Définition du point de vue en première personne

Extrait du chapitre  : Le dessin de vécu dans la recherche en première personne.  Pratique de l’auto-explicitation.  (Il s’agit de la première partie d’un chapitre de livre, je donnerais les trois autres parties au fur et à mesure. à venir : 2/ définition du vécu, 3/ la description du vécu, 4/ recherche sur le vécu et compétences de pratiquant du travail sur soi … )

1/ Première, seconde, troisième personne.

Il me semble qu’il règne une certaine confusion dans l’usage qui est fait de l’expression “point de vue en première personne”. Confusion qui me parait liée au fait que les définitions ne sont pas rapportées à des usages précis et restent de ce fait cantonnées dans un point de vue abstrait. Je propose de distinguer trois sens distincts : un sens épistémologique générique, un sens proprement méthodologique lié à la recherche, enfin un sens porté par la pratique de la multiplicité des positions intrapsychiques en première personne.

Un sens épistémologique de la première personne.

Il y a un premier sens qui est principalement épistémologique et vise à distinguer la prise en compte de la subjectivité telle que le sujet la vit (point de vue en première personne) par opposition à la non prise en compte de la subjectivité (point de vue en troisième personne), à son rejet, le plus souvent motivé par des raisons partisanes et qui ne place ses pratiques et points de vue que sous l’angle d’une objectivation scientiste. Dans ce premier sens, on a affaire à deux cultures qui se sont toujours opposées. De mon point de vue, le seul enjeu qui vaille est de se donner enfin au 21ème siècle la possibilité de développer une psychologie complète ! Plus largement encore, de pouvoir enfin produire une science de l’homme qui intègre le point de vue du sujet tel qu’il peut en parler pour en informer le chercheur, et le point de vue d’observateur tel que les observables et les traces qu’il recueille et enregistre lui permette de s’en informer. Il serait temps d’arrêter de rejeter un point de vue au détriment de l’autre de façon exclusive, et cela vaut dans les deux sens !

Un sens lié à la méthodologie de la recherche : le point de vue radicalement en première personne.

Un second sens est plus restreint, car il s’inscrit uniquement dans le cadre de la pratique effective de la recherche. De ce point de vue, il faut distinguer l’informateur et le chercheur (celui qui analyse, qui conclut, interprète, de manière fondée et justifiée). Dans ce cadre, est en première personne, pour un chercheur, uniquement sa propre expérience. J’appelle cela la position “radicalement en première personne” (Vermersch 2010 op.cit). C’est le cas de figure, parfaitement légitime, où un chercheur prend pour objet d’étude son propre vécu. Mais il faut noter qu’il aura deux  postures, voire deux co-identités qui se succéderont : celle d’informateur qui produit une description de son vécu ; celle de chercheur qui organise, évalue, analyse, les verbalisations qu’il a produites[1],[2].

C’est important de faire cette distinction, parce que ce que dit l’informateur – serait-il chercheur par ailleurs – n’est pas affecté d’un privilège de certitude, de vérité, simplement parce que c’est lui qui l’a exprimé. Comme toute donnée recueillie, les verbalisations doivent être évaluées dans l’après coup quant à leur valeur informative. Il n’y a pas de pratique de la recherche dans l’immédiateté, dans une apodicticité instantanée (même si cela apparaît affecté de cette qualité au sujet qui le vit et en témoigne) mais toujours dans une reconstruction secondaire, longue et patiente, quelles que soient les sources d’information. Il faut distinguer la vérité éthique, qui est un engagement, une tentative à être le plus authentique possible dans la description, et la vérité épistémique, produite par le cheminement de la recherche (sur cette distinction cf. Vermersch 2010 op.cit.)

Dès que le chercheur et l’informateur sont deux personnes distinctes, dès que le chercheur s’adresse à un autre que lui pour recueillir des descriptions de vécu, alors la recherche se fait selon un point de vue en seconde personne.

Je postule qu’il y a une différence de principe entre décrire sa propre expérience et recueillir l’expérience d’un autre. Je ne vis jamais l’expérience de l’autre.

D’un point de vue méthodologique, on a donc une distinction entre première et seconde personne basée sur la différence de rôles, de compétences, de statuts entre celui qui produit les données et celui qui les analyse, avec le cas particulier du chercheur qui prend son propre vécu comme objet d’étude et change de posture suivant les temps de la recherche : préparation, recueil, analyse.

