Définition du concept de « vécu » pour servir à la recherche.

Extrait du chapitre  : Le dessin de vécu dans la recherche en première personne.  Pratique de l’auto-explicitation.

2/ Définition du concept de « vécu ».

Maintenant que j’ai défini le pôle égoïque, essayons de mieux cerner l’objet visé : le vécu. Pour ma part, je voudrais délimiter un usage spécifique de la notion de vécu qui serait propre à la psychophénoménologie, pour cela  je vais utiliser une définition minimale :

Est un vécu ce qui a été effectivement vécu par une personne.

Je ne préjuge pas du type de conscience qui accompagne ce vécu, il me suffit 1/ qu’il ait appartenu effectivement à une personne (il a été vécu), 2/ et à une seule (on peut être plusieurs à avoir vécu (verbe vivre) le même événement, mais un vécu appartient toujours à un seul sujet). Le point de départ est donc minimaliste, car il va me servir surtout à rejeter, à différencier ce qui pourrait sembler du vécu, mais qui n’en est pas selon mon point de vue centré sur la recherche en première personne.

Si la description de vécu suppose de se référer[1] à un vécu, cela signifie donc qu’il a effectivement appartenu à la vie d’un sujet, ce qui permet de rejeter ce qui a été imaginé, et ce qui est générique.

Vécu et imaginaire

Tout d’abord, cela écarte l’imagination de vécu. Certes, l’acte d’imaginer, est un vécu et peut donc être décrit; mais son contenu, ce qui est imaginé, même s’il désigne, décrit, un vécu n’est pas un vécu. Imaginer que je traverse la Manche à la nage fait référence à un vécu possible, mais le seul vécu que je vis est celui d’imaginer cet acte de traversée. Donc tout ce qui est romanesque, fantaisie, ne fait pas partie de l’étude du vécu dans la mesure où il ne réfère pas à un acte effectivement vécu. En revanche on peut étudier  le vécu propre à l’acte d’imaginer.

Vécu et situations génériques

Un autre cas de figure de non-vécu est important à discriminer par son caractère habituellement piégeant, c’est celui qui consiste à se référer implicitement à un vécu générique (par exemple, parler de “quand que je commence un nouveau texte” qui ne précise pas une occurrence singulière, c’est-à-dire un site temporel unique). L’absence de référence à un moment singulier équivaut à faire référence à une classe de vécu. Mais une classe de vécus est une catégorie logique, pas un vécu, je ne vis jamais une classe de vécus, je ne vis jamais “toutes les fois où je me suis baigné sur cette plage”, chaque vécu de se baigner est singulier, unique. On a plusieurs types de généricité possibles, soit on ne précise pas une occurrence singulière pour lui substituer une classe d’occurrences (toutes les fois où je fais référence à Husserl), mais on peut aussi faire disparaître la référence à un sujet particulier pour la remplacer par une classe de sujets (les formateurs commencent leurs intervention …). Or, un vécu appartient à un sujet et à un seul, il n’est vécu qu’au moment où il est vécu, par celui qui le vit et seulement lui. S’exprimer sur une classe de situations, n’est pas décrire un vécu, mais au mieux produire des résumés, des invariants, des structures similaires ou différentes (ce qui a son intérêt, mais qui n’est pas de la description de vécu), au pire exprimer des banalités, des généralités non fondées.

Nous excluons donc de la notion de vécu tout ce qui est générique, soi-disant universel, supposé commun à chacun. Si nous voulons prendre connaissance d’un vécu, le découvrir, l’exigence méthodologique est de se rapporter à une occurrence singulière d’un moment unique effectivement vécu par un sujet et un seul. Cela n’empêche pas de recueillir d’autres témoignages du même sujet sur des occurrences différentes, ou de plusieurs sujets sur des situations que le chercheur suppose comparables. Mais ce point relève de la méthodologie de planification du recueil des informations pour une recherche, alors qu’avec la définition du vécu je me situe au niveau d’un seul recueil. Et les données se recueillent une par une, même si j’ai le projet d’en recueillir beaucoup.

