Entretien d’explicitation et éveil de la mémoire passive, surprises, découvertes, émerveillement.

Entretien d’explicitation et  éveil de la mémoire passive, surprises, découvertes, émerveillement.

Pierre Vermersch (Grex)

 

Résumé

 

L’entretien d’explicitation se rapporte toujours à un vécu passé. De ce fait, un élément essentiel de sa technique est l’accès à la mémoire du vécu. Par le guidage vers un mode de rappel particulier : l’évocation, il est possible d’éveiller à nouveau ce que nous avons mémorisé à notre insu de manière passive. Le fait que nous nous rappelons facilement notre vécu beaucoup plus que ce que nous croyons en savoir est une grande source d’étonnement et offre de nombreuses possibilités inédites pour la recherche et l’intervention.

L’entretien d’explicitation se rapporte toujours à un vécu passé, c’est un entretien mené a posteriori. De ce fait, un élément essentiel de sa technique est … l’accès à la mémoire du vécu. La possibilité de parler d’un vécu passé, de le décrire finement à chacun de ses moments et dans ses différentes étapes, est donc fondée sur une activité de rappel, sur un mode de rappel spécifique que j’ai nommé “évocation”. Mais être devant la tâche de se rappeler ce que l’on a vécu peut être source d’inquiétude : vais-je me souvenir ? Il me semble bien même que je ne me souviens pas … Or …

Lors de mes premiers essais avec l’entretien d’explicitation à la fin des années 80, j’ai été profondément surpris par la qualité et la quantité des informations que je recueillais sur un vécu passé. Pourquoi étonné ? Parce que toute ma formation universitaire de psychologue relativement au domaine de la mémoire ne m’avait pas préparé à ce que ça soit possible à ce point ! Ce que j’obtenais n’était pas prévu par la science psychologique que l’on m’avait inculquée. Et, subjectivement, après chaque entretien, j’étais ébahi ! incrédule ! Parce que je n’aurais pas dû avoir des réponses aussi détaillées à mes questions, et celui qui me répondait ainsi passait lui-même par des moments d’étonnement en découvrant le détail de ce qu’il avait fait par le passé et dont il croyait n’avoir aucun souvenir. Plus tard, quand des personnes que j’avais formées me questionnèrent je fis l’expérience moi-même de cet étonnement. Et cet étonnement de soi se renouvelle à chaque entretien, et ne se banalise pas. Pourquoi ?

Dés cette première période de création pendant laquelle je développais et systématisais cette technique d’aide à l’explicitation du vécu, très rapidement je l’enseignais à d’autres à travers des stages expérientiels, et dans le même temps, ancré dans mon métier de chercheur,  je me mis en quête de cadres théoriques qui puissent donner du sens à ce que je faisais, puisqu’à cette époque j’étais totalement démuni du point de vue théorique.

Dans cet article, je vais procéder en trois temps : 1/ tout d’abord donner des exemples d’étonnement de soi, pour illustrer concrètement ce dont je parle, 2/ puis esquisser le cadre théorique qui donne sens à ce qui se passe dans un entretien d’explicitation vu sous l’angle de la mémoire et de la prise de conscience, 3/ terminer par le vécu de l’étonnement de soi en suivant l’expérience de vivre cette évocation.

1/ Un exemple tiré d’un travail de thèse : une décision professionnelle apparemment fausse  qui se révèle très pertinente : Mais comment est-ce que je savais que c’était possible ? Baptiste et la décision d’Agnès.

Il s’agit d’un entretien d’explicitation mené un an et demi après l’épisode avec Baptiste, dans une classe qu’Agnès avait eue en grande section et suivi en CP.

Nadine Faingold “présente à Agnès l’objet de l’entretien en lui disant qu’elle aimerait qu’elle évoque un moment de sa pratique professionnelle qui ait été « particulièrement motivant pour elle dans son rapport aux élèves ».  Tout de suite quand tu m’as dit ça, j’ai eu à l’esprit un moment, un moment dans lequel j’ai ressenti plein de choses  sans trop comprendre ce qui s’y passait au moment où ça s’est fait et depuis j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’y repenser…” “Il s’agit d’un de ses élèves, Baptiste, dont elle dit qu’il avait un comportement « complètement paralysé », qu’elle « n’arrivait pas du tout à comprendre comment il fonctionnait », et dont elle s’était demandé s’il était pertinent qu’il passe en CP” :« je pensais vraiment qu’il allait très très mal s’en tirer en CP, et quand j’ai fait le projet de suivre mes élèves de grande section en CP, je me suis demandée si j’allais le garder dans ma classe, je me demandais si c’était pas moi, ma personnalité qui le paralysait… j’avais vraiment l’impression que l’entreprise était vouée à l’échec… » …. »Et puis alors là il y a eu un jour, il me semble que c’était un petit peu après les vacances de Toussaint… »

“Agnès explique qu’il s’agissait de donner à  tous les élèves, en dépit du fait que personne à ce  moment là ne savait lire couramment, de petits livrets complets pour qu’ils puissent essayer d’en chercher le sens et commencer à mettre en place toutes les stratégies autres que le déchiffrement.”

« … la veille au soir, quand j’ai réfléchi à ce que j’allais faire le lendemain, je me suis dit que j’allais donner ce livret à tous les enfants qui n’en avaient pas encore eu, sauf deux : Baptiste, et C., un autre enfant en très grosse difficulté… Et ce jour-là, ce matin-là, j’ai du mal à savoir ce qui s’est passé, tout ce que je peux dire c’est que Baptiste m’a fait comprendre, en tout cas j’ai réussi à comprendre dans son regard, dans je ne sais pas quoi … est-ce qu’il m’a fait une réponse plus pertinente que d’habitude ? Je ne sais plus, … Et l’après-midi quand j’ai demandé aux élèves qui n’avaient pas encore eu le livret de venir se mettre à un groupe de tables qui était dans la classe, j’ai dit aussi à Baptiste de venir “ … “C’est une  impression très curieuse parce que je n’ai absolument eu ni le temps ni le loisir d’analyser quoi que ce soit, j’ai vraiment fait ça à l’intuition,” … “ Je me revois bien désignant le groupe de tables où allait se passer cette activité, et je me vois en train de dire, je m’entends dire le nom des enfants en question et… prononcer le nom de Baptiste et tout de suite en même temps tout de suite une autre partie de moi me disant « mais qu’est-ce que je viens de dire ? maintenant c’est malin qu’est-ce que tu vas en faire ?”

Vous voyez le tableau, une enseignante qui se souvient bien d’avoir pris une décision, dans des circonstances précises, mais qui a l’impression d’avoir fait ça “à l’intuition”, “sans avoir réfléchi”, “en ayant du mal à savoir ce qui s’est passé”, et même en étant catastrophée sur le moment des conséquences ingérables de sa décision. Et tout ça, repris un an et demi après les faits ! Est-il possible d’éclairer ce moment a posteriori ? Je ne vous donne pas tout l’entretien qui porte sur deux moments : celui où elle a pris sa décision, et surtout celui qui précède où elle a pris l’information qui lui a permis de prendre plus tard sa décision parce qu’elle a diagnostiqué inconsciemment que Baptiste était prêt. Je m’attarde sur l’explicitation de ce moment de diagnostic et ses effets sur Agnès.

“Je lui montre avec mon doigt chaque mot qu’elle prononce [à la petite voisine de Baptiste], ça je revois bien ça… et à ce moment là, j’entends alors par là, donc en biais, j’entends la voix de Baptiste et …

N – Et quand tu entends ce que tu entends là, qu’est-ce que tu entends précisément ?