On peut noter encore une variante méthodologique du point de vue en seconde personne. Ainsi, des auteurs[3] voulant démontrer l’inefficacité de la prise en compte du point de vue en première personne (autrement dit, qui voulaient montrer le caractère illusoire de l’introspection), ont demandé à un observateur de dire en temps réel ce que vivait le sujet d’expérience. On pourrait qualifier cette approche de point de vue “en seconde personne de substitution”. La démonstration a satisfait pleinement les auteurs et les a conduits à conclure qu’il n’y avait pas de différence entre ce que dit un sujet de son expérience et ce que dit un observateur qui imagine ce que vit le premier, et donc qu’il n’y a pas d’introspection du tout ! Mais en fait la démonstration est basée sur une situation typique des recherches en psychologie sociale de l’époque, dans laquelle il y a un compère qui manipule, par l’expression de ses propres jugements, ceux du sujet naïf. Aussi, tout ce que l’on peut conclure, c’est que lorsqu’on manipule un sujet en truquant la situation et qu’on lui demande des explications sur ce qui s’est passé (à son insu) il ne dit pas des choses beaucoup plus précises ou pertinentes qu’un observateur naïf (ignorant lui aussi le trucage). Ce que l’on voit tout de suite quand on a la pratique de la description du vécu, c’est que les auteurs n’ont formulé aucune demande de  description sur le déroulement de ce qui a été vécu mais, au contraire, uniquement des questions demandant des explications (dans une situation truquée qui plus est !).

Dans cette perspective méthodologique, point de vue radicalement en première personne et point de vue en seconde personne s’opposent clairement à un point de vue en troisième personne qui choisit de ne rien demander au sujet et de se cantonner aux recueil des traces et des observables.

La multiplicité intrapsychique de la première personne

La pratique effective de la description de vécu m’a rapidement conduit à pratiquer la description de « vécus où l’on décrit des vécus », pour mieux comprendre la phénoménologie de cette pratique. Dans notre jargon, nous distinguons trois vécus successifs reliés [4], notés V1, V2, V3 : V1 est le “vécu de référence”, par exemple le vécu qui fait l’objet de ma recherche dans la description de l’effet d’une émotion naissante sur mon activité cognitive[5]; V2, est le vécu qui désigne le moment où je me rappelle V1 pour pouvoir le décrire en auto-explicitation, V2 a donc deux couches : celle de l’acte actuel de se rappeler, et celle du contenu de ce rappel (qui est le vécu de référence passé V1); V3, est le vécu de se rappeler et décrire la couche des actes dans V2, donc de se rappeler du moment où je me rappelais V1 pour le verbaliser et l’expliciter. Pour pouvoir étudier la pratique de l’explicitation, nous avons donc besoin de pratiquer des descriptions d’un vécu d’explicitation, donc d’avoir des descriptions issues d’un V3 qui se rapporte à un V2. Cette exploration, conduite au fil des années par les membres du Groupe de recherche sur l’explicitation (GREX[6]), nous a conduit à distinguer différentes positions égoïques qui impliquent des pratiques de description très différentes. On peut les résumer sous trois aspects complémentaires :

1 – la multiplicité des modes de rapport au passé,

2 – la multiplicité des positons narratives de soi-même,

3 – la multiplicité des lieux de conscience.

 

1 – Les variétés de rapport au passé dans les verbalisations en première personne.

Ce point est un des fondements de la technique d’aide à l’explicitation. Il repose sur la distinction des différentes positions égoïques par rapport au passé. L’opposition se fait essentiellement entre ce que l’on pourrait appeler en suivant le langage husserlien un mode signitif et un mode intuitif. Ou encore, entre une forme de rappel basé sur les connaissances que l’on possède sur le passé, dans une posture plutôt abstraite, et le rappel basé sur l’expérience de quasi-revécu, que j’ai nommé “évocation” et qu’Husserl désigne par “ressouvenir”. L’évocation engage le sujet dans un « contact » sensoriel avec son vécu passé, elle le met en possibilité d’avoir une position de parole incarnée, elle appelle chez celui qui la pratique une vraie présence au passé, et crée ainsi une présence à soi-même. Ce faisant, dans cette posture d’évocation, une mémoire particulière, nommée “mémoire concrète[7]”, largement involontaire, se mobilise qui permet d’accéder aux détails du vécu, et à la mémoire passive qui enregistre en permanence beaucoup d’éléments du vécu, sans que nous ayons la conscience réfléchie de le faire[8]. Toute session d’explicitation commence par le déplacement intérieur vers la position d’évocation, le dessin de vécu repose sur la présence à soi dans le passé.

