour cerner la pratique de la description, je renonce provisoirement à le faire sur un mode théorique. La bibliographie sur la méthode descriptive phénoménologique est devenu pléthorique, mais la plupart du temps il s’agit de réfléchir sur le sens de ce qu’est une description, de la différence de point de vue entre Brentano et Husserl, mais quasiment jamais de considérations partant de la pratique effective de la description. Les nombreux exemples qui étayent les textes de Husserl ne sont quasiment jamais étudiés dans leurs qualités descriptives. Je voudrais donc me poser comme pratiquant de la description. Tout chercheur est contraint de devenir un praticien expert de ses méthodes. Et le fil conducteur que je vais suivre est celui que j’utilise quand je forme les personnes qui sont en apprentissage de la description de vécu en auto-explicitation (donc dans un point de vue radicalement en première personne), ou comme quelques fois j’aime bien le nommer : l’apprentissage du “dessin de vécu”.

Dans ma démarche de formateur, je propose aux stagiaires de se former à l’entretien d’explicitation avant d’apprendre à pratiquer l’auto explicitation, même s’ils n’ont pas besoin de maîtriser une technique d’entretien dans leur activité de recherche. Pourquoi ? Parce que le fait d’être questionné par un autre, le fait d’apprendre à questionner un autre que moi, me fait faire l’expérience, de façon guidée, de ce que c’est de se plonger dans le monde intérieur en se rapportant à un moment vécu spécifié, en restant en prise avec le descriptif, en découvrant les relances qui ouvrent à de nouveaux aspects de mon vécu que je croyais avoir déjà décrit, que je croyais inaccessibles ou tari. L’apprentissage de la technique d’entretien introduit de manière expérientielle à toutes les exigences techniques, tout en étant une modalité de socialisation, d’exploration, de ce que c’est que de prendre conscience des aspects détaillés de sa propre subjectivité. Il y a là une étape intermédiaire qui me parait nécessaire, fondée sur la médiation de l’autre, avec l’autre, et en fait avec de multiples autres au fur et à mesure que le stage se déroule et permet de rencontrer avec chaque nouvel exercice de nouvelles personnes et donc de nouvelles subjectivités toujours très différentes.

J’insiste. Il faut un apprentissage. Car il faut bien comprendre que la description de vécu se heurte à un obstacle massif et invisible, qui fait que ceux qui se lancent sans avoir pu profiter d’une médiation formative, débouche sur des écrits qui ne sont pas des descriptions, mais bien souvent des commentaires, des analyses (j’en donnerait quelques exemples plus loin), ou des descriptions très pauvres, très lacunaires.

L’obstacle principal est que mon vécu m’est (en apparence) infiniment  familier, et qu’il me faut prendre conscience que ce qui est familier ne m’est pas pour autant connu.

Pour essayer de me faire comprendre, je vais transposer dans un autre domaine. J’ai pratiqué le portrait en peinture et en sculpture. Qu’il y a t il de plus familier que le visage, n’avons nous pas depuis toujours observé, reconnu, identifié des visages ? Et pourtant au moment d’en dessiner un, nous découvrons que nous ne savons pas comment c’est fait ! Nous découvrons dans les dessins des yeux stéréotypés, des déformations, du manque de ressemblance, sans savoir à quoi c’est dû ! Au bout de quelques mois ou années, notre  oeil a changé, devant chaque nouveau modèle, immédiatement nous allons chercher des informations spécifiques dont nous savons qu’elles sont cruciales pour la vérité du portrait. Par exemple, repérer immédiatement le type de distance entre la paupière supérieur et l’arc des sourcils, qui est tellement typique d’un visage, par exemple … non je ne vais pas développer plus. Mais je me souviens d’un soir à l’atelier de sculpture, la gouge et le maillet à la main, regarder les autres participants présents pour répondre à une question insensée : comment les deux côtés du nez se raccorde avec le volume de la joue sous les yeux ! Pourtant ! Il en est de même dans le dessin de vécu, l’expertise s’acquiert par l’exercice de la pratique contrôlée, elle n’est pas immédiate, elle n’est pas innée, elle est souvent contre intuitive (voir la couleur des ombres en peinture demande de changer complètement de regard, pour continuer dans la mise en parallèle). Je prends ces analogies, pour insister sur un point, nos vécus nous sont familiers et ils nous sont largement inconnus, surtout pour être traduit en langage. Et encore, dans un portrait le modèle reste présent, on peut comparer le dessin et l’original, apprendre à corriger en faisant le va et vient d’un repère à l’autre, se faire corriger par un oeil extérieur plus compétent qui lui aussi perçoit le modèle. Mais pour le dessin de vécu, le modèle est instable, il est juste une trace mnémonique qu’il faut arriver à stabiliser, mais plus elle est stabilisée plus elle m’absorbe dans le monde passé et risque de me couper du travail d’écriture ; inversement, le fait d’écrire se fait dans un tempo plus lent que le déroulement de vécu, me demande de rechercher des mots, toute cette activité d’écriture peut me couper de l’évocation du vécu passé. Le dessin de vécu est beaucoup plus difficile que le dessin de visage.