A – Il est en train de dire à  son copain Alexandre, à quel endroit il faut trouver tel mot. Il est en train, je sais pas, il cherche un mot, j’entends ça il lui dit que dans le cahier de vie il faut trouver le mot, pour moi c’est un verbe… je ne sais plus lequel, mais c’est un verbe

N – Donc là tu entends la voix de Baptiste, Baptiste demande à son copain il faut trouver ce mot

A – Non, je crois que c’est ça, il lui demande pas à son copain, il lui dit ce qu’il faut faire, il lui dit qu’il faut trouver le mot en question, il lui dit  … c’est comme s’il lui donnait un ordre, enfin bon, un conseil, quelque chose de cet ordre là et c’est pas une question, il lui demande pas quelque chose, il lui dit ce qu’il faut faire, il a un ton… un ton… je sais pas comment dire… impérieux enfin… il lui dit bien « c’est là qu’il faut chercher, c’est ça qu’il faut trouver », quelque chose comme ça, et quand, et moi ça y est, je suis alertée par le ton de Baptiste parce que c’est quelque chose qu’il n’emploie jamais, je ne l’ai jamais entendu parler avec ce ton là.  Et quand il est en train, quand il a fini de dire ça… je peux pas m’empêcher de regarder là sur le cahier de Baptiste à l’envers où il en est dans ce qu’il a écrit pour voir si ça… enfin si ça correspond à quelque chose de logique et effectivement dans la phrase que je lis à l’envers, il a écrit un certain nombre de mots … c’est marrant parce que déjà, c’est marrant ce que je revois c’est des articles,

“Agnès a plusieurs fois exprimé depuis cet entretien à quel point elle avait été étonnée de retrouver aussi précisément ce moment dont elle n’avait aucun souvenir conscient, alors qu’elle avait très souvent eu l’occasion de raconter l’histoire de Baptiste.

Elle a aussi dit en quoi cette prise de conscience de son fonctionnement avait joué un rôle dans la réassurance de son identité professionnelle. La mise à jour de ces éléments d’information a été très importante pour elle dans la mesure où elle a eu l’impression d’avoir enfin la preuve que ce qu’elle faisait dans la pratique quotidienne de sa classe correspondait au discours qu’elle tenait en tant que conseillère pédagogique. Comme s’il y avait là une mise en évidence de sa cohérence interne. Jusque là, elle n’était pas sûre qu’il n’y avait pas son discours d’un côté, et sa pratique de l’autre. Les explications qu’elle donnait aux stagiaires sur ce à quoi il convient d’être attentif par rapport à l’apprentissage de la lecture, elle découvre qu’elle les utilise effectivement dans le traitement continuel qu’elle fait des informations prélevées sur les élèves.”

Prenons un second exemple. Là aussi, je reproduis tel quel le texte original écrit par une enseignante en maths Maryse Maurel.

“Janvier 1992. Dans une séance de Travaux Dirigés sur les nombres complexes – niveau terminale scientifique – un étudiant m’appelle et me dit “Sur cet exercice – et il montre l’exercice – je ne sais rien faire ». Je prends le temps de prendre une chaise, de l’installer de l’autre côté de sa table, de m’asseoir et de m’accorder posturalement et je m’entends dire : “Et quand vous ne savez rien faire, vous faites quoi ?” et j’entends L. m’expliquer, en écrivant ses débuts de solutions sur un papier – c’était peut-être déjà écrit, mais il ne pouvait pas ou ne voulait pas me montrer son brouillon – qu’il a pris la forme algébrique et qu’il n’est pas arrivé au bout de ses calculs, qu’ensuite il a essayé une interprétation géométrique, mais qu’avec cette méthode il ne sait pas faire, et qu’il est enfin aller regarder la solution de l’exercice 4 mais qu’il n’arrive pas à faire pareil. Je pouvais faire un petit diagnostic, difficulté à mener un calcul à terme, manque de connaissances pour travailler dans le cadre géométrique, difficulté à tester la pertinence d’une stratégie déjà utilisée dans un exercice corrigé. Il m’a suffi alors de reprendre point par point les informations recueillies, de pousser plus loin le questionnement pour l’accompagner dans la résolution de son exercice dans le cadre algébrique, puis de reprendre les autres pistes avec lui.

Satisfaction chez l’étudiant, stupéfaction pour moi, ça marche aussi avec les étudiants ! Il ne me restait plus qu’à recommencer ! Et je redécouvre chaque fois avec le même étonnement, quand je déclenche un entretien d’explicitation en classe, que non seulement cette conduite incongrue et contre-intuitive ne provoque aucun étonnement dans les yeux des étudiants, mais qu’en plus ils répondent !”

De tels exemples sont nombreux dans les articles et thèses publiées sur le site du Grex. Mais comment comprendre ce qui se passe ? Pourquoi est-ce possible (quand ça marche) d’aider quelqu’un à retrouver et à décrire une situation oubliée, basée sur une intuition jamais analysée et décrite ?

2/ L’intelligibilité théorique en trois temps : le concept de mémoire passive ; la possibilité de son éveil par l’évocation ; le lien fonctionnel entre évocation et prise de conscience.

Reprenons de la base et comprenons d’abord d’un point de vue théorique pourquoi c’est possible  de décrire son propre vécu passé, alors même que l’on est persuadé qu’on a tout oublié ou que l’on en a aucun souvenir.

2.1 La “mémoire passive”.

La première idée essentielle est que nous mémorisons sans cesse ce que nous vivons (je ne dis pas tout ce que nous vivons, il y a des filtres personnels). Husserl nomme cela la “rétention”.

Pour pouvoir suivre une discussion, pour comprendre un discours, je mémorise ce qui est dit et le met en relation à travers l’écoute d’une phrase, d’un exposé. Chaque moment vécu s’accompagne automatiquement d’un suivi, et ce, passivement (ce qui veut dire sans ma volonté expresse de m’en rappeler) et produit donc une mémorisation, une rétention. Démonstration : c’est un mécanisme invisible, mais quand il s’arrête de fonctionner on le découvre dans toute son ampleur et efficacité par le manque, par exemple chez l’Alzheimer. Quand vous avez répondu trois fois de suite à la même question posée à 2 minutes d’intervalle, vous découvrez par le contre exemple l’efficacité invisible de la rétention permanente.

Mais j’insiste. Cette rétention est invisible à celui qui la vit.

Aucun d’entre nous ne sait qu’il mémorise passivement sa vie en permanence. Tout ce dont il a conscience, c’est qu’il retrouve des informations, qu’il suit des conversations, qu’il reprend des semaines plus tard un fil d’échange, qu’il reconnaît des personnes, etc…

Et c’est tellement naturel, que les psychologues n’ont pas étudié ce fonctionnement passif. Depuis la fin du 19ème siècle et les premiers travaux de psychologie expérimentale menés par Ebbinghaus en Allemagne, les psychologues se sont acharnés dans le même paradigme expérimental d’étude de la mémoire : faire apprendre du matériel (listes de mots ou autre) et vérifier ce qui était rappelé ; ignorant totalement ce dont la personne se souvenait spontanément sans l’avoir appris volontairement, donc sa mémorisation passive.

Premier point, il existe une mémorisation passive permanente, et donc une mémoire inconsciente. Inconsciente, non pas au sens de Freud, pour qui l’inconscient est la conséquence d’une censure empêchant la conscience, mais inconscient au sens neutre de ce qui n’est jamais venu à la conscience réfléchie, non pour des raisons pathologiques, névrotiques, mais pour des raisons fonctionnelles normales : car nous n’avons pas besoin d’avoir la conscience réfléchie permanente de tout ce que nous vivons pour le vivre de façon adaptée.

Bien. Supposons que vous m’accordiez cette idée de rétention, de mémoire passive. J’ai gagné, qu’en chacun de nous, il y a plus de chose en mémoire que ce qu’il croit savoir avoir mémorisé. Il y a de quoi s’étonner : il “se” souvient en moi de plus de chose que ce que “je” croyais être capable de me rappeler ! Très intéressant. Oui, mais à une condition : c’est que je puisse accéder à cette mémoire, sinon …

2.2 L’éveil de la mémoire passive du vécu : l’acte d’évocation.

J’en arrive donc au second point, tout aussi peu étudié par la psychologie expérimentale de la mémoire que le précédent : la mémoire concrète ou l’acte d’évocation.

Il existe un type de rappel qui s’applique au domaine du vécu et repose principalement sur la rencontre avec un stimulus sensoriel qui établit ce qu’Husserl (encore lui) a nommé un “pont sur le passé”. L’exemple le plus célèbre est celui décrit par Proust dans l’épisode de la madeleine. Au moment où il trempe une madeleine dans sa boisson, dans un premier temps il perçoit vaguement un écho sensible en lui ; ensuite, il fait des efforts vains pour aller plus loin, ça ne marche pas ; puis enfin, il laisse aller et le passé lui revient dans toutes sa richesse détaillée. (J’ai souligné les mots qui désignent des actes importants pour la réussite de l’évocation, car ces étapes sont exemplaires de la technique à utiliser, j’y reviendrai).