2 – La multiplicité des positions narratives

La définition de la première personne peut encore être  abordée de manière complémentaire sous l’angle des pôles égoïques possibles au sein d’une même personne, autrement dit “qui parle chez le sujet qui parle”. On pourrait encore appeler ça : “la position narrative”. C’est une manière de prendre en compte la multiplicité des positions en première personne pour une même personne.

Dans le GREX nous avons beaucoup exploré les modes de description du vécu dans une grande variété de “positions dissociées”[9]. Nous avons tout d’abord retrouvé l’intérêt de procédés littéraires bien connus qui consistent non plus à décrire en “je” (à la première personne du singulier), mais à décrire en utilisant le “il” ou “elle” pour avoir une troisième personne du singulier. Ce qui est intéressant, c’est que de nouvelles informations apparaissent, des aspects que ne se disaient pas en “je” mais s’expriment à la troisième personne (cf. les exemples dans les protocoles d’auto-explicitation de la thèse d’Eve Berger[10]). A partir de là, il est possible d’explorer tous les modes d’adressage grammaticaux : le on, l’indéfini, le nous de majesté, mais aussi parler à partir de son prénom, de son surnom, etc. A chaque fois, l’espace descriptif de son propre vécu peut se modifier considérablement et s’enrichir, des autorisations internes à s’exprimer, s’ouvrir et se découvrir, s’ouvrent de façon surprenante.

3- La multiplicité des lieux de conscience

Mais ce n’est là encore qu’une étape élémentaire dans les changements de points de vue intrapsychiques. Pour comprendre les autres possibilités, il faut revenir dans la seconde moitié du XX siècle, et se référer aux explorations faites dans le cadre des inventions psychothérapiques. Non pas que ces procédés soient forcément liés à la psychothérapie, mais parce qu’ils ont été imaginés par des praticiens dans un cadre où l’intrapsychique pouvait être exploré avec beaucoup de liberté et de créativité.

Déplacement réel de la personne

Ainsi, depuis les années 50, de nombreuses techniques thérapeutiques ont utilisé le déplacement réel (changer de place, de chaise) ou imaginaire pour amener une personne à découvrir son monde sous des aspects à la fois existants et apparemment inaccessibles dans un point de vue en “je”, ou encore dans un point de vue centré sur la situation problème et incarné par la place actuelle (là où il est assis) du client. Par exemple, Fritz Perls fondateur de la Gestalt Therapy[11], utilisait un troisième siège (la hot seat) où il invitait par moments le client à se déplacer, pour considérer ce qu’il était en train de vivre, ce qu’il était en train d’exprimer ou de taire, sous un angle différent. Mais il existe d’innombrables techniques où le fait de proposer au  patient de se déplacer  jusqu’à trouver la bonne distance, le bon angle pour lui permettre  de voir enfin une situation conflictuelle sans se sentir impliqué immédiatement de manière réactionnelle. Par exemple, dans un conflit de couple, et en l’absence du conjoint qui est représenté par une chaise vide, il est possible de demander au patient de s’éloigner, de se déplacer, jusqu’au moment où il peut enfin “voir” ce que vit l’autre face à lui, où il peut aussi évaluer ce qu’est en train de vivre  ce lui-même dont il s’est distancé physiquement, lui parler, le conseiller. Dans l’explicitation, il est très simple et intéressant de changer de place pour verbaliser ce que vit (a vécu, puisque nous sommes dans la rétrospection) celui (moi) qui est à la place initiale. Les effets de décentration sont étonnants et ouvrent à des prises d’information qui n’étaient pas disponibles dans la position de base.

 

Déplacement d’identités et de lieux de conscience

Nous avons exploré d’autres possibilités, sans du tout être dans un cadre thérapeutique (je citais ce cadre pour situer le travail de pionniers de l’exploration de la conscience accompli par les praticiens en gestalt, analyse transactionnelle, programmation neuro-linguistique, dialogue interne etc …) Nous explorons au GREX les techniques de dissociation, dans lesquelles nous demandons à la personne interviewée de mettre en place une autre elle-même, dont elle va déterminer la localisation spatiale de telle manière qu’elle aurait la capacité de percevoir et de décrire ce qui s’est passé (quand on vise le passé de référence, objet de l’explicitation) ou ce qui se passe (quand on vise la situation actuelle d’entretien qui est par exemple bloquée). Donc dans cette technique nous ne ne demandons pas seulement à la personne un déplacement spatial (ici principalement imaginaire, puisqu’elle peut situer “l’autre elle-même” à n’importe quel endroit de l’espace, ce qui serait physiquement impossible), mais aussi de “créer” un autre soi-même[12]. On peut aussi modifier la proposition en sollicitant des co-identités typées, comme l’analyse transactionnelle[13] ou l’ISF[14] (entre autres) l’ont imaginé. C’est-à-dire solliciter par exemple “le critique”, ou “le réaliste” ou encore “le rêveur”[15], pour permettre à partir de chacun de ces pôles égoïques ayant des profils différents de découvrir de nouvelles propriétés du vécu qui n’apparaissaient pas dans la position de base. On peut encore, de façon beaucoup plus ouverte, demander à la personne de “déplacer son lieu de conscience” de telle façon qu’elle puisse s’informer de ce qu’elle a vécu. Le résultat peut être assez spectaculaire, en termes d’expériences subjectives et de verbalisations nouvelles sur la situation passée.