Il s’agit donc d’apprendre à décrire, et je ne dis pas “apprendre à écrire”, le formateur que je peux être, n’apprend pas aux stagiaires à écrire, il leur apprend à se relire, à se corriger, à reprendre leur description à la mesure de ce qu’ils découvrent d’imparfait ou qui manque. Quand le mouvement d’écriture est là, il est important de ne pas l’interrompre, et d’attendre une pose, pour revenir sur ce qui a été écrit et l’évaluer, le juger, s’informer de ce qui manque. Encore faut-il avoir des repères dans ces moments de reprise, et ça s’apprend …

Quels sont les repères qui organisent la relecture ?

Dans le stage, de formation à l’auto explicitation, il y a des temps où chacun se relit en cherchant à analyser son texte pour savoir qu’est-ce qu’il contient comme type d’information. Le but est d’apprendre à repérer, puis à intégrer pour le futur, un certains nombre de filtres, j’en propose ici cinq parmi les plus importants : 1/ les domaines de verbalisation, 2/ la fragmentation des étapes, 3/ l’expansion des qualités, 4/ les couches de vécu, 5/ la structure temporelle. L’usage de ces filtres est très souvent dominé par la prise de conscience de ce qui manque, de ce qui n’est pas de la description, alors que l’exploitation positive des informations produites se fera dans un second temps lors du rangement et de la mise en valeur, puis de l’analyse des données recueillies.

Ces repères sont à utiliser pendant les sessions d’écriture, mais pour ne pas couper le mouvement expressif quand il est là, je conseille de ne les mobiliser vraiment qu’au moment où  l’écriture fait spontanément une pause. A ce moment il est possible de faire un travail de reprise. Il faut donc accepter que dans les moments d’écriture, ce qui est écrit soit imparfait, quelques fois interprétatif, vague, analytique et tabler sur les reprises pour reprendre la description. De plus, il est toujours intéressant quand on commence une nouvelle session d’auto explicitation, de relire ce que l’on a écrit dans la (les) session précédente.

Mais en amont, quand on commence une session d’écriture descriptive, il y a toujours des préalables, qui consiste à vérifier si les conditions de l’explicitation sont bien respectées, il y en a au moins trois : Est-ce que mon projet de description se rapporte bien à un vécu déterminé, singulier ? Est-ce que je suis bien en accès évocatif à ce moment ? Ai-je passé contrat avec moi-même de laisser venir avec bienveillance ?

Quand ces conditions sont remplies ou en voie de l’être, alors le travail d’écriture descriptive peut commencer. Dans la formation, cet apprentissage des repères est découpé en autant d’exercices successifs à la fin de chaque écriture, dans lequel un seul de ces repères à la fois est évalué.

Premiers repères : les domaines de verbalisation.

Quand on commence à écrire, ce qui vient spontanément n’est pas nécessairement de la description de vécu, il faut que j’apprenne à le repérer. Pour ce faire, je propose de distinguer différents domaines de verbalisation (cf Vermersch 1994) organisés suivant deux axes :

– verbalisation du vécu versus contexte, circonstances, environnement,

– verbalisation du vécu versus commentaire, analyses, opinions, théories.    

Quand j’écris sur un vécu ce qui vient souvent le plus spontanément  n’est pas la description du “tissu subjectif” du vécu, mais ce qui le rend intelligible, ou ce qui se donne perceptivement  directement dans le vécu (donc tourné vers le monde extérieur). Ainsi, le fait de décrire le contexte dans lequel on se situe, comme l’environnement spatial, mais aussi de rentrer dans les circonstances qui président à la mise en place de ce vécu. Par exemple, dans le livre de P. Cassou-Nogués, “Le bord de l’expérience”, le livre commence par un avant-propos qui va servir tout au long du livre et qui a vocation à décrire une “expérience vécue”. Le décor est détaillé, “le décor montrerait un après midi d’été, dans un jardin à la campagne; une pelouse verte, la masse épaisse  d’un arbre …etc”, l’ambiance est décrite en détail, mais que fait le sujet ? Tout au plus on apprend une petite chose sur son activité corporelle “qu’il redresse la tête”, et son activité perceptive (passive) “ Que son regard tombe  sur l’arbre …”. On a l’environnement, les circonstances, mais quasiment rien sur les activités cognitives, l’état interne, la dimension corporelle, et autres éléments du tissu intime du vécu. Il y a bien de la description dans cette page, mais elle ne se rapporte quasiment pas au vécu au sens où je l’ai présenté. Cela a bien été vécu, mais le vécu n’est pas documenté, il est claire en plus que de prendre l’empan temporel d’une après midi, ne prête pas à rentrer dans la micro temporalité d’un moment vécu spécifié. Le critère n’est donc pas simplement de produire de la description, ainsi, nous ne cherchons pas la description du contexte ou des circonstances, cette description serait-elle merveilleusement littéraire, nous cherchons la description du vécu de présents en présents dans sa dimension intra psychique.