Quel est l’enjeu de se rapporter uniquement à un moment singulier ? La question n’est pas seulement d’être cohérent avec la notion de vécu, de ne pas confondre une classe de vécus et le fait de vivre. L’enjeu méthodologique est de se donner la chance de découvrir des informations sur le vécu que le sujet ne sait même pas lui-même qu’il les connaît et qui se sont  mémorisées  à son insu (cf. supra, le concept de mémoire passive). Si l’accès au vécu passé par l’acte d’évocation (le ressouvenir) permet d’accéder au vécu pré-réfléchi, donc au non encore réflexivement conscient, alors cet accès ne peut se faire que dans un contact avec un moment singulier. Dès que je quitte ce moment singulier, le risque est que je verbalise ce que je pense, croie, imagine sur ce que j’ai fait. C’est-à-dire que sans m’en rendre compte j’expose ma théorie spontanée sur ce que j’ai fait, et non pas ce que j’ai fait comme je l’ai fait, au moment même où je le faisais, à moins que je n’expose un point de vue professoral et que je me mette à verbaliser ce qu’il faudrait faire (mais qu’éventuellement je ne fais pas).

C’est toute la logique de la démarche de l’explicitation qui repose sur ce point. Je ne peux m’informer du vécu qu’en le visant en tant que moment singulier, appartenant à un site temporel unique,  parce que cela permet de mobiliser l’évocation et une position de parole incarnée.

Vécu, éléments du vécu et granularité temporelle de la saisie descriptive

Supposons que toutes ces conditions soient remplies, et que nous ayons bien identifié un sujet ayant effectivement vécu ce dont il témoigne en se référant à une occurrence singulière. Est-ce suffisant pour le définir comme vécu pour notre usage, inscrit dans la recherche psycho-phénoménologique ? Tout ce qui a été vécu est-il un vécu au sens technique du terme que je cherche à instituer ?

Car il existe encore une difficulté majeure liée à la définition de la maille temporelle dans lequel le vivre s’inscrit. Si je prends l’analogie avec une carte, toute carte est la carte d’un territoire, mais suivant son échelle certains éléments ne seront pas représentés. Les maisons ne sont pas représentées sur les cartes servant à se déplacer en voiture (cartes départementales par exemple); tout au plus la silhouette des villages et agglomérations est-elle indiquée. Inversement sur de telles cartes, il sera impossible de préparer de grands trajets. Dans le domaine temporel, il faut déterminer ce que nous voulons “représenter”, rendre visible, noter. Si je prends une “période” de ma vie, mon enfance, mes années à la fac, j’ai bien vécu ces années-là, elles font parties de mon vécu ; mais avec cette échelle temporelle de la “période,” je n’ai accès qu’à des grandes qualités, des climats, des étapes marquantes, je peux aussi en retracer l’histoire événementielle. Mais je n’ai pas accès à ce qui va faire l’objet de la phénoménologie : la cognition, les états internes, la corporalité agissante, les attitudes, les croyances, et plus. Pour avoir accès à la description des actes cognitifs par exemple, il faut que je me situe dans une granularité temporelle de l’ordre de la seconde, et même le plus souvent inférieure. Le vécu est alors synonyme de “présent”, de moment présent, et sa granularité, son échelle de description, va de moments en moments. Avec cette précision qu’il s’agit d’un présent “épais”, non ponctuel, mais comme disait W. James un présent comme “une selle de cheval, bien large”[2], ou autrement dit le “specious present”. Un présent épais à la fois dans sa maille temporelle, mais aussi épais de toutes les facettes différentes et simultanées qui composent la subjectivité (les couches de vécu voir plus loin).

Je fais donc équivaloir vécu et présent.

Si décrire[3] le vécu est en décrire le déroulement des actes, pensées, perceptions, verbalisations externes ou internes, images, états, cela signifie que l’échelle temporelle privilégiée de description du vécu est la micro-temporalité. C’est-à-dire une maille temporelle autour de la seconde ou fraction de seconde (une identification sémantique complète prend en moyenne 300 ms). Et dès que l’on se réfère à des périodes de temps plus larges, heures, jours, mois, années, qui ont bien pourtant été vécues, il est certes possible d’en décrire les étapes, le climat général, mais pas le déroulement temporel des activités cognitives, des changements d’états physiques et émotionnels. Les éléments qui composent le vécu ne peuvent être saisis que dans le tempo dans lequel ils se déroulent : le moment présent “épais”. Nous reprendrons ce point plus loin, sous l’angle des conséquences pratiques qu’il implique pour surveiller la granularité de la description, de la fragmentation, mais il est fondamental de comprendre que saisir le vécu, c’est décrire les éléments qui le composent, et ces éléments sont changeant dans l’ordre de grandeur d’une micro-temporalité.