Ces changements de point de vue au sein de la personne sont très productifs, ils introduisent un élargissement de la description des vécus, et ouvrent réellement à une nouvelle exploration de la phénoménologie de l’expérience subjective. Sans compter que la possibilité même de travailler facilement avec ces techniques de dissociés, sans avoir besoin d’être ni dans un cadre psychothérapeutique ni dans un mouvement new age, renouvelle la question de la définition de la conscience, de la multiplicité des lieux de conscience accessibles à un même sujet. Cela interroge sur une propriété essentielle de la conscience comme fondamentalement scindable et scindée, dès l’origine, dès la mise en place de toute “réflexion” (dès le stade du miroir pourrait-on dire).



[1] Vermersch, Pierre. « Éléments pour une méthode de » dessin de vécu » en psychophénoménologie. » Expliciter. 62 (2005): 47-57.

[2] Vermersch, Pierre. « Méthodologie de l’analyse et de l’interprétation des données de verbalisation relatives au vécu. 2 Analyse et interprétation des données. » Expliciter. 82 (2009): 1-24.

[3] L’article de départ est celui de Nisbett, R. E. and T. D. Wilson « Telling more than we can know : verbal reports on mental processes. » Psychological Review, 84(3) (1977). 231-259. Par ailleurs, il existe une énorme littérature récente sur la confiance que l’on peut attribuer aux données d’introspection. Je ne cherche pas à recenser ces matériaux ici, le Journal of Consciousness Studies a, en particulier, beaucoup publié sur ce thème, voir aussi les recensements thématiques du site PhilPapers.

 

[4] Vermersch, Pierre. « Vécus et couches des vécus. » Expliciter 66 (2006): 32-40.

[5] Vermersch, Pierre. « Étude phénoménologique d’un vécu émotionnel: Husserl et la méthode des exemples. » Expliciter (31) (1999): 3-23.

[6] Voir le site du GREX www.grex2.com

[7] Gusdorf, Georges. Mémoire et personne. Paris. Presses universitaires de France, 1951.

[8] Vermersch, Pierre. « Modèle de la mémoire chez Husserl. 1/Pourquoi Husserl s’intéresse-t-il tant au ressouvenir. » Expliciter 53 (2004): 1-14 ; Vermersch, Pierre. « Modèle de la mémoire chez Husserl. 2/La rétention. » Expliciter (54) (2004): 22-28 ; Vermersch, Pierre., L’entretien d’explicitation et la mémoire passive, Expliciter 102 (2014), 41-47.

[9] Maurel, Maryse, et Claudine Martinez. « Explorer un vécu sous plusieurs angles. »2/ Vivre des positions dissociées. Expliciter, 95, (2012), 1-30.

[10] Cf. la thèse d’Eve Berger, 2009 : Rapport au corps et création de sens en formation d’adultes. Étude à partir du modèle somato-psychopédagogique. http://www.grex2.com/assets/files/expliciter/zzThese_Berger_final.pdf

[11] Perls, Fritz, Goodman Hefferline, and Paul Goodman. « Gestalt therapy. » New York (1951).

[12] Voir le dossier de textes publiés “Dissociés” sur le site du Grex2.

[13] Cardon, Alain, Vincent Lenhardt, et Pierre Nicolas. L’analyse transactionnelle. Paris. Eyrolles, 2009.

[14] Schwartz, Richard C. Internal family systems therapy. Guilford Press, 1997.

[15] cf. Le travail du formateur en PNL R. Dilts sur ce qu’il nomme la stratégie des génies ; ici en l’occurrence ce qu’il nomme la stratégie de Walt Disney.