En fait, on a une littérature abondante de témoignages de ce type : un son, une odeur, une sensation, une vision, provoque l’accès inédit, surprenant, envahissant d’un moment vécu passé. Gusdorf a recensé largement les écrits sur ce thème dans un gros ouvrage en deux volumes “Mémoire et personne” dont le premier tome se nomme “La mémoire concrète”, écrit avant guerre et publié en 1951. On devine que cette mémoire n’aura pas été étudiée par la psychologie universitaire. Imaginez un étudiant en thèse qui doit attendre que par hasard ce type de rappel se déclenche pour pouvoir l’étudier  ! C’est pas bon pour son calendrier. Sauf, que les praticiens ont des savoirs que les chercheurs n’ont pas. Sauf, que dans le domaine des techniques de soi, les praticiens ont des décennies d’avance sur la recherche de laboratoire et que “l’Actors studio”, certaines techniques de “psychothérapie et/ou de développement personnel”, ou encore “l’entretien d’explicitation” savent très bien créer les conditions d’accès à la mémoire du vécu, à cette mémoire concrète.

Car, oui, on peut facilement déclencher intentionnellement l’évocation délibérée de cette mémoire du vécu.

Exemples.

L’Actors Studio est une méthode de formation du comédien qui, pour jouer une émotion particulière, ne cherche pas à la lui faire mimer, mais lui demande de puiser dans sa mémoire de vécu, pour actualiser instantanément cette expression dans son jeu sur scène. Comment sont formés les comédiens ? Ils ne peuvent se rappeler directement le vécu d’une émotion passée : ça ne marche pas, le rappel direct de l’émotion l’affadit rapidement. En revanche, ils choisissent d’associer une sensation particulière appartenant à ce vécu, et apprennent à évoquer cette sensation comme moyen d’accéder à la mémoire de l’émotion qui lui est associée. Le pont sur le passé se fait par l’intermédiaire de l’évocation de la sensation.

Autre exemple, en psychothérapie de groupe on demande aux participants de choisir une figure parentale dans le groupe, puis celui des deux qui travaille s’appuie contre un mur et commence à descendre sur ses genoux, de telle façon que progressivement son regard retrouve l’inclinaison propre à l’enfant qui regarde l’adulte beaucoup plus grand que lui. On peut même suggérer de laisser descendre le corps jusqu’à un âge déterminé. Et là, se déclenche des remémorations puissantes, spontanées, de vécus à la fois reconnus et totalement insus. La stimulation sensorielle créée en imitant l’angle du regard de l’enfant vers l’adulte a produit le pont sur le passé recherché et la mémoire passive s’éveille. Il existe en psychothérapie des dizaines de techniques de déclenchement sensoriel de la mémoire du vécu.

Dernier exemple, et là je reviens vers l’explicitation. Quand je présente en amphi ce thème du rôle de l’évocation dans l’entretien d’explicitation, je propose une petite expérience à tous ceux qui consentent à  essayer (contrat de communication préalable, appelant à vérifier le consentement intime à se tourner vers soi, comme condition éthique/technique d’engagement de tout travail de soi). Je propose donc “de me dire combien il y a de fenêtres dans l’appartement ou la maison qu’ils occupent”. Sauf cas particulier, personne ne sait par coeur le nombre de fenêtres, et pour répondre à une question dont je découvre que je ne connais pas la réponse par coeur – et quand c’est possible- ça “se” met en moi dans les conditions pour me donner la réponse (je n’utilise pas le “je”, mais une forme passive “ça” parce que précisément ça se déclenche sans ma volonté). Dans ce cas, la majorité des participants spontanément retournent  en pensée dans leur lieu de vie et se déplacent à l’extérieur ou à l’intérieur pour compter, pièce par pièce les fenêtres. Ce faisant, sans que je le leur ai demandé ils ont fait un pont sur le passé, et leur mode de rappel est basé sur une forme de revécu. Bien d’autres techniques existent encore pour atteindre cet éveil de la mémoire passive, mais cet article n’a pas pour but de les exposer.

Le point important est qu’il est possible d’éveiller cette mémoire du vécu.

Mais soyons clair, elle n’est pas parfaite ! Car elle n’est pas mécanique (comme le serait un enregistreur magnétophone ou autre) ; elle est sélective, de façon incontrôlée ; elle est fragile aux “fausses mémoires” ; aux reconstructions cognitives d’après coup  ; aux glissements d’un vécu à un autre qui lui ressemble (le bigarrage de la mémoire déjà décrit par Husserl).

Il n’empêche qu’elle est aussi et surtout beaucoup plus riche que ce que la psychologie expérimentale de la mémoire nous a conditionnés à croire ! Il existe, en chacun de nous,  un immense gisement potentiel d’informations relativement à ce qu’il a vécu, mais qu’il ne sait pas qu’il sait.

 

2.3 Le lien fonctionnel entre l’évocation et la prise de conscience

Nous abordons donc une troisième étape qui va mobiliser le thème de la conscience et établir le lien fonctionnel entre prise de conscience et évocation.

Nous avons établi un inconscient neutre,  composé de toutes les rétentions passives et de tout ce qui m’a affecté et dont je n’ai pas eu la conscience réfléchie au moment où je le vivais. Ensuite, nous disons que cet inconscient peut être éveillé de façon ciblée par un mode de rappel particulier : l’évocation.

Cela veut dire que cet inconscient peut devenir conscient grâce au rappel du vécu passé.

On a un lien puissant et nécessaire entre prendre conscience et se rappeler (se rappeler des informations inconscientes par l’évocation). Ce qui veut dire que cette prise de conscience est un passage du non conscient à la conscience réfléchie dans l’après coup.

Pour cela, il faut donc que je me donne une activité particulière qui consiste à d’abord à suspendre mon engagement dans l’action, pour créer la possibilité de me tourner vers l’accomplissement d’un acte où la seule activité mobilisée sera de se rapporter au vécu passé, et ce sur un mode non pas d’effort, mais de “laisser venir”.

L’essence de l’entretien d’explicitation est d’être un temps de rappel guidé du vécu passé qui produit de la prise de conscience.

Pour désigner ce passage de la mémoire inconsciente à la conscience réfléchie, on peut utiliser le vocabulaire de Piaget qui le nomme “réfléchissement”. Ce qui est intéressant c’est que pour lui, ce réfléchissement est le passage de ce qui est seulement en acte, à sa représentation. Il nous fournit ainsi un nouveau lien fonctionnel important : prendre conscience s’accompagne toujours d’une sémiotisation, autrement dit s’accompagne d’une représentation. Et toute représentation se donne comme création du représentant d’un référent, et ce représentant se donne à moi subjectivement comme une image mentale, et/ou une expression verbale.

On a un lien puissant entre trois aspects indissociables : la mémoire du vécu en produit la conscience et en permet la verbalisation. Ce qui est précisément recherché dans l’entretien d’explicitation.

Voilà rapidement vu les éléments théoriques qui rendent compte du fonctionnement de l’entretien d’explicitation. Reste à voir ce qui se passe subjectivement pour celui qui découvre cet entretien.

3/ Le vécu de l’étonnement : qu’y a-t-il d’étonnant ? D’où vient l’étonnement ?

On a donc une structure théorique complexe qui relie la mémoire et la conscience. Mais est-il possible de rendre compte de la subjectivité de l’étonnement et peut-être en saisir les raisons :

– Tout d’abord, nous confondons en permanence ce dont nous avons conscience et la totalité de ce que nous prenons en compte (à notre insu). Autrement dit, même si nous en avons le savoir théorique, le fait même de la conscience nous masque en permanence tout ce dont nous n’avons pas conscience et qui pourtant est contenu en nous de façon dynamique (qui peut être éveillé, qui interagit, qui s’associe). Et quand nous faisons l’expérience de la présence de ces contenus inconscients par leur prise de conscience nous sommes surpris : comment ! c’est moi ! et pourtant je ne le savais pas !