De même, il s’agit de discriminer entre une écriture descriptive et la production de commentaires d’après coup, ou de l’analyse de la situation vécue. Dans l’exemple que j’ai développé, sur le thème de recherche sur “le sens se faisant”, à propos d’un moment où jouant un morceau à l’orgue, je prends conscience que je ne l’avais jamais joué ainsi auparavant, et dans l’incapacité de formuler ce que ça veut dire, en quoi c’est différent. Je me suis lancé dans la description de ce moment de prise de conscience d’un sens déjà là (c’est différent), mais pas encore là dans son déploiement (en quoi est ce différent, qu’est ce que ça veut dire au juste). Dans cet exemple, dont je donne l’intégralité des différents sessions d’écriture d’auto explicitation, et il est clair que par moment je passe dans l’analyse de ce qui raisonnablement a changé depuis le début de l’apprentissage de ce morceau de musique et qui pourrait expliquer que j’exprime ce jugement “c’est différent”. Par exemple, j’analyse le fait je connais maintenant le morceau par coeur, et donc je ne suis plus pris par la lecture de la partition et donc je peux suivre plus facilement mes doigtés qui sont un peu délicats à la main gauche, et j’ai ainsi plus de disponibilité à écouter la musique et à apprécier la dimension expressive de ce prélude que j’aime beaucoup. Je prends bien conscience en écrivant cette analyse que j’ai quitté la description de mon vécu, mais je laisse aller l’écriture en me disant que cela me sera utile, que je trierai après coup; ensuite, à une pause, je me demande de revenir au moment où cette prise de conscience s’est faite, je me guide moi-même vers la mise en évocation de ce moment, et je reprend l’écriture descriptive.

Repérer les différents domaines de verbalisation dans lequel on s’exprime est une nécessité pour ne pas partir dans la production d’écrits qui quittent le plan du vécu, même s’ils y sont connnectés. Contexte et commentaires sont pour moi des informations satellites du vécu, ce qui veut dire qu’ils y sont bien reliés, mais qu’ils ne sont pas le vécu.

Les couches de vécu

A supposer que l’on produise une verbalisation du vécu, il faut commencer à rajouter une première ouverture des possibles, qui sera suivit de plusieurs autres.

Tout vécu est composé en permanence de plusieurs types d’événements subjectifs simultanés : des activités cognitives, des états internes, la corporalité, les croyances, que je nomme de façon générique : des couches de vécu. Tout vécu à chaque moment est composé de plusieurs couches. Je ne cherche pas à faire une théorie complète de l’architecture des vécus, ce sera le résultat futur produit par une vraie communauté de chercheurs. Mais mon but pratique est d’attirer l’attention de celui qui décrit sur la couche qu’il a peut être tendance à privilégier, oubliant tout ce qui se passe d’autre dans le même moment. Non pas que je pense qu’il soit nécessaire de décrire toutes les couches de vécu, mais plutôt d’être attentif à éviter une centration abusive sur un seul aspect ; ou bien, pour que le chercheur puisse penser à se poser la question de savoir quelles sont les couches de vécu qu’il doit documenter et quelles sont celles qui peuvent être laissées de côté compte tenu du but poursuivi. Chacune des couches que j’ai nommé se subdivise encore en de nombreuses couches distinctes et complémentaires : par exemple la corporalité, va comprendre les gestes, la posture, les tensions/détentes, les douleurs/bien être, le ressenti corporel ; le cognitif va être très divers, les différents actes intellectuels, apprendre, se souvenir (variétés des actes de rappel), raisonner, se représenter, imaginer … etc et toutes les variétés d’actes perceptifs. Mais dans certaines couches, de plus, on peut avoir des couches emboîtées, ainsi dans le souvenir, j’ai d’une part l’acte actuel de me souvenir, et son contenu qui lui même comporte des actes (passés). Ou bien, je suis en train de réfléchir pour prendre une décision et simultanément s’exprime en moi de façon fugace à l’arrière plan, des jugements, des commentaires, qui n’apparaîtront dans l’évocation que si je sais les viser. Je ne cherche pas ici à passer en revue la totalité des couches de vécu, juste attirer l’attention sur la multiplicité des plans de description possible d’un même objet (d’un même moment). Par principe, il existe toujours une indéfinie multiplicité de descriptions possibles d’un même objet. Toute carte sélectionne des aspects et en omets d’autres.

Mais il existe encore d’autres possibles auxquels je forme me stagiaires et qui me semblent non moins essentiels.

Le niveau de détail utile,

Fragmentation temporelle

 

Expansion des qualités

organisés suivant l’axe temporel par le degrès de fragmentation de la description et l’axe des qualités défini par le degré d’expansion des critères qualitatifs.

(en fait, il se subordonne au suivant, mais comme il est partiel, qu’il s’utilise dans une appréhension ponctuelle, il vient avant parce qu’il est plus facile à apprendre)    

 

La cohèrence temporelle de l’engendrement du vécu : étapes, transitions, causalités.