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Extrait du chapitre  : Le dessin de vécu dans la recherche en première personne.  Pratique de l’auto-explicitation.  (Il s’agit de la première partie d’un chapitre de livre, je donnerais les trois autres parties au fur et à mesure. à venir : 2/ définition du vécu, 3/ la description du vécu, 4/ recherche sur le vécu et compétences de pratiquant du travail sur soi … )

1/ Première, seconde, troisième personne.

Il me semble qu’il règne une certaine confusion dans l’usage qui est fait de l’expression “point de vue en première personne”. Confusion qui me parait liée au fait que les définitions ne sont pas rapportées à des usages précis et restent de ce fait cantonnées dans un point de vue abstrait. Je propose de distinguer trois sens distincts : un sens épistémologique générique, un sens proprement méthodologique lié à la recherche, enfin un sens porté par la pratique de la multiplicité des positions intrapsychiques en première personne.

Un sens épistémologique de la première personne.

Il y a un premier sens qui est principalement épistémologique et vise à distinguer la prise en compte de la subjectivité telle que le sujet la vit (point de vue en première personne) par opposition à la non prise en compte de la subjectivité (point de vue en troisième personne), à son rejet, le plus souvent motivé par des raisons partisanes et qui ne place ses pratiques et points de vue que sous l’angle d’une objectivation scientiste. Dans ce premier sens, on a affaire à deux cultures qui se sont toujours opposées. De mon point de vue, le seul enjeu qui vaille est de se donner enfin au 21ème siècle la possibilité de développer une psychologie complète ! Plus largement encore, de pouvoir enfin produire une science de l’homme qui intègre le point de vue du sujet tel qu’il peut en parler pour en informer le chercheur, et le point de vue d’observateur tel que les observables et les traces qu’il recueille et enregistre lui permette de s’en informer. Il serait temps d’arrêter de rejeter un point de vue au détriment de l’autre de façon exclusive, et cela vaut dans les deux sens !

Un sens lié à la méthodologie de la recherche : le point de vue radicalement en première personne.

Un second sens est plus restreint, car il s’inscrit uniquement dans le cadre de la pratique effective de la recherche. De ce point de vue, il faut distinguer l’informateur et le chercheur (celui qui analyse, qui conclut, interprète, de manière fondée et justifiée). Dans ce cadre, est en première personne, pour un chercheur, uniquement sa propre expérience. J’appelle cela la position “radicalement en première personne” (Vermersch 2010 op.cit). C’est le cas de figure, parfaitement légitime, où un chercheur prend pour objet d’étude son propre vécu. Mais il faut noter qu’il aura deux  postures, voire deux co-identités qui se succéderont : celle d’informateur qui produit une description de son vécu ; celle de chercheur qui organise, évalue, analyse, les verbalisations qu’il a produites[1],[2].

C’est important de faire cette distinction, parce que ce que dit l’informateur – serait-il chercheur par ailleurs – n’est pas affecté d’un privilège de certitude, de vérité, simplement parce que c’est lui qui l’a exprimé. Comme toute donnée recueillie, les verbalisations doivent être évaluées dans l’après coup quant à leur valeur informative. Il n’y a pas de pratique de la recherche dans l’immédiateté, dans une apodicticité instantanée (même si cela apparaît affecté de cette qualité au sujet qui le vit et en témoigne) mais toujours dans une reconstruction secondaire, longue et patiente, quelles que soient les sources d’information. Il faut distinguer la vérité éthique, qui est un engagement, une tentative à être le plus authentique possible dans la description, et la vérité épistémique, produite par le cheminement de la recherche (sur cette distinction cf. Vermersch 2010 op.cit.)

Dès que le chercheur et l’informateur sont deux personnes distinctes, dès que le chercheur s’adresse à un autre que lui pour recueillir des descriptions de vécu, alors la recherche se fait selon un point de vue en seconde personne.

Je postule qu’il y a une différence de principe entre décrire sa propre expérience et recueillir l’expérience d’un autre. Je ne vis jamais l’expérience de l’autre.

D’un point de vue méthodologique, on a donc une distinction entre première et seconde personne basée sur la différence de rôles, de compétences, de statuts entre celui qui produit les données et celui qui les analyse, avec le cas particulier du chercheur qui prend son propre vécu comme objet d’étude et change de posture suivant les temps de la recherche : préparation, recueil, analyse.