Cette première description est le lot quotidien, habituel. Mais avec la mise en place d’un temps d’entretien d’explicitation, la surprise peut s’accentuer du fait que quelqu’un me demande d’accéder à du manifestement non connu, oublié, pas disponible. J’avais utilisé le concept “d’effroi” pour décrire la réaction subjective à une demande qui rencontre comme réponse immédiate intime : je ne sais, je ne me rappelle pas, je ne vais pas savoir. Et la surprise peut apparaître du fait que je découvre au fil de l’accompagnement que  je sais répondre, que je me souviens, que ce que je décris appartient bien à mon vécu, je le reconnais, et pourtant j’étais sûr de l’avoir oublié ! Le fait de pouvoir répondre à la demande peut se révéler stupéfiant pour certains, peut changer fortement la perception qu’ils ont d’eux-mêmes, comme si une porte, une possibilité, s’ouvrait, et découvrait des possibles insus.

– Peut-être que pour mieux comprendre encore cette surprise, est-il intéressant de voir par contraste, la simplicité du procédé pratique mis en oeuvre. Je l’ai déjà un peu esquissé : le but est de faire faire un “pont sur le passé”, la plupart du temps par un élément de sensorialité. Le point important est de provoquer  un acte involontaire d’évocation (toujours avec le consentement de la personne).

J’utilise le terme “provoquer”, mais cela désigne quelque chose de très simple, souvent l’entretien va par exemple commencer ainsi :

“Je vous propose, si cela vous convient, de prendre le temps de laisser revenir un moment où … “.

Décomposons : 1/ je vous propose, est une introduction claire et simple et met l’autre en attente d’une proposition, sans pour autant lui donner un ordre ; 2/ si cela vous convient, signale une demande de consentement et marque la courtoisie et l’engagement au respect de l’autre ; 3/ de prendre le temps, induit que ce qui est sollicité se fera à son rythme propre, sans précipitation, sans pression ; 4/ de laisser revenir, induit un geste intérieur passif qui va être piloté par la proposition finale qui va suivre, mais surtout le “laisser revenir” s’oppose à “chercher”, à “ se rappeler” à “faire un effort de mémoire”, il invite à accueillir ce qui va se présenter ; 5/ un moment où vous avez été compétent dans votre métier (par exemple), et là ce qui est donné c’est une cible à l’inconscient, c’est une flèche d’éveil des rétentions qui vont venir à la conscience sans que je les ai choisies spécifiquement. Je vais les découvrir.

Cette décomposition, est typique d’une analyse en termes d’effets perlocutoires. C’est-à-dire de l’analyse des effets que les mots produisent sur l’autre, sachant que ces effets ne sont pas mécaniques, tout au plus canalisant, incitatifs. Mais cette phrase peut aussi vous indiquer quel est le pire obstacle à la mise en évocation d’un vécu passé : l’effort de se rappeler ! Dès qu’une personne fait un effort pour se rappeler, elle se coupe de l’accès involontaire à son passé qu’est l’évocation. Dès qu’un intervieweur maladroit induit un défi de mémoire (genre : Vous ne pourriez pas essayer de retrouver ce que vous avez dit ? …), l’évocation est bloquée. Le mode de rappel habituel basé sur un effort de mémoire, sur une reconstruction, est antagoniste avec le mode de rappel propre à l’évocation qui est un acte spontané, involontaire, mais qui paradoxalement peut être sollicité facilement de façon indirecte. Au total, l’étonnement vient donc encore du fait que ce qui est obtenu le soit sans effort volontaire.

* * *

Je rappelle que cela ne signifie pas a priori que l’on va retrouver la totalité du vécu, comme si cette possibilité était fondée sur un effet mécanique.

Le point important est que l’on a accès à beaucoup plus d’informations sur le vécu que ce que l’on savait obtenir jusqu’à présent et que cela ouvre avec facilité aux praticiens d’immenses possibilités de s’informer sur la démarche des élèves, des professionnels, des pratiquants, mais aussi d’aider toutes ces personnes à prendre conscience de ce qu’ils ont fait ; de plus, cela donne les moyens dans la recherche, d’étudier la subjectivité selon le point de vue de celui qui la vit, c’est-à-dire suivant un point de vue en première personne. Il serait temps que la recherche apprenne à intégrer l’étude de la subjectivité dans ses analyses.

Dans le fil de mes réflexions actuelles (2014), je ne peux m’empêcher d’élargir mon propos. Bien sûr je me suis centré sur mon travail : l’entretien d’explicitation, mais il ne faudrait pas faire une fixation sur cette technique du point de vue de l’expérience de l’étonnement de soi. Depuis soixante ans, les praticiens ont développé d’innombrables dispositifs “laïques” (non inclus dans une démarche religieuse ou spirituelle contrairement à ce qui toujours été le cas auparavant) et pour les “bien-portant” (pas nécessairement dans un cadre psy) de travail de soi, techniques qui sont autant de fabrication de miroirs de soi. J’utilise cette métaphore du “miroir” pour désigner tous les dispositifs créés pour aider la personne à se voir, à se connaître, à se reconnaître par toutes les formes de reflets (pas uniquement visuels)  qu’ils  peuvent engendrer. Il faut souligner, que ces reflets n’existent pas naturellement et que ces miroirs doivent être construits et pour cela nécessitent la présence d’un tiers compétent et donc d’une médiation sociale comme le souligne bien l’oeuvre de P. Legendre. Il existe de très nombreux dispositifs de création de ces reflets : je pense à des techniques comme le focusing, l’alignement des niveaux logiques, le rêve éveillé dirigé, le travail sur la métaphore, le dialogue avec les parties de soi, la séparation et le dialogue entre critique, réaliste et créateur, et bien d’autres encore. Dans tous ces miroirs, la personne découvre des informations sur elle-même qu’elle reconnaît (c’est bien moi) et qu’elle ne connaissait pas (dont elle était inconsciente).  De ce point de vue, la technique de l’entretien d’explicitation n’est qu’un aspect du travail de soi possible, car n’oublions pas que toute mise en évocation est aussi un moment de présence à soi et peut donner l’occasion toujours émouvante de vivre l’étonnement de soi, et donc d’avoir des surprises, de faire des découvertes et même quelques fois d’être émerveillé.

Avec cet écrit j’ai fait ce que j’ai pu pour vous décrire le goût d’une orange, mais

vous ne connaîtrez vraiment le goût de l’orange que par l’expérience d’en manger une !

 

Ressources complémentaires

Vermersch, P. (1994, 2006). L’entretien d’explicitation. Paris, ESF.

Vermersch, P. and M. Maurel, Eds. (1997). Pratiques de l’entretien d’explicitation. Paris, (maintenant disponible sur le site du GREX grex2.com).

Vermersch, P. (2012), Explicitation et phénoménologie. Paris, PUF.

Sur le site grex2.com, on trouvera en téléchargement de nombreuses thèses mobilisant l’entretien d’explicitation, et la totalité des numéros de la revue Expliciter.

Plusieurs vidéos de présentation ont été mises sur Youtube, par exemple : « Comment est né l’entretien d’explicitation » (15 ‘) http://youtu.be/ISQKNR7lJgI ; « L’originalité de l’entretien d’explicitation  » http://www.youtube.com/watch?v=6of0WwKx73I ; « Questionner la subjectivité » http://youtu.be/0m3P55_4xII .

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Entretien d’explicitation et  éveil de la mémoire passive, surprises, découvertes, émerveillement.

Pierre Vermersch (Grex)

 

Résumé

 

L’entretien d’explicitation se rapporte toujours à un vécu passé. De ce fait, un élément essentiel de sa technique est l’accès à la mémoire du vécu. Par le guidage vers un mode de rappel particulier : l’évocation, il est possible d’éveiller à nouveau ce que nous avons mémorisé à notre insu de manière passive. Le fait que nous nous rappelons facilement notre vécu beaucoup plus que ce que nous croyons en savoir est une grande source d’étonnement et offre de nombreuses possibilités inédites pour la recherche et l’intervention.