Dans la définition du vécu que j’ai proposé, j’ai longuement insisté sur l’importance de tenir la maille temporelle qui va de moments en moments. Dans la présentation que je viens de faire sur l’importance de la framentation, j’insiste sur l’intérêt et la nécessité d’aller dans la description jusqu’au niveau de détail utile, qui est souvent très fin. Reste que les déroulements d’actes mentaux ou matériels, l’évolution des états internes, ne sont seulement intelligibles par des saisies ponctuelles, la description doit pouvoir en saisir les enchaînements, les liaisons, les ruptures, les continuités. Pour cela il faut une nouvelle grille de lecture qui repose sur une des propriétés universelle de tout vécu : sa structure temporelle. Quelque soit le vécu il est inscrit de façon irréversible dans le déroulement temporel et du coup il y a là une source d’intelligibilité qui est est toujours pertinente. Encore faut-il voir les différences facettes de cette structure temporelle, car si chaque moment peut avoir une durée, leur enchaînements avoir un rythme et un tempo, ce qui est particulièrement intéressant ce sont les liens organisationnels qui tiennent au fait qu’il s’agit de successions organisées dans leurs principes par les éléments qui les composent. Comme à chaque fois dans ce chapitre, je ne cherche pas à poser une théorie générale aboutie, juste à dégager des principes pragmatiques permettant de pratiquer le dessin de vécu.

Ainsi il est toujours intéressant de se reculer de ce que l’on décrit pour vérifier si l’on a pris en compte ce qui précède, et même quelques fois ce qui précède ce qui précède (que je nomme l’ante début). Souvent dans la description du vécu qui s’organise à partir d’un événement (l’exemple de modification émotionnelle suite à la lecture d’un mail $$, ou l’exemple de N. Depraz à propos d’une rupture dans son expérience lors d’une session de méditation $$) l’attention se focalise sur le moment où il y a rupture, modification, et il faut ensuite se ressaisir pour se tourner vers ce qui est passé en amont : qu’est-ce qui a déclenché cette rupture, que c’est il passé juste avant ? Comment la transition s’est elle opérée ? (Pour ce second point il va falloir descendre très fin dans la description pour suivre les évènements intérieurs). Donc à chaque instant, se pose la question de l’organisation temporelle avant/après, et de même la nécessité de saisir les transitions entre chaque temps. Très souvent ces transitions sont organisées par des prises d’informations fugitives et implicites qui servent de critères insus pour passer à la suite, pour décider que c’est fini, pour choisir l’étape suivante. Par exemple, dans une tâche de mémorisation d’une grille de chiffre que nous utilisons souvent en formation, des questions se posent que les stagiaires ne pensent jamais à poser. Comment s’est opéré le choix initial d’une stratégie de mémorisation ? Autrement dit, quelles sont les informations que la personne a pris dans l’écoute de la consigne et dans la toute première perception de la grille de chiffre. Il y a là une prise de décision cognitive/affective (le rapport aux chiffres pour certains) qui va engager toute l’activité cognitive de mémorisation. Elle est accessible, mais très subtile à saisir. De la même manière, à un moment la personne décide qu’elle sait et qu’elle peut réciter par coeur. Là il y a une information décisive et très délicate à saisir, à décrire : comment savait-elle qu’elle savait ? Autrement dit, quel a été son critère d’arrêt de l’apprentissage ? Il faudrait ici, rentrer longuement dans de nombreux exemples pour faire saisir l’importance de cette grille de repérage permanente de l’organisation temporelle. L’important est de pointer la nécessité d’avoir en tête pendant la description du vécu, puis lors de la relecture de ce que l’on a produit, la structure temporelle, de façon à  voir immédiatement les manques et retourner dans l’évocation du moment correspondant pour pouvoir le décrire.

L’apprentissage de la grille de repérage de la structure temporelle devrait être premier dans la logique de ce qui structure le tout, mais de fait il est commode de découvrir et d’exercer d’abord les autres repères avant d’ajouter la prise en compte des logique d’engendrement des moments vécus.

                                                                             

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3/ Description du vécu  (partie 3, le reste a été publié précedemment)

J’ai donc délimité au mieux ce qu’est un vécu au sens de la recherche en psychophénoménologie. Mais le but est de connaître ces vécus, d’en faire la science, et pour cela il faut y accéder, en particulier de manière rétrospective dans un acte de rappel particulier qu’est l’évocation, puis les décrire.

Par description j’entends a minima la recherche de la mise en mot au plus près du factuel. Là encore, mon objectif est plutôt d’exclure ce qui ne serait pas de la description que de développer une théorie de la description.

Ainsi, description s’opposerait d’abord à interprétation, comme une polarité opposée. Mais, ce ne peut être qu’une polarité, c’est-à-dire que cela suppose des intermédiaires, dans la mesure où toute mise en langage est déjà interprétation insue et donc immaîtrisable puisqu’inconsciente, par son inscription dans une culture, dans une époque, dans un regard dont on n’apercevra que beaucoup plus tard, ou en se plaçant hors de sa culture à quel point la description la plus neutre et la plus factuelle possible est déjà entretissée d’interprétations. Il n’est donc pas possible de viser un idéal de description pure, il est cependant toujours possible au sein de sa propre culture et de son époque, de prendre en compte la perception que l’on peut quand même avoir du gradient interprétatif, et chercher à le minimiser en revenant autant que faire se peut à ce qui est plus descriptif qu’interprétatif. Ce n’est pas parce qu’on sait qu’on ne peut pas tout contrôler qu’il faut se priver de la part que nous contrôlons.