On peut noter encore une variante méthodologique du point de vue en seconde personne. Ainsi, des auteurs[3] voulant démontrer l’inefficacité de la prise en compte du point de vue en première personne (autrement dit, qui voulaient montrer le caractère illusoire de l’introspection), ont demandé à un observateur de dire en temps réel ce que vivait le sujet d’expérience. On pourrait qualifier cette approche de point de vue “en seconde personne de substitution”. La démonstration a satisfait pleinement les auteurs et les a conduits à conclure qu’il n’y avait pas de différence entre ce que dit un sujet de son expérience et ce que dit un observateur qui imagine ce que vit le premier, et donc qu’il n’y a pas d’introspection du tout ! Mais en fait la démonstration est basée sur une situation typique des recherches en psychologie sociale de l’époque, dans laquelle il y a un compère qui manipule, par l’expression de ses propres jugements, ceux du sujet naïf. Aussi, tout ce que l’on peut conclure, c’est que lorsqu’on manipule un sujet en truquant la situation et qu’on lui demande des explications sur ce qui s’est passé (à son insu) il ne dit pas des choses beaucoup plus précises ou pertinentes qu’un observateur naïf (ignorant lui aussi le trucage). Ce que l’on voit tout de suite quand on a la pratique de la description du vécu, c’est que les auteurs n’ont formulé aucune demande de  description sur le déroulement de ce qui a été vécu mais, au contraire, uniquement des questions demandant des explications (dans une situation truquée qui plus est !).

Dans cette perspective méthodologique, point de vue radicalement en première personne et point de vue en seconde personne s’opposent clairement à un point de vue en troisième personne qui choisit de ne rien demander au sujet et de se cantonner aux recueil des traces et des observables.

La multiplicité intrapsychique de la première personne

La pratique effective de la description de vécu m’a rapidement conduit à pratiquer la description de « vécus où l’on décrit des vécus », pour mieux comprendre la phénoménologie de cette pratique. Dans notre jargon, nous distinguons trois vécus successifs reliés [4], notés V1, V2, V3 : V1 est le “vécu de référence”, par exemple le vécu qui fait l’objet de ma recherche dans la description de l’effet d’une émotion naissante sur mon activité cognitive[5]; V2, est le vécu qui désigne le moment où je me rappelle V1 pour pouvoir le décrire en auto-explicitation, V2 a donc deux couches : celle de l’acte actuel de se rappeler, et celle du contenu de ce rappel (qui est le vécu de référence passé V1); V3, est le vécu de se rappeler et décrire la couche des actes dans V2, donc de se rappeler du moment où je me rappelais V1 pour le verbaliser et l’expliciter. Pour pouvoir étudier la pratique de l’explicitation, nous avons donc besoin de pratiquer des descriptions d’un vécu d’explicitation, donc d’avoir des descriptions issues d’un V3 qui se rapporte à un V2. Cette exploration, conduite au fil des années par les membres du Groupe de recherche sur l’explicitation (GREX[6]), nous a conduit à distinguer différentes positions égoïques qui impliquent des pratiques de description très différentes. On peut les résumer sous trois aspects complémentaires :

1 – la multiplicité des modes de rapport au passé,

2 – la multiplicité des positons narratives de soi-même,

3 – la multiplicité des lieux de conscience.

 

1 – Les variétés de rapport au passé dans les verbalisations en première personne.

Ce point est un des fondements de la technique d’aide à l’explicitation. Il repose sur la distinction des différentes positions égoïques par rapport au passé. L’opposition se fait essentiellement entre ce que l’on pourrait appeler en suivant le langage husserlien un mode signitif et un mode intuitif. Ou encore, entre une forme de rappel basé sur les connaissances que l’on possède sur le passé, dans une posture plutôt abstraite, et le rappel basé sur l’expérience de quasi-revécu, que j’ai nommé “évocation” et qu’Husserl désigne par “ressouvenir”. L’évocation engage le sujet dans un « contact » sensoriel avec son vécu passé, elle le met en possibilité d’avoir une position de parole incarnée, elle appelle chez celui qui la pratique une vraie présence au passé, et crée ainsi une présence à soi-même. Ce faisant, dans cette posture d’évocation, une mémoire particulière, nommée “mémoire concrète[7]”, largement involontaire, se mobilise qui permet d’accéder aux détails du vécu, et à la mémoire passive qui enregistre en permanence beaucoup d’éléments du vécu, sans que nous ayons la conscience réfléchie de le faire[8]. Toute session d’explicitation commence par le déplacement intérieur vers la position d’évocation, le dessin de vécu repose sur la présence à soi dans le passé.

2 – La multiplicité des positions narratives

La définition de la première personne peut encore être  abordée de manière complémentaire sous l’angle des pôles égoïques possibles au sein d’une même personne, autrement dit “qui parle chez le sujet qui parle”. On pourrait encore appeler ça : “la position narrative”. C’est une manière de prendre en compte la multiplicité des positions en première personne pour une même personne.