L’entretien d’explicitation se rapporte toujours à un vécu passé, c’est un entretien mené a posteriori. De ce fait, un élément essentiel de sa technique est … l’accès à la mémoire du vécu. La possibilité de parler d’un vécu passé, de le décrire finement à chacun de ses moments et dans ses différentes étapes, est donc fondée sur une activité de rappel, sur un mode de rappel spécifique que j’ai nommé “évocation”. Mais être devant la tâche de se rappeler ce que l’on a vécu peut être source d’inquiétude : vais-je me souvenir ? Il me semble bien même que je ne me souviens pas … Or …

Lors de mes premiers essais avec l’entretien d’explicitation à la fin des années 80, j’ai été profondément surpris par la qualité et la quantité des informations que je recueillais sur un vécu passé. Pourquoi étonné ? Parce que toute ma formation universitaire de psychologue relativement au domaine de la mémoire ne m’avait pas préparé à ce que ça soit possible à ce point ! Ce que j’obtenais n’était pas prévu par la science psychologique que l’on m’avait inculquée. Et, subjectivement, après chaque entretien, j’étais ébahi ! incrédule ! Parce que je n’aurais pas dû avoir des réponses aussi détaillées à mes questions, et celui qui me répondait ainsi passait lui-même par des moments d’étonnement en découvrant le détail de ce qu’il avait fait par le passé et dont il croyait n’avoir aucun souvenir. Plus tard, quand des personnes que j’avais formées me questionnèrent je fis l’expérience moi-même de cet étonnement. Et cet étonnement de soi se renouvelle à chaque entretien, et ne se banalise pas. Pourquoi ?

Dés cette première période de création pendant laquelle je développais et systématisais cette technique d’aide à l’explicitation du vécu, très rapidement je l’enseignais à d’autres à travers des stages expérientiels, et dans le même temps, ancré dans mon métier de chercheur,  je me mis en quête de cadres théoriques qui puissent donner du sens à ce que je faisais, puisqu’à cette époque j’étais totalement démuni du point de vue théorique.

Dans cet article, je vais procéder en trois temps : 1/ tout d’abord donner des exemples d’étonnement de soi, pour illustrer concrètement ce dont je parle, 2/ puis esquisser le cadre théorique qui donne sens à ce qui se passe dans un entretien d’explicitation vu sous l’angle de la mémoire et de la prise de conscience, 3/ terminer par le vécu de l’étonnement de soi en suivant l’expérience de vivre cette évocation.

1/ Un exemple tiré d’un travail de thèse : une décision professionnelle apparemment fausse  qui se révèle très pertinente : Mais comment est-ce que je savais que c’était possible ? Baptiste et la décision d’Agnès.

Il s’agit d’un entretien d’explicitation mené un an et demi après l’épisode avec Baptiste, dans une classe qu’Agnès avait eue en grande section et suivi en CP.

Nadine Faingold “présente à Agnès l’objet de l’entretien en lui disant qu’elle aimerait qu’elle évoque un moment de sa pratique professionnelle qui ait été « particulièrement motivant pour elle dans son rapport aux élèves ».  Tout de suite quand tu m’as dit ça, j’ai eu à l’esprit un moment, un moment dans lequel j’ai ressenti plein de choses  sans trop comprendre ce qui s’y passait au moment où ça s’est fait et depuis j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’y repenser…” “Il s’agit d’un de ses élèves, Baptiste, dont elle dit qu’il avait un comportement « complètement paralysé », qu’elle « n’arrivait pas du tout à comprendre comment il fonctionnait », et dont elle s’était demandé s’il était pertinent qu’il passe en CP” :« je pensais vraiment qu’il allait très très mal s’en tirer en CP, et quand j’ai fait le projet de suivre mes élèves de grande section en CP, je me suis demandée si j’allais le garder dans ma classe, je me demandais si c’était pas moi, ma personnalité qui le paralysait… j’avais vraiment l’impression que l’entreprise était vouée à l’échec… » …. »Et puis alors là il y a eu un jour, il me semble que c’était un petit peu après les vacances de Toussaint… »

“Agnès explique qu’il s’agissait de donner à  tous les élèves, en dépit du fait que personne à ce  moment là ne savait lire couramment, de petits livrets complets pour qu’ils puissent essayer d’en chercher le sens et commencer à mettre en place toutes les stratégies autres que le déchiffrement.”

« … la veille au soir, quand j’ai réfléchi à ce que j’allais faire le lendemain, je me suis dit que j’allais donner ce livret à tous les enfants qui n’en avaient pas encore eu, sauf deux : Baptiste, et C., un autre enfant en très grosse difficulté… Et ce jour-là, ce matin-là, j’ai du mal à savoir ce qui s’est passé, tout ce que je peux dire c’est que Baptiste m’a fait comprendre, en tout cas j’ai réussi à comprendre dans son regard, dans je ne sais pas quoi … est-ce qu’il m’a fait une réponse plus pertinente que d’habitude ? Je ne sais plus, … Et l’après-midi quand j’ai demandé aux élèves qui n’avaient pas encore eu le livret de venir se mettre à un groupe de tables qui était dans la classe, j’ai dit aussi à Baptiste de venir “ … “C’est une  impression très curieuse parce que je n’ai absolument eu ni le temps ni le loisir d’analyser quoi que ce soit, j’ai vraiment fait ça à l’intuition,” … “ Je me revois bien désignant le groupe de tables où allait se passer cette activité, et je me vois en train de dire, je m’entends dire le nom des enfants en question et… prononcer le nom de Baptiste et tout de suite en même temps tout de suite une autre partie de moi me disant « mais qu’est-ce que je viens de dire ? maintenant c’est malin qu’est-ce que tu vas en faire ?”

Vous voyez le tableau, une enseignante qui se souvient bien d’avoir pris une décision, dans des circonstances précises, mais qui a l’impression d’avoir fait ça “à l’intuition”, “sans avoir réfléchi”, “en ayant du mal à savoir ce qui s’est passé”, et même en étant catastrophée sur le moment des conséquences ingérables de sa décision. Et tout ça, repris un an et demi après les faits ! Est-il possible d’éclairer ce moment a posteriori ? Je ne vous donne pas tout l’entretien qui porte sur deux moments : celui où elle a pris sa décision, et surtout celui qui précède où elle a pris l’information qui lui a permis de prendre plus tard sa décision parce qu’elle a diagnostiqué inconsciemment que Baptiste était prêt. Je m’attarde sur l’explicitation de ce moment de diagnostic et ses effets sur Agnès.

“Je lui montre avec mon doigt chaque mot qu’elle prononce [à la petite voisine de Baptiste], ça je revois bien ça… et à ce moment là, j’entends alors par là, donc en biais, j’entends la voix de Baptiste et …

N – Et quand tu entends ce que tu entends là, qu’est-ce que tu entends précisément ?

A – Il est en train de dire à  son copain Alexandre, à quel endroit il faut trouver tel mot. Il est en train, je sais pas, il cherche un mot, j’entends ça il lui dit que dans le cahier de vie il faut trouver le mot, pour moi c’est un verbe… je ne sais plus lequel, mais c’est un verbe

N – Donc là tu entends la voix de Baptiste, Baptiste demande à son copain il faut trouver ce mot

A – Non, je crois que c’est ça, il lui demande pas à son copain, il lui dit ce qu’il faut faire, il lui dit qu’il faut trouver le mot en question, il lui dit  … c’est comme s’il lui donnait un ordre, enfin bon, un conseil, quelque chose de cet ordre là et c’est pas une question, il lui demande pas quelque chose, il lui dit ce qu’il faut faire, il a un ton… un ton… je sais pas comment dire… impérieux enfin… il lui dit bien « c’est là qu’il faut chercher, c’est ça qu’il faut trouver », quelque chose comme ça, et quand, et moi ça y est, je suis alertée par le ton de Baptiste parce que c’est quelque chose qu’il n’emploie jamais, je ne l’ai jamais entendu parler avec ce ton là.  Et quand il est en train, quand il a fini de dire ça… je peux pas m’empêcher de regarder là sur le cahier de Baptiste à l’envers où il en est dans ce qu’il a écrit pour voir si ça… enfin si ça correspond à quelque chose de logique et effectivement dans la phrase que je lis à l’envers, il a écrit un certain nombre de mots … c’est marrant parce que déjà, c’est marrant ce que je revois c’est des articles,

“Agnès a plusieurs fois exprimé depuis cet entretien à quel point elle avait été étonnée de retrouver aussi précisément ce moment dont elle n’avait aucun souvenir conscient, alors qu’elle avait très souvent eu l’occasion de raconter l’histoire de Baptiste.