Il en est de même dans l’envie que l’on pourrait avoir d’opposer de façon tranchée description et analyse. Or, toute mise en mots est catégorisation, segmentation d’un objet, d’une qualité, d’une propriété, cette activité de catégorisation et de segmentation propre à l’expression verbale est bien évidemment déjà une analyse, une proto-analyse. Cependant, là encore, plutôt qu’un idéal de “non-analyse”, ce qui est pratiquement important est de séparer le plus possible ce qui est de l’ordre de la catégorisation descriptive élémentaire et ce qui sera un travail d’analyse proprement dit réalisé sur la base de la mise en ordre des verbalisations élémentaires. Entre un idéal inaccessible et une pratique prudente et mesurée, je choisis la seconde stratégie qui permet au moins de travailler et de produire des matériaux, alors que la première attitude me semble conduire à un immobilisme stérile.

Je voudrais maintenant présenter quelques idées sur ce travail descriptif, tel que je l’ai développé à la fois dans mon travail personnel, dans l’animation d’ateliers de pratiques phénoménologiques (comme celui qui a été conduit pendant plusieurs années avec F. Varela et N. Depraz), mais aussi dans le cadre du GREX et des stages d’apprentissage de l’explicitation que j’ai créé. Pour cerner la pratique de la description, je renonce provisoirement à le faire sur un mode théorique. La bibliographie sur la méthode descriptive phénoménologique est devenu pléthorique, mais la plupart du temps il s’agit de réfléchir sur le sens de ce qu’est une description, de la différence de point de vue entre Brentano et Husserl, mais quasiment jamais de considérations partant de la pratique effective de la description. Les nombreux exemples qui étayent les textes de Husserl ne sont quasiment jamais étudiés dans leurs qualités descriptives. Je voudrais donc me poser comme pratiquant de la description. Tout chercheur est contraint de devenir un praticien expert de ses méthodes. Et le fil conducteur que je vais suivre est celui que j’utilise quand je forme les personnes qui sont en apprentissage de la description de vécu en auto-explicitation (donc dans un point de vue radicalement en première personne), ou comme quelques fois j’aime bien le nommer : l’apprentissage du “dessin de vécu”.

Dans ma démarche de formateur, je propose aux stagiaires de se former à l’entretien d’explicitation avant d’apprendre à pratiquer l’auto explicitation, même s’ils n’ont pas besoin de maîtriser une technique d’entretien dans leur activité de recherche. Pourquoi ? Parce que le fait d’être questionné par un autre, le fait d’apprendre à questionner un autre que moi, me fait faire l’expérience, de façon guidée, de ce que c’est de se plonger dans le monde intérieur en se rapportant à un moment vécu spécifié, en restant en prise avec le descriptif, en découvrant les relances qui ouvrent à de nouveaux aspects de mon vécu que je croyais avoir déjà décrit, que je croyais inaccessibles ou tari. L’apprentissage de la technique d’entretien introduit de manière expérientielle à toutes les exigences techniques, tout en étant une modalité de socialisation, d’exploration, de ce que c’est que de prendre conscience des aspects détaillés de sa propre subjectivité. Il y a là une étape intermédiaire qui me parait nécessaire, fondée sur la médiation de l’autre, avec l’autre, et en fait avec de multiples autres au fur et à mesure que le stage se déroule et permet de rencontrer avec chaque nouvel exercice de nouvelles personnes et donc de nouvelles subjectivités toujours très différentes.

J’insiste. Il faut un apprentissage. Car il faut bien comprendre que la description de vécu se heurte à un obstacle massif et invisible, qui fait que ceux qui se lancent sans avoir pu profiter d’une médiation formative, débouche sur des écrits qui ne sont pas des descriptions, mais bien souvent des commentaires, des analyses (j’en donnerait quelques exemples plus loin), ou des descriptions très pauvres, très lacunaires.

L’obstacle principal est que mon vécu m’est (en apparence) infiniment  familier, et qu’il me faut prendre conscience que ce qui est familier ne m’est pas pour autant connu.