 

Le vécu, dans la qualification descriptive de ce qui le constitue, s’inscrit dans la temporalité du présent,  dans la granularité du présent épais.

 

Bien sûr, la description du vécu n’est pas réduite à un atomisme temporel, ce point de vue le rendrait incompréhensible. Les propriétés d’une action finalisée dépassent le seul présent, dans la mesure où chaque action élémentaire est organisée par un but local, lui-même subordonné à un but plus englobant, etc. Je peux être amené à questionner le but, l’intention, le besoin poursuivi, mais l’intérêt des réponses est de pouvoir les lier à l’exécution micro-temporelle. Ainsi, si je n’ai que l’expression du but poursuivi, je ne sais pas comment chaque aspects du vécu est relié à ce but, je ne sais pas si les actes accomplis reflètent ce but, cette intention, ce projet.

Donc, dans le recueil de données lié à un projet de recherche, mon travail de description correspondra à un moment plus long que la seconde, puisque je vais chercher à étudier un empan de vécu défini par un but, un sous-but. Si je veux, par exemple, étudier la mémorisation d’une partition chez un pianiste[4], je vais prendre une séance de travail d’un empan temporel d’une heure ou plus. Que fait-il successivement dans cette heure ? On a un niveau de description organisationnel. Mais que fait-il à chaque moment pour apprendre ? Pour s’en informer, il est nécessaire de suivre le déroulement des focalisations attentionnelles, le choix des actes cognitifs, leur mise en œuvre, leur évaluation au fur et à mesure, les états internes et les croyances mobilisées en toile de fond. Cette information s’inscrit dans une heure de travail, mais ne se situe pas à l’échelle de l’heure, elle court bien de présent en présent, de fraction de minute en fraction de minute. A ce niveau de fractionnement temporel qui permet de saisir ce qui constitue le vécu, correspond le souci de l’accompagnement vers la fragmentation que l’on retrouvera dans la technique d’accompagnement propre à l’entretien d’explicitation.

La difficulté que j’essaie ici de tirer au clair repose sur le fait que le terme de « vécu » n’a jamais nécessité jusqu’ici une élaboration particulière. A consulter les dictionnaires et autres thésaurus, on voit bien qu’il n’a jamais servi qu’à créer une opposition simple entre ce qui a été vécu et ce qui ne l’a pas été. Alors qu’en psychophénoménologie, dans la perspective d’une épistémologie en  première personne, nous posons un sens technique : est pris comme vécu ce qui peut être décrit selon la temporalité du moment qui est ajusté à l’accomplissement des activités élémentaires du sujet.

Si je résume les éléments de la définition du concept de vécu pour l’usage lié à la recherche sur la subjectivité : un vécu est un temps singulier qui a été effectivement vécu par un sujet et un seul, il s’inscrit dans une micro-temporalité définie par la granularité de ce qui le compose.

Comme vous pouvez le deviner, ces traits du vécu permettent tout autant d’exclure, de discriminer dans les publications, dans ses propres travaux, ce qui n’est pas du vécu : le plus souvent des généralités, des histoires auto-biographiques, des imaginations.

Reste donc à caractériser l’acte de description de ce vécu, pour ensuite préciser quelques  repères sur l’évaluation des produits de la description et la pratique de la description.



[1] Vermersch Pierre. La référence à l’expérience subjective. 5, Alter , 1997,121-136.

 

[2] James, W. The principles of psychology. New York: H. Holt and Company. (1893).

[3] En fait, cette étape est fondée sur l’effet en retour de la pratique de la description du vécu, qui sera abordée en détail dans la partie suivante. Les exigences de la description vont faire que tout objet temporel trop long s’exclut de la possibilité de le décrire au niveau du vécu élémentaire.

[4] Vermersch, Pierre, et Delphine Arbeau. « La mémorisation des oeuvres musicales chez les pianistes. » Médecine des arts 18 (1996): 24-30.

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Extrait du chapitre  : Le dessin de vécu dans la recherche en première personne.  Pratique de l’auto-explicitation.

2/ Définition du concept de « vécu ».