Elle a aussi dit en quoi cette prise de conscience de son fonctionnement avait joué un rôle dans la réassurance de son identité professionnelle. La mise à jour de ces éléments d’information a été très importante pour elle dans la mesure où elle a eu l’impression d’avoir enfin la preuve que ce qu’elle faisait dans la pratique quotidienne de sa classe correspondait au discours qu’elle tenait en tant que conseillère pédagogique. Comme s’il y avait là une mise en évidence de sa cohérence interne. Jusque là, elle n’était pas sûre qu’il n’y avait pas son discours d’un côté, et sa pratique de l’autre. Les explications qu’elle donnait aux stagiaires sur ce à quoi il convient d’être attentif par rapport à l’apprentissage de la lecture, elle découvre qu’elle les utilise effectivement dans le traitement continuel qu’elle fait des informations prélevées sur les élèves.”

Prenons un second exemple. Là aussi, je reproduis tel quel le texte original écrit par une enseignante en maths Maryse Maurel.

“Janvier 1992. Dans une séance de Travaux Dirigés sur les nombres complexes – niveau terminale scientifique – un étudiant m’appelle et me dit “Sur cet exercice – et il montre l’exercice – je ne sais rien faire ». Je prends le temps de prendre une chaise, de l’installer de l’autre côté de sa table, de m’asseoir et de m’accorder posturalement et je m’entends dire : “Et quand vous ne savez rien faire, vous faites quoi ?” et j’entends L. m’expliquer, en écrivant ses débuts de solutions sur un papier – c’était peut-être déjà écrit, mais il ne pouvait pas ou ne voulait pas me montrer son brouillon – qu’il a pris la forme algébrique et qu’il n’est pas arrivé au bout de ses calculs, qu’ensuite il a essayé une interprétation géométrique, mais qu’avec cette méthode il ne sait pas faire, et qu’il est enfin aller regarder la solution de l’exercice 4 mais qu’il n’arrive pas à faire pareil. Je pouvais faire un petit diagnostic, difficulté à mener un calcul à terme, manque de connaissances pour travailler dans le cadre géométrique, difficulté à tester la pertinence d’une stratégie déjà utilisée dans un exercice corrigé. Il m’a suffi alors de reprendre point par point les informations recueillies, de pousser plus loin le questionnement pour l’accompagner dans la résolution de son exercice dans le cadre algébrique, puis de reprendre les autres pistes avec lui.

Satisfaction chez l’étudiant, stupéfaction pour moi, ça marche aussi avec les étudiants ! Il ne me restait plus qu’à recommencer ! Et je redécouvre chaque fois avec le même étonnement, quand je déclenche un entretien d’explicitation en classe, que non seulement cette conduite incongrue et contre-intuitive ne provoque aucun étonnement dans les yeux des étudiants, mais qu’en plus ils répondent !”

De tels exemples sont nombreux dans les articles et thèses publiées sur le site du Grex. Mais comment comprendre ce qui se passe ? Pourquoi est-ce possible (quand ça marche) d’aider quelqu’un à retrouver et à décrire une situation oubliée, basée sur une intuition jamais analysée et décrite ?

2/ L’intelligibilité théorique en trois temps : le concept de mémoire passive ; la possibilité de son éveil par l’évocation ; le lien fonctionnel entre évocation et prise de conscience.

Reprenons de la base et comprenons d’abord d’un point de vue théorique pourquoi c’est possible  de décrire son propre vécu passé, alors même que l’on est persuadé qu’on a tout oublié ou que l’on en a aucun souvenir.

2.1 La “mémoire passive”.

La première idée essentielle est que nous mémorisons sans cesse ce que nous vivons (je ne dis pas tout ce que nous vivons, il y a des filtres personnels). Husserl nomme cela la “rétention”.

Pour pouvoir suivre une discussion, pour comprendre un discours, je mémorise ce qui est dit et le met en relation à travers l’écoute d’une phrase, d’un exposé. Chaque moment vécu s’accompagne automatiquement d’un suivi, et ce, passivement (ce qui veut dire sans ma volonté expresse de m’en rappeler) et produit donc une mémorisation, une rétention. Démonstration : c’est un mécanisme invisible, mais quand il s’arrête de fonctionner on le découvre dans toute son ampleur et efficacité par le manque, par exemple chez l’Alzheimer. Quand vous avez répondu trois fois de suite à la même question posée à 2 minutes d’intervalle, vous découvrez par le contre exemple l’efficacité invisible de la rétention permanente.

Mais j’insiste. Cette rétention est invisible à celui qui la vit.

Aucun d’entre nous ne sait qu’il mémorise passivement sa vie en permanence. Tout ce dont il a conscience, c’est qu’il retrouve des informations, qu’il suit des conversations, qu’il reprend des semaines plus tard un fil d’échange, qu’il reconnaît des personnes, etc…

Et c’est tellement naturel, que les psychologues n’ont pas étudié ce fonctionnement passif. Depuis la fin du 19ème siècle et les premiers travaux de psychologie expérimentale menés par Ebbinghaus en Allemagne, les psychologues se sont acharnés dans le même paradigme expérimental d’étude de la mémoire : faire apprendre du matériel (listes de mots ou autre) et vérifier ce qui était rappelé ; ignorant totalement ce dont la personne se souvenait spontanément sans l’avoir appris volontairement, donc sa mémorisation passive.

Premier point, il existe une mémorisation passive permanente, et donc une mémoire inconsciente. Inconsciente, non pas au sens de Freud, pour qui l’inconscient est la conséquence d’une censure empêchant la conscience, mais inconscient au sens neutre de ce qui n’est jamais venu à la conscience réfléchie, non pour des raisons pathologiques, névrotiques, mais pour des raisons fonctionnelles normales : car nous n’avons pas besoin d’avoir la conscience réfléchie permanente de tout ce que nous vivons pour le vivre de façon adaptée.

Bien. Supposons que vous m’accordiez cette idée de rétention, de mémoire passive. J’ai gagné, qu’en chacun de nous, il y a plus de chose en mémoire que ce qu’il croit savoir avoir mémorisé. Il y a de quoi s’étonner : il “se” souvient en moi de plus de chose que ce que “je” croyais être capable de me rappeler ! Très intéressant. Oui, mais à une condition : c’est que je puisse accéder à cette mémoire, sinon …

2.2 L’éveil de la mémoire passive du vécu : l’acte d’évocation.

J’en arrive donc au second point, tout aussi peu étudié par la psychologie expérimentale de la mémoire que le précédent : la mémoire concrète ou l’acte d’évocation.

Il existe un type de rappel qui s’applique au domaine du vécu et repose principalement sur la rencontre avec un stimulus sensoriel qui établit ce qu’Husserl (encore lui) a nommé un “pont sur le passé”. L’exemple le plus célèbre est celui décrit par Proust dans l’épisode de la madeleine. Au moment où il trempe une madeleine dans sa boisson, dans un premier temps il perçoit vaguement un écho sensible en lui ; ensuite, il fait des efforts vains pour aller plus loin, ça ne marche pas ; puis enfin, il laisse aller et le passé lui revient dans toutes sa richesse détaillée. (J’ai souligné les mots qui désignent des actes importants pour la réussite de l’évocation, car ces étapes sont exemplaires de la technique à utiliser, j’y reviendrai).