Dans le GREX nous avons beaucoup exploré les modes de description du vécu dans une grande variété de “positions dissociées”[9]. Nous avons tout d’abord retrouvé l’intérêt de procédés littéraires bien connus qui consistent non plus à décrire en “je” (à la première personne du singulier), mais à décrire en utilisant le “il” ou “elle” pour avoir une troisième personne du singulier. Ce qui est intéressant, c’est que de nouvelles informations apparaissent, des aspects que ne se disaient pas en “je” mais s’expriment à la troisième personne (cf. les exemples dans les protocoles d’auto-explicitation de la thèse d’Eve Berger[10]). A partir de là, il est possible d’explorer tous les modes d’adressage grammaticaux : le on, l’indéfini, le nous de majesté, mais aussi parler à partir de son prénom, de son surnom, etc. A chaque fois, l’espace descriptif de son propre vécu peut se modifier considérablement et s’enrichir, des autorisations internes à s’exprimer, s’ouvrir et se découvrir, s’ouvrent de façon surprenante.

3- La multiplicité des lieux de conscience

Mais ce n’est là encore qu’une étape élémentaire dans les changements de points de vue intrapsychiques. Pour comprendre les autres possibilités, il faut revenir dans la seconde moitié du XX siècle, et se référer aux explorations faites dans le cadre des inventions psychothérapiques. Non pas que ces procédés soient forcément liés à la psychothérapie, mais parce qu’ils ont été imaginés par des praticiens dans un cadre où l’intrapsychique pouvait être exploré avec beaucoup de liberté et de créativité.

Déplacement réel de la personne

Ainsi, depuis les années 50, de nombreuses techniques thérapeutiques ont utilisé le déplacement réel (changer de place, de chaise) ou imaginaire pour amener une personne à découvrir son monde sous des aspects à la fois existants et apparemment inaccessibles dans un point de vue en “je”, ou encore dans un point de vue centré sur la situation problème et incarné par la place actuelle (là où il est assis) du client. Par exemple, Fritz Perls fondateur de la Gestalt Therapy[11], utilisait un troisième siège (la hot seat) où il invitait par moments le client à se déplacer, pour considérer ce qu’il était en train de vivre, ce qu’il était en train d’exprimer ou de taire, sous un angle différent. Mais il existe d’innombrables techniques où le fait de proposer au  patient de se déplacer  jusqu’à trouver la bonne distance, le bon angle pour lui permettre  de voir enfin une situation conflictuelle sans se sentir impliqué immédiatement de manière réactionnelle. Par exemple, dans un conflit de couple, et en l’absence du conjoint qui est représenté par une chaise vide, il est possible de demander au patient de s’éloigner, de se déplacer, jusqu’au moment où il peut enfin “voir” ce que vit l’autre face à lui, où il peut aussi évaluer ce qu’est en train de vivre  ce lui-même dont il s’est distancé physiquement, lui parler, le conseiller. Dans l’explicitation, il est très simple et intéressant de changer de place pour verbaliser ce que vit (a vécu, puisque nous sommes dans la rétrospection) celui (moi) qui est à la place initiale. Les effets de décentration sont étonnants et ouvrent à des prises d’information qui n’étaient pas disponibles dans la position de base.

 

Déplacement d’identités et de lieux de conscience

Nous avons exploré d’autres possibilités, sans du tout être dans un cadre thérapeutique (je citais ce cadre pour situer le travail de pionniers de l’exploration de la conscience accompli par les praticiens en gestalt, analyse transactionnelle, programmation neuro-linguistique, dialogue interne etc …) Nous explorons au GREX les techniques de dissociation, dans lesquelles nous demandons à la personne interviewée de mettre en place une autre elle-même, dont elle va déterminer la localisation spatiale de telle manière qu’elle aurait la capacité de percevoir et de décrire ce qui s’est passé (quand on vise le passé de référence, objet de l’explicitation) ou ce qui se passe (quand on vise la situation actuelle d’entretien qui est par exemple bloquée). Donc dans cette technique nous ne ne demandons pas seulement à la personne un déplacement spatial (ici principalement imaginaire, puisqu’elle peut situer “l’autre elle-même” à n’importe quel endroit de l’espace, ce qui serait physiquement impossible), mais aussi de “créer” un autre soi-même[12]. On peut aussi modifier la proposition en sollicitant des co-identités typées, comme l’analyse transactionnelle[13] ou l’ISF[14] (entre autres) l’ont imaginé. C’est-à-dire solliciter par exemple “le critique”, ou “le réaliste” ou encore “le rêveur”[15], pour permettre à partir de chacun de ces pôles égoïques ayant des profils différents de découvrir de nouvelles propriétés du vécu qui n’apparaissaient pas dans la position de base. On peut encore, de façon beaucoup plus ouverte, demander à la personne de “déplacer son lieu de conscience” de telle façon qu’elle puisse s’informer de ce qu’elle a vécu. Le résultat peut être assez spectaculaire, en termes d’expériences subjectives et de verbalisations nouvelles sur la situation passée.