Pour essayer de me faire comprendre, je vais transposer dans un autre domaine. J’ai pratiqué le portrait en peinture et en sculpture. Qu’il y a t il de plus familier que le visage, n’avons nous pas depuis toujours observé, reconnu, identifié des visages ? Et pourtant au moment d’en dessiner un, nous découvrons que nous ne savons pas comment c’est fait ! Nous découvrons dans les dessins des yeux stéréotypés, des déformations, du manque de ressemblance, sans savoir à quoi c’est dû ! Au bout de quelques mois ou années, notre  oeil a changé, devant chaque nouveau modèle, immédiatement nous allons chercher des informations spécifiques dont nous savons qu’elles sont cruciales pour la vérité du portrait. Par exemple, repérer immédiatement le type de distance entre la paupière supérieur et l’arc des sourcils, qui est tellement typique d’un visage, par exemple … non je ne vais pas développer plus. Mais je me souviens d’un soir à l’atelier de sculpture, la gouge et le maillet à la main, regarder les autres participants présents pour répondre à une question insensée : comment les deux côtés du nez se raccorde avec le volume de la joue sous les yeux ! Pourtant ! Il en est de même dans le dessin de vécu, l’expertise s’acquiert par l’exercice de la pratique contrôlée, elle n’est pas immédiate, elle n’est pas innée, elle est souvent contre intuitive (voir la couleur des ombres en peinture demande de changer complètement de regard, pour continuer dans la mise en parallèle). Je prends ces analogies, pour insister sur un point, nos vécus nous sont familiers et ils nous sont largement inconnus, surtout pour être traduit en langage. Et encore, dans un portrait le modèle reste présent, on peut comparer le dessin et l’original, apprendre à corriger en faisant le va et vient d’un repère à l’autre, se faire corriger par un oeil extérieur plus compétent qui lui aussi perçoit le modèle. Mais pour le dessin de vécu, le modèle est instable, il est juste une trace mnémonique qu’il faut arriver à stabiliser, mais plus elle est stabilisée plus elle m’absorbe dans le monde passé et risque de me couper du travail d’écriture ; inversement, le fait d’écrire se fait dans un tempo plus lent que le déroulement de vécu, me demande de rechercher des mots, toute cette activité d’écriture peut me couper de l’évocation du vécu passé. Le dessin de vécu est beaucoup plus difficile que le dessin de visage.

Il s’agit donc d’apprendre à décrire, et je ne dis pas “apprendre à écrire”, le formateur que je peux être, n’apprend pas aux stagiaires à écrire, il leur apprend à se relire, à se corriger, à reprendre leur description à la mesure de ce qu’ils découvrent d’imparfait ou qui manque. Quand le mouvement d’écriture est là, il est important de ne pas l’interrompre, et d’attendre une pose, pour revenir sur ce qui a été écrit et l’évaluer, le juger, s’informer de ce qui manque. Encore faut-il avoir des repères dans ces moments de reprise, et ça s’apprend …

Quels sont les repères qui organisent la relecture ?

Dans le stage, de formation à l’auto explicitation, il y a des temps où chacun se relit en cherchant à analyser son texte pour savoir qu’est-ce qu’il contient comme type d’information. Le but est d’apprendre à repérer, puis à intégrer pour le futur, un certains nombre de filtres, j’en propose ici cinq parmi les plus importants : 1/ les domaines de verbalisation, 2/ la fragmentation des étapes, 3/ l’expansion des qualités, 4/ les couches de vécu, 5/ la structure temporelle. L’usage de ces filtres est très souvent dominé par la prise de conscience de ce qui manque, de ce qui n’est pas de la description, alors que l’exploitation positive des informations produites se fera dans un second temps lors du rangement et de la mise en valeur, puis de l’analyse des données recueillies.

Ces repères sont à utiliser pendant les sessions d’écriture, mais pour ne pas couper le mouvement expressif quand il est là, je conseille de ne les mobiliser vraiment qu’au moment où  l’écriture fait spontanément une pause. A ce moment il est possible de faire un travail de reprise. Il faut donc accepter que dans les moments d’écriture, ce qui est écrit soit imparfait, quelques fois interprétatif, vague, analytique et tabler sur les reprises pour reprendre la description. De plus, il est toujours intéressant quand on commence une nouvelle session d’auto explicitation, de relire ce que l’on a écrit dans la (les) session précédente.

Mais en amont, quand on commence une session d’écriture descriptive, il y a toujours des préalables, qui consiste à vérifier si les conditions de l’explicitation sont bien respectées, il y en a au moins trois : Est-ce que mon projet de description se rapporte bien à un vécu déterminé, singulier ? Est-ce que je suis bien en accès évocatif à ce moment ? Ai-je passé contrat avec moi-même de laisser venir avec bienveillance ?

Quand ces conditions sont remplies ou en voie de l’être, alors le travail d’écriture descriptive peut commencer. Dans la formation, cet apprentissage des repères est découpé en autant d’exercices successifs à la fin de chaque écriture, dans lequel un seul de ces repères à la fois est évalué.

Premiers repères : les domaines de verbalisation.

Quand on commence à écrire, ce qui vient spontanément n’est pas nécessairement de la description de vécu, il faut que j’apprenne à le repérer. Pour ce faire, je propose de distinguer différents domaines de verbalisation (cf Vermersch 1994) organisés suivant deux axes :

– verbalisation du vécu versus contexte, circonstances, environnement,

– verbalisation du vécu versus commentaire, analyses, opinions, théories.    