En fait, on a une littérature abondante de témoignages de ce type : un son, une odeur, une sensation, une vision, provoque l’accès inédit, surprenant, envahissant d’un moment vécu passé. Gusdorf a recensé largement les écrits sur ce thème dans un gros ouvrage en deux volumes “Mémoire et personne” dont le premier tome se nomme “La mémoire concrète”, écrit avant guerre et publié en 1951. On devine que cette mémoire n’aura pas été étudiée par la psychologie universitaire. Imaginez un étudiant en thèse qui doit attendre que par hasard ce type de rappel se déclenche pour pouvoir l’étudier  ! C’est pas bon pour son calendrier. Sauf, que les praticiens ont des savoirs que les chercheurs n’ont pas. Sauf, que dans le domaine des techniques de soi, les praticiens ont des décennies d’avance sur la recherche de laboratoire et que “l’Actors studio”, certaines techniques de “psychothérapie et/ou de développement personnel”, ou encore “l’entretien d’explicitation” savent très bien créer les conditions d’accès à la mémoire du vécu, à cette mémoire concrète.

Car, oui, on peut facilement déclencher intentionnellement l’évocation délibérée de cette mémoire du vécu.

Exemples.

L’Actors Studio est une méthode de formation du comédien qui, pour jouer une émotion particulière, ne cherche pas à la lui faire mimer, mais lui demande de puiser dans sa mémoire de vécu, pour actualiser instantanément cette expression dans son jeu sur scène. Comment sont formés les comédiens ? Ils ne peuvent se rappeler directement le vécu d’une émotion passée : ça ne marche pas, le rappel direct de l’émotion l’affadit rapidement. En revanche, ils choisissent d’associer une sensation particulière appartenant à ce vécu, et apprennent à évoquer cette sensation comme moyen d’accéder à la mémoire de l’émotion qui lui est associée. Le pont sur le passé se fait par l’intermédiaire de l’évocation de la sensation.

Autre exemple, en psychothérapie de groupe on demande aux participants de choisir une figure parentale dans le groupe, puis celui des deux qui travaille s’appuie contre un mur et commence à descendre sur ses genoux, de telle façon que progressivement son regard retrouve l’inclinaison propre à l’enfant qui regarde l’adulte beaucoup plus grand que lui. On peut même suggérer de laisser descendre le corps jusqu’à un âge déterminé. Et là, se déclenche des remémorations puissantes, spontanées, de vécus à la fois reconnus et totalement insus. La stimulation sensorielle créée en imitant l’angle du regard de l’enfant vers l’adulte a produit le pont sur le passé recherché et la mémoire passive s’éveille. Il existe en psychothérapie des dizaines de techniques de déclenchement sensoriel de la mémoire du vécu.

Dernier exemple, et là je reviens vers l’explicitation. Quand je présente en amphi ce thème du rôle de l’évocation dans l’entretien d’explicitation, je propose une petite expérience à tous ceux qui consentent à  essayer (contrat de communication préalable, appelant à vérifier le consentement intime à se tourner vers soi, comme condition éthique/technique d’engagement de tout travail de soi). Je propose donc “de me dire combien il y a de fenêtres dans l’appartement ou la maison qu’ils occupent”. Sauf cas particulier, personne ne sait par coeur le nombre de fenêtres, et pour répondre à une question dont je découvre que je ne connais pas la réponse par coeur – et quand c’est possible- ça “se” met en moi dans les conditions pour me donner la réponse (je n’utilise pas le “je”, mais une forme passive “ça” parce que précisément ça se déclenche sans ma volonté). Dans ce cas, la majorité des participants spontanément retournent  en pensée dans leur lieu de vie et se déplacent à l’extérieur ou à l’intérieur pour compter, pièce par pièce les fenêtres. Ce faisant, sans que je le leur ai demandé ils ont fait un pont sur le passé, et leur mode de rappel est basé sur une forme de revécu. Bien d’autres techniques existent encore pour atteindre cet éveil de la mémoire passive, mais cet article n’a pas pour but de les exposer.

Le point important est qu’il est possible d’éveiller cette mémoire du vécu.

Mais soyons clair, elle n’est pas parfaite ! Car elle n’est pas mécanique (comme le serait un enregistreur magnétophone ou autre) ; elle est sélective, de façon incontrôlée ; elle est fragile aux “fausses mémoires” ; aux reconstructions cognitives d’après coup  ; aux glissements d’un vécu à un autre qui lui ressemble (le bigarrage de la mémoire déjà décrit par Husserl).

Il n’empêche qu’elle est aussi et surtout beaucoup plus riche que ce que la psychologie expérimentale de la mémoire nous a conditionnés à croire ! Il existe, en chacun de nous,  un immense gisement potentiel d’informations relativement à ce qu’il a vécu, mais qu’il ne sait pas qu’il sait.

 

2.3 Le lien fonctionnel entre l’évocation et la prise de conscience

Nous abordons donc une troisième étape qui va mobiliser le thème de la conscience et établir le lien fonctionnel entre prise de conscience et évocation.

Nous avons établi un inconscient neutre,  composé de toutes les rétentions passives et de tout ce qui m’a affecté et dont je n’ai pas eu la conscience réfléchie au moment où je le vivais. Ensuite, nous disons que cet inconscient peut être éveillé de façon ciblée par un mode de rappel particulier : l’évocation.

Cela veut dire que cet inconscient peut devenir conscient grâce au rappel du vécu passé.

On a un lien puissant et nécessaire entre prendre conscience et se rappeler (se rappeler des informations inconscientes par l’évocation). Ce qui veut dire que cette prise de conscience est un passage du non conscient à la conscience réfléchie dans l’après coup.

Pour cela, il faut donc que je me donne une activité particulière qui consiste à d’abord à suspendre mon engagement dans l’action, pour créer la possibilité de me tourner vers l’accomplissement d’un acte où la seule activité mobilisée sera de se rapporter au vécu passé, et ce sur un mode non pas d’effort, mais de “laisser venir”.

L’essence de l’entretien d’explicitation est d’être un temps de rappel guidé du vécu passé qui produit de la prise de conscience.

Pour désigner ce passage de la mémoire inconsciente à la conscience réfléchie, on peut utiliser le vocabulaire de Piaget qui le nomme “réfléchissement”. Ce qui est intéressant c’est que pour lui, ce réfléchissement est le passage de ce qui est seulement en acte, à sa représentation. Il nous fournit ainsi un nouveau lien fonctionnel important : prendre conscience s’accompagne toujours d’une sémiotisation, autrement dit s’accompagne d’une représentation. Et toute représentation se donne comme création du représentant d’un référent, et ce représentant se donne à moi subjectivement comme une image mentale, et/ou une expression verbale.

On a un lien puissant entre trois aspects indissociables : la mémoire du vécu en produit la conscience et en permet la verbalisation. Ce qui est précisément recherché dans l’entretien d’explicitation.

Voilà rapidement vu les éléments théoriques qui rendent compte du fonctionnement de l’entretien d’explicitation. Reste à voir ce qui se passe subjectivement pour celui qui découvre cet entretien.

3/ Le vécu de l’étonnement : qu’y a-t-il d’étonnant ? D’où vient l’étonnement ?

On a donc une structure théorique complexe qui relie la mémoire et la conscience. Mais est-il possible de rendre compte de la subjectivité de l’étonnement et peut-être en saisir les raisons :

– Tout d’abord, nous confondons en permanence ce dont nous avons conscience et la totalité de ce que nous prenons en compte (à notre insu). Autrement dit, même si nous en avons le savoir théorique, le fait même de la conscience nous masque en permanence tout ce dont nous n’avons pas conscience et qui pourtant est contenu en nous de façon dynamique (qui peut être éveillé, qui interagit, qui s’associe). Et quand nous faisons l’expérience de la présence de ces contenus inconscients par leur prise de conscience nous sommes surpris : comment ! c’est moi ! et pourtant je ne le savais pas !

Cette première description est le lot quotidien, habituel. Mais avec la mise en place d’un temps d’entretien d’explicitation, la surprise peut s’accentuer du fait que quelqu’un me demande d’accéder à du manifestement non connu, oublié, pas disponible. J’avais utilisé le concept “d’effroi” pour décrire la réaction subjective à une demande qui rencontre comme réponse immédiate intime : je ne sais, je ne me rappelle pas, je ne vais pas savoir. Et la surprise peut apparaître du fait que je découvre au fil de l’accompagnement que  je sais répondre, que je me souviens, que ce que je décris appartient bien à mon vécu, je le reconnais, et pourtant j’étais sûr de l’avoir oublié ! Le fait de pouvoir répondre à la demande peut se révéler stupéfiant pour certains, peut changer fortement la perception qu’ils ont d’eux-mêmes, comme si une porte, une possibilité, s’ouvrait, et découvrait des possibles insus.