Maintenant que j’ai défini le pôle égoïque, essayons de mieux cerner l’objet visé : le vécu. Pour ma part, je voudrais délimiter un usage spécifique de la notion de vécu qui serait propre à la psychophénoménologie, pour cela  je vais utiliser une définition minimale :

Est un vécu ce qui a été effectivement vécu par une personne.

Je ne préjuge pas du type de conscience qui accompagne ce vécu, il me suffit 1/ qu’il ait appartenu effectivement à une personne (il a été vécu), 2/ et à une seule (on peut être plusieurs à avoir vécu (verbe vivre) le même événement, mais un vécu appartient toujours à un seul sujet). Le point de départ est donc minimaliste, car il va me servir surtout à rejeter, à différencier ce qui pourrait sembler du vécu, mais qui n’en est pas selon mon point de vue centré sur la recherche en première personne.

Si la description de vécu suppose de se référer[1] à un vécu, cela signifie donc qu’il a effectivement appartenu à la vie d’un sujet, ce qui permet de rejeter ce qui a été imaginé, et ce qui est générique.

Vécu et imaginaire

Tout d’abord, cela écarte l’imagination de vécu. Certes, l’acte d’imaginer, est un vécu et peut donc être décrit; mais son contenu, ce qui est imaginé, même s’il désigne, décrit, un vécu n’est pas un vécu. Imaginer que je traverse la Manche à la nage fait référence à un vécu possible, mais le seul vécu que je vis est celui d’imaginer cet acte de traversée. Donc tout ce qui est romanesque, fantaisie, ne fait pas partie de l’étude du vécu dans la mesure où il ne réfère pas à un acte effectivement vécu. En revanche on peut étudier  le vécu propre à l’acte d’imaginer.

Vécu et situations génériques

Un autre cas de figure de non-vécu est important à discriminer par son caractère habituellement piégeant, c’est celui qui consiste à se référer implicitement à un vécu générique (par exemple, parler de “quand que je commence un nouveau texte” qui ne précise pas une occurrence singulière, c’est-à-dire un site temporel unique). L’absence de référence à un moment singulier équivaut à faire référence à une classe de vécu. Mais une classe de vécus est une catégorie logique, pas un vécu, je ne vis jamais une classe de vécus, je ne vis jamais “toutes les fois où je me suis baigné sur cette plage”, chaque vécu de se baigner est singulier, unique. On a plusieurs types de généricité possibles, soit on ne précise pas une occurrence singulière pour lui substituer une classe d’occurrences (toutes les fois où je fais référence à Husserl), mais on peut aussi faire disparaître la référence à un sujet particulier pour la remplacer par une classe de sujets (les formateurs commencent leurs intervention …). Or, un vécu appartient à un sujet et à un seul, il n’est vécu qu’au moment où il est vécu, par celui qui le vit et seulement lui. S’exprimer sur une classe de situations, n’est pas décrire un vécu, mais au mieux produire des résumés, des invariants, des structures similaires ou différentes (ce qui a son intérêt, mais qui n’est pas de la description de vécu), au pire exprimer des banalités, des généralités non fondées.

Nous excluons donc de la notion de vécu tout ce qui est générique, soi-disant universel, supposé commun à chacun. Si nous voulons prendre connaissance d’un vécu, le découvrir, l’exigence méthodologique est de se rapporter à une occurrence singulière d’un moment unique effectivement vécu par un sujet et un seul. Cela n’empêche pas de recueillir d’autres témoignages du même sujet sur des occurrences différentes, ou de plusieurs sujets sur des situations que le chercheur suppose comparables. Mais ce point relève de la méthodologie de planification du recueil des informations pour une recherche, alors qu’avec la définition du vécu je me situe au niveau d’un seul recueil. Et les données se recueillent une par une, même si j’ai le projet d’en recueillir beaucoup.

Quel est l’enjeu de se rapporter uniquement à un moment singulier ? La question n’est pas seulement d’être cohérent avec la notion de vécu, de ne pas confondre une classe de vécus et le fait de vivre. L’enjeu méthodologique est de se donner la chance de découvrir des informations sur le vécu que le sujet ne sait même pas lui-même qu’il les connaît et qui se sont  mémorisées  à son insu (cf. supra, le concept de mémoire passive). Si l’accès au vécu passé par l’acte d’évocation (le ressouvenir) permet d’accéder au vécu pré-réfléchi, donc au non encore réflexivement conscient, alors cet accès ne peut se faire que dans un contact avec un moment singulier. Dès que je quitte ce moment singulier, le risque est que je verbalise ce que je pense, croie, imagine sur ce que j’ai fait. C’est-à-dire que sans m’en rendre compte j’expose ma théorie spontanée sur ce que j’ai fait, et non pas ce que j’ai fait comme je l’ai fait, au moment même où je le faisais, à moins que je n’expose un point de vue professoral et que je me mette à verbaliser ce qu’il faudrait faire (mais qu’éventuellement je ne fais pas).