Quand j’écris sur un vécu ce qui vient souvent le plus spontanément  n’est pas la description du “tissu subjectif” du vécu, mais ce qui le rend intelligible, ou ce qui se donne perceptivement  directement dans le vécu (donc tourné vers le monde extérieur). Ainsi, le fait de décrire le contexte dans lequel on se situe, comme l’environnement spatial, mais aussi de rentrer dans les circonstances qui président à la mise en place de ce vécu. Par exemple, dans le livre de P. Cassou-Nogués, “Le bord de l’expérience”, le livre commence par un avant-propos qui va servir tout au long du livre et qui a vocation à décrire une “expérience vécue”. Le décor est détaillé, “le décor montrerait un après midi d’été, dans un jardin à la campagne; une pelouse verte, la masse épaisse  d’un arbre …etc”, l’ambiance est décrite en détail, mais que fait le sujet ? Tout au plus on apprend une petite chose sur son activité corporelle “qu’il redresse la tête”, et son activité perceptive (passive) “ Que son regard tombe  sur l’arbre …”. On a l’environnement, les circonstances, mais quasiment rien sur les activités cognitives, l’état interne, la dimension corporelle, et autres éléments du tissu intime du vécu. Il y a bien de la description dans cette page, mais elle ne se rapporte quasiment pas au vécu au sens où je l’ai présenté. Cela a bien été vécu, mais le vécu n’est pas documenté, il est claire en plus que de prendre l’empan temporel d’une après midi, ne prête pas à rentrer dans la micro temporalité d’un moment vécu spécifié. Le critère n’est donc pas simplement de produire de la description, ainsi, nous ne cherchons pas la description du contexte ou des circonstances, cette description serait-elle merveilleusement littéraire, nous cherchons la description du vécu de présents en présents dans sa dimension intra psychique.

De même, il s’agit de discriminer entre une écriture descriptive et la production de commentaires d’après coup, ou de l’analyse de la situation vécue. Dans l’exemple que j’ai développé, sur le thème de recherche sur “le sens se faisant”, à propos d’un moment où jouant un morceau à l’orgue, je prends conscience que je ne l’avais jamais joué ainsi auparavant, et dans l’incapacité de formuler ce que ça veut dire, en quoi c’est différent. Je me suis lancé dans la description de ce moment de prise de conscience d’un sens déjà là (c’est différent), mais pas encore là dans son déploiement (en quoi est ce différent, qu’est ce que ça veut dire au juste). Dans cet exemple, dont je donne l’intégralité des différents sessions d’écriture d’auto explicitation, et il est clair que par moment je passe dans l’analyse de ce qui raisonnablement a changé depuis le début de l’apprentissage de ce morceau de musique et qui pourrait expliquer que j’exprime ce jugement “c’est différent”. Par exemple, j’analyse le fait je connais maintenant le morceau par coeur, et donc je ne suis plus pris par la lecture de la partition et donc je peux suivre plus facilement mes doigtés qui sont un peu délicats à la main gauche, et j’ai ainsi plus de disponibilité à écouter la musique et à apprécier la dimension expressive de ce prélude que j’aime beaucoup. Je prends bien conscience en écrivant cette analyse que j’ai quitté la description de mon vécu, mais je laisse aller l’écriture en me disant que cela me sera utile, que je trierai après coup; ensuite, à une pause, je me demande de revenir au moment où cette prise de conscience s’est faite, je me guide moi-même vers la mise en évocation de ce moment, et je reprend l’écriture descriptive.

Repérer les différents domaines de verbalisation dans lequel on s’exprime est une nécessité pour ne pas partir dans la production d’écrits qui quittent le plan du vécu, même s’ils y sont connnectés. Contexte et commentaires sont pour moi des informations satellites du vécu, ce qui veut dire qu’ils y sont bien reliés, mais qu’ils ne sont pas le vécu.

Les couches de vécu

A supposer que l’on produise une verbalisation du vécu, il faut commencer à rajouter une première ouverture des possibles, qui sera suivit de plusieurs autres.

Tout vécu est composé en permanence de plusieurs types d’événements subjectifs simultanés : des activités cognitives, des états internes, la corporalité, les croyances, que je nomme de façon générique : des couches de vécu. Tout vécu à chaque moment est composé de plusieurs couches. Je ne cherche pas à faire une théorie complète de l’architecture des vécus, ce sera le résultat futur produit par une vraie communauté de chercheurs. Mais mon but pratique est d’attirer l’attention de celui qui décrit sur la couche qu’il a peut être tendance à privilégier, oubliant tout ce qui se passe d’autre dans le même moment. Non pas que je pense qu’il soit nécessaire de décrire toutes les couches de vécu, mais plutôt d’être attentif à éviter une centration abusive sur un seul aspect ; ou bien, pour que le chercheur puisse penser à se poser la question de savoir quelles sont les couches de vécu qu’il doit documenter et quelles sont celles qui peuvent être laissées de côté compte tenu du but poursuivi. Chacune des couches que j’ai nommé se subdivise encore en de nombreuses couches distinctes et complémentaires : par exemple la corporalité, va comprendre les gestes, la posture, les tensions/détentes, les douleurs/bien être, le ressenti corporel ; le cognitif va être très divers, les différents actes intellectuels, apprendre, se souvenir (variétés des actes de rappel), raisonner, se représenter, imaginer … etc et toutes les variétés d’actes perceptifs. Mais dans certaines couches, de plus, on peut avoir des couches emboîtées, ainsi dans le souvenir, j’ai d’une part l’acte actuel de me souvenir, et son contenu qui lui même comporte des actes (passés). Ou bien, je suis en train de réfléchir pour prendre une décision et simultanément s’exprime en moi de façon fugace à l’arrière plan, des jugements, des commentaires, qui n’apparaîtront dans l’évocation que si je sais les viser. Je ne cherche pas ici à passer en revue la totalité des couches de vécu, juste attirer l’attention sur la multiplicité des plans de description possible d’un même objet (d’un même moment). Par principe, il existe toujours une indéfinie multiplicité de descriptions possibles d’un même objet. Toute carte sélectionne des aspects et en omets d’autres.