– Peut-être que pour mieux comprendre encore cette surprise, est-il intéressant de voir par contraste, la simplicité du procédé pratique mis en oeuvre. Je l’ai déjà un peu esquissé : le but est de faire faire un “pont sur le passé”, la plupart du temps par un élément de sensorialité. Le point important est de provoquer  un acte involontaire d’évocation (toujours avec le consentement de la personne).

J’utilise le terme “provoquer”, mais cela désigne quelque chose de très simple, souvent l’entretien va par exemple commencer ainsi :

“Je vous propose, si cela vous convient, de prendre le temps de laisser revenir un moment où … “.

Décomposons : 1/ je vous propose, est une introduction claire et simple et met l’autre en attente d’une proposition, sans pour autant lui donner un ordre ; 2/ si cela vous convient, signale une demande de consentement et marque la courtoisie et l’engagement au respect de l’autre ; 3/ de prendre le temps, induit que ce qui est sollicité se fera à son rythme propre, sans précipitation, sans pression ; 4/ de laisser revenir, induit un geste intérieur passif qui va être piloté par la proposition finale qui va suivre, mais surtout le “laisser revenir” s’oppose à “chercher”, à “ se rappeler” à “faire un effort de mémoire”, il invite à accueillir ce qui va se présenter ; 5/ un moment où vous avez été compétent dans votre métier (par exemple), et là ce qui est donné c’est une cible à l’inconscient, c’est une flèche d’éveil des rétentions qui vont venir à la conscience sans que je les ai choisies spécifiquement. Je vais les découvrir.

Cette décomposition, est typique d’une analyse en termes d’effets perlocutoires. C’est-à-dire de l’analyse des effets que les mots produisent sur l’autre, sachant que ces effets ne sont pas mécaniques, tout au plus canalisant, incitatifs. Mais cette phrase peut aussi vous indiquer quel est le pire obstacle à la mise en évocation d’un vécu passé : l’effort de se rappeler ! Dès qu’une personne fait un effort pour se rappeler, elle se coupe de l’accès involontaire à son passé qu’est l’évocation. Dès qu’un intervieweur maladroit induit un défi de mémoire (genre : Vous ne pourriez pas essayer de retrouver ce que vous avez dit ? …), l’évocation est bloquée. Le mode de rappel habituel basé sur un effort de mémoire, sur une reconstruction, est antagoniste avec le mode de rappel propre à l’évocation qui est un acte spontané, involontaire, mais qui paradoxalement peut être sollicité facilement de façon indirecte. Au total, l’étonnement vient donc encore du fait que ce qui est obtenu le soit sans effort volontaire.

* * *

Je rappelle que cela ne signifie pas a priori que l’on va retrouver la totalité du vécu, comme si cette possibilité était fondée sur un effet mécanique.

Le point important est que l’on a accès à beaucoup plus d’informations sur le vécu que ce que l’on savait obtenir jusqu’à présent et que cela ouvre avec facilité aux praticiens d’immenses possibilités de s’informer sur la démarche des élèves, des professionnels, des pratiquants, mais aussi d’aider toutes ces personnes à prendre conscience de ce qu’ils ont fait ; de plus, cela donne les moyens dans la recherche, d’étudier la subjectivité selon le point de vue de celui qui la vit, c’est-à-dire suivant un point de vue en première personne. Il serait temps que la recherche apprenne à intégrer l’étude de la subjectivité dans ses analyses.

Dans le fil de mes réflexions actuelles (2014), je ne peux m’empêcher d’élargir mon propos. Bien sûr je me suis centré sur mon travail : l’entretien d’explicitation, mais il ne faudrait pas faire une fixation sur cette technique du point de vue de l’expérience de l’étonnement de soi. Depuis soixante ans, les praticiens ont développé d’innombrables dispositifs “laïques” (non inclus dans une démarche religieuse ou spirituelle contrairement à ce qui toujours été le cas auparavant) et pour les “bien-portant” (pas nécessairement dans un cadre psy) de travail de soi, techniques qui sont autant de fabrication de miroirs de soi. J’utilise cette métaphore du “miroir” pour désigner tous les dispositifs créés pour aider la personne à se voir, à se connaître, à se reconnaître par toutes les formes de reflets (pas uniquement visuels)  qu’ils  peuvent engendrer. Il faut souligner, que ces reflets n’existent pas naturellement et que ces miroirs doivent être construits et pour cela nécessitent la présence d’un tiers compétent et donc d’une médiation sociale comme le souligne bien l’oeuvre de P. Legendre. Il existe de très nombreux dispositifs de création de ces reflets : je pense à des techniques comme le focusing, l’alignement des niveaux logiques, le rêve éveillé dirigé, le travail sur la métaphore, le dialogue avec les parties de soi, la séparation et le dialogue entre critique, réaliste et créateur, et bien d’autres encore. Dans tous ces miroirs, la personne découvre des informations sur elle-même qu’elle reconnaît (c’est bien moi) et qu’elle ne connaissait pas (dont elle était inconsciente).  De ce point de vue, la technique de l’entretien d’explicitation n’est qu’un aspect du travail de soi possible, car n’oublions pas que toute mise en évocation est aussi un moment de présence à soi et peut donner l’occasion toujours émouvante de vivre l’étonnement de soi, et donc d’avoir des surprises, de faire des découvertes et même quelques fois d’être émerveillé.

Avec cet écrit j’ai fait ce que j’ai pu pour vous décrire le goût d’une orange, mais

vous ne connaîtrez vraiment le goût de l’orange que par l’expérience d’en manger une !

 

Ressources complémentaires

Vermersch, P. (1994, 2006). L’entretien d’explicitation. Paris, ESF.

Vermersch, P. and M. Maurel, Eds. (1997). Pratiques de l’entretien d’explicitation. Paris, (maintenant disponible sur le site du GREX grex2.com).

Vermersch, P. (2012), Explicitation et phénoménologie. Paris, PUF.

Sur le site grex2.com, on trouvera en téléchargement de nombreuses thèses mobilisant l’entretien d’explicitation, et la totalité des numéros de la revue Expliciter.

Plusieurs vidéos de présentation ont été mises sur Youtube, par exemple : « Comment est né l’entretien d’explicitation » (15 ‘) http://youtu.be/ISQKNR7lJgI ; « L’originalité de l’entretien d’explicitation  » http://www.youtube.com/watch?v=6of0WwKx73I ; « Questionner la subjectivité » http://youtu.be/0m3P55_4xII .

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3 Commentaires pour “Entretien d’explicitation et éveil de la mémoire passive, surprises, découvertes, émerveillement.

  1. pierre

    curiosité de savoir si cela va susciter des échanges ou peu ou pas ?

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  2. Quelle bonne idée de la part de Pierre d’ouvrir ce blog avec le texte « Entretien d’explicitation et éveil de la mémoire passive, surprises, découvertes, émerveillement ».
    Parce que texte va très simplement à l’essentiel de ce qu’est l’entretien d’explicitation.
    Parce qu’il ouvre sur nos travaux actuels.
    Parce qu’il parle d’étonnement et d’émerveillement.
    Pour moi, c’est cet émerveillement répété devant chaque nouvelle évocation, celles que je déclenche chez les autres comme les miennes en présence d’un B ou en auto-explicitation, c’est cet émerveillement qui fonde le rapport inconditionnel que j’entretiens avec l’explicitation. Et combien de fois n’ai-je pas switché d’une position d’ennui (réunion), d’inconfort (métro, bus) ou d’attente (retard de train, de RV, queue devant un guichet) vers le goût et l’odeur du vent de la mer, vers l’exaltation de l’arrivée en haut dans une randonnée ou encore vers la plénitude et la joie d’être venue à bout d’un problème difficile. Je ne parle pas d’y penser, de m’en souvenir, je parle d’y retourner « comme si j’y étais encore ».
    C’est facile, c’est pas cher, c’est toujours disponible et c’est si bon !

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    1. pierre

      merci Maryse de ton partage !

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