C’est toute la logique de la démarche de l’explicitation qui repose sur ce point. Je ne peux m’informer du vécu qu’en le visant en tant que moment singulier, appartenant à un site temporel unique,  parce que cela permet de mobiliser l’évocation et une position de parole incarnée.

Vécu, éléments du vécu et granularité temporelle de la saisie descriptive

Supposons que toutes ces conditions soient remplies, et que nous ayons bien identifié un sujet ayant effectivement vécu ce dont il témoigne en se référant à une occurrence singulière. Est-ce suffisant pour le définir comme vécu pour notre usage, inscrit dans la recherche psycho-phénoménologique ? Tout ce qui a été vécu est-il un vécu au sens technique du terme que je cherche à instituer ?

Car il existe encore une difficulté majeure liée à la définition de la maille temporelle dans lequel le vivre s’inscrit. Si je prends l’analogie avec une carte, toute carte est la carte d’un territoire, mais suivant son échelle certains éléments ne seront pas représentés. Les maisons ne sont pas représentées sur les cartes servant à se déplacer en voiture (cartes départementales par exemple); tout au plus la silhouette des villages et agglomérations est-elle indiquée. Inversement sur de telles cartes, il sera impossible de préparer de grands trajets. Dans le domaine temporel, il faut déterminer ce que nous voulons “représenter”, rendre visible, noter. Si je prends une “période” de ma vie, mon enfance, mes années à la fac, j’ai bien vécu ces années-là, elles font parties de mon vécu ; mais avec cette échelle temporelle de la “période,” je n’ai accès qu’à des grandes qualités, des climats, des étapes marquantes, je peux aussi en retracer l’histoire événementielle. Mais je n’ai pas accès à ce qui va faire l’objet de la phénoménologie : la cognition, les états internes, la corporalité agissante, les attitudes, les croyances, et plus. Pour avoir accès à la description des actes cognitifs par exemple, il faut que je me situe dans une granularité temporelle de l’ordre de la seconde, et même le plus souvent inférieure. Le vécu est alors synonyme de “présent”, de moment présent, et sa granularité, son échelle de description, va de moments en moments. Avec cette précision qu’il s’agit d’un présent “épais”, non ponctuel, mais comme disait W. James un présent comme “une selle de cheval, bien large”[2], ou autrement dit le “specious present”. Un présent épais à la fois dans sa maille temporelle, mais aussi épais de toutes les facettes différentes et simultanées qui composent la subjectivité (les couches de vécu voir plus loin).

Je fais donc équivaloir vécu et présent.

Si décrire[3] le vécu est en décrire le déroulement des actes, pensées, perceptions, verbalisations externes ou internes, images, états, cela signifie que l’échelle temporelle privilégiée de description du vécu est la micro-temporalité. C’est-à-dire une maille temporelle autour de la seconde ou fraction de seconde (une identification sémantique complète prend en moyenne 300 ms). Et dès que l’on se réfère à des périodes de temps plus larges, heures, jours, mois, années, qui ont bien pourtant été vécues, il est certes possible d’en décrire les étapes, le climat général, mais pas le déroulement temporel des activités cognitives, des changements d’états physiques et émotionnels. Les éléments qui composent le vécu ne peuvent être saisis que dans le tempo dans lequel ils se déroulent : le moment présent “épais”. Nous reprendrons ce point plus loin, sous l’angle des conséquences pratiques qu’il implique pour surveiller la granularité de la description, de la fragmentation, mais il est fondamental de comprendre que saisir le vécu, c’est décrire les éléments qui le composent, et ces éléments sont changeant dans l’ordre de grandeur d’une micro-temporalité.

 

Le vécu, dans la qualification descriptive de ce qui le constitue, s’inscrit dans la temporalité du présent,  dans la granularité du présent épais.