Mais il existe encore d’autres possibles auxquels je forme me stagiaires et qui me semblent non moins essentiels.

Le niveau de détail utile,

Fragmentation temporelle

 

Expansion des qualités

organisés suivant l’axe temporel par le degrès de fragmentation de la description et l’axe des qualités défini par le degré d’expansion des critères qualitatifs.

(en fait, il se subordonne au suivant, mais comme il est partiel, qu’il s’utilise dans une appréhension ponctuelle, il vient avant parce qu’il est plus facile à apprendre)    

 

La cohèrence temporelle de l’engendrement du vécu : étapes, transitions, causalités.

Dans la définition du vécu que j’ai proposé, j’ai longuement insisté sur l’importance de tenir la maille temporelle qui va de moments en moments. Dans la présentation que je viens de faire sur l’importance de la framentation, j’insiste sur l’intérêt et la nécessité d’aller dans la description jusqu’au niveau de détail utile, qui est souvent très fin. Reste que les déroulements d’actes mentaux ou matériels, l’évolution des états internes, ne sont seulement intelligibles par des saisies ponctuelles, la description doit pouvoir en saisir les enchaînements, les liaisons, les ruptures, les continuités. Pour cela il faut une nouvelle grille de lecture qui repose sur une des propriétés universelle de tout vécu : sa structure temporelle. Quelque soit le vécu il est inscrit de façon irréversible dans le déroulement temporel et du coup il y a là une source d’intelligibilité qui est est toujours pertinente. Encore faut-il voir les différences facettes de cette structure temporelle, car si chaque moment peut avoir une durée, leur enchaînements avoir un rythme et un tempo, ce qui est particulièrement intéressant ce sont les liens organisationnels qui tiennent au fait qu’il s’agit de successions organisées dans leurs principes par les éléments qui les composent. Comme à chaque fois dans ce chapitre, je ne cherche pas à poser une théorie générale aboutie, juste à dégager des principes pragmatiques permettant de pratiquer le dessin de vécu.

Ainsi il est toujours intéressant de se reculer de ce que l’on décrit pour vérifier si l’on a pris en compte ce qui précède, et même quelques fois ce qui précède ce qui précède (que je nomme l’ante début). Souvent dans la description du vécu qui s’organise à partir d’un événement (l’exemple de modification émotionnelle suite à la lecture d’un mail $$, ou l’exemple de N. Depraz à propos d’une rupture dans son expérience lors d’une session de méditation $$) l’attention se focalise sur le moment où il y a rupture, modification, et il faut ensuite se ressaisir pour se tourner vers ce qui est passé en amont : qu’est-ce qui a déclenché cette rupture, que c’est il passé juste avant ? Comment la transition s’est elle opérée ? (Pour ce second point il va falloir descendre très fin dans la description pour suivre les évènements intérieurs). Donc à chaque instant, se pose la question de l’organisation temporelle avant/après, et de même la nécessité de saisir les transitions entre chaque temps. Très souvent ces transitions sont organisées par des prises d’informations fugitives et implicites qui servent de critères insus pour passer à la suite, pour décider que c’est fini, pour choisir l’étape suivante. Par exemple, dans une tâche de mémorisation d’une grille de chiffre que nous utilisons souvent en formation, des questions se posent que les stagiaires ne pensent jamais à poser. Comment s’est opéré le choix initial d’une stratégie de mémorisation ? Autrement dit, quelles sont les informations que la personne a pris dans l’écoute de la consigne et dans la toute première perception de la grille de chiffre. Il y a là une prise de décision cognitive/affective (le rapport aux chiffres pour certains) qui va engager toute l’activité cognitive de mémorisation. Elle est accessible, mais très subtile à saisir. De la même manière, à un moment la personne décide qu’elle sait et qu’elle peut réciter par coeur. Là il y a une information décisive et très délicate à saisir, à décrire : comment savait-elle qu’elle savait ? Autrement dit, quel a été son critère d’arrêt de l’apprentissage ? Il faudrait ici, rentrer longuement dans de nombreux exemples pour faire saisir l’importance de cette grille de repérage permanente de l’organisation temporelle. L’important est de pointer la nécessité d’avoir en tête pendant la description du vécu, puis lors de la relecture de ce que l’on a produit, la structure temporelle, de façon à  voir immédiatement les manques et retourner dans l’évocation du moment correspondant pour pouvoir le décrire.

L’apprentissage de la grille de repérage de la structure temporelle devrait être premier dans la logique de ce qui structure le tout, mais de fait il est commode de découvrir et d’exercer d’abord les autres repères avant d’ajouter la prise en compte des logique d’engendrement des moments vécus.

                                                                             

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