Ces changements de point de vue au sein de la personne sont très productifs, ils introduisent un élargissement de la description des vécus, et ouvrent réellement à une nouvelle exploration de la phénoménologie de l’expérience subjective. Sans compter que la possibilité même de travailler facilement avec ces techniques de dissociés, sans avoir besoin d’être ni dans un cadre psychothérapeutique ni dans un mouvement new age, renouvelle la question de la définition de la conscience, de la multiplicité des lieux de conscience accessibles à un même sujet. Cela interroge sur une propriété essentielle de la conscience comme fondamentalement scindable et scindée, dès l’origine, dès la mise en place de toute “réflexion” (dès le stade du miroir pourrait-on dire).



[1] Vermersch, Pierre. « Éléments pour une méthode de » dessin de vécu » en psychophénoménologie. » Expliciter. 62 (2005): 47-57.

[2] Vermersch, Pierre. « Méthodologie de l’analyse et de l’interprétation des données de verbalisation relatives au vécu. 2 Analyse et interprétation des données. » Expliciter. 82 (2009): 1-24.

[3] L’article de départ est celui de Nisbett, R. E. and T. D. Wilson « Telling more than we can know : verbal reports on mental processes. » Psychological Review, 84(3) (1977). 231-259. Par ailleurs, il existe une énorme littérature récente sur la confiance que l’on peut attribuer aux données d’introspection. Je ne cherche pas à recenser ces matériaux ici, le Journal of Consciousness Studies a, en particulier, beaucoup publié sur ce thème, voir aussi les recensements thématiques du site PhilPapers.

 

[4] Vermersch, Pierre. « Vécus et couches des vécus. » Expliciter 66 (2006): 32-40.

[5] Vermersch, Pierre. « Étude phénoménologique d’un vécu émotionnel: Husserl et la méthode des exemples. » Expliciter (31) (1999): 3-23.

[6] Voir le site du GREX www.grex2.com

[7] Gusdorf, Georges. Mémoire et personne. Paris. Presses universitaires de France, 1951.

[8] Vermersch, Pierre. « Modèle de la mémoire chez Husserl. 1/Pourquoi Husserl s’intéresse-t-il tant au ressouvenir. » Expliciter 53 (2004): 1-14 ; Vermersch, Pierre. « Modèle de la mémoire chez Husserl. 2/La rétention. » Expliciter (54) (2004): 22-28 ; Vermersch, Pierre., L’entretien d’explicitation et la mémoire passive, Expliciter 102 (2014), 41-47.

[9] Maurel, Maryse, et Claudine Martinez. « Explorer un vécu sous plusieurs angles. »2/ Vivre des positions dissociées. Expliciter, 95, (2012), 1-30.

[10] Cf. la thèse d’Eve Berger, 2009 : Rapport au corps et création de sens en formation d’adultes. Étude à partir du modèle somato-psychopédagogique. http://www.grex2.com/assets/files/expliciter/zzThese_Berger_final.pdf

[11] Perls, Fritz, Goodman Hefferline, and Paul Goodman. « Gestalt therapy. » New York (1951).

[12] Voir le dossier de textes publiés “Dissociés” sur le site du Grex2.

[13] Cardon, Alain, Vincent Lenhardt, et Pierre Nicolas. L’analyse transactionnelle. Paris. Eyrolles, 2009.

[14] Schwartz, Richard C. Internal family systems therapy. Guilford Press, 1997.

[15] cf. Le travail du formateur en PNL R. Dilts sur ce qu’il nomme la stratégie des génies ; ici en l’occurrence ce qu’il nomme la stratégie de Walt Disney.

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3 Commentaires pour “Définition du point de vue en première personne

  1. oui Alexandre, ça ressemble fortement à un schéma de livre ….

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  2. pierre

    Premiers essais, tout début dans l’activité de blog, donc n’hésitais pas à commenter la présentation autant que le contenu. Merci.

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