 

Bien sûr, la description du vécu n’est pas réduite à un atomisme temporel, ce point de vue le rendrait incompréhensible. Les propriétés d’une action finalisée dépassent le seul présent, dans la mesure où chaque action élémentaire est organisée par un but local, lui-même subordonné à un but plus englobant, etc. Je peux être amené à questionner le but, l’intention, le besoin poursuivi, mais l’intérêt des réponses est de pouvoir les lier à l’exécution micro-temporelle. Ainsi, si je n’ai que l’expression du but poursuivi, je ne sais pas comment chaque aspects du vécu est relié à ce but, je ne sais pas si les actes accomplis reflètent ce but, cette intention, ce projet.

Donc, dans le recueil de données lié à un projet de recherche, mon travail de description correspondra à un moment plus long que la seconde, puisque je vais chercher à étudier un empan de vécu défini par un but, un sous-but. Si je veux, par exemple, étudier la mémorisation d’une partition chez un pianiste[4], je vais prendre une séance de travail d’un empan temporel d’une heure ou plus. Que fait-il successivement dans cette heure ? On a un niveau de description organisationnel. Mais que fait-il à chaque moment pour apprendre ? Pour s’en informer, il est nécessaire de suivre le déroulement des focalisations attentionnelles, le choix des actes cognitifs, leur mise en œuvre, leur évaluation au fur et à mesure, les états internes et les croyances mobilisées en toile de fond. Cette information s’inscrit dans une heure de travail, mais ne se situe pas à l’échelle de l’heure, elle court bien de présent en présent, de fraction de minute en fraction de minute. A ce niveau de fractionnement temporel qui permet de saisir ce qui constitue le vécu, correspond le souci de l’accompagnement vers la fragmentation que l’on retrouvera dans la technique d’accompagnement propre à l’entretien d’explicitation.

La difficulté que j’essaie ici de tirer au clair repose sur le fait que le terme de « vécu » n’a jamais nécessité jusqu’ici une élaboration particulière. A consulter les dictionnaires et autres thésaurus, on voit bien qu’il n’a jamais servi qu’à créer une opposition simple entre ce qui a été vécu et ce qui ne l’a pas été. Alors qu’en psychophénoménologie, dans la perspective d’une épistémologie en  première personne, nous posons un sens technique : est pris comme vécu ce qui peut être décrit selon la temporalité du moment qui est ajusté à l’accomplissement des activités élémentaires du sujet.

Si je résume les éléments de la définition du concept de vécu pour l’usage lié à la recherche sur la subjectivité : un vécu est un temps singulier qui a été effectivement vécu par un sujet et un seul, il s’inscrit dans une micro-temporalité définie par la granularité de ce qui le compose.

Comme vous pouvez le deviner, ces traits du vécu permettent tout autant d’exclure, de discriminer dans les publications, dans ses propres travaux, ce qui n’est pas du vécu : le plus souvent des généralités, des histoires auto-biographiques, des imaginations.

Reste donc à caractériser l’acte de description de ce vécu, pour ensuite préciser quelques  repères sur l’évaluation des produits de la description et la pratique de la description.



[1] Vermersch Pierre. La référence à l’expérience subjective. 5, Alter , 1997,121-136.

 

[2] James, W. The principles of psychology. New York: H. Holt and Company. (1893).

[3] En fait, cette étape est fondée sur l’effet en retour de la pratique de la description du vécu, qui sera abordée en détail dans la partie suivante. Les exigences de la description vont faire que tout objet temporel trop long s’exclut de la possibilité de le décrire au niveau du vécu élémentaire.

[4] Vermersch, Pierre, et Delphine Arbeau. « La mémorisation des oeuvres musicales chez les pianistes. » Médecine des arts 18 (1996): 24-30.

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2 Commentaires pour “Définition du concept de « vécu » pour servir à la recherche.

  1. Un grand plaisir de vous lire, de vous suivre, vous poursuivre (!) dans cette conscientisation de l’expérience vécue… et d’envisager avec elle ces perspectives d’avenir que nous ouvre l’entretien d’explicitation dans la compréhension de la formation humaine

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    1. Merci Sylvie, j’ai moi-même une grande joie à lancer ce blog, plein d’envie d’écrire, ou de présenter des textes déjà écrit à une discussion que j’espère encore plus large que celle que m’offre l’association GREX depuis longtemps